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Full text of "Marc-Aurèle et la fin du monde antique"

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HISTOIRE 

DES  ORIGINES 


DU  CHRISTIANISME 


LIVRE  SEPTIÈME 

OUI   COIfPnBND    LE   RÈGNE    DE    VARC-AURfcLK 

(161-180) 


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CALMANN   LÈVY,    ÉDITEUR 
ŒUVRES   COMPLÈTES 

D^ERNEST    RENAN 

HISTOIRE   DES  ORIGINES   DU  CHRISTIANISME 

Sept  Tolumea  in-8<».  —  Prix  de  chaque  Tolume  :  7  (r.  50 


ViK  DB  Jisus. 
Ln  Apôtkks. 
Saint  Paul,  avec  une  carte  des  Tojages 

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Paris.  -  Tjrp.  A.  Qoantin,  7,  rue  Saint-Benott  —(1504) 


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MARG-AURÈLE 

ET 

LA  FIN  DU  MONDE  ANTIQUE 


PAR 

ERNEST    RENAN 

DB    L*ACADéH1B     PRANÇAISB 

BT   DB 

|.*ACAD<1IIB    DBS    INSCRIPTIONS    BT    BBLLBS-LBTTRBS 


QUATRIÈMB    ÉDITION 


PARIS 

CALMANN  LÉVY,   ÉDITEUR 
ANCIENNE    MAISON   MICHEL    LÉVY    FRÈRES 

3,    RUE    AUBBR,    3 

1882 

I>ro{ts  de  repiodoction  et  de  traduction  réterrés. 


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PRÉFACE 


Ce  volume  termine  la  série  des  essais  que  j*ai 
consacrés  à  T histoire  des  origines  du  christianisme. 
Il  contient  l'exposé  des  développements  de  l'Église 
chrétienne  durant  le  règne  de  Marc-Aurèle  et  le  ta- 
bleau parallèle  des  efforts  de  la  philosophie  pour 
améliorer  la  société  civile.  Le  iv  siècle  de  noire  ère 
a  eu  la  double  gloire  dé  fonder  définitivement  le 
christianisme,  c'est-à-dire  le  grand  principe  qui  a 
opéré  la  réformation  des  mœurs  par  la  foi  au  surnatu- 
rel, et  de  voir  se  dérouler,  grâce  à  la  prédication  stoï- 
cienne et  sans  aucun  élément  de  merveilleux,  la  plus 
belle  tentative  d'école  laïque  de  vertu  que  le  monde 
ait  connue  jusqu'ici.  Ces  deux  tentatives  furent  étran- 
gères l'une  à  l'autre  et  se  contrarièrent  plus  qu'elles 


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II  MARC-AURÈLE. 

ne  s'aidèrent  réciproquement  ;  mais  le  triomphe  du 
christianisme  n'est  explicable  que  quand  on  s'est 
bien  rendu  compte  de  ce  qu'il  y  eut  dans  la  tenta- 
tive  philosophique  de  force  et  d'insuffisance,  Marc- 
Aurèle  est  à  cet  égard  le  sujet  d'étude  auquel  il  faut 
sans  cesse  revenir.  Il  résume  tout  ce  qu'il  y  eut  de 
bon  dans  le  monde  antique,  et  il  offre  à  la  critique 
cet  avantage  de  se  présenter  à  elle  sans  voile,  grâce 
à  un  écrit  intime  d'une  sincérité  et  d'une  authenti- 
cité incontestées. 

Plus  que  jamais  j^  pense  que  la  période  des  ori- 
gines, l'embryogénie  du  christianisme,  si  Ton  peut 
s'exprimer  ainsi,  finit  vers  la  mort  de  Marc-Aurèle, 
en  180.  A  cette  date,  l'enfant  a  tous  ses  organes;  il 
est  détaché  de  sa  mère  ;  il  vivra  désormais  de  sa  vie 
propre.  La  mort  de  Marc-Aurèle  peut  d'ailleurs 
être  considérée  comme  marquant  la  fin  de  la  civi- 
lisation antique.  Ce  qui  se  fait  de  bien  après  cela 
ne  se  fait  plus  par  le  principe  hellénico-romain  ;  le 
principe  judéo-syrien  l'emporte,  et,  quoique  plus  de 
cent  ans  doivent  s'écouler  avant  son  plein  triomphe, 
on  voit  bien  déjà  que  l'avenir  est  à  lui.  Le  m*  siècle 
est  l'agonie  d'un  monde  qui,  au  ir  siècle,  est  plein 
encore  de  vie  et  de  force. 

Loin  de  moi  la  pensée  de  rabaisser  les  temps  qui 
suivent  l'époque  où  j'ai  dû  m'arréter.  II  y  a  dans 


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PRÉFACE.  m 

rhisloire  des  jours  tristes  ;  il  n'y  a  pas  de  jours  stériles 
et  sans  intérêt.  Le  développement  du  christianisme 
reste  un  spectacle  hautement  attachant  tandis  que 
les  Églises  chrétiennes  comptent  des  hpmmes  tels  que 
saint  Irénée,  Clément  d'Alexandrie,  Tertullien,  Ori- 
gène.  Le  travail  d'organisation  qui  s'opère  à  Rome, 
en  Afrique,  au  temps  de  saint  Cyprien,  du  pape  Cor- 
neille, doit  être  étudié  avec  Iç  soin  le  plus  extrême. 
Les  martyrs  du  temps  de  Dèce  et  de  Dioclétien  ne  le 
cèdent  pas  en  héroïsme  à  ceux  de  Rome,  de  Smyrne  et 
de  Lyon  au  i''*'  et  au  iv  siècle.  Mais  c'est  là  ce  qu'on 
appelle  l'histoire  ecclésiastique,  histoire  éminemment 
curieuse,  digne  d'être  faite  avec  amour  et  avec  tous 
les  raffinements  de  la  science  la  plus  attentive,  mais 
essentiellement  distincte  cependant  de  l'histoire  dos 
origines  chrétiennes,  c'est-à-dire  de  l'analyse  des 
transformations  successives  que  le  germe  déposé  par 
Jésus  au  sein  de  l'humanité  a  subies  avant  de  devenir 
une  EJglise  complète  et  durable.  Il  faut  des  méthodes 
toutes  différentes  pour  traiter  les  âges  divers  d'une 
grande  formation,  soit  religieuse,  soit  politique,  La 
recherche  des  origines  suppose  un  esprit  philoso- 
phique, une  vive  intuition  de  ce  qui  est  certain,  pro- 
bable ou  plausible,  un  sentiment  profond  de  la  vie  et 
de  ses  métamorphoses,  un  art  particulier  pour  tirer 
des  rares  textes  que  l'on  possède  tout  ce  qu'ils  ren- 


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IV  MARC-ACRÈLE. 

ferment  en  fait  de  révélations  sur  des  situations 
psychologiques  fort  éloignées  de  nous.  A  l'histoire 
d'une  institution  déjà  'complète,  comme  est  l'Église 
chrétienne  au  m*  siècle  et  à  plus  forte  raison  dans 
les  siècles  suivants,  les  qualités  de  jugement  et  de 
solide  érudition  d'un  Tillemont  suffisent  presque. 
Voilà  pourquoi  le  xviP  siècle,  qui  a  fait  faire  de  si 
grands  progrès  à  l'histoire  ecclésiastique,  n'a  jamais 
abordé  le  problème  des  origines.  Le  xvii*  siècle  n'a- 
vait de  goût  que  pour  ce  qui  peut  s'exprimer  avec  les 
apparences  de  la  certitude.  Telle  recherche  dont  le 
résultat  ne  saurait  être  que  d'entrevoir  des  possibi- 
lités, des  nuances  fugitives,  telle  narration  qui  s'in- 
terdit de  raconter  comment  une  chose  s'est  passée,, 
mais  qui  se  borne  à  dire  :  «  Voici  une  ou  deux  des 
manières  dont  on  peut  concevoir  .que  la  chose  s'est 
passée  »,  ne  pouvaient  être  de  son  goût.  En  présence 
des  questions  d'origine,  le  xvir  siècle  ou  prenait  tout 
avec  une  crédulité  naïve,  ou  supprimait  ce  qu'il 
sentait  à  demi  fabuleux.  L'intelligence  des  états  obs- 
curs, antérieurs  à  la  réflexion  claire,  c'est-à-dire  jus- 
tement des  états  où  la  conscience  humainç  se  montre 
surtout  créatrice  et  féconde,  est  la  conquête  intellec- 
tuelle du  xix*  siècle.  J'ai  cherché,  sans  autre  passion 
qu'une  très  vive  curiosité,  à  faire  l'application  des 
méthodes  de  critique  qui  ont  prévalu  de  nos  jours 


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PRÉFACE.  V 

en  ces  délicates  matières  à  la  plus  importante  appari- 
tion religieuse  qui  ait  une  place  dans  l'histoire.  De- 
puis ma  jeunesse,  j'ai  préparé  ce  fravail.  La  rédac- 
tion des  sept  volumes  dont  il  se  compose  m'a  pris 
vingt  ans.  L'index  général  qui  paraît  en  même  temps 
que  ce  volume  permettra  de  se  retrouver  facilement 
dans  une  œuvre  qu'il  ne  dépendait  pas  de  moi  de 
rendre  moins  complexe  et  moins  chargée  de  détails. 
Je  remercie  la  bonté  infinie  de  m'avoir  donné  le 
temps  et  l'ardeur  nécessaires  pour  remplir  ce  difficile 
programme.  Puisqu'il  peut  me  rester  quelques  an- 
nées de  travail,  je  les  consacrerai  à  compléter  par  un  * 
autre  côté  le  sujet  dont  j'ai  fait  le  centre  de  mes  ré- 
flexions. Pour  être  strictement  logique,  j'aurais  dû 
commencer  une  Histoire  des  origines  du  christianisme  . 
par  une  histoire  du  peuple  juif.  Le  christianisme 
commence  au  virr  siècle  avant  J.-C,  au  moment 
où  les  grands  prophètes,  s' emparant  du  peuple  d'Is- 
raël, en  font  le  peuple  de  Dieu,  chargé  d'inaugurer 
dans  le  monde  le  culte  pur.  Jusque-là,  le  culte  d'Is- 
raël n'avait  pas  essentiellement  différé  de  ce  culte 
égoïste,  intéressé,  qui  fut  celui  de  toutes  les  tribus 
voisines  et  que  nous  révèle  l'inscription  du  roi  Mésa, 
par  exemple.  Une  révolution  fut  accomplie  le  jour 
où  un  inspiré,  n'appartenant  pas  au  sacerdoce,  osa 
dire  :  «  Pouvez-vous  croire  que  Dieu  se  plaise  à  la 


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▼I  MARC-AURÈLE. 

fumée  de  vos  victimes,  à  la  graisse  de  vos  boucs? 
Laissez  là  tous  ces  sacrifices  qui  lui  donnent  la 
nausée;  faites  le  bien.  »  Isaïe  est  en  ce  sens  le  pre- 
mier fondateur  du  christianisme.  Jésus  n'a  fait  au 
fond  que  dire,  en  un  langage  populaire  et  charmant, 
ce  que  l'on  avait  dit  sept  cent  cinquante  ans  avant  lui 
en  hébreu  classique.  Montrer  comment  la  religion 
d'Israël,  qui  à  l'origine  n'avait  peut-être  aucune  su- 
périorité sur  les  cultes  d'Ammon  ou  de  Moab,  de- 
vint une  religion  morale,  et  comment  l'histoire  reli- 
gieuse du  peuple  juif  a  été  un  progrès  constant  vers 
le  culte  en  esprit  et  en  vérité,  voilà  certes  ce  qu'il 
aurait  fallu  montrer  avant  d'introduire  Jésus  sur  la 
scène  des  faits.  Mais  la  vie  est  courte  et  de  durée  in- 
certaine. J'allai  donc  au  plus  pressé;  je  me  jetai  au 
milieu  du  sujet,  et  je  commençai  par  la  vie  de  Jésus, 
supposant  connues  les  révolutions  antérieures  de  la 
religion  juive.  Maintenant  qu'il  m'a  été  donné  de 
traiter,  avec  tout  le  soin  que  je  désirais,  la  partie  à 
laquelle  je  tenais  le  plus,  je  dois  reprendre  l'histoire 
antérieure  et  y  consacrer  ce  qui  me  reste  encore  de 
force  et  d'activité. 


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MARG-AURELE 


LA   FIN    DU    MONDE   ANTIQUE 


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MARG-AURÈLE 


ET 


LA  FIN  DU  MOIVDE  ANTIQUE 


CHAPITRE  PREMFER. 

ÀVENBMENT     DE     MARG-AURÈLE. 

Antonîn  mourut  le  7  mars  161,  dans  son  palais 
de  Lorium,  avec  le  calme  d'un  sage  accompli.  Quand 
il  sentit  la  mort  approcher,  il  régla  comme  un 
simple  particulier  ses  affaires  de  famille,  et  ordonna 
de  transporter  dans  la  chambre  de  son  fils  adoptif, 
Marc-Aurèle,  la  statue  d'or  de  la  Fortune,  qui  devait 
toujours  se  trouver  dans  l'appartement  de  Yempe^ 
reur.  Au  tribun  de  service,  il  donna  pour  mot  d'ordre 
jEquanimitas;  puis,  se  retournant,  il  parut  s'endor- 
mir. Tous  les  ordres  de  l'État  rivalisèrent  d'hommages 
envers  sa  mémoire.  On  établit  en  son  honneur  des 
sacerdoces,  des  jeux,  des  confréries.  Sa  piété,  sa  clé- 
mence, sa  sainteté,  furent  l'objet  d'unanimes  éloges. 

1 


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2  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

On  remarquait  que,  pendant  tout  son  règne,  il  n'a- 
vait fait  verser  ni  une  goutte  de  sang  romain  ni  une 
goutte  de  sang  étranger  !  On  le  comparait  à  Numa 
pour  la  piété,  pour  la  religieuse  observance  des  céré- 
monies, et  aussi  pour  le  bonheur  et  la  sécurité  qu'il 
avait  su  donner  à  l'empire^ 

Antonin  aurait  eu  sans  compétiteur  la  réputation 
du  meilleur  des  souverains,  s'il  n'avait  désigné  pour 
son  héritier  un  homme  comparable  à  lui  par  la  bonté, 
la  modestie,  et  qui  joignait  à  ces  qualités  l'éclat,  le 
talent,  le  charme  qui  font  vivre  une  image  dans  le 
souvenir  de  l'humanité.  Simple,  aimable,  plein  d'une 
douce  gaieté,  Ântonin  fut  philosophe  sans  le  dire, 
presque  sans  le  savoir*.  Marc-x\urèle  le  fut  avec  un 
naturel  et  une  sincérité  admirables,  mais  avec  ré- 
flexion. A  quelques  égards,  Antonin  fut  le  plus  grand. 
Sa  bonté  ne  lui  fit  pas  commettre  de  fautes;  il  ne  fut 
pas  tourmenté  du  mal  intérieur  qui  rongea  sans  re- 
lâche le  cœur  de  son  fils  adoptif.  Ce  mal  étrange, 
celte  étude  inquiète  de  soi-même,  ce  démon  du  scru- 
pule, cette  fièvre  de  perfection  sont  les  signes  d'une 
nature  moins  forte  que  distinguée.  Les  plus  belles 
pensées  sont  celles  qu'on  n'écrit  pas  ;  mais  ajoutons 

1.  Jules  Capitolio,  Anl.  le  Pieux, i%,  13;  Dion  Cassius  (Xipîii- 
lin),  LXX,  î,  3;  Eutrope,  VIII,  8. 

t.  Jules  Capilolin,  A7it,  le  Pieux,  U. 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  3 

que  nous  ignorerions  Antonin,  si  Marc-Aurèle  ne 
nous  avait  transmis  de  son  père  adoptif  ce  portrait 
exquis,  où  il  semble  s'être  appliqué,  par  humilité,  à 
peindre  l'image  d'un  homme  encore  meilleur  que  lui. 
Antonin  est  comme  un  Christ  qui  n'aurait  pas  eu 
d'Évangile;  Marc-Aurèle  est  comme  un  Christ  qui 
aurait  lui-même  écrit  le  sien. 

C'est  la  gloire  des  souverains  que  deux  modèles 
de  vertu  irréprochable  se  trouvent  dans  leurs  rangs, 
et  que  les  plus  belles  leçons  de  patience  et  de  déta- 
chement soient  venues  d'une  condition  qu'on  sup- 
pose volontiers  livrée  à  toutes  les  séductions  du 
plaisir  et  de  la  vanité.  Le  trône  aide  parfois  à  la 
vertu  ;  certainement  Marc-Aurèle  n'a  été  ce  qu'il  fut 
que  parce  qu'il  a  exercé  le  pouvoir  suprême.  Il  est 
des  facultés  que  cette  position  exceptionnelle  met 
seule  en  exercice,  des  côtés  de  la  réalité  qu'elle 
fait  mieux  voir.  Désavantageuse  pour  la  gloire,  puis- 
que le  souverain,  serviteur  de  tous,  ne  peut  laisser 
son  originalité  propre  s'épanouir  librement,  une  telle 
situation,  quand  on  y  apporte  une  âme  élevée,  est 
très  favorable  au  développement  du  genre  particu- 
lier de  talent  qui  constitue  le  moraliste.  Le  souverain 
vraiment  digne  de  ce  nom  observe  l'humanité  de 
haut  et  d'une  manière  très  complète.  Son  point  de 
vue  est  à  peu  près  celui  de  l'historien  philosophe  ; 


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4  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

ce  qui  résulte  de  ces  coups  d'œil  d'ensemble  jetés 
sur  notre  pauvre  espèce,  c'est  un  sentiment  doux, 
mêlé  de  résignation,  de  pitié,  d'espérance.  La  froi- 
deur de  l'artiste  ne  peut  appartenir  au  souverain.  La 
condition  de  l'art,  c'est  la  liberté  ;  or  le  souverain, 
assujetti  qu'il  est  aux  préjugés  de  la  société  moyenne, 
est  le  moins  libre  des  hommes.  11  n*a  pas  droit  sur 
ses  opinions  ;  à  peine  a-t-il  droit  sur  ses  goûts.  Un 
Gœthe  couronné  ne  pourrait  pas  professer  ce  royal 
dédain  des  idées  bourgeoises,  cette  haute  indiffé- 
rence pour  les  résultats  pratiques,  qui  sont  le  trait 
essentiel  de  l'artiste  ;  mais  on  peut  se  figurer  l'âme 
du  bon  souverain  comme  celle  d'un  Gœthe  attendri, 
d'un  Gœthe  converti  au  bien,  arrivé  à  voir  qu'il 
y  a  quelque  chose  de  plus  grand  que  l'art,  amené 
à  l'estime  des  hommes  par  la  noblesse  habituelle 
de  ses  pensées  et  par  le  sentiment  de  sa  propre 
bonté. 

Tels  furent,  à  la  tête  du  plus  grand  empire  qui 
ait  jamais  existé,  ces  deux  admirables  souverains, 
Antonin  le  Pieux  et  Marc-Aurèle.  L'histoire  n'a  offert 
qu'un  autre  exemple  de  cette  hérédité  de  la  sagesse 
sur  le  trône,  en  la  personne  des  trois  grands  empe- 
reurs mongols  Baber,  Humaîoun,  Akbar,  dont  le 
dernier  présente  avec  Marc-Aurèle  des  traits  si  frap- 
pants de  ressemblance.  Le  salutaire  principe  de  l'a- 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  5 

doption  avait  fait  de  la  cour  impériale,  au  ii®  siècle, 
une  vraie  pépinière  de  vertu.  Le  noble  et  habile 
Nerva,  en  posant  ce  principe,  assura  le  bonheur  du 
genre  humain  pendant  près  de  cent  ans,  et  donna  au 
monde  le  plus  beau  siècle  de  progrès  dont  la  mémoire 
ait  été  conservée. 

C'est  Marc-Aurèle  lui-même  qui  nous  a  tracé, 
dans  le  premier  livre  de  ses  Pensées^  cet  arrière- 
plan  admirable,  où  se  meuvent,  dans  une  lumière 
céleste,  les  nobles  et  pures  figures  de  son  père, 
de  sa  mère,  de  son  aïeul,  de  ses  maîtres.  Grâce  et 
lui,  nous  pouvons  comprendre  ce  que  les  vieilles 
familles  romaines,  qui  avaient  vu  le  règne  des  mau- 
vais empereurs,  gardaient  encore  d'honnêteté,  de  di- 
gnité, de  droiture,  d'esprit  civil  et,  si  j'ose  le  dire, 
républicain.  On  y  vivait  dans  l'admiration  de  Caton, 
de  Brutus,  de  Thraséa  et  des  grands  stoïciens  dont 
l'âme  n'avait  pas  plié  sous  la  tyrannie.  Le  règne  de 
Domitien  y  était  abhorré.  Les  sages  qui  l'avaient 
traversé  sans  fléchir  étaient  honorés  comme  des 
héros.  L'avènement  des  Antonins  ne  fut  que  l'ar- 
rivée au  pouvoir  de  la  société  dont  Tacite  nous  a 
transmis  les  justes  colères,  société  de  sages  formée 
par  la  ligue  de  tous  ceux  qu'avait  révoltés  le  despo- 
tisme des  premiers  Césars. 

Ni  le  faste  puéril  des  royautés  orientales,  fondées 


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6  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

sur  la  bassesse  et  la  stupidité  des  hommes,  ni  l'or- 
gueil pédanlesque  des  royautés  du  moyen  âge,  fon- 
dées sur  un  sentiment  exagéré  de  Thérédité  et  sur  la 
foi  naïve  des  races  germaniques  dans  les  droits  du 
sang,  ne  peuvent  nous  donner  une  idée  de  cette  sou- 
veraineté toute  républicaine  de  Nerva,  de  Trajan, 
d'Adrien,  d'Antonin,  de  Marc-Aurèle.  Rien  du  prince 
héréditaire  ou  par  droit  divin  ;  rien  non  plus  du  chef 
militaire  :  c'était  une  sorte  de  grande  magistrature 
civile,  sans  rien  qui  ressemblât  à  une  cour^  ni  qui 
enlevât  à  l'empereur  le  caractère  d'un  particulier. 
Marc-Aurèle,  notamment,  ne  fut  ni  peu  ni  beaucoup 
un  roi  dans  le  sens  propre  du  mot;  sa  fortune 
était  immense,  mais  toute  patrimoniale;  son  aver- 
sion pour  «  les  Césars*  »,  qu'il  envisage  comme 
des  espèces  de  Sardanapales,  magnifiques,  débau- 
chés et  cruels,  éclate  à  chaque  instant.  La  civilité, 
de  ses  mœurs  était  extrême  ;  il  rendit  au  Sénat  toute 
son  ancienne  importance  ;  quand  il  était  à  Rome,  il 
ne  manquait  jamais  une  séance,  et  ne  quittait  sa  place 
que  quand  le  consul  avait  prononcé  la  formule  : 
Nihil  vos  moramur^  Patres  conscripti. 

La  souveraineté,  ainsi  possédée  en  commun  par 
un  groupe  d'hommes  d'élite,  lesquels  se  la  léguaient 
ou  se  la  partageaient  selon  les  besoins  du  moment, 
4.  Les  empereurs  avant  Nerva.  Cf.  Pensées,  VI,  30. 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  7 

perdit  une  partie  de  cet  attrait  qui  la  rend  si  dange- 
reuse. On  arriva  au  trône  sans  l'avoir  brigué,  mais 
aussi  sans  le  devoir  à  sa  naissance  ni  à  une  sorte 
de  droit  abstrait  ;  on  y  arriva  désabusé,  ennuyé  des 
hommes,  préparé  de  longue  main.  L'empire  fut  un 
fardeau,  qu'on  accepta  à  son  heure,  sans  que  Ton 
songeât  à  devancer  cette  heure.  Marc-Aurèle  y  fut 
désigné  si  jeune,  que  l'idée  de  régner  n'eut  guère 
chez  lui  de  commencement  et  n'exerça  pas  sur  son 
esprit  un  moment  de  séduction.  A  huit  ans,  quand 
il  était  déjà  prœsul  des  prêtres  saliens,  Adrien  re- 
marqua ce  doux  enfant  triste  et  Taima  pour  son  bon 
naturel,  sa  docilité,  son  incapacité  de  mentir.  A  dix- 
huit  ans,  l'empire  lui  était  assuré.  11  l'attendit  pa- 
tiemment durant  vingt-deux  années.  Le  soir  où  An- 
tonin,  se  sentant  mourir,  fît  porter  dans  la  chambre 
de  son  héritier  la  statue  de  la  Fortune,  il  n'y  eut  pour 
celui-ci  ni  surprise  ni  joie.  11  était  depuis  longtemps 
blasé  sur  toutes  les  joies  sans  les  avoir  goûtées  ;  il 
en  avait  vu,  par  la  profondeur  de  sa  philosophie, 
l'absolue  vanité. 

Sa  jeunesse  avait  été  calme  et  douce  S  partagée 
entre  les  plaisirs  de  la  vie  à  la  campagne,  les  exer- 

4.  «  Fuit  a  prima  infanlia  gravis.  »  Capitolin,  Anl.  le  PhîL,  2. 
«  Adeo  ut,  in  infantia  quoque,  vultum  nec  ex  gaudio  nec  ex  mœ- 
rore  mutaret.  »  Eulrope,  VIII,  4  4  ;  Galien,  De  libris  propriis,  î. 


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8  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

cices  de  rhétorique  latine  à  la  manière  un  peu  frivole 
de  son  maître  Fronton  S  et  les  méditations  de  la  phi- 
losophie*. La  pédagogie  grecque  était  arrivée  à  sa 
perfection,  et,  comme  il  arrive  en  ces  sortes  de 
choses,  la  perfection  approchait  de  la  décadence. 
Les  lettrés  et  les  philosophes  se  partageaient  l'opi- 
nion et  se  livraient  d'ardents  combats.  Les  rhéteurs 
ne  songeaient  qu'à  l'ornement  affecté  du  discours  ; 
les  philosophes  conseillaient  presque  la  sécheresse 
et  la  négligence  de  l'expression  • .  Malgré  son 
amitié  pour  Fronton  et  les  adjurations  de  ce  dernier*, 
Marc-Aurèle  fut  bientôt  un  adepte  de  la  philosophie  *• 
Junius  Rusticus  devint  son  maître  favori  et  le  gagna 
totalement  à  la  sévère  discipline  qu'il  opposait  à 
l'ostentation  des  rhéteurs.  Rusticus  resta  toujours 
le  confident  et  le  conseiller  intime  de  son  auguste 
élève,  qui  reconnaissait  tenir  de  lui  son  goût  d'un 
style  simple,  d'une  tenue  digne  et  sérieuse,  sans  par- 
ler d'un  bienfait  supérieur  encore  :  «  Je  lui  dois 
d'avoir  connu  les  ^n/re^ie/i^d'Épictète,  qu'il  me  prêta 

i.  Fronton,  EpisL  ad  Af.  Cœs,,  II,  S,  M,  elc. 

5.  Jules  Capitolin,  Ant.  le  PhiL,  %;  Athénagore,  Leg,,  1. 

3.  Fragment  de  la  Rhétorique  de  Chrysippe,  dans  Plutarque, 
De  sloic.  repugn.,  28.  Cf.  Cic,  De  fin.,  IV,  m,  6. 

4.  Fronton,  EpisL  ad  M.  Cœs.,  I,  8;  flk^  Ant,  Imp.,  I,  2;  De 
eloq.,3.  Cf.  EpisL  ad  Verum,  I,  h. 

6.  Pensées,  VI,  42;  VIII,  4. 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  0 

de  sa  propre  bibliothèque*  ».  Claudius  Severus,  le 
péripatéticien,  travailla  dans  le  même  sens  et  acquit 
définitivement  le  jeune  Marc  à  la  philosophie.  Marc 
avait  l'habitude  de  l'appeler  son  frère  *  et  paraît 
avoir  eu  pour  lui  un  profond  attachement. 

La  philosophie  était  alors  une  sorte  de  profession 
religieuse,  impliquant  des  mortifications,  des  règles 
presque  monastiques.  Dès  l'âge  de  douze  ans,  Marc 
revêtit  le  manteau  philosophique,  apprit  à  coucher  sur 
la  dure  et  à  pratiquer  toutes  les  austérités  de  l'as- 
cétisme stoïcien.  Il  fallut  les  instances  de  sa  mère 
pour  le  décider  à  étendre  quelques  peaux  sur  sa 
couche.  Sa  santé  fut  plus  d'une  fois  compromise  par 
cet  excès  de  rigueur'.  Cela  ne  l'empêchait  pas  de 
présider  aux  fêtes,  de  remplir  ses  devoirs  de  prince 
de  la  jeunesse  avec  cet  air  affable  qui  était  chez  lui 
le  résultat  du  plus  haut  détachement*. 

Ses  heures  étaient  coupées  comme  celles  d'un 
religieux.  Malgré  sa  frêle  santé,  il  put,  grâce  à  la 
sobriété  de  son  régime  et  à  la  règle  de  ses  mœurs', 

1.  Pensées,  I,  7,  H;  III,  5.  Jules  Capitolin,  3. 
î.  Pensées,  1,  U. 

3.  Capitolin,  î;  Pensées,  I,  3;  Dion  Cassius,  LXXÎ,  34. 

4.  Capitolin,  Ant.  le  PhiL,  4. 

5.  Capitolin,  4;  Dion  Cassius,  LXXI,  4 ,  6,  34,  36  ;  Julien,  Cœs., 
p.  3Î8,  333  et  suiv.;  iElius  Aristide,  oral,  ix,  0pp.,  I,  Dindorf, 
p.  409-440  ;  Galieo,  De  ther.,  t. 


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10  ORIGINES  DU  CHRISTIANISBIE.  [An  161] 

mener  une  vie  de  travail  et  de  fatigue.  Il  n'avait  pas 
ce  qu'on  appelle  de  l'esprit  S  et  il  eut  très  peu  de 
passions*.  L'esprit  va  bien  rarement  sans  quelque 
malignité  ;  il  habitue  à  prendre  les  choses  par  des 
tours  qui  ne  sont  ceux  ni  de  la  parfaite  bonté  ni  du 
génie.  Marc  ne  comprit  parfaitement  que  le  devoir. 
Ce  qui  lui  manqua,  ce  fut,  à  sa  naissance,  le  baiser 
d'une  fée,  une  chose  très  philosophique  à  sa  ma- 
nière, je  veux  dire  l'art  de  céder  à  la  nature,  la 
gaieté,  qui  apprend  que  Vabstine  et  sustine  n'est  pas 
tout  et  que  la  vie  doit  aussi  pouvoir  se  résumer  en 
«  sourire  et  jouir  ». 

Dans  tous  les  arts,  il  eut  pour  maîtres  les  profes- 
seurs les  plus  éminents  :  Claudius  Severus,  qui  lui 
enseigna  le  péripatétisme  ;  Apollonius  de  Chalcis, 
qu'Antonin  avait  fait  venir  d'Orient  exprès  pour  lui 
confier  son  fils  adoptif,  et  qui  paraît  avoir  été  un 
parfait  précepteur;  Sextus  de  Chéronée,  neveu  de 
Plutarque,  stoïcien  accompli  ;  Diognète,  qui  lui  fit 
aimer  l'ascétisme;  Claudius  Maximus,  toujours  plein 
de  belles  sentences;  Alexandre  de  Cotyée,  qui  lui 
apprit  le  grec  ;  Hérode  Atticus,  qui  lui  récitait  les 
anciennes  harangues  d'Athènes'.  Son  extérieur  était 

1 .  Pensées,  V,  5. 
.     2.  Pensées,  YIII,  1  ;  cf.  I,  22. 

3.  Cjpit.,  Ant.  le  Pieux,  iO  ;  Ant.  le  Phil  ^  2,  3;  Pensées,  I, 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  11 

celui  de  ses  maîtres  eux-mêmes  :  habits  simples  et 
modestes,  barbe  peu  soignée,  corps  exténué  et  réduit 
à  rien,  yeux  battus  par  le  travail  *.  Aucune  étude, 
même  celle  de  la  peinture,  ne  lui  resta  étrangère*. 
Le  grec  lui  devint  familier;  quand  il  réfléchissait 
aux  sujets  philosophiques,  il  pensait  en  cette  langue; 
mais  son  esprit  solide  voyait  la  fadaise  des  exercices 
littéraires  où  l'éducation  hellénique  se  perdait*;  son 
style  grec,  bien  que  correct,  a  quelque  chose  d'ar- 
tificiel qui  sent  le  thème.  La  morale  était  pour  lui 
le  dernier  mot  de  l'existence,  et  il  y  portait  une  con- 
stante application. 

Comment  ces  pédagogues  respectables,  mais  un 
peu  poseurs,  réussirent-ils  à  former  un  tel  homme? 
Voilà  ce  qu'on  se  demande  avec  quelque  surprise. 
A^n  juger  d'après  les  analogies  ordinaires,  il  y  avait 
toute  apparence  qu'une  éducation  ainsi  surchauffée 
tournerait  au  plus  mal.  C'est  qu'à  vrai  dire,  au- 
dessus  de  ces  maîtres  appelés  de  tous  les  coins  du 
monde,  Marc  eut  un  maître  unique,  qu'il  révéra 
par-dessus  tout;  ce  fut  Antonin.  La  valeur  morale 
de  l'homme  est  en  proportion  de  sa  faculté  d'ad- 

p.  5  et  suiv.;  Eusèbe,  Chron.,  p.  468,  469,  Schœne;  Lucien,  Dé- 
monax,  34  ;  iElius  Arist.,  Éloge  d'Alex.,  0pp.,  I,  p.  434,  Dindorf» 
4.  Julien,  Ca?5.,  p.  333,  Spanh.;  Dion  Cass.,  LXXI,4, 

3.  Pensées,  I,  7,  47. 


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12  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

mirer.  C'est  pour  avoir  vu  à  côté  de  lui  et  compris 
avec  amour  le  plus  beau  modèle  de  la  vie  parfaite 
que  Marc-Aurèle  fut  ce  qu'il  a  été. 

Prends  garde  de  te  césariser,  de  déteindre  ;  cela  arrive. 
Conserve-toi  simple,  bon,  pur,  grave,  ennemi  du  faste,  ami 
de  la  justice,  religieux,  bienveillant,  humain,  ferme  dans 
la  pratique  des  devoirs.  Fais  tous  tes  efforts  pour  demeurer 
tel  que  la  philosophie  a  voulu  te  rendre  :  révère  les  dieux, 
veille  à  la  conservation  des  hommes.  La  vie  est  courte  ;  le 
seul  fruit  de  la  vie  terrestre,  c'est  de  maintenir  son  âme 
dans  une  disposition  sainte,  de  faire  des  actions  utiles  à  la 
société.  Agis  toujours  comme  un  disciple  d'Antonin  ;  rap- 
pelle-toi sa  constance  dans  l'accomplissement  des  pres- 
criptions de  la  raison,  l'égalité  de  son  humeur  dans  toutes 
les  situations,  sa  sainteté,  la  sérénité  de  son  visage,  sa  . 
douceur  extrême,  son  mépris  pour  la  vaine  gloire,  son  ap- 
plication à  pénétrer  le  sens  des  choses  ;  comment  il  ne 
laissa  jamais  rien  passer  avant  de  l'avoir  bien  examiné, 
bien  compris;  comment  il  supportait  les  reproches  injustes 
sans  récriminer  ;  commeut  il  ne  faisait  rien  avec  précipita- 
tion; comment  il  n'écoutait  pas  les  délateurs;  comment  il 
étudiait  avec  soin  les  caractères  et  les  actions  ;  ni  médi- 
sant, ni  méticuleux,  ni  soupçonneux,  ni  sophiste;  se  con- 
tentant de  si  peu  dans  l'habitation,  le  coucher,  les  vête- 
ments, la  nourriture,  le  service  ;  laborieux,  patient,  sobre, 
à  ce  point  qu'il  pouvait  s'occuper  jusqu'au  soir  de  la  même 
affaire  sans  avoir  besoin  de  sortir  pour  ses  nécessités,  sinon 
à  l'heure  accoutumée.  Et  cette  amitié  toujours  constante, 
égale,  et  cette  bonté  à  supporter  la  contradiction,  et  cette 
joie  à  recevoir  un  avis  meilleur  que  le  sien,  et  cette  piété 
sans  superstition  I...  Pense  à  cela,  pour  que  ta  dernière 


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[An  161J  MARC-ÀURÈLE.  i3 

heure  te  trouve,  comme  lui,  avec  la  conscience  du  bien 
accompli  *. 


La  conséquence  de  cette  philosophie  austère  aurait 
pu  être  la  roîdeur  et  la  dureté.  C'est  ici  que  la  bonté 
rare  de  la  nature  de  Marc-Aurèle  éclate  dans  tout  son 
jour.  Sa  sévérité  n'est  que  pour  lui.  Le  fruit  de  cette 
grande  tension  d'âme,  c'est  une  bienveillance  infinie. 
Toute  sa  vie  fut  une  étude  à  rendre  le  bien  pour  le 
mal.  Après  quelque  triste  expérience  de  la  perversité 
humaine,  il  ne  trouve,  le  soir,  à  noter  que  ce  qui 
suit  :  «  Si  tu  le  peux,  corrige-les  ;  dans  le  cas  con- 
traire, souviens-toi  que  c'est  pour  l'exercer  envers 
eux  que  t'a  été  donnée  la  bienveillance.  Les  dieux 
eux-mêmes  sont  bienveillants  pour  ces  êtres  ;  ils  les 
aident  (tant  leur  bonté  est  grande!)  à  se  donner  santé, 
richesse  et  gloire.  Il  t'est  permis  de  faire  comme  les 
dieux*.  »  Un  autre  jour,  les  hommes  furent  bien 
méchants,  car  voici  ce  qu'il  écrivit  sur  ses  tablettes  : 
«  Tel  est  l'ordre  de  la  nature  :  des  gens  de  cette  sorte 
doivent,  de  toute  nécessité,  agir  ainsi.  Vouloir  qu'il 
en  soit  autrement,  c'est  vouloir  que  le  figuier  ne  pro- 
duise pas  de  figues.  Souviens-toi,  en  un  mot,  de 
ceci  :  Dans  un  temps  bien  court,  toi  et  lui,  vous 

4.  Pensées,  \l,ZO,  Cf.  I,  16. 

2.  Pensées,  ÏX,  44.  Cf.  ÏX,  Î7,  38;  XI,  43. 


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14  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

mourrez  ;  bientôt  après,  vos  noms  ne  survivront 
plus^  »  Ces  réflexions  d'universel  pardon  reviennent 
sans  cesse.  A  peine  se  mêle-t-il  parfois  à  cette  ravis- 
sante bonté  un  imperceptible  sourire.  «  La  meilleure 
manière  de  se  venger  des  méchants,  c'est  de  ne  pas 
se  rendre  semblable  à  eux  *  »  ;  ou  un  léger  accent  de 
fierté  ;  «  C'est  chose  royale,  quand  on  fait  le  bien, 
d'entendre  dire  du  mal  de  soi  '.  »  Un  jour,  il  a  un 
reproche  à  se  faire  :  «  Tu  as  oublié,  dit-il,  quelle  pa- 
renté sainte  réunit  chaque  homme  avec  le  genre 
humain  ;  parenté  non  de  sang  et  de  naissance,  mais 
participation  à  la  même  intelligence.  Tu  as  oublié 
que  l'âme  raisonnable  de  chacun  est  un  dieu,  une 
dérivation  de  l'Être  suprême*.  » 

Dans  le  commerce  de  la  vie,  il  devait  être  exquis, 
quoiqu'un  peu  naïf,  comme  le  sont  d'ordinaire  les 
hommes  très  bons.  Il  était  sincèrement  humble,  sans 
hypocrisie,  ni  fiction,  ni  mensonge  intérieur'.  Une 
des  maximes  de  l'excellent  empereur  était  que  les 
méchants  sont  malheureux,  qu'on  n'est  méchant  que 
malgré  soi  et  par  ignorance  ;  il  plaignait  ceux  qui 


4.  Pensées,  ly,  6.  Cf.  XII,  46. 

2.  /6irf.,VÎ,  6. 

3.  Jbid,,  VII,  36.  La  pensée  est  d'Ântistbène. 

4.  Ibid.,  XU,  26. 

5.  Ibid.,\n,  70;  VIII,  4. 


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(An  161]  MARG-AURÈLE.  15 

n'étaient  pas  comme  lui  ;  il  ne  se  croyait  pas  le  droit 
de  s'imposer  à  eux. 

Il  voyait  bien  la  bassesse  des  hommes;  mais  il 
ne  se  l'avouait  pas.  Cette  façon  de  s'aveugler  volon- 
tairement est  le  défaut  des  cœurs  d'élite.  Le  monde 
n'étant  pas  tel  qu'ils  le  voudraient,  ils  se  mentent  h 
eux-mêmes  pour  le  voir  autre  qu'il  n'est.  De  là  un 
peu  de  convenu  dans  les  jugements  ^  Chez  Marc- 
Aurèle,  ce  convenu  nous  cause  parfois  un  certain 
agacement.  Si  nous  voulions  le  croire,  ses  maîtres, 
dont  plusieurs  furent  des  hommes  assez  médiocres, 
auraient  été  sans  exception  des  hommes  supérieurs. 
On  dirait  que  tout  le  monde  autour  de  lui  a  été 
vertueux.  C'est  à  tel  point  qu'on  a  pu  se  demandei* 
si  ce  frère  dont  il  fait  un  si  grand  éloge,  dans  son 
action  de  grâces  aux  dieux',  n'était  pas  son  frère 
par  adoption,  le  débauché  Lucius  Verus.  Il  est  sûr 
que  le  bon  empereur  était  capable  de  fortes  illusions 
quand  il  s'agissait  de  prêter  à  autrui  ses  propres 
vertus. 

Personne  de  sensé  ne  niera  que  ce  fût  une  grande 
âme.  Était-ce  un  grand  esprit?  Oui,  puisqu'il  vit  à 
des  profondeurs  infinies  dans  l'abîme  du  devoir  et 
de  la  conscience.  Il  ne  manqua  de  décision  que  sur 

U  h  Dion  Cassius,  LXXl,  34.  Pensées,  à  chaque  page. 
2.  Pensées,  I,  41.  Il  s*agit  plutôt  de  Claudius  Severus. 


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16  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  (An  161 

un  point.  Il  n'osa  jamais  nier  absolument  le  surna- 
turel. Certes,  nous  partageons  sa  crainte  de  l'a- 
théisme; nous  comprenons  admirablement  ce  qu'il 
veut  dire,  quand  il  nous  parle  de  son  horreur  pour  un 
monde  sans  Dieu  et  sans  Providence  ^  ;  mais  ce  que 
nous  comprenons  moins,  c'est  qu'il  parle  sérieuse- 
ment de  dieux  intervenant  dans  les  choses  humaines 
par  des  volontés  particulières*.  La  faiblesse  de  son 
éducation  scientifique  explique  seule  une  pareille  dé- 
faillance. Pour  se  préserver  des  erreurs  vulgaires,  il 
n'avait  ni  la  légèreté  d'Adrien  ni  l'esprit  de  Lucien. 
Ce  qu'il  faut  dire,  c'est  que  ces  erreurs  étaient  chez 
lui  sans  conséquence.  Le  surnaturel  n'était  pas  la 
base  de  sa  piété.  Sa  religion  se  bornait  à  quel- 
ques superstitions  médicales'  et  à  une  condescen- 
dance patriotique  pour  de  vieux  usages*.  Les  initia- 
tions d'Eleusis  ne  paraissent  pas  avoir  tenu  grande 

1.  Pensées,  II,  3,  4,  41  ;  IH,  9,11  ;  IV,  48;  V,  33;  VI,  .44;  VII, 
70;  IX,  11,  27,  37;  X,  1,  8,  25;  XI,  20;  XII,  2,  5,  12,  28,  31. 
Cf.  Épictète,  Diss.,  n,xx,  32. 

2.  U  ne  repoussait  pas  les  augures,  l'astrologie;  mais  peut- 
être  était-ce  par  nécessité  politique  (Gapitolin,  Ant,  PhiL,  13). 
Comp.  Pensées j  I,  6,  17. 

3.  Pensées,  ï,  17;  IX,  27. 

4.  Dion  Cassius, LXXl,  33,34;  Gapitolin,  Ant.  Phil,,\^\  kmr 
mien  Marcellin,  XXV,  iv,  17;  bas-reliefs  de  la  colenne  Anlonine 
plusieurs  fois.  Antonin  était  de  même  eztérieuiement  très  reli- 
gieux :  voir  Pensées,  1, 16. 


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|An  161]  MARC-AURÈLE.  17 

place  dans  sa  vie  morale*.  Sa  vertu,  comme  la  nôtre, 
reposait  sur  la  raison,  sur  la  nature.  Saint  Louis  fut 
un  homme  très  vertueux,  et,  selon  les  idées  dé  son 
temps,  un  très  bon  souverain,  parce  qu'il  était  chré- 
tien; Marc-Aurèle  fut  le  plus  pieux  des  hommes,  non 
parce  qu'il  était  païen,  mais  parce  qu'il  était  un 
homme  accompli.  Il  fut  l'honneur  de  la  nature  hu- 
maine, et  non  d'une  religion  déterminée.  Quelles 
que  soient  les  révolutions  religieuses  et  philosophi- 
ques de  l'avenir,  sa  grandeur  ne  souffrira  nulle  at- 
teinte ;  car  elle  repose  tout  entière  sur  ce  qui  ne  pé- 
rira jamais,  sur  l'excellence  du  cœur. 

Vivre  avec  les  dieux*  I....  Celui-là  vit  avec  les  dieux  qui 
leur  montre  toujours  une  âme  satisfaite  du  sort  qui  lui  a 
été  départi  et  obéissante  au  génie  que  Jupiter  a  détaché 
comme  une  parcelle  de  lui-même,  pour  nous  servir  de 
directeur  et  de  guide.  Ce  génie  est  TinteHijence  et  la  raison 
de  chacun». 

Ou  bien  le  monde  n'est  que  chaos,  agrégation  et  dés- 
agrégation successives  ;  ou  le  monde  est  uniié,  ordre,  pro- 
vidence. Dans  le  premier  cas,  comment  désirer  rester  dans 
un  pareil  cloaque?  .....  La  désagrégation  saura  bien  toute 
seule  m'atteindre.  Dans  le  second  cas,  j'adore,  je  me  repose, 
j'ai  conDance  dans  celui  qui  gouverne  *. 

1.  Philostr.,  Soph.j  lï,  x,  7;  Capitolin,  27. 

2.  XuC^v  6€oî<. 

3.  Pensées,  V,  27.  Cf.  YI,  44. 

4.  Ibid.,  VI,  10. 


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CHAPITRE    IL 


PROGRÈS     ET     RBFORUES.—  LE     DROIT    ROMAIN. 


Envisagé  comme  souverain,  Marc-Aurèle  réalisa 
la  perfection  de  la  politique  libérale.  Le  respect  des 
hommes  est  la  base  de  sa  conduite.  Il  sait  que,  dans 
rintérét  même  du  bien,  il  ne  faut  pas  imposer  le  bien 
d'une  manière  trop  absolue,  le  jeu  libre  de  la  liberté 
étant  la  condition  de  la  vie  humaine.  Il  désire  l'amé- 
lioration des  âmes  et  non  pas  seulement  l'obéissance 
matérielle  à  la  loi  *  ;  il  veut  la  félicité  publique,  mais 
non  procurée  par  la  servitude,  qui  est  le  plus  grand 
des  maux.  Son  idéal  de  gouvernement  est  tout  ré- 
publicain*. Le  prince  est  le  premier  sujet  de  la  loi'.  , 

4.  Pensées,  IX,  29. 
1  Capitolin,  AnLPhiL,\t. 

3.  Code  Just.,  I,  XIV,  4;  VI,  xxiii,  3;  Digeste,  V,  ii,  8,  $  2; 
XXXII,  m,  23;  Paul,  Sent.,  IV,  5,  §3  ;  ibid.,  V,  12,  SS  8,  9. 


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[An  161]  HARC-AURÈLE.  19 

Il  n'est  que  locataire  et  usufruitier  des  biens  de 
l'État  ^  Point  de  luxe  inutile;  stricte  économie  ;  cha- 
rité vraie,  inépuisable;  accès  facile,  parole  affable  *  ; 
poursuite  en  toute  chose  du  bien  public,  non  des 
applaudissements. 

Des  historiens,  plus  ou  moins  imbus  de  cette  po- 
litique qui  se  croit  supérieure  parce  qu'elle  n'est 
assurément  suspecte  d'aucune  philosophie,  ont  cher- 
ché à  prouver  qu'un  homme  aussi  accompli  que 
Marc-Aurèle  ne  pouvait  être  qu'un  mauvais  admi- 
nistrateur et  un  médiocre  souverain.  II  se  peut,  en 
effet,  que  Marc-Aurèle  ait  péché  plus  d'une  fois  par 
trop  d'indulgence.  Cependant,  à  part  des  malheurs 
absolument  impossibles  à  prévoir  ou  à  empêcher, 
son  règne  se  présente  à  nous  comme  grand  et  pro- 
spère *.  Le  progrès  des  mœurs  y  fut  sensible.  Beau- 
coup des  buts  secrets  que  poursuivait  instinctive- 
ment le  christianisme  furent  légalement  atteints.  Le 
régime  politique  général  avait  des  défauts  profonds  ; 
mais  la  sagesse  du  bon  empereur  couvrait  tout  d'un 
palliatif  momentané.  Chose  singulière  !  ce  vertueux 

4.  Dion  Gassius,  LXXI,  33. 

2.  Hérodieo,  I,  2. 

3.  Pour  la  discussion  des  historiens  originaux,  voir  mes  Mé- 
langes  historiques,  p.  471  et  suiv.,  et  Noël  Desvergers,  Essai 
sur  Marc-Aurèle  (Paris,  4860).  Pour  les  lois,  voir  Hœnel,  Corpus 
legum,  p.  444  et  suiv. 


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20  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

prince,  qui  ne  fit  jamais  la  moindre  concession  à  la 
fausse  popularité,  fut  adoré  du  peuple  *.  Il  était  dé- 
mocrate dans  le  meilleur  sens  du  mot.  La  vieille  aris- 
tocratie romaine  lui  inspirait  de  Tantipalhie*.  Il  ne 
regardait  qu'au  mérite,  sans  égard  pour  la  naissance, 
ni  même  pour  l'éducation  et  les  manières.  Comme  il 
ne  trouvait  pas  dans  les  patriciens  les  sujets  propres 
à  seconder  ses  idées  de  gouvernement  sage,  il  appe- 
lait aux  fonctions  des  hommes  sans  autre  noblesse 
que  leur  honnêteté. 

L'assistance  publique,  fondée  par  Nerva  et  Tra- 
jan,  développée  par  Antonin,  arriva,  sous  Marc- 
Aurèle,  au  plus  haut  degré  qu'elle  ait  jamais  atteint. 
Le  principe  que  l'État  a  des  devoirs  en  quelque 
sorte  paternels  envers  "ses  membres  (principe  dont 
il  faudra  se  souvenir  avec  gratitude,  même  quand  on 
l'aura  dépassé),  ce  principe,  dis-je,  a  été  proclamé 
pour  la  première  fois  dans  le  monde  au  ii*  siècle. 

L'éducation   des    enfants   de  condition    libre   était 

%  •—         Il 

devenue,  vu  l'insufBsance  des  mœurs  et  par  suite 

des  principes  économiques  défectueux  sur  lesquels 

reposait  la  société,  une  des  grandes  préoccupations 

4.  Jules  Capitolin,  Anl,  PhiL,  48,  49;  cf.  Fronton,  Episl.  ad 
M.  Cœs,,  IV,  Kt\ad  Ant.  imp.,  I,  2.  La  haine  contre  Commode 
vînt,  en  partie,  de  Tamour  qu'on  avait  pour  son  père.  Voir  mes 
Mélanges,  p.  492. 

5.  PenséeSjlf  3,  44. 


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[An  161]  MARC-ÀURÈLE.  21 

des  hommes  d'État.  On  y  avait  pourvu,  depuis 
Trajan,  par  des  sommes  placées  sur  hypothèque  et 
dont  les  revenus  étaient  gérés  par  des  procurateurs*. 
Marc-Aurèle  fil  de  ces  procurateurs  des  fonction- 
naires de  premier  ordre  ;  il  les  choisissait  avec  le 
plus  grand  soin  parmi  les  consulaires  et  les  préteurs, 
et  il  élargit  leurs  pouvoirs*.  Sa  grande  fortune* 
lui  rendait  faciles  ces  largesses  bien  entendues.  Il 
créa  lui-même  un  grand  nombre  de  caisses  de  se- 
cours pour  la  jeunesse  des  deux  sexes*.  L'institut 
des  Jeunes  Faustiniennes  remontait  à  Antonin  *. 
Après  la  mort  de  la  seconde  Faustine,  Marc-Aurèle 
fonda  les  Nouvelles  Faustiniennes^.  Un  élégant  bas- 
relief  nous  montre  ces  jeunes  filles  se  pressant  au- 
tour de  l'impératrice,  qui  verse  du  blé  dans  un  pli 
de  leur  robe  ^. 

4 .  Voir  les  Évangiles,  p.  387  et  suîv. 

2.  Inscriplion,  dans  Borghesi,  Bull,  de  Vlnst,  arch,,  4844, 
p.  125-427;  Desjardins,  De  tah,  alim.,  Paris,  4854;  Noël  Des- 
vergers, p.  39-43  ;  Capitolin,  44. 

3.  Dans  toutes  les  provinces,  on  trouve  ges  procuralores  rei 
privalœ  et  ses  procuralores  palrimonii.  [Desjardins.]  Sur  ses 
briqueteries,  voir  Noël  Desvergers,  p.  3.  La  fortune  d'Anton  in 
était  plus  considérable  encore. 

4.  Capitolin,  7  :  Pueros  et  puellas  novorum  nominumj  sans 
.  doute  des  Antoninianij  des  Veriani, 

5.  Voir  l'Église  chrétienne,  p.  895. 

6.  Capitolin,  Ant.  Phil,  26. 

7.  Villa  Albani.  Voir  Henzen,  Tab.  alim.  Bœb.,  dans  Ann.  de 


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32  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [Ad  161] 

Le  stoïcisme,  dès  le  règne  d'Adrien,  avait  péné- 
tré le  droit  romain  de  ses  larges  maximes,  et  en 
avait  fait  le  droit  naturel,  le  droit  philosophique,  tel 
que  laraison  peut  le  concevoir  pour  tous  les  hommes  ^ 
L'Édit  perpétuel  de  Salvius  Julianus  fut  la  première 
expression  complète  de  ce  droit  nouveau  destiné  à 
devenir  le  droit  universel.  C'est  le  triomphe  de  l'es- 
prit grec  sur  l'esprit  latin.  Le  droit  strict  cède  à. 
l'équité  ;  la  douceur  l'emporte  sur  la  sévérité  ;  la 
justice  paraît  inséparable  de  la  bienfaisance*.  Les 
grands  jurisconsultes  d'Antonin,  Salvius  Valens,  Ul- 
pius  Marcellus,  Javolenus,  Volusius  Mœcianus  con- 
tinuèrent la  même  œuvre.  Le  dernier  fut  le  maître 
de  Marc-Aurèle  en  fait  de  jurisprudence  ',  et,  à  vrai 
dire,  l'œuvre  des  deux  saints  empereurs  ne  saurait 
être  séparée.  C'est  d'eux  que  datent  la  plupart  de 

l'InsL  archéoL,  4845,  p.  20.  Zoega  {Bassirilievi,  ï,  p.  454  et 
suiv.)  rapporte  ce  bas-relief  à  la  première  Faustine.  Le  monument, 
en  tout  cas,  ne  prouve  pas  que  l'impératrice  qui  y  figure  s'occupât 
personnellement  de  bienfaisance.  La  pensée  du  bas-relief  est  de 
montrer  Faustine  secourable,  môme  après  sa  mort.  Alexandre 
Sévère  imita  celte  institution  et  créa  des  Jeunes  Alammeennes. 
Lampride,  Alex.  Sëv,^  67. 

4.  Gaïus,  Inst.,  I,  §  4  ;  Inst.  de  Just.,  I,  i,  §  4. 

i.  Digeste,  I,  m,  48;  II,  xiv,  8  ;  XXX IV,  v,  4  0,  §1  ;  XL,  i, 
24;  XLIÎ,  I,  36,  38;  XLVIIÏ,  xix,  42;  L,  xvii,  56, 455,  468,  4  92. 
Cf.Orose,Vm,  45. 

3.  Capitolin,  AnL  le  Pieux,  42;  Ant.  le  PhiL,  3  Cf.  ^lius 
Aristide,  Oral.,  x,  p.  409-440. 


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[An  161J  MâHC-AUEIÈLE.  23 

ces  lois  humaines  et  sensées  qui  fléchirent  la  rigueur 
du  droit  antique  et  firent,  d'une  législation  primitive- 
ment étroite  et  implacable,  un  code  susceptible  d'être 
adopté  par  tous  les  peuples  civilisés  ^ 

L'être  faible,  dans  les  sociétés  anciennes,  était 
peu  protégé.  Marc-Aurèle  se  fit  en  quelque  sorte  le 
tuteur  de  tous  ceux  qui  n'en  avaient  pas.  L'enfant 
pauvre,  l'enfant  malade  eurent  des  soins  assurés. 
La  préture  tulélaire  fut  créée  pour  donner  des  ga- 
ranties à  l'orphelin  *•  L'état  civil,  les  registres  des 
naissances  commencèrent*.  Une  foule  d'ordonnances 
pleines  de  justice  répandirent  dans  toute  l'admi- 
nislralion  un  remarquable  esprit  de  douceur  et 
d'humanité*.  Les  charges  des  curiales  furent  dimi- 
nuées*. Grâce  à  un  approvisionnement  mieux  réglé, 
les  famines  de  l'Italie  furent  rendues  impossibles*. 

4.  On  a  prétendu  découvrir  une  influence  chrétienne  dans  ce 
grand  progrès  du  droit  romain.  Rien  de  plus  gratuit.  Les  idées 
des  chrétiens  et  les  idées  des  jurisconsultes  étaient  aux  deux  pôles 
opposés;  nul  rapport  entre  les  deux  écoles,  si  ce  n'est  des  rapports 
de  malveillance  ;  pas  un  rapprochement  sérieux  entre  les  textes. 

2.  Gapitolin,  40;  inscription  de  Concordia,  Borghesi,  Ann,  de 
VinsL  arch.,  4853,  p.  488  et  suiy.;  Desvergers,  op,  ci7.^p.  46-48. 

3.  Capitolin,  9,  40. 

4.  ïbid.,  9,  44. 

5.  Digeste,  6,  L,  i,  8;  iv,6. 

6.  Capitolin,  14  ;  inscription  de  Concordia,  Borghesi,  Ann,  de 
VInstit.arch.j  4853,  loc.  cit.;  Desvergers,  p.  45-46. 


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24  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  161 J 

Dans  Tordre  judiciaire,  plusieurs  réformes  d'un 
esprit  excellent  remontent  également  au  règne  de 
Marc.  La  police  des  mœurs,  notamment  en  ce  qui 
concerne  les  bains  mixtes,  fut  rendue  plus  sé- 
rieuse*. 

C'est  surtout  pour  l'esclave  qu'Antonin  et  Marc- 
Aurèle  se  montrèrent  bienfaisants.  Quelques-unes  des 
plus  grandes  monstruosités  de  l'esclavage  furent  cor- 
rigées. Il  est  admis  désormais  que  le  maître  peut  com- 
mettre des  injustices  envers  son  esclave.  D'après  la 
législation  nouvelle,  les  châtiments  corporels  sont  ré- 
glés*. Tuer  son  esclave  devient  un  crime'.  Le  traiter 
avec  un  excès  de  cruauté  est  un  délit  et  entraîne  pour 
le  maître  la  nécessité  de  vendre  le  malheureux  qu'il  a 
torturé*.  L'esclave,  en6n,  ressortit  aux  tribunaux, 
devient  une  personne,  membre  de  la  cité  *.  Il  est  pro- 
priétaire de  son  pécule;  il  a  sa  famille;  on  ne  peut 
vendre  séparément  l'homme,  la  femme,  les  enfants. 

1.  Capitolin,  23. 

SI.  Gaïus,  InstituteSj  I,  53  ;  Digeste,  I,  xn,  8  ;  XLVIIÏ,  viii, 

3.  Spartieo,  Adrien^  48;  Gaïus,  I,  53  ;  Digeste,  I,  vi,  2. 

4.  Rescrit  d'Antonin,  dans  Justinien,  Insi.,  1, 8,  §§  4,  2  ;  Gaïus, 
Inst,,  I,  53.  Cf.  Digeste,  I,  vi,  2. 

5.  Digeste,  VII,  i,  4,  §  4  ;  XL,  xii, entier;  XLVIll,  ii,  5  (UIp.); 
XIX,  49  (Ulp.);  I,  XII,  4, §5  (Ulp.);  Paul,  Sent,,  V,  i,  4.  Cf.  Code 
Théod.,  lY,  XIV,  entier;  Dig.,  V,i,  53  (Hermog.);  Instit.  de  Just., 
I,  8;m,  42. 


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[An  161]  MâRC-AURÈLE.  25 

L'application  de  la  question  aux  personnes  servilesest 
limitée*.  Le  maître  ne  peut,  hors  certains  cas,  vendre 
ses  esclaves  pour  les  faire  combattre  dans  l'amphi- 
théâtre contre  les  bêles  *.  La  servante,  vendue  sous 
la  condition  ne  prosùitualur,  est  préservée  du  lupanar  •. 
II  y  a  ce  qu'on  appelle  favor  liberlatis;  en  cas  de 
doute,  l'interprétation  la  plus  favorable  à  la  liberté  est 
admise*.  On  juge  par  humanité  contre  la  rigueur 
de  la  loi,  souvent  même  contre  la  lettre  du  testa- 
ment». Au  fond,  à  partir  d'Antonin,  les  juriscon- 
sultes, imbus  de  stoïcisme,  envisagent  l'esclavage 
comme  une  violation  des  droits  de  nature  *,  et  pren- 

4.  Dig.,  XLVIII,  XVIII,  4,  SS  4  et  2;  ibid.,  9;  ibid.,  47,  %  7  ; 
ibid.,  20;  Code  Just.,  VI,  xxxv,  42;  Spartien,  Adr,,  48;  Pline, 
Epist.  Vm,  44. 

2.  Digeste,  XVIII,  i,  42;  XLVIII,  vm,  44,  §  4  et  2.  Cf.  Spar- 
tien, Adrien,  48. 

3.  Digeste,  I,  vi,  2;  II,  iv,  40,  §  4,  Ulpien.  Cf.  Minucius 
Félix,  28. 

4.  Digeste,  XL,  v,  De  fideicommissariis  liberlaiibus,  à  lire  en 
entier,  ainsi  que  Digeste,  XL,  iv,  De  manumissis  teslamento  ; 
XL,  VII,  De  statu-liberiSj  loi  3,  $  44;  loi  4,  entière  (Paul);  loi  23 
(Modeslin)  ;  XL,  vin.  Qui  sine  manumissione,  loi  9  (Paul)  ;  XLIX, 
XV,  De  captivis  et  de  postliminio,  42,  §  9  (Thryphoninus)  ; 
XLVIII,  XVIII,  De  quœstionibtu,  loi  44(Mode8tin)  ;  xix,  De  pœnis, 
loi  9,  §  46(Ulp.).  Cf.  Wallon,  HisL  de  VescL,  IH,  p.  67  etsuiv. 

ô,  Hamcmitatis  intuitu,  Dig.,  XL,  iv,  4  (Pomponius). 

6.  «  mis  natalibus  restituitur  in  quibus  initie  omnes  homines 
fuerunt.  >  Marcien,  dans  Dig.,  XL,  xi,  De  natal,  rest.^  loi  2; 
Florentinus,  Dig.,  I,  v,  De  statu  hom.y  loi  4,  §  4  ;  Florentinus  et 


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26  ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  [An  161] 

nent  des  biais  pour  le  restreindre.  Les  affranchis- 
sements sont  favorisés  de  toutes  les  manières*. 
Marc-Aurèle  va  plus  loin  et  reconnaît,  dans  une  cer- 
taine limite,  des  droits  aux  esclaves  sur  les  biens  du 
maître.  Si  personne  ne  se  présente  pour  recueillir 
rhéritage  du  testateur,  les  esclaves  sont  autorisés  à 
se  faire  adjuger  les  biens  ;  qu'un  seul  ou  que  plu- 
sieurs soient  admis  à  Tadjudication,  elle  a  pour  tous 


\  le  même  résultat*.  L'affranchi  est  également  protégé, 
\  par  les  lois  les  plus  sérieuses,  contre  l'esclavage,  qui 
'  tendait  de  mille  manières  à  le  ressaisir*. 

Le  fils,  la  femme,  le  mineur  furent  l'objet  d'une 

/  législation  à  la  fois  intelligente  et  humaine.  Le  fils 

;    resta  l'obligé  de  son  père,  mais  cessa  d'être  sa  chose*. 

1    Les  excès  les  plus  odieux,  que  l'ancien  droit  romain 

trouvait  naturel  de  permettre  à  l'autorité  paternelle, 

furent  abolis  ou  restreints*.  Le  père  eut  des  devoirs 

envers  ses  enfants  et  ne  put   rien   réclamer  pour 

Ulpien,  Dig.,  I,  i,  De  just.  et  jure,  lois  3  et  4;  Dig.,  L,  xvu,  De 
div.  reg,  juris,  loi  3î. 

\.  Instit.  de  Just.,  I,  4;  Digeste,  I,  vi,  2;  XL,  v,  37;  vni, 
4,3;  XXXV,  1,  31,  50  ;  Cod.  Just.,  VH,  i,  4  ;  ii,  Ï2  ;  iv,  %,  Cf. 
Wallon,  UisL  de  l'escL,  IIF,  p.  6Î  et  suiv.  (8*  édit.) 

SI.  Digeste,  XL,  v,  î,  4,  §  12;  XLU,  viii,  10,  §  17. 

3.  Wallon,  IIF,  p.  75  et  suiv.  Voir  surtout  Digeste,  XXXVIII, 
,  De  operis  libertorum. 

4.  Code,  VI,  XXXI,  5;  VIII,  xlvi,  1  ;  Digeste,  I,  vu,  38,  39. 

5.  Paul,  V,  6,  §  15;  Digeste,  XXVI,  n,  4;  Code,  V,  xvn,  5. 


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(An  161]  MARC-ACRÈLE.  27 

les  avoir  remplis;  le  fils,  de  son  côté,  dut  à  ses 
parents  des  secours  alimentaires,  dans  la  proportion 
de  sa  fortune*. 

Les  lois  sur  la  tutelle  et  les  curateurs  avaient 
été  jusque-là  fort  incomplètes.  Marc-Aurèle  en  fit 
j  des  modèles  de  prévoyance  administrative*.  Dans 
l'ancien  droit,  la  mère  faisait  à  peine  partie  de  la 
famille  de  son  mari  et  de  ses  enfants.  Le  sénatus- 
consulte  tertuilien  (an  J58)  et  le  sénatus-consulte 
orphitien  (178)  établirent  le  droit  de  succéder  de  la 
mère  à  l'enfant  et  de  l'enfant  à  la  mère\  Les  senti- 
ments et  le  droit  naturel  prennent  le  dessus.  Des  lois 
excellentes  sur  les  banques,  sur  la  vente  des  esclaves, 
sur  les  délateurs  et  les  calomniateurs,  mirent  fin  à 
une  foule  d'abus.  Le  fisc  avait  toujours  été  dur,  exi- 
geant. Il  fut  désormais  posé  en  principe  que,  dans 
les  cas  douteux,  ce  serait  le  fisc  qui  aurait  tort.  Des 
impôts  d'une  perception  vexatoire  furent  supprimés. 
La  longueur  des  procès  fut  diminuée.  Le  droit  cri- 
minel devint  moins  cruel,  et  l'inculpé  reçut  de  pré- 
cieuses garanties  *  ;  encore  était-ce  l'usage  personnel 
de  Marc-Aurèle  de  diminuer,  dans  l'application,  les 

4.  Dig.,  XXV,  V,  5,  §  44,  />6  agnoscendis  et  alendis  liberis; 
Code,  V,  XXV,  \j  t,  De  alendis  liberis  ac  pareniibus. 

2.  Capitolin,  AnL  le  Phil,,  40,  44. 

3.  Institutesde  Jusl.,  III,  3  el  4.  Capitolin,  44. 

4.  Digeste,  V,  i,  36;  Capitolin,  24. 


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28  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

pénalités  établies.  Les  cas  de  folie  furent  prévus*.  Le 
grand  principe  stoïcien  que  la  culpabilité  réside 
dans  la  volonté,  non  dans  le  fait,  devient  Tàme  du 
droit*. 

Ainsi  fut  définitivement  constituée  cette  merveille, 
le  droit  romain,  sorte  de  révélation  à  sa  manière, 
dont  l'ignorance  reporta  l'honneur  aux  compilateurs 
de  Justinien,  mais  qui  fut  en  réalité  l'œuvre  des 
grands  empereurs  du  if  siècle,  admirablement  in- 
terprétée et  continuée  par  les  jurisconsultes  éminents 
du  III*  siècle.  Le  droit  romain  aura  un  triomphe 
moins  bruyant  que  le  christianisme,  mais  en  un  sens 
plus  durable.  Oblitéré  d'abord  par  la  barbarie,  il 
ressuscitera  vers  la  fin  du  moyen  âge,  sera  la  loi  du 
monde  renaissant,  et  redeviendra,  sous  des  rédac- 
tions un  peu  modifiées,  la  loi  des  peuples  modernes. 
C'est  par  là  que  la  grande  école  stoïcienne  qui,  au 
II*'  siècle,  essaya  de  reformer  le  monde,  après  avoir 
en  apparence  misérablement  avorté,  remporta  en 
réalité  une  pleine  victoire.  Recueillis  par  les  juris- 
consultes classiques  du  temps  des  Sévères,  mutilés 
et  altérés  par  Tribonien,  les  textes  survécurent,  et 

4.  Digeste,  ï,  xvn,  U,  De  offic.  prœs. 

8.  Digeste,  XLVIIÏ,  vni,  44,  Ad  legem  Comeîiam  de  sic; 
ibid.,  4,  §  3;  Digeste,  L,  xvii,  79,  De  regulis  juris;  Digeste, 
XLVHI,  XIX,  26,  De  pœnis. 


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[hn  161|  MARC-AURÈLE.  29 

ces  textes  furent  plus  tard  le  code  du  monde  entier. 
Or  ces  textes  sont  Tœuvre  des  légistes  éminents  qui, 
groupés  autour  d'Adrien,  d-Antonin,  de  Marc-Aurèle, 
foiit  entrer  définitivement  le  droit  dans  son  âge  phi- 
losophique. Le  travail  se  continue  sous  les  empereurs 
syriens;  l'affreuse  décadence  politique  du  m*  siècle 
n'empêche  pas  ce  vaste  édifice  de  continuer  sa  lente 
et  belle  croissance. 

Ce  n'est  pas  que  Marc-Aurèle  affichât  l'esprit 
novateur.  Au  contraire,  il  s'arrangeait  de  manière 
à  donner  à  ses  améliorations  une  apparence  conser- 
vatrice*. Toujours  il  traita  rhomnxe  en.  être  moral  ; 
jamais  il  n'affecta,  comme  le  font  souvent  les  poli- 
tiques prétendus  transcendants,  de  le  prendre  comme 
une  machine  ou  un  moyen.  S'il  ne  put  changer  l'atroce 
code  pénal  du  temps,  il  l'adoucit  dans  l'application*. 
Un  fonds  fut  établi  pour  les  obsèques  des  citoyens 
pauvres  ;  les  collèges  funéraires  furent  autorisés  à 
recevoir  des  legs  et  devinrent  des  personnes  civiles, 
ayant  le  droit  de  posséder  des  propriétés,  des  es- 
claves, d'affranchir'.  Sénèque  avait  dit  :  «  Tous  les 
hommes,  si  on  remonte  à  Torigine,  ont  les  dieux 

4.  Capitolin,  44. 

t.  Ibid.,  42,  84;  Digeste,  I,  xvni,  44;  XL,  v,  37;  XLVUÏ, 
XYin,  4,§27. 

3.  Digesle,  XXXIV,  v,  20;  XL,ui,4.  Seulement  il  était  inter- 


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30  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

pour  pères*.  »  Demain  Ulpîen  dira  :  «  Par  droit  na* 
turel,  tous  les  hommes  naissent  libres  et  égaux*.  » 
Marc-Aurèle  aurait  voulu  supprimer  les  scènes 
f  hideuses  qui  faisaient  des  amphithéâtres  de  vrais 
'  lieux  d'horreur  pour  quiconque  avait  le  sens  moral*, 
lln'y^ut  réussir;  ces  représentations  abominables 
étaient  une  partie  de  la  vie  du  peuple.  Quand  Marc- 
Aurèle  arma  les  gladiateurs  pour  la  grande  guerre 
germanique,  il  y  eut  presque  une  émeute  :  «  Il  veut 
nous  enlever  nos  amusements,  cria  la  foule,  pour 
nous  contraindre  à  philosopher*.  »  Les  habitués  de 
l'amphithéâtre  étaient  les  seules  personnes  qui  ne 
Taimassent  point'.  Obligé  de  céder  à  une  opinion 
plus  forte  que  lui,  Marc-Aurèle  protestait  du  moins 
de  toutes  les  manières.  Il  apporta  des  tempéraments 
au  mal  qu'il  ne  pouvait  supprimer  ;  on  étendit  des 
matelas  sous  les  funambules,  on  ne  put  se  battre 
qu'avec  des  armes  mouchetées.  L'empereur  venait 

dit  d'être  de  deui^  collèges  à  la  fois.  Dig.,  XLVII,  xxii,  1.  Comp. 
Gruter,  cccxxii,  4;  Murât.,  dxvi,  4  ;  Orelli,  4080. Voir  les  Apôtres, 
p.  355  et  suiv. 

1 .  Sénèquo,  Epist,  xliv.  Cf.  epist.  lvii. 

2.  Digeste,  I,  i,  4  ;  L,  xvii,  32. 

3.  Voir  les  Apôtres,  p.  320  et  suiv.  Julien  essaya  la  même 
réforme,  sans  mieux  réussir.  Misopogon,  p.  3i0,  Spanh. 

4.  Capitolin,  Ant.  le  PhiL,  23;  Dion  Cassius,  LXXI,  29. 

5.  Nisi  a  voluptariis  unice  amabatur,  Vulcat.  Gall.,  Avi- 
diits  Cassius j  7. 


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[An  161]  MÂRC-ÂURÈLE.  31 

au  spectacle  le  moins  quMl  pouvait  et  uniquement 
par  complaisance.  Il  affectait,  pendant  la  représen- 
tation, de  lire,  de  donner  des  audiences,  de  signer 
des  expéditions,  sans  se  mettre  en  peine  des  raille- 
ries du  public.  Un  jour,  un  lion,  qu'un  esclave  avait 
dressé  à  dévorer  des  hommes,  fit  tant  d'honneur  à 
son  maître,  que  de  tous  les  côtés  on  demanda  pour 
celui-ci  l'affranchissement.  L'empereur,  qui,  pendant 
ce  temps,  avait  détourné  la  tête,  répondit  avec  hu- 
meur :  «  Cet  homme  n'a  rien  fait  de  digne  de  la 
liberté.  »  Il  porta  plusieurs  édits  pour  empêcher  les 
manumissions  précipitées,  prononcées  sous  le  coup 
des  applaudissements  populaires,  qui  lui  semblaient 
une  prime  décernée  à  la  cruautés 

4.  Capitolin,  4,  41,  42,  15,  23;  Dion  Cassius,  LXXI,  29;  Hé- 
rodien,  V,  n,  4;  Digeste,  XL,  ix,  17,  proœm.  ;  Code  Just.,  Vil, 
XI,  3. 


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CHAPITRE    III. 


LE    RÈGNE    DES    PHILOSOPHES. 


Jamais  on  n'avait  vu  jusque-là  le  problème  du 
bonheur  de  l'humanité  poursuivi  avec  autant  de  suite 
et  de  volonté.  L'idéal  de  Platon  était  réalisé  :  le 
monde  était  gouverné  par  les  philosophes.  Tout  ce 
qui  avait  été  à  l'état  de  belle  phrase  dans  la  grande 
âme  de  Sénèque  arrivait  à  être  une  vérité.  Raillée 
pendant  deux  cents  ans  par  les  Romains  brutaux^  la 
philosophie  grecque  triomphe  à  force  de  patience*. 
Déjà,  sous  Ântonin,  nous  avons  vu  des  philosophes 
privilégiés,  pensionnés',  jouant  presque  le  rôle  de 
fonctionnaires  publics*.  Maintenant,  l'empereur  en 

4.  Notez  encore  la  malveillance  de  Quinlilien,  hisl.,  proœm., 
«;XI,  i,4;XII,  ij. 

%.  Voir  les  Évangiles,  p.  382  et  suiv. 

3.  Jules  Capit.,  Ant.  Pitis,  44  ;  Digeste,  XXVII,  i,  6;  Arté- 
midore,  Omirocr.,  V,  83. 

4.  Voir  t Église  chrétienne,  p.  Î96. 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  33 

est,  à.  la  lettre,  entourée  Ses  anciens  maîtres  sont 
devenus  ses  ministres,  ses  hommes  d'État.  Il  leur 
prodigue  les  honneurs,  leur  élève  des  statues,  place 
leurs  images  parmi  ses  dieux  lares,  et,  à  l'anni- 
versaire de  leur  mort,  va  sacrifier  sur  leur  tombe, 
qu'il  tient  toujours  ornée  de  fleurs*.  Le  consulat, 
jusque-là  réservé  à  Taristocratie  romaine,  se  voit 
envahi  par  des  rhéteurs,  par  des  philosophes.  Hé- 
rode  Atticus,  Fronton,  Junius  Rusticus,  Claudius 
Severus,  Proculus,  deviennent  consuls  ou  proconsuls 
à.  leur  jour  '.  Marc-Aurèle  avait,  en  particulier,  pour 
Rusticus  Taffection  la  plus  tendre  ;  il  le  fit  deux  fois 
consul,  et  toujours  il  lui  donnait  Taccolade  avant  de 
la  donner  au  préfet  du  prétoire.  Les  importantes 
fonctions  de  préfet  de  Rome  furent,  durant  des  an- 
nées, comme  immobilisées  entre  ses  mains*. 

Il  était  inévitable  que  celte  faveur  subite,  ac- 
cordée par  l'empereur  à  une  classe  d'hommes  où  se 
mêlaient  l'excellent  et  le  méprisable ,  amenât  bien 

4.  Hérodien,  I,  2  ;  Gapitolin,  Ant,  le  PhiL,  2,  3  ;  Dion  Gassius, 
LXXI,  35. 
.  2.  Gapitolin,  Anlonin  le  PhiL,  3. 

3.  Tillemont,  Hist.  des  Emp.,  II,  p.  316,  332,  337;  Gapitolin,  2. 
Quelques-uns  de  ces  consulats  eurent  lieu  dès  le  temps  d'An- 
tonin. 

4.  Gapitolin,  AnL  PhiL,  3;  Themisrius,  OraL,  13,  17;  Di- 
geste, XLIX,  I,  1,  §  3;  Actes  de  saint  Justin  (voir  V Église 
chréL,  p.  492,  note)  ;  Desvergers,  p.  53-55. 

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34  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  161] 

des  abus.  De  toutes  les  parties  du  monde,  le  bon 
Marc-Aurèle  faisait  venir  les  philosophes  en  renom  *. 
Parmi  les  orgueilleux  mendiants,  vêtus  de  souque- 
nilles  trouées,  que  ce  large  appel  mit  en  mouvement, 
il  y  avait  plus  d'un  homme  médiocre,  plus  d'un 
charlatan*.  Ce  qui  implique  une  profession  exté- 
rieure '  provoque  toujours  la  comparaison  entre  les 
mœurs  réelles  et  celles  que  Thabit  suppose*.  On  ac- 
cusait ces  parvenus  d'avidité,  d'avarice ,  de  gourman- 
dise, d'impertinence,  de  rancune  ^  On  souriait  par- 
fois des  faiblesses  que  pouvait  abriter  leur  manteau. 

<.  Alexandre  Péloplaton  :  Philostr.,  Soph.,  II,  v,  3;  Adrien 
de  Tyr  :  Philoslr.,  Soph.,  II,  x,  7  et  suiv.  ;  Lucius  :  Philoslr., 
Soph.,  II,  I,  Î4. 

.  â.  Aulu-Gelle,  IX,  2.  Lucien  est  presque  aussi  opposé  aux 
philosophes  de  profession  qu'aux  charlatans  et  aux  illuminés  de 
toute  espèce.  Voir  surtout  VIcaroménippe,  VEunuque,  la  Aforl 
de  Peregrinus,  les  Philosophes  à  l'encan,  le  Pécheur,  les  La- 
pitheSj  les  Fugitifs,  3,  <  i, 

3.  Professioni  suœ  eliam  moribm  respondens,  Corresp.  de 
Pline  et  Traj.,  n»  lviii  (lxvi).  Cf.  Digeste,  L,  xiii,  4. 

4.  Tac,  Ann.,  XVI,  32;  Juvénal,  ii,  4  et  suiv.  ;  m,  4  45  et 
suiv.  ;  Martial,  ix,  47;  xi,  56;  Quintilien,  Inst,,  proœm.,  2; 
XII,  II,  4  ;  m.  Dion  Chrys.,  Oral.,  Lxxii,  383,  388,  Reiske; 
Àulu-Gelle,  VII,  40;  XV,  2;  XVII,  49;  Épictète,  Disserl.,  IV, 
VIII,  9. 

5.  Capitolin,  AnL  Pius,  3;  Tatien,  Adv,  (7r.,49,  25;  Appien, 
Bell.  Mithrid.,  c.  28;  Lucien,  Parasitas,  52;  Piscalor,  34,  37; 
JElius  Aristide,  Or.,  xlvi,  0pp.,  II,  398,  Dindorf.  Comp.  Lucien, 
Nigrinus,  25  ;  Hennotime,  46,49;  Lapith.,  34 ;  Fugitifs,  4 8  ;  Dial. 
meretr.,  x,  4  ;  Ulpien,  Dig.,  L,  xiii,  4  ;  Sénèque,  Lettres,  xxix,  5. 


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[An  161]  MÂRG-ÂURÈLE.  35 

Leurs  cheveux  mal  peignés,  leur  barbe,  leurs  ongles 
étaient  l'objet  de  railleries*.  «  Sa- barbe  lui  vaut  dix 
mille  sesterces,  disait-on;  allons!  il  faudrait  aussi  sa- 
larier les  boucs*.  »  Leur  vanité  donnait  souvent 
raison  à  ces  plaisanteries.  Peregrinus,  se  brûlant  sur 
le  bûcher  d'Olympie,  en  i  66  »,  montra  jusqu'où  le 
besoin  du  tragique  pouvait  mener  un  sot,  infatué  de 
son  rôle  et  avide  de  faire  parler  de  lui. 

Leur  prétention  à  se  suffire  absolument  prêtait  à 
de  vives  répliques*.  On  se  racontait  le  mol  attribué 
àDémonax  sur. Apollonius  de  Chalcis,  partant  pour 
Rome  avec  toute  une  suite  :  «  Voici  venir  Apollonius 
et  ses  Argonautes*.  »  Ces  Grecs,  ces  Syriens,  cou- 
rant à  l'assaut  de  Rome,  semblaient  partir  pour  la 
conquête  d'une  nouvelle  toison  d'or.  Les  pensions  et 
les  exemptions  dont  ils  jouissaient  faisaient  dire  qu'ils 
étaient  à  charge  à  la  république,  et  Marc-Aurèle  fut 
obligé  de  se  justifier  sur  ce  point®.  On  se  plaignait 

• 

4.  Tatien,  Adv.Gr,,  25;  Lampride,  Hëliog.,M\  Apulée, Met., 
XI,  8. 

5.  Lucien,  Eunuch.,  8,  9;  Cynicus,h  et  suiv.  Cf.  ^Église 
chrël.,  p.  483,  484. 

3.  Eusèbe,  Chron.j  p.  170,  471,  Schœne;  Athénag.,  Leg.,  26. 

4.  Tatien,  Adv.  Gr.,  25. 

5.  Lucien,  Demonax,  34  ;  Capitolin,  AnL  PiitSj  40. 

6.  Capitolin,  Ant.  Phil,  23;  Digeste,  XX  VU,  i,  De  excusa- 
tionibuSj  loi  6  (Modestin)  ;  L,  v,  De  vocal,  et  excusai,  mun.,  loi  8, 
§  4  (Papinien) ;  loi  4  0,  §  2  (PaulJ  ;  L,  iv,  De  muneribus,  loi  4 8,  §  30. 


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36  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

surtout  qu*ils  maltraitassent  les  particuliers.  Les  in- 
solences ordinaires  aux  cyniques  ne  justifiaient  que 
trop  ces  accusations.  Ces  misérables  aboyeurs  n'a- 
vaient ni  honte  ni  respect,  et  ils  étaient  fort  nom- 
breux. 

Marc-Aurèle  ne  se  dissimulait  pas  les  défauts 
de  ses  amis  ;  mais  sa  parfaite  sagesse  lui  faisait  faire 
une  distinction  entre  la  doctrine  et  les  faiblesses 
de  ceux  qui  l'enseignent*.  Il  savait  qu'il  y  avait 
peu  ou  point  de  philosophes  pratiquant  vraiment  ce 
qu'ils  conseillaient.  L'expérience  lui.  avait  fait  con- 
naître que  la  plupart  étaient  avides,  querelleurs, 
vains,  insolents,  qu'ils  ne  cherchaient  que  la  dis- 
pute et  n'avaient  qu'un  esprit  d'orgueil ,  de  mali- 
gnité, de  jalousie*.  Mais  il  était  trop  judicieux  pour  at- 
tendre des  hommes  la  perfection.  Gomme  saint  Louis 
ne  fut  pas  un  moment  troublé  dans  sa  foi  par  les 
désordres  des  clercs,  Marc-Aurèle  ne  se  dégoûta  ja- 
mais de  la  philosophie,  quds  que  fussent  les  vices  des 
philosophes.  «  Estime  pour  les  vrais  philosophes; 
indulgence  exempte  de  blâme  pour  les  philosophes 
prétendus,  sStns  d'ailleurs  être  jamais  leur  dupe  », 

1.  Philostr.,  Soph,j  II,  i,  81.  Semper  adversus  sua  vitia 
facwidoSj  ditHinucius  Félix  des  philosophes  (§  38). 

2.  Galien,  De  prœnotione  ad  Poslh,,  \  (t.  XIX,  p.  498  et 
suiv.,  KuhnJ.a.  Apulée,  ApoL,  ch.  3,  17,  18. 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  37 

voilà  ce  qu'il  avait  remarqué  dans  Antonin  *  et  la 
règle  qu'il  observa  lui-même.  11  allait  écouter,  dans 
leurs  écoles,  Apollonius,  Sextus  de  Chéronée,  et  ne  se 
fâchait  pas  qu'on  rît  de  lui^  Comme  Antonin,  il  avait 
la  bonté  de  supporter  les  rebuffades  de  gens  vani- 
teux et  mal  élevés,  que  ces  honneurs,  exagérés  peut- 
être,  rendaient  impertinents  '.  Alexandrie  le  vit  mar- 
cher dans  ses  rues  sans  cour,  sans  garde,  vêtu  du 
manteau  des  philosophes  et  vivant  comme  l'un  d'eux*. 
A  Athènes,  il  institua  des  chaires  pour  toutes  les 
sciences  %  avec  de  forts  traitements  *,  et  il  sut  donner 
h  ce  qu'on  peut  appeler  l'université  de  celte  ville  un 
éclat  supérieur  encore  à  celui  qu'elle  tenait  d'Adrien  ^ 
Il  était  naturel  que  les  représentants  de  ce  qu'il 
y  avait  encore  de  ferme,  de  dur  et  de  fort  dans  l'an- 
cien esprit  romain  éprouvassent  quelque  impatience 

4.  Pensées,  I,  16. 

2.  Capitolin,  AnL  Pius,  3;  Philostr.,  Sopk,,  II,  i,  24;  Dion 
Cassius,  LXXI,  4. 

3.  Capitolin,  AnLPius,  40;  Philostr.,  Soph.,  Il,  9. 

4.  Capitolin,  AnL  PhiL,  26. 

5.  Dion  Caasius,  LXXI,  31. 

6.  Dix  mille  drachmes,  c'est-à-dire  environ  dix  mille  francs. 
Dion  Cassius,  LXXI,  34 ,  note  de  Sturz.  Comp.  Suétone,  Ve8p,jK%\ 
Capitolin,  Pius,  44  ;  Lampride,  Alex,  Sev,,  44. 

7.  iElius  Aristide,  Orat.,  ix,  0pp.,  lU,  p.  440,  444,  Dindorf; 
Philostrate,  Soph.,  Vies  d'Hérode  AUicm  (II,  i),  d'Adrien  de  Tyr 
(II,  x).  Cf.  II,  XI,  2.  Alexandre  Péloplaton,  en  y  mettant  le  pied, 
s'écriait  :  «  Ici,  fléchissons  le  genou  l»  Philostr.,  Soph,,  II,  v,  3. 


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38  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

devant  cet  envahissement  des  hautes  places  de  la 
république  par  des  gens  sans  aïeux,  sans  audace  mili- 
taire,  appartenant  le  plus  souvent  à  ces  races  orien- 
tales que  le  vrai  Romain  méprisait.  Telle  fut,  en  par- 
ticulier, la  position  que  prit,  pour  son  malheur,  Avi- 
dius  Cassius,  vrai  homme  de  guerre  et  homme  d'État, 
homme  éclairé  même  et  plein  de  sympathie  pour 
Marc-Aurèle,  mais  persuadé  que  le  gouvernement 
exige  tout  autre  chose  que  de  la  philosophie*.  A  force 
d'appeler  l'empereur,  en  souriant,  «  une  bonne 
femme  philosophe'  »,  il  se  laissa  entraîner  à  la  plus 
funeste  des  pensées,  à  la  révolte.  Le  grand  reproche 
qu'il  adressait  à  Marc-Aurèle'  était  de  confier  les 
premiers  emplois  à  des  hommes  qui  n'offraient  de 
garanties  ni  par  leur  fortune,  ni  par  leurs  antécé- 
dents, ni  même  quelquefois  par  leur  éducation,  tels 
que  Bassaeus  et  Pompéien.  Le  bon  empereur  poussa, 
en  effet,  la  naïveté  jusqu'à  vouloir  que  Pompéien 
épousât  sa  fille  Lucille,  veuve  de  Lucius  Verus,  et 
jusqu'à  prétendre  que  Lucille  aimât  Pompéien,  parce 
qu'il  était  l'homme  le  plus  vertueux  de  l'empire.  Celte 
idée  malheureuse  fut  une  des  principales  causes  qui 

4.  Letlre  d'Avidius  Cassius,  dans  VhIc.  Gallicanus,  Avid,,  -14. 

5.  Philosopham   aniculam.  Leltre  de  Lucius  Verus,  dans 
Yulcalius  Gallicanus,  Avid,  Cass.,  4 . 

3.  Yulcatius  Gallicanus^  i4vt(^.^  44. 


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[An  161]  MARG-AURÈLE.  39 

empoisonnèrent  son  intérieur  ;  car  Faustine  appuya 
la  résistance  de  sa  fille,  et  ce  fut  un  des  motifs  qui  la 
jetèrent  dans  l'opposition  contre  son  mari  *. 

Si  Marc-Aurèle  n'avait  uni  à  sa  bonté  un  rare 
degré  de  sens  pratique,  son  engouement  pour  une 
classe  de  personnes,  qui  ne  valait  pas  toujours  ce 
que  sa  profession  faisait  supposer,  l'eût  entraîné  à 
des  fautes.  La  religion  a  eu  ses  ridicules  ;  la  philo- 
sophie a  eu  les  siens.  Ces  gens  qui  couvraient  les 
places  publiques,  armés  de  gourdins,  étalant  leurs 
longues  barbes,  leurs  besaces  et  leurs  manteaux  râ- 
pés, ces  cordonniers,  ces  artisans  qui  abandonnaient 
leur  échoppe  pour  mener  la  vie  oisive  du  cynique 
mendiant,  excitaient  chez  les  gens  d'esprit  la  même 
antipathie  qu'excita  plus  tard  dans  la  bourgeoisie 
bien  élevée  le  capucin  vagabond  *.  Mais,  en  gé- 
néral, malgré  le  respect  un  peu  exagéré  qu'il  avait 
a  priori  pour  le  costume  des  philosophes,  Marc- 
Aurèle  portait  dans  le  discernement  des  hommes 
un  tact  fort  juste  ^  Tout  le  groupe  des  sages  qui  se 

4 .  Capilolin,  Ant,  Phil,  20.  Voir  mes  Mél.  d'hist.,  p.  \  93,  \  94. 
C'est  à  tort  qu'on  a  mêlé  Faustine  à  la  conspiration  d'Avidius. 
MéL,  p.  484elsuiv. 

%.  Lucien,  fîis  accus,,  6;  Dem.,  19,  48;  Piscalor,  45;  Fugi-- 
nH^2-22;  Épiclète,Z>is5er/.,  III,  xxii,  50,  80;  AuIu-Gelle,IX,  2. 

3.  La  môme  distinction  était  délicatement  observée  par  Épic- 
lète.  DisserUj  Hl,  xxii  ;  IV,  viii,  xi. 


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40  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

serraient  autour  du  pouvoir  présentait  un  aspect  très 
vénérable;  l'empereur  les  envisageait  moins  comme 
des  maîtres  ou  des  amis  que  comme  des  frères,  qui 
lui  étaient  associés  dans  le  gouvernement.  Les  phi- 
losophes, comme  l'avait  rêvé  Sénèque,  étaient  de- 
venus un  pouvoir  de  l'État,  une  institution  constitu- 
tionnelle en  quelque  sorte,  un  conseil  privé  dont 
l'influence  sur  les  affaires  publiques  était  capitale. 

Ce  curieux  phénomène,  qui  ne  s'est  vu  qu'une 
fois  dans  l'histoire,  tenait  certainement  au  caractère 
de  l'empereur;  mais  il  tenait  aussi  à  la  nature  de 
l'empire  et  à  la  conception  romaine  de  l'État,  con- 
ception toute  rationaliste,  où  ne  se  mêlait  aucune 
idée  théocratique.  La  loi  était  l'expression  de  la  rai- 
son; il  était  donc  naturel  que  les  hommes  de  la  raison 
arrivassent  un  jour  ou  l'autre  au  pouvoir.  Comme 
juges  des  cas  de  conscience,  les  philosophes  avaient 
un  rôle  en  quelque  sorte  légal  *.  Depuis  des  siècles, 
la  philosophie  grecque  faisait  l'éducation  de  la  haute 
société  romaine  :  presque  tous  les  précepteurs  étaient 
Grecs;  l'éducation  se  faisait  toute  en  grec*.  La  Grèce 
ne  compte  pas  de  plus  belle  victoire  que  celle  qu'elle 

1.  Aulu-Gelle,  XIV,  t.  On  en  a  des  exemples  même  sous 
Domitien,  Corresp.  de  Pline  et  de  Trajan,  lviii  (lvi),  affaire 
d'Archippe. 

2.  QuiDtilien,  I,  i,  3;  Lucien,  De  mercede  conduclis,  24,  40. 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  41 

remporta  ainsi  par  ses  pédagogues  et  ses  professeurs^ 
La  philosophie  prenait  de  plus  en  plus  le  caractère 
d'une  rehgion  ;  elle  avait  ses  prédicateurs,  ses  mis- 
sionnaires*, ses  directeurs  de  conscience,  ses  ca- 
suîstes'.  Les  grands  personnages  entretenaient  au- 
près d'eux  un  philosophe  familier,  qui  était  en  même 
temps  leur  ami  intime  S  leur  moniteur,  le  gardien 
de  leur  âme\  De  là  une  profession  qui  avait  ses 
épines  et  pour  laquelle  la  première  condition  était  un 
extérieur  vénérable,  une  belle  barbe,  une  façon  de 
porter  le  manteau  avec  dignité  \  Rubellius  Plautus 
eut,  dit-on,  près  de  lui  «  deux  docteurs  en  sagesse  », 

Nolez  surtout  la,  colère  de  Juvénal  contre  les  Grecs  qui  écrasent 
la  littérature  latine  et  font  de  Rome  «  une  ville  grecque  »,  où  les 
Romains  meurent  de  faim.  {Sat.^  m,  etc.) 
4.  Voyez  Lucien,  Nigrinus,  42  et  suiv. 

2.  Voir  surtout  Dion  Chrysoslome,  Oral.,  i,  xxxii. 

3.  Aulu-Gelle,  XII,  \  ;  XIII,  n  ;  XIV,  2;  Épict.,  Diss.,  III,  3. 

4.  Henzen,  Inscr.,  n<*  5600.  Lire  le  petit  traité  de  Lucien,  De 
mercede  conductis, 

5.  Sénèque,  Epist.,  lu,  xciv;  Perse,  Sat,,  v;  Aulu-Gelle,  I, 
26;  VU,  43;  X,  49;  XII,  i;  XVIÏ,  8;  XVIII,  40;  XX,  4;  Lucien, 
De  mercede  cond,,  19. 

6.  Lucien,  traité  cité,  25.  La  profession  de  philosophe  domes- 
tique baissa  beaucoup  avec  le  temps.  Dans  la  mosaïque  de  Pom- 
peianus,  trouvée  à  Atménia,  dans  la  province  de  Gonstanline, 
mosaïque  qui  est  du  temps  d'Honorius,  le  philosophe  n'a  guère 
d'autre  fonction  que  de  tenir  le  parasol  de  sa  maltresse  et  de  pro- 
mener le  petit  chien  (publication  de  la  Société  archéologique  de 
Gonstanline  :  filo$o  filoloctts,  lisez  filosofi  locus). 


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42  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

Gœranus  et  Musonius,  Tun  Grec,  l'autre  Etrusque, 
pour  lui  donner  les  motifs  d'attendre  la  mort  avec 
courage  ^  Avant  de  mourir,  on  s'entretenait  avec 
quelque  sage ,  comme  chez  nous  on  appelle  un 
prêtre ,  afin  que  le  dernier  soupir  eût  un  caractère 
moral  et  religieux.  Canus  Julius  marche  au  supph'ce 
accompagné  de  «  son  philosophe*  »•  Thrasea meurt 
assisté  par  le  cynique  Démétrius'. 

On  assignait  pour  premier  devoir  au  philosophe 
d'éclairer  les  hommes,  de  les  soutenir,  de  les  diriger*. 
Dans  les  grands  chagrins,  on  appelait  un  philosophe 
pour  se  faire  consoler,  et  souvent  le  philosophe, 
comme  chez  nous  le  prêtre  averti  in  extremis,  se 
plaignait  de  n'être  appelé  qu'aux  heures  tristes  et 
tardives.  «  On  n'achète  les  remèdes  que  quand  on 
est  gravement  malade;  on  néglige  la  philosophie 
tant  qu'on  n'est  pas  trop  malheureux.  Voilà  un 
homme  riche,  jouissant  d'une  bonne  santé,  ayant  une 
femme  et  des  enfants  bien  portants;  il  n'a  aucun 
souci  de  la  philosophie  ;  mais  qu'il  perde  sa  fortune 
ou  sa  santé,  que  sa  femme,  ou  son  fils,  ou  son  frère 
soient  frappés  de  mort,  oh!   alors,  il  fera  venir  le 


\.  Tacite,  Ann,,  XIV,  59. 

8.  Sénèque,  De  traiiq.  animœ^  14. 

3.  Tacite,  Ann.,  XVI,  34. 

4.  Sénèque,  Epist,,  xlviii. 


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[An  1611  MARC-AURÈLE.  43 

philosophe  ;  il  l'appellera  pour  en  tirer  quelque  con- 
solation, pour  apprendre  de  lui  comment  on  peut 
supporter  tant  de  malheurs*.  » 

Ce  fut  surtout  la  conscience  des  souverains  que 
les  philosophes,  comme  plus  tard  les  jésuites,  cher- 
chèrent à  gagner  au  bien.  «  Le  souverain  est  hon- 
nête et  sage  pour  des  milliers  d'autres  »  ;  en  Tamé- 
liorant,  le  philosophe  fait  plus  que  s'il  gagnait  à  la 
sagesse  des  centaines  d'hommes  isolément*.  Aréus 
fut  auprès  d'Auguste  un  directeur,  une  espèce  de 
confesseur,  auquel  l'empereur  dévoilait  toutes  ses 
pensées  et  jusqu'à  ses  mouvements  les  plus  secrets. 
Quand  Livie  perd  son  fils  Drusus,  c'est  Aréus  qui  la 
console*.  Sénèque  joua  par  moments  un  rôle  ana- 
logue auprès  de  Néron.  Le  philosophe,  que,  du  temps 
d'Épictète,  de  grossiers  personnages  traitent  encore 
avec  rudesse  en  Italie  *,  devient  le  cornes  du  prince, 
son  ami  le  plus  intime,  celui  qu'il  reçoit  à  toutes  les 

\ .  Dion  Ohrysostome,  Oral.,  xxvii. 

2.  Plutarque,  Cum  principibus  philosophandum,  i  et  suiv. 

3.  Sénèque,  ConsoL  ad  Marciam,  4  et  suiv.  Cf.  Suét.,  OcL, 
89;  Strab.,  XI /,v,  4;  Dion  Cass.,  LI,  16;  Plutarque,  Anton.,  80, 
%\  ;  Apophlh.j  Aug.,  3  ;  Prœc.  ger.  reip.,  <  8  ;  Maro-Aurèle,  Pen- 
sées, Vin,  31;  Julien,  Epist.  51,  ad  Alex.,  et  Cœs.,  p.  326, 
Spanh.  Sénèque  nous  donne  le  discours  qu4I  suppose  avoir  été 
tenu  par  Aréus.  Ses  trois  Consolations  à  Helvia,  à  Marcia,  à  Po- 
Jybe,  sont  des  morceaux  du  môme  genre. 

4.  Arrien,  EpicL  DisserL,  III,  viii,  7.  Cf.  Perse,  v,  189-191. 


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44  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

heures.  On  dirait  des  espèces  d'aumôniers,  ayant  des 
fonctions  et  un  traitement  réguliers.  Dion  Chrysos- 
tome  écrit  pour  Trajan  son  discours  sur  les  devoirs 
de  la  royauté  * .  Adrien  s'est  montré  à  nous  environné 
de  sophistes. 

Le  public  avait,  comme  les  princes,  ses  leçons 
régulières  de  philosophie.  Il  y  avait,  dans  les  villes 
importantes,  un  enseignement  éclectique  officiel,  des 
leçons,  des  conférences.  Toutes  les  anciennes  déno- 
minations d'école  subsistaient;  il  existait  encore  des 
platoniciens,  des  pythagoriciens,  des  cyniques,  des 
épicuriens,  des  péripatéticiens ,  recevant  tous  des 
salaires  égaux,  à  la  seule  condition  de  prouver  que 
leur  enseignement  était  bien  d'accord  avec  celui 
de  Platon,  de  Pythagore,  de  Diogène,  d'Épicure, 
d'Arislote".  Les  railleurs  prétendaient  même  que 
certains  professeurs  enseignaient  à  la  fois  plu- 
sieurs philosophies  et  se  faisaient  payer  pour  jouer 
des  rôles  divers*.  Un  sophiste  s'élant  présenté  à 
Athènes  comme  sachant  toutes  les  philosophies  : 
«  Qu'Aristote  m'appelle  au  Lycée,  dit-il,  je  le  suis; 
que  Platon  m'invite  à  l'Académie,  j'y  entre;  si  Zenon 
me  réclame,  je  me  fais  l'hôte  du  Portique;  sur  un  mpt 

1.  Oral.,  I. 

s.  Lucien,  Eunuch,,  3. 

3.  Lucien,  DemonaXj  14. 


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[An  161]  MARC-AURÈLE.  45 

de  Pythagore,  je  me  tais.  —  Suppose  que  Pythagore 
t'appelle  »,  reprit  Démonax. 

On  oublie  trop  que  le  ii*  siècle  eut  une  véritable 
prédication  païenne  parallèle  à  celle  du  christianisme, 
et  d'accord  à  beaucoup  d'égards  avec  celle-ci.  Il  n'é- 
tait pas  rare,  au  cirque,  au  théâtre,  dans  les  assem- 
blées, de  voir  un  sophiste  se  lever,  comme  un  mes- 
sager divin,  au  nom  des  vérités  éternelles  \  Dion 
Chrysostome  avait  déjà  donné  le  modèle  de  ces  ho- 
mélies, empreintes  d'un  polythéisme  fort  mitigé  par  la 
philosophie,  et  qui  rappellent  les  enseignements  des 
Pères  de  l'Église.  Le  cynique  Théagène,  à  Rome, 
attirait  la  foule  au  cours  qu'il  faisait  dans  le  gymnase 
de  Trajan*.  Maxime  de  Tyr,  en  ses  Sermons ,,  nous 
présente  une  théologie,  au  fond  monothéiste',  où 
les  représentations  figurées  ne  sont  conservées  que 
comme  des  symboles  nécessaires  à  la  faiblesse  hu- 
maine et  dont  les  sages  seuls  peuvent  se  passer. 
Tous  les  cultes,  selon  ce  penseur  parfois  éloquent, 
sont  un  effort  impuissant  vers  un  idéal  unique.  Les 
variétés  qu'ils  présentent  sont  insignifiantes  et  ne 
sauraient  arrêter  le  véritable  adorateur*. 


4.  Dion  Chrys.,  OrcU.,  xwii;  Aulu-Gelle,  V,  4  (Musonius). 

2.  Galien,  Method,  medendi,  43, 45,  t.  X,  p.  909,  KUhn. 

3.  Dissert.,  xr,  xiv,  xviii,  édit.  Diibner. 

4.  Go  »ep.w»  T«;  ^la^Mvîoc;'  îaTwaav  ptovGv,   ipflSrwaav  p.oi»ov,  puji.:- 


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46  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

Ainsi  se  réalisa  un  véritable  miracle  historique, 
ce  qu'on  peut  appeler  le  règne  des  philosophes.  C'est 
le  moment  d'étudier  ce  qu'un  tel  régime  favorisa,  ce 
qu'il  abaissa.  — 11  servit  merveilleusement  aux  progrès 
sociaux  et  moraux;  l'humanité,  la  douceur  des  mœurs 
y  gagnèrent  infiniment;  l'idée  d'un  État  gouverné 
par  la  sagesse,  la  bienveillance  et  la  raison  fut  fondée 
pour  toujours.  Au  contraire,  la  force  militaire,  l'art 
et  la  littérature  subirent  une  certaine  décadence.  Les 
philosophes  et  les  lettrés  étaient  loin  d'être  la  même 
chose.  Les  philosophes  prenaient  en  pitié  la  frivolité 
des  lettrés,  leur  goût  pour  les  applaudissements*. 
Les  lettrés  souriaient  de  la  barbarie  du  style  des 
philosophes,  de  leur  manque  de  manières,  de  leurs 
barbes  et  de  leurs  manteaux.  Marc-Aurèle,  après 
avoir  hJsité  entre  les  deux  directions,  se  décida  hau- 
tement pour  les  philosophes.  11  négligea  le  latin, 
cessa  d'encourager  le  soin  d'écrire  en  cette  langue, 
préféra  le  grec,  qui  élait  la  langue  de  ses  auteurs 
favoris. 

La  ruine  complète  de  la  littérature  latine  est  dès 
lors  décidée.  L'Occident  baisse  rapidement,  tandis 

vcucTCMiav  (xdvov.  Maxime  de  Tyr,  derniers  mots  du  dise,  vin, 
édit.  Dûboer. 

^.  Êpictète,  Dissert.,  l,  xxi;  II,  xxiii;  IIl,  ix,  xxiii;  Aulu- 
Gelle,  V,  ^  ;  Plutarque,  De  audiendo,  43,  45.  Se  rappeler  Quinti- 
lien,  InsL,  proœm.,  2  ;  X,  i,  3;  XI,  i,  4;  XII,  ii,  4,3;  m. 


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[An  161]  MARC-AURÊLE.  47 

que  rOrient  devient  de  jour  en  jour  plus  brillant  ; 
on  voit  déjà  poindre  Constantin.  Les  arts  plastiques, 
si  fort  aimés  d'Adrien,  devaient  paraître  à  Marc- 
Aurèle  des  quasi-vanités.  Ce  qui  reste  de  son  arc  de 
triomphe*  est  assez  mou;  tout  le  monde,  jusqu'aux 
barbares,  y  a  l'air  excellent  ;  les  chevaux  ont  un  œil 
attendri  et  philanthrope.  La  colonne  Antonine  est  un 
ouvrage  curieux,  mais  sans  délicatesse  dans  l'exécu- 
tion, très  inférieur  au  temple  d'Antonin  et  Faustine, 
élevé  sous  le  règne  précédent.  Là  statue  équestre  du 
Capilole  nous  charme  par  l'image  sincère  qu'elle 
nous  présente  de  l'excellent  empereur;  maïs  l'artiste 
n'a  pas  le  di'oit  d'abdiquer  toute  crânerie  à  ce  point. 
On  sent  que  la  totale  ruine  des  arts  du  dessin,  qui 
va  s'accomplir  en  cinquante  ans,  a  des  causes  pro- 
fondes. Le  christianisme  et  la  philosophie  y  travail- 
laient également.  Le  monde  se  détachait  trop  de  la 
forme  et  de  la  beauté.  Il  ne  voulait  plus  que  de  ce 
qui  améliore  le  sort  des  faibles  et  adoucit  les  forts. 
La  philosophie  dominante  était  morale  au  plus 
haut  degré ,  mais  elle  était  peu  scientifique  ;  elle  ne 
poussait  pas  à  la  recherche.  Une  telle  philosophie 
n'avait  rien  de  tout  à  fait  incompatible  avec  des 
cultes  aussi  peu  dogmatiques  que  l'étaient  ceux 
d'alors.  Les  philosophes  étaient  souvent  revêtus  de 
4 .  Au  palais  des  Conservateurs,  à  Rome. 


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48  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

fonctions  sacerdotales  dans  leurs  villes  respectives*. 
Ainsi  le  stoïcisme,  qui  contribua  si  puissamment  à 
Tamélioration  des  âmes,  fut  faible  contre  la  supersti- 
tion ;  il  éleva  les  cœurs,  non  les  esprits.  Le  nombre 
des  vrais  savants  était  imperceptible.  Galien  même 
n'est  pas  un  esprit  positif;  il  admet  les  songes  mé- 
dicaux et  plusieurs  des  superstitions  du  temps '. 
Malgré  les  lois  %  les  magiciens  les  plus  malfaisants 
réussissaient.  L'Orient,  avec  son  cortège  de  chi- 
mères, débordait*.  En  province,  toutes  les  folies 
trouvaient  des  adeptes. 

La  Béotie  avait  un  demi- dieu,  un  certain  Sostrate, 
espèce  de  colosse  idiot,  menant  une  vie  sauvage, 
dans  lequel  tous  voyaient  Hercule  ressuscité.  On  le 
considérait  comme  le  bon  génie  de  la  contrée,  et  on 
le  consultait  de  toutes  parts*. 

Chose  plus  incroyable!  la  sotte  religion  d'Alexan- 
dre d'Abonotique,  que  nous  avons  vue  naître  dans  les 

4.  Plutarque,  Favorinu*,  Hérode  Atlicus,  i£lius  Aristide. 

5.  Delibris  propr.,  «;  Meth,  ined.,  IX,  4;  XIV,  8;  De 
prœnot.  ad  Poslh.,  2.  Cf.  Alex,  de  Tralles,  IX,  4.  Voir  l'Église 
chrét.j  p,  43< . 

3.  Paul,  V, XXI,  4.  a  Vaticinatores,  qui  se  Deo  pienos  adsimulant, 
idcirco  civitate  expelli  placuit,  ne  humana  credulitate  publici 
mores  ad  spem  alicujus  rei  corrumperentur,  vel  carte  ex  eo  popu- 
laires animi  turbarentur.  a  Cf.  ibid.,  xxxiii,  9  et  suiv. 

4   Oneirocrilique  d'Artémidore  ;  Apulée,  Apologie^  etc. 

5.  Lucien,  DemonaXj  4;  Philostrate,  Soph.,  II,  i,  12-16. 


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[An  161]  MARC-ÂURÈLE.  49 

bas-fonds  de  la  niaiserie  paphlagonienne ',  trouva 
des  adhérents  dans  les  plus  hauts  rangs  de  la  société 
romaine,  dans  l'entourage  de  Marc-Aurèle.  Sévérien, 
légat  de  Cappadoce,  s'y  laissa  prendre".  On  voulut 
voir  rimposteur  à  Rome;  un  personnage  consulaire, 
Publius  Mummius  Sisenna  Rutilianus%  se  fit  son 
apôtre,  et,  à  soixante  ans,  se  trouva  honoré  d'épou- 
ser une  fille  que  ce  drôle  de  bas  étage  prétendait 
avoir  eue  de  la  Lune.  A  Rome,  Alexandre  établit  des 
mystères  qui  duraient  trois  jours  :  le  premier  jour, 
on  célébrait  la  naissance  d'Apollon  et  d'Esculape;  le 
second  jour,  l'épiphanie  de  Glycon  ;  le  troisième,  la 
nativité  d'Alexandre  ;  le  tout  avec  de  pompeuses 
processions  et  des  danses  aux  flambeaux.  Il  s'y  pas- 
sait des  scènes  d'une  révoltante  imnaoralité  *.  Lors 
de  la  peste  de  166,  les  formules  talismaniques 
d'Alexandre,  gravées  sur  les  portes  des  maisons,  pas- 
sèrent, aux  yeux  de  la  foule  superstitieuse,  pour  des 
préservatifs.  Lors  de  la  grande  guerre  de  Pannonie 
(169-171),  Alexandre  fit  encore  parler  son  serpent, 
et  ce  fut  par  ses  ordres  qu'on  jeta  dans  le  Danube 
deux   lions  vivants,   avec   des  sacrifices   solennels. 

^,  VÉglise  chrét,,  p.  428  et  suiv. 
î.  Lucien,  Alex.,  26. 

3.  Henzen,  n*»  649;  Waddingtoo,  Fastes,  p.  235  et  suiv. 

4.  Lucien,  Alex.,  30,  3<,  36,  38,  39,  40,  42. 

4 


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50  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

Marc-Aurèle  lui-même  présida  la  cérémonie,  en 
costume  de  pontife,  entouré  de  personnages  vêtus 
de  longues  robes.  Les  deux  lions  furent  assommés 
à  coups  de  bâton  sur  l'autre  rive  *,  et  les  Romains 
taillés  en  pièces.  Ces  mésaventures  ne  perdirent 
point  riraposleur,  qui,  protégé  par  Rutilianus,  sut 
échapper  à  tout  ce  que  les  défenseurs  du  bon  sens 
public  essayèrent  pour  l'arrêter.  11  mourut  dans  sa 
gloire;  ses  statues,  vers  178,  étaient  l'objet  d'un 
culte  public,  surtout  à  Parium,  où  son  tombeau  dé- 
corait la  place  publique  *.  Nicomédie  mit  Glycon  sur 
ses  monnaies'  ;  Pergame  aussi  l'honora*.  Des  inscrip- 
tions latines,  trouvées  en  Dacle  et  dans  la  Mœsie  su- 
périeure, attestent  que  Glycon  eut  au  loin  de  nombreux 
dévots  et  qu'Alexandre  lui  fut  associé  comme  dieu\ 
Cette  théologie  baroque  eut  même  son  développe- 

4.  Colonne  Anlonine,  Bellori,  pi.  13. 

2.  Athénag.,  Leg.,  26.  On  a  eu  tort  d'élever  dos  doutes  sur 
ridentité  de  l'Alexandre  dont  parle  Athénagore  et  d'Alexandre 
d'Abonotique.  Tout  au  plus  se  pourrait-il  que  la  statue  de  Parium 
ne  fût  pas  tu  mulâtre. 

3.  Gavedoni,  BulL  de  Vinst.  arch,,  4840,  p.  407-409;  L.  Fivel, 
Gazette  archéoL,  sept.  4879,  p.  484-487. 

4.  Panofka,  Asklepios  und  die  Asklepiaden,  p.  48;  Fivel,  L  c. 
Cela  résulte  des  noms  de  stratèges  Glycon  et  Glyconien,  plulôt 
que  du  type. 

5.  Corp.  inscr.  laLj  n"  4024,  1022  (Alba  Jalia,  en  Transyl- 
vanie); Ephemeris  epigr,Corp*  inscr.  lat.  suppl.j  t.  II,  fascic.  iv, 
p.  331  (rive  gauche  du  Vardar). 


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[An  161]  MARC-ADRÈLE.  51 

ment.  On  donna  au  serpent  une  femelle,  la  dracena  *  ; 
on  associa  Glycon  à  l'agathodémon  Chnoubis  et  au 
mystique  lao".  Nicomédie  conserve  le  serpent  à  tête 
humaine  sur  ses  monnaies  jusque  vers  240 '.  En 
252,  la  religion  de  Glycon  fleurit  encore  à  lonopolis*. 
Le  nom  substitué  par  l'imposteur  à  celui  d'Abono- 
lique*  a  été  plus  durable  que  mille  changements 
mieux  justifiés.  Il  subsiste  de  nos  jours  dans  le  nom 
d'apparence  turque  Inéboli. 

Peregrinus,  après  son  étrange  suicide  d'Olym- 
pie,  obtint  aussi  à  Parium  des  statues  et  un  culte.  Il 
rendit  des  oracles,  et  les  malades  furent  guéris  par 
son  intercession  •. 

Ainsi  le  progrès  intellectuel  ne  répondait  nulle- 
ment au  progrès  social.  L'attachement  à  la  religion 
d'État  n'entretenait  que  la  superstition  «t  empêchait 
l'établissement   d'une    bonne   instruction    publique. 

4.  Ephemeris,  1.  c.  Quelques  monnaies  d'Ionopolis  offrent 
deux  serpents.  Mionnet,  suppL,  t.  IV,  p.  5-}0,  n"  4.  Voir  Gazelle 
archéoL,  sept.  1879,  p.  486. 

2.  Fr.  Lenormant,  Calai,  du  baron  Beht%  p.  228;  Gazelle 
archéoL,  nov.  1878,  p.  182,  183. 

3.  Gazelle  archéologique,  art.  cité. 

4.  Voir  l'Église  chrélienne,  p.  430,  note  2.  On  possède  des 
monnaies  d'Ionopolis,  au  type  de  Trebonianus  Gallus,  avec  Timige 
de  Glycon.  (Bibl.  Nal.) 

5.  On  ne  voit  pas  bien  le  sens  qu'Alexandre  y  attachait. 

6.  Athénagore,  Leg,,  26. 


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53  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  161] 

Mais  ce  n'était  pas  la  faute  de  l'empereur.  II  faisait 
bien  ce  qu'il  pouvait.  L'objet  qu'il  avait  en  vue,  l'amé- 
lioration des  hommes,  demandait  des  siècles.  Ces 
siècles,  le  christianisme  les  avait  devant  lui  ;  l'empire 
ne  les  avait  pas. 

La  cause  universelle,  disait  le  sage  empereur,  est  un 
torrent  qui  entraîne  toute  chose.  Quels  chétifs  politiques 
que  ces  petits  hommes  qui  prétendent  régler  les  afîaires 
sur  les  maximes  de  la  philosophie!  Ce  sont  des  bambins 
dont  on  débarbouille  le  nez  avec  un  mouchoir.  Homme, 
que  veux-tu?  Fais  ce  que  réclame  présentement  la  nature. 
Va  de  l'avant,  si  tu  peux,  et  ne  t'inquiète  pas  de  savoir  si 
quelqu'un  s'occupe  de  ce  que  tu  fais.  N'espère  pas  qu'il  y 
ait  jamais  une  république  de  Platon;  qu'il  te  suffise  d'amé- 
liorer quelque  peu  les  choses,  et  ne  regarde  pas  ce  résultat 
comme  un  succès  de  médiocre  importance.  Comment,  en 
effet,  changer  les  dispositions  intérieures  des  hommes?  Et, 
sans  ce  changement  dans  leurs  pensées,  qu'aurais-tu  autre 
chose  que  des  esclaves  attelas  au  joug,  des  gens  affectant 
une  persuasion  hypocrite.  Va  donc,  et  parle-moi  d'Alexandre, 
de  Philippe,  de  Démétrius  de  Phalère.  S'ils  n'ont  joué  qu'un 
rôle  d'acteurs  tragiques,  personne  ne  m'a  condamné  à  les 
imiter.  L'œuvre  de  la  philosophie  est  chose  simple  et  mo- 
deste :  ne  m'entraîne  donc  point  dans  une  morgue  pleine 
de  prétention  *. 

^.  Pensées,  IX,  t9. 


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CHAPITRE   IV. 


PERSÉCUTIONS    CONTRE     LES    CHRÉTIENS. 


La  philosophie,  qui  avait  si  profondément  con- 
quis le  cœur  de  Marc-Aurèle,  était  hostile  au  chris- 
tianisme. Fronton,  son  précepteur,  paraît  avoir  été 
plein  de  préjugés  contre  les  chrétiens*;  or  on  sait 
que  Marc-Aurèle  garda  comme  une  reh'gion  ses  sou- 
venirs de  jeunesse  et  l'impression  de  ses  maîtres.  En 
général,  la  classe  des  pédagogues  grecs  était  opposée 
au  culte  nouveau.  Fier  de  tenir  ses  droits  du  père  de 
famille,  le  précepteur  se  regardait  comme  lésé  par 
des  catéchistes  illettrés  qui  empiétaient  clandestine- 
ment sur  ses  fonctions  et  mettaient  ses  élèves  en 
garde  contre  lui.  Ces  pédants  jouissaient,  dans  le 
monde  des  Antonins,  d'une  faveur  et  d'une  impor- 
tance peut-être  exagérées.  Souvent  les  dénonciations 

4 .  Voir  l'Église  chrétienne,  p   493  et  suîv. 


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54  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  162J 

contre  les  chrétiens  venaient  de  précepteurs  con- 
sciencieux, qui  se  croyaient  obligés  de  préserver  les 
jeunes  gens  confiés  à  leurs  soins  d'une  propagande 
indiscrète,  opposée  aux  idées  de  leur  famille*.  Les 
littérateurs  à  la  façon  d'^Elius  Aristide  ne  se  montrent 
pas  moins  sévères.  Juifs  et  chrétiens  sont  pour  eux  des 
impies  qui  nient  les  dieux,  des  ennemis  de  la  société, 
des  perturbateurs  du  repos  des  familles,  des  intri- 
gants qui  cherchent  à  se  faufiler  partout,  à  tirer  tout 
à  eux,  des  braillards  taquins,  présomptueux,  mal- 
veillants *.  Des  hommes  comme  Galien',  esprits  pra- 
tiques plutôt  que  philosophes  ou  rhéteurs,  montraient 
moins  de  partialité  et  louaient  sans  réserve  la  chas- 
teté, l'austérité,  les  mœurs  douces  des  sectaires 
inoffensifs  que  la  calomnie  avait  réussi  à  transformer 
en  odieux  malfaiteurs*. 

L'empereur  avait  pour  principe  de  maintenir  les 
anciennes  maximes  romaines  dans  leur  intégrité*. 
C'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  que  le  nouveau 
règne  fût  peu  favorable  à  l'Église.  La  tradition  ro- 
maine est  un  dogme  pour  Marc-Aurèle  ;  il  s'excite  à. 


4 .  Celse,  voyez  ci-après  p.  363  et  suiy. 

2.  iilius  Aristide,  0pp.,  II,  p.  402  et  suiv.,  édit.  Dindorf. 

3.  Dans  Aboulfaradj,  Dyn,,  p.  78  (authenticité  douteuse). 

4.  Apulée,  Mëlam.,  IX,  U. 
6.  Dion  Cass.,  LXXI,  34. 


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[An  162|  MARG-AURÈLE.  55 

la  vertu  «  comme  homme,  comme  Romain*  ».  Les 
préjugés  du  stoïcien  se  doublèrent  ainsi  de  ceux  du 
patriote,  et  il  fut  écrit  que  le  meilleur  des  hommes 
commettrait  la  plus  lourde  des  fautes,  par  excès  de 
sérieux,  d'application  et  d'esprit  conservateur.  Ah  I 
s'il  avait  eu  quelque  chose  de  l'étourderie  d'Adrien, 
du  rire  de  Lucien  ! 

Marc-Aurèle  connut  certainement  beaucoup  de 
chrétiens.  Il  en  avait  parmi  ses  domestiques,  près  de 
lui  *  ;  il  conçut  pour  eux  peu  d'estime.  Le  genre  de 
surnaturel  qui  faisait  le  fond  du  christianisme  lui  était 
antipathique,  et  il  avait  contre  les  Juifs  les  sentiments 
de  tous  les  Romains*.  Il  semble  bien  qu'aucune 
rédaction  des  textes  évangéliques  ne  •passa  sous  ses 
yeux;  le  nom  de  Jésus  lui  fut  peut-être  inconnu;  ce 
qui  le  frappa  comme  stoïcien,  ce  fut  le  courage  des 

4 .  Pensées,  II,  5. 

2.  En  particulier,  un  certain  Proxénès.  De  Rossi,  Inscr.  christ, 
urbis  Romœ,  I,  p.  9.  Garpophore  sous  Commode,  Philos.,  IX,  <2  ; 
de  Bossi,  Boll.  di  arch.  crisL,  4<  année,  p.  3-4.  Il  y  eut  tou- 
jours des  chrétiens  dans  la  domesticité  impériale  :  Phi!.,  iv,  %l; 
Tertullien,  AdScap.j  4;  Spartien,  Carac,,^;  Eusèbe,  H,  E.^VIII, 
1, 3.  Qu'est-ce  que  Benedicta  [Pensées,  I,  Hj  ?  Conf.  Corp.  inscr. 
gr.j  III,  p.  686-687;  Corp,  inscr,  laL,  Macéd.,  n°  623.  Sur  Marcia 
et  Commode,  voir  ci-après,  p.  Î87-288.  M.  de  Rossi  attribue  les 
cent  soixante  inscriptions  de  la  première  area  de  la  catacombe  de 
saint  Calliste  à  la  clientèle  de  Marc-Aurèle,  de  Ck)mmodo  el  des 
Sévères.  Voir  Actes  de  saint  Justin,  4. 

3.  Àmm.  Marc,  XXII,  5. 


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66  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  162] 

martyrs.  Mais  un  trait  le  choqua,  ce  fut  leur  air  de 
triomphe,  leur  façon  d'aller  spontanément  au-devant 
de  la  mort.  Cette  bravade  contre  la  loi  lui  parut  mau- 
vaise; comme  chef  d'État,  il  y  vit  un  danger.  Le  stoï- 
cisme, d'ailleurs,  enseignait  non  pas  à  chercher  la 
mort,  mais  à  la  supporter.  Épictète  n'avait-il  pas 
présenté  l'héçoïsme  des  «  Galiléens  »  comme  l'effet 
d'un  fanatisme  endurci  *  ?  Mlius  Aristide  s'exprime  à 
peu  près  de  la  même  manière*.  Ces  morts  voulues 
parurent  à  Taiiguste  moraliste  des  affectations  aussi 
peu  raisonnables  que  le  suicide  théâtral  de  Pérégri- 
nus.  On  trouva  cette  note  dans  son  carnet  de  pensées  : 
«  Disposition  de  l'âme  toujours  prête  à  se  séparer  du 
corps,  soit  pour  s'éteindre,  soit  pour  se  disperser, 
soit  pour  persister.  Quand  je  dis  prête,  j'entends 
que  ce  soit  par  l'effet  d'un  jugement  propre,  non  par 
pure  opposition*,  comme  chez  les  chrétiens;  il  faut 
que  ce  soit  un  acte  réfléchi,  grave,  capable  de  per- 
suader les  autres,  sans  mélange  de  faste  tragique*.  » 
Il  avait  raison;  mais  le  vrai  libéral  doit  tout  refuser 
aux  fanatiques,  même  le  plaisir  d'être  martyrs. 

1.  Arrien,  Epict.  Dissert. ,  IV,  vu,  6. 

2.  Oral.,  XLVi,  p.  40î  et  sui  /. 

3.  MiÀ  xx:à  ^iXrct  waparaÇiv,  uç  cl  x^ionxHzi,  Pensées,  XI,  3.  Comp. 
la  lettre  de  Pline,  pervicaciam  et  inflexibilem  obstinationem. 
Voir  aussi  Galien,  De  puis,  dif.,  II,  4;  lïl,  3. 

4.  irpa-fw^u;. 


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rÀni62]  MARC-AURÈLE.  57 

Marc-Aurèle  ne  changea  rien  aux  règles  établies 
contre  les  chrétiens*.  Les  persécutions  étaient  la 
conséquence  des  principes  fondamentaux  de  l'empire 
en  fait  d'association.  Marc-Aurèle,  loin  d'exagérer 
la  législation  antérieure,  l'atténua  de  toutes  ses  forces, 
et  une  des  gloires  de  son  règne  est  l'extension  qu'il 
donna  aux  droits  des  collèges*.  Son  rescrit  pronon- 
çant la  déportation  contre  les  agitations  supersti- 
tieuses' s'apphquait  bien  plus  aux  prophéties  poli- 
tiques ou  aux  escrocs  qui  exploitaient  la  crédulité 
publique*  qu'à  des  cultes  établis.  Cependant  il  n'alla 
pas  jusqu'à  la  racine;  il  n'abolit  pas  complètement 
les  lois  contre  les  collegia  illicita^^  et  il  en  résulta 
dans  les  provinces  quelques  applications  infiniment 
regrettables.  Le  reproche  qu'on  peut  lui  faire  est 
celui-là  même  qu'on  pourrait  adresser  aux  souverains 
de  nos  jours  qui  ne  suppriment  pas  d'un  trait  de 
plume  toutes  les  lois  restrictives  des  libertés  de  réu- 

4 .  Eusèbe,  Hisl,  eccL,Y^  1  ;  Chron.,  7*  année  de  Marc-Aurèle. 

2.  Voir  ci-dessus,  p.  29. 

3.  Si  quis  aliquid  fecerit  quo  levés  hominum  animi  supersti- 
iione  numinis  terrerentur  Dlvu^  Marcus  hujusmodi  homines  in 
insulam  relegari  rescripsit.  Dig.,  XLVIlï,  xix,  30.  Cf.  Paul,  Sent., 
V,  lit.  XXI. 

4.  Hœnel,  Corpus  legum,  p.  42<;  Capitolin,  Ant.  PhiL,  43. 
Paul  (Sent.,  V,  xxi,  2)  a  exagéré  ia  portée  du  rescrit  de  Marc- 
Aurèle.  Voir  ci-aprè3,  p.  496,  note  3. 

5.  Voir  les  Apôtres,  p.  355  et  suiv. 


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58  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  162] 

nion,  d'association,  de  la  presse.  A  la  distance  où 
nous  sommes,  nous  voyons  bien  que  Marc-Aurèle,  en 
étant  plus  complètement  libéral,  eût  été  plus  sage. 
Peut-être  le  christianisme,  laissé  libre,  eût-il  déve- 
loppé d'une  façon  moins  désastreuse  le  principe 
théocratique  et  absolu  qui  était  en  lui.  Mais  on  ne 
saurait  reprocher  à  un  homme  d'État  de  n'avoir  pas 
provoqué  une  révolution  radicale  en  prévision  des 
événements  qui  doivent  arriver  plusieurs  siècles  après 
lui.  Trajan,  Adrien,  Marc-Aurèle  ne  pouvaient  con- 
naître des  principes  d'histoire  générale  et  d'économie 
politique  qui  n'ont  été  aperçus  qu'au  xix®  siècle  et 
que  nos  dernières  révolutions  pouvaient  seules  révéler. 
En  tout  cas,  dans  l'application,  la  mansuétude 
du  bon  empereur  fut  à  l'abri  de  tout  reproche*.  On 
n'a  pas,  à  cet  égard,  le  droit  d'être  plus  difficile  que 
Tertullien,  qui  fut,  dans  son  enfance  et  sa  jeunesse, 
le  témoin  oculaire  de  cette  lutte  funeste.  «  Consultez 
vos  annales,  dit-il  aux  magistrats  romains,  vous  y 
verrez  que  les  princes  qui  ont  sévi  contre  nous  sont 
de  ceux  qu'on  tient  à  honneur  d'avoir  eus  pour 
persécuteurs.  Au  contraire,  de  tous  les  princes  qui 

4.  On  a  exagéré  le  nombre  des  victimes.  ôXi'yci  xxra  xotipcbç  xxl 
oço^pa  e0apî6[xr,Tci.  Origène,  Contre  Celse,  111,  8.  Les  Actes  de 
sainte  Félicité  sont  sans  valeur  historique.  Voir  Aube,  Hisl.  des 
perséc,  p.  439  et  suiv. 


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[An  162]  MARG-AURÈLE.  59 

ont  connu  les  lois  divines  et  humaines,  nommez-en 
un  seul  qui  ait  persécuté  les  chrétiens.  Nous  pouvons 
même  en  ciler  un  qui  s'est  déclaré  leur  protecteur, 
le  sage  Marc-Aurèle.  S'il  ne  révoqua  pas  ouvertement 
les  édits  contre  nos  frères,  il  en  détruisit  l'effet  par 
les  peines  sévères  qu'il  établit  contre  leurs  accusa- 
teurs * .  »  Le  torrent  de  l'admiration  universelle  entraîna 
les  chrétiens  eux-mêmes.  «  Grand  et  bon  »,  tels  sont 
les  deux  mots  par  lesquels  un  chrétien  du  m*  siècle* 
résume  le  caractère  de  ce  doux  persécuteur. 

Il  faut  se  rappeler  que  l'empire  romain  était  dix 
ou  douze  fois  grand  comme  la  France,  et  que  la  res- 
ponsabilité de  l'empereur,  dans  les  jugements  qui  se 
rendaient  en  province,  était  très  faiblç.  Il  faut  se 
rappeler  surtout  que  le  christianisme  ne  réclamait  pas 
simplement  la  liberté  des  cultes  :  tous  les  cultes  qui 
toléraient  les  autres  étaient  fort  à  l'aise  dans  l'empire; 
ce  qui  fit  au  christianisme  et  d'abord  au  judaïsme 
une  situation  à  part,  c'est  leur  intolérance,  leur  esprit 

4.  ApoLj  5.  Comp.  Eus.,  V,  v,  5  et  suiv.  —  Les  textes  qui 
semblent  supposer  un  édit  spécial  do  persécution  émané  de  Marc- 
Âurèle  (Sulp.  Sév.,  Il,  46]  sont  sans  autorité.  Ce  que  dit  Tertul- 
lien  des  peines  contre  les  délateurs  est  confirmé  par  £us.,  H.  E„ 
y,  XXI,  3,  bien  que  TertuUien  l'emprunte  à  un  document  apo- 
cryphe, à  la  lettre  censéd  écrite  par  Marc- Aurèle  après  le  miracle 
de  la  prétendue  Légion  Fulminante.  Voir  ci-après,  p.  277. 

2.  Carm.  sib,,  XII,  487  et  suiv.  À^aôo;  «  p-î^aç  ti.  Comp. 
Orose,  VII,  45. 


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60  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  162] 

d'exclusion.  La  liberté  de  penser  était  absolue.  De 
Néron  à  Constantin,  pas  un  penseur,  pas  un  savant 
ne  fut  troublé  dans  ses  recherches. 

La  loi  était  persécutrice  ;  mais  le  peuple  l'était 
encore  plus.  Les  mauvais  bruits  répandus  par  les 
juifs  et  entretenus  par  des  missionnaires  haineux, 
sorte  de  commis-voyageurs  de  la  calomnie  %  indis- 
posaient les  esprits  les  plus  modérés  et  les  plus  sin- 
cères. Le  peuple  tenait  à  ses  superstitions,  s'irritait 
contre  ceux  qui  les  attaquaient  par  le  sarcasme. 
Même  des  gens  éclairés,  tels  que  Celse  et  Apulée, 
croient  que  l'affaiblissement  politique  du  temps  vient 
des  progrès  de  l'incrédulité  à  la  religion  nationale.  La 
position  des  chrétiens  était  celle  d'un  missionnaire 
protestant  établi  dans  une  ville  très  catholique  d'Es- 
pagne et  prêchant  contre  les  saints,  la  Vierge  et  les 
processions.  Les  plus  tristes  épisodes  de  la  persécution 
sous  Marc-Aurèle  vinrent  de  la  haine  du  peuple. 
A  chaque  famine,  à  chaque  inondation,  à  chaque 
épidémie,  le  cri  :  «  Les  chrétiens  au  lion  !  »  retentis- 
sait comme  une  menace  sombre  *.  Jamais  règne  n'avait 

i.  Justin,  ApoL  7^49;  DiaL,  40,  47,  408,  447.  Cf.  Tertullien, 
Adnat.,  I,  44;  Adv.  Marc,  III,  23;  Adv,  Jad.,  43,  14;  Syna- 
gogas  Judœorum  fontes  perseculionu?n,  Scorp.,  40;  Eusèbe, 
//i/«.,  xviii,  4-2. 

2.  Tertullien,  ApoL,  40.  Cf.  Origène,  ïn  Mallh,  comm,  $er., 
tract,  xxviu,  Dolarue,  III,  p.  857. 


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[An  162]  MARC-AURÈLE.  61 

VU  autant  de  calamités;  on  croyait  les  dieux  irrités; 
on  redoublait  de  dévotion;  on  fit  appel  aux  actes  expia- 
toires*. L'attitude  des  chrétiens,  au  milieu  de  tout 
cela,  restait  obstinément  dédaigneuse,  ou  même  pro- 
vocatrice. Souvent  ils  accueillaient  l'arrêt  de  con- 
damnation par  des  insultes  au  juge*.  Devant  un 
temple,  une  idole,  ils  soufflaient  comme  pour  repousser 
une  chose  impure,  ou  faisaient  le  signe  de  la  croix  *. 
Il  n'était  pas  rare  de  voir  un  chrétien  s'arrêter  devant 
une  statue  de  Jupiter  ou  d'Apollon,  l'interpeller,  la 
frapper  du  bâton,  en  disant  :  ce  Eh  bien,  voyez,  votre 
Dieu  ne  se  venge  pas!  »  La  tentation  était  forte  alors 
d'arrêter  le  sacrilège,  de  le  crucifier  et  de  lui  dire  : 
«  Et  ton  Dieu  se  venge-t-il*  ?  »  Les  philosophes  épicu- 
riens n'étaient  pas  moins  hostiles  aux  superstitions 
vulgaires,  et  cependant  on  ne  les  persécutait  pas. 
Jamais  on  ne  vit  forcer  un  philosophe  à  sacrifier,  à 
jurer  par  l'empereur,  à  porter  des  flambeaux  *.  Le 

4.  Capitolin,  AnL  PhiL,  13;  Verus,  8;  Eutrope,  VIII,  \%.  Cf. 
Tertullién,  Ad  naL,  1,9. 

2.  «  Quam  pulcbrum  spectaculum  Deo,  quum  christianus... 
triumpbator  et  victor,  ipsi  qui  adversum  se  sentenliam  dixit  in- 
sultât! >  Minucius  Félix,  37.  a  Vos  estis  de  judicibus  ipsis  judi- 
caturi.  »  Tertullién,  Ad  marL,  2. 

3.  Tertullién,  Ad  ux,,  II,  5;  De  idoL,  \h  ;  Lettre  de  Julien, 
dans  Y  Hermès,  h  875,  p.  259. 

4.  Celse,  dans  Orig.,  VIII,  38. 

5.  Tertullién,  ApoU,  46. 


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m  ORIGINES  DU  CaaiSTIANISME.  [An  162] 

philosophe  eût  consenti  à  ces  vaines  formalités,  et 
cela  sufQsait  pour  qu'on  ne  les  lui  demandât  pas. 

Tous  les  pasteurs,  tous  les  hommes  graves  détour- 
naient les  fidèles  d'aller  s'offrir  eux-mêmes  au  mar- 
tyre* ;  mais  on  ne  pouvait  commander  à  un  fanatisme 
qui  voyait  dans  la  condamnation  le  plus  beau  des 
triomphes  et  dans  les  supplices  une  manière  de  vo- 
lupté. En  Asie,  cette  soif  de  la  mort  était  contagieuse 
et  produisait  des  phénomènes  analogues  à  ceux  qui, 
plus  tard,  se  développèrent  sur  une  grande  échelle 
chez  les  circoncellions  d'Afrique.  Un  jour  le  pro- 
consul  d'Asie,  Arrius  Antoninus*,  ayant  ordonné  de 
rigoureuses  poursuites  contre  quelques  chrétiens,  vit 
tous  les  fidèles  de  la  ville  se  présenter  en  masse  à  la 
barre  de  son  tribunal ,  réclamant  le  sort  de  leurs  co- 
religionnaires élus  pour  le  martyre;  Arrius  Antoninus, 
furieux,  en  fit  conduire  un  petit  nombre  au  supplice 
et  renvoya  les  autres  en  leur  disant  :  «  Allez-vous- 
en,  misérables  !  Si  vous  tenez  tant  à  mourir,  vous 
avez  des  précipices,  vous  avez  des  cordes'.  » 

Quand,  au  sein  d'un  grand  État,  une  faction  a 

i.  Voir,  par  exemple,  Clém.  d'Alex.,  Slrom.,  IV,  9,  40.  Notez 
surtout  le  passage  très  sensé  d'Héracléon,  cité  par  Clément.  Mé- 
moires de  M.  Le  BlanI,  Acad,  des  iriser.,  t.  XXVIII,  i  ""o  et  f  partie. 

2.  Vers  Tan  184  ou  185.  Waddinglon,  Fastes,  p.  239-241. 

3.  Tertullien,  Ad  Scap.,  5.  Comp.  Actes  de  saint  Cyprien, 
§§  4  et  5  {Acla  sine,,  p.  217). 


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[An  162]  MAKC-AURÈLE.  63 

des  intérêts  opposés  à  ceux  de  tout  le  reste,  la  haine 
est  inévitable.  Or  les  chrétiens  désiraient,  au  fond, 
que  tout  allât  pour  le  plus  mal.  Loin  de  faire  cause 
commune  avec  les  bons  citoyens  et  de  chercher  à 
conjurer  les  dangers  de  la  patrie,  les  chrétiens  en 
triomphaient.  Les  montanistes,  la  Phrygie  tout 
entière,  allaient  jusqu'à  la  folie  dans  leurs  haineuses 
prophéties  contre  l'empire.  On  pouvait  se  croire  revenu 
aux  temps  de  la  grande  Apocalypse  de  69.  Ces  sortes 
de  prophéties  étaient  un  crime  prévu  par  la  loi  ^  ;  la 
société. romaine  sentait  instinctivement  qu'elle  s'affai- 
blissait; elle  n'entrevoyait  que  vaguement  les  causes 
de  cet  affaiblissement;  elle  s'en  prenait,  non  sans 
quelque  raison,  au  christianisme.  Elle  se  figurait  qu'un 
retour  aux  anciens  dieux  ramènerait  la  fortune.  Ces 
dieux  avaient  fait  la  grandeur  de  Rome;  on  les  sup- 
posait irrités  des  blasphèmes  des  chrétiens.  Le  pro- 
cédé pour  les  apaiser  n'était-il  pas  de  tuer  les  chré- 
tiens? Sans  doute  ceux-ci  ne  s'interdisaient  pas  les 
railleries  sur  l'inanité  des  sacrifices  et  des  moyens 
qu'on  employait  pour  conjurer  les  fléaux.  Qu'on  se 
figure,  en  Angleterre,  un  libertin  éclatant  de  rire  en 
public  un  jour  de  jeûne  et  de  prière  ordonné  par  la 
reine  ! 

D'atroces  calomnies,  des    railleries  sanglantes, 
i.  Paul,  Sent,,  V,  xxi,  §  i  ;  Haenel,  Corpus  legum,  p.  124. 


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64  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  162} 

étaient  la  revanche  que  prenaient  les  païens.  La  plus 
abominable  des  calomnies  était  l'accusation  d'adorer 
les  prêtres  par  des  baisers  infâmes.  L'atlitude  du 
pénitent  dans  la  confession  put  donner  lieu  à  cet 
ignoble  bruit*.  D'odieuses  caricatures  circulaient 
dans  le  public,  s'étalaient  sur  les  murs.  L'absurde 
fable  selon  laquelle  les  juifs  adoraient  un  âne*  faisait 
croire  qu'il  en  était  de  même  des  chrétiens  '.  Ici, 
c'était  l'image  d'un  crucifié  à  tête  d'âne  recevant 
l'adoration  d'un  gamin  ébouriffé*.  Ailleurs,  c'était 
un  personnage  à  longue  toge  et  à  longues  oreilles,  le 
pied  fendu  en  sabot,  tenant  un  livre  d'un  air  béat, 
avec  cette  épigraphe  :  DE V s  christianorvm  ong- 
KOiTHc'.  Un  juif  apostat,  devenu  valet  d'amphi- 
théâtre, en  fit  une  grande  caricature  peinte,  à  Gar- 

i.  Minuc.  Félix,  9.  Comp.  Tertul.,  De  pœnii.,  9,  presbyteris 
advolvi;  Martigny,  Dict.,  p.  94  et  264. 

2.  Jos.,  Contre  Apion,\\y  7;  Tacite,  ilisL,  V,  3;  Plut.,  quœst, 
conv.,  IV,  V,  2.  Comp.  Mamachi,  Ant.  christ. ,\^  91,  119etsuiv. 

3.  Miaucius  Félix,  9,  28;  Tertullien,  ApoL,  16;  Ceise,  dans 
Orig.,  VI,  30.  Sur  la  pierre  de  Stefanoni,  voir  l'Antéchrist, 
p.  40,  note.Cf.Matler,  £/i5^rfw  gnosi,,  pi.  vi,  n^lOS;  expl.,  p.  79. 

4.  Le  crucifix  grotesque  du  Palatin  répond  si  bien  aux  textes 
de  Minucius  Félix  et  de  Celse,  qu'on  doit  le  croire  des  dernières 
années  de  Marc-Aurèle.  Voir  V Antéchrist,  p.  40,  note;  F.  Becker, 
Dos  Spolt-Crucifix,  %•  édit.,  4876  ;  de  Rossi,  Bull,,  4863,  p.  72  ; 
4867,  p.  75. 

5.  Terre  cuite  du  duc  de  Luynes  (au  cabinet  des  antiques  de 
la  Bibl.  nat.),  provenant  de  Syrie. 


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[An  162]  MARC-AURÈLE.  65 

thage,  dans  les  dernières  années  du  ii«  siècle*.  Un 
mystérieux  coq,  ayant  pour  bec  un  phallus  et  pour 
inscription  cûthp  kocmot,  peut  aussi  se  rapporter 
aux  croyances  chrétiennes*. 

Le  goût  des  catéchistes  pour  les  femmes  et  les 
enfants  donnait  lieu  à  mille  plaisanteries.  Opposée 
k  la  sécheresse  du  paganisme,  l'Église  faisait  TefTet 
d'un  conventicule  d'efféminés  \  Le  sentiment  tendre 
de  tous  pour  tous,  entretenu  par  Vaspasmos  et  exalté 
par  le  martyre,  créait  une  sorte  d'atmosphère  de 
mollesse,  pleine  d'attrait  pour  les  âmes  douces  et 
de  danger  pour  certaines  autres.  Ce  mouvement  de 
bonnes  femmes  affairées  autour  de  l'église*,  l'habi- 
tude de  s'appeler  frères  et  sœurs,  ce  respect  pour 
l'évêque,  amenant  à  s'agenouiller  fréquemment  de- 
vant lui,  avaient  quelque  chose  de  choquant  et  pro- 
voquaient des  interprétations   ineptes'.    Le   grave 

4.  TertuUieD,  ApoL,  46  :  Auribus  asininis,  altero  pede  un-- 
gulaius,  librum  geslans  et  togatus;  le  même,  Ad  nat,,  I,  4  : 
In  ioga,  cum  libro,  altero  pede  ungtUato,  Cf.  de  Rossi,  Roma 
80U.,  m,  p.  353-354. 

2.  Mamachi,  Ant.  christ.,  i,  430. 

3.  Celse,  dans  Orig.,  m,  49,  60,  5i,  55.  01  y^P  ^v  ^waiÇl  xal 
(jietpQcxCoïc  iropBévoïc  xe  xal  icpea^uTai;  çXuapetv  i7){iÂ<  Xéyovxeç.  Tatieo, 
Adv.  Gr.,  33  ;  Clém.  d'Alex.,  Strom,,  IV,  ch.  8  ;  Theodoret,  Adv. 
Gr.,y\  Lact.,  Instit,,  VI,  4.  Cf.  5.  Paul,  p.  242. 

4.  Lucien,  Peregr,,  42.  Se  rappeler  Hermas.     » 

5.  Miûucius  Félix,  9.  «  Voyez  comme  ils  s'aiment  I  »  Tertul- 
lien,  ApoL,  39. 

5 


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6G  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  102] 

précepteur  qui  se  voyait  enlever  ses  élèves  par  cet 
attrait  féminin  en  concevait  une  haine  profonde,  et 
croyait  servir  l'État  en  cherchant  à  se  venger*.  Les 
enfants,  en  effet,  se  laissaient  facilement  entraîner 
aux  paroles  de  mysticité  tendre  qui  leur  arrivaient 
furtivement,  et  parfois  cela  leur  attirait,  de  la  part 
de  leurs  parents,  de  sévères  punitions*. 

Ainsi  la  persécution  atteignait  un  degré  de  viva- 
cité qu'elle  n'avait  pas  encore  eu  jusque-là.  La  dis- 
tinction du  simple  fait  d'être  chrétien  et  des  crimes 
connexes  au  nom  fut  oubliée.  Dire  :  «  Je  suis  chré- 
tien »,  ce  fut  signer  un  aveu  dont  la  conséquence 
pouvait  être  un  arrêt  de  mort  *•  La  terreur  devint 
Tétat  habituel  de  la  vie  chrétienne.  Les  dénonciations 
venaient  de  tous  les  côtés,  surtout  des  esclaves,  des 
juifs,  des  maris  païens.  La  police,  connaissant  les 
lieux  et  les  jours  oii  se  tenaient  les  réunions,  faisait 
dans  la  salle  des  irruptions  subites*.  L'interrogatoire 
des  inculpés  fournissait  aux  fanatiques  des  occasions 

4.  Gelse,  ci-après,  p.  362  et  suiv. 

2.  Lampride,  Caracallaj  4 .  L'Alexamène  du  Palatin  peut  avoir 
été  un  page  de  la  maison  impériale.  De  Rossi,  /.  c. 

3.  Justin,  Apol.  U,  2;  Athénag.,  2,  3;  Tertullien,  Ad  naiio- 
nés,  I,  3;  ActaPauli  et  Theclœ,  44,  46. 

4.  «  Tot^ostes  quot  eztranei...  Quotidie  obsidemur,  quotidie 
prodimur.  »  Tertullien,  ApoL,l\  Adnaliones,  I,  7;  Ad^uxor., 
II,  S,  4,  8;  saint  Cyprien,  De  lapsis,  5. 


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[An  162]  MÂRC-AURÈLE.  67 

de  briller.  Les  Actes  de  ces  procédures  furent  re- 
cueillis par  les  fidèles  comme  des  pièces  triomphales  *  ; 
on  les  étala;  on  les  lut  avidement;  on  en  fit  un  genre 
de  littérature.  La  comparution  devant  le  juge  devint 
une  préoccupation,  on  s*y  prépara  avec  coquetterie. 
La  lecture  de  ces  pièces,  où  toujours  le  beau  rôle 
appartenait  à  T  accusé,  exaltait  les  imaginations,  pro- 
voquait des  imitateurs,  inspirait  la  haine  de  la  société 
civile  et  d'un  état  de  choses  où  les  bons  pouvaient 
être  ainsi  traités.  Les  horribles  supplices  du  droit 
romain  étaient  appliqués  dans  toute  leur  rigueur. 
Le  chrétien,  comme  humilior  et  même  comme  in- 
fâme^y  était  puni  par  la  croix,  les  bêtes,  le  feu,  les 
verges  '•  La  mort  était  quelquefois  remplacée  par  la 
condamnation  aux  mines  et  la  déportation  en  Sar- 
daigne^.  Cruel  adoucissement!  Dans  l'application 
de  la  question,  les  juges  portaient  un  complet  arbi- 
traire et  parfois  une  véritable  perversion  d'idées  *. 

C'est  là  un  désolant  spectacle.  Nul  n'en  souflFre 
plus  que  le  véritable  ami  de  la  philosophie.  Mais 

\.  Eus.,  H.  E,,  V,  proœm.  Cf.  Minucius  Félix,  37. 

2.  TertuUien,  De  fuga,  43. 

3.  Paul,S^^>V,2i,2î,î3;  Digeste, XLVm,xix, 28, proœm.; 
38,  §  3,  5,  7. 

4.  Denys  de  Corinthe,  dans  Eus.,  IV,  xxiii,  10;  Philosophii^ 
mena,  IX,  42. 

5.  Minucius  Félix,  28. 


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68  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  162] 

qu'y  faire?  On  ne  peut  être  à  la  fois  deux  choses  con- 
tradictoires, Marc-Aurèle  était  Romain;  quand  il  per- 
sécutait, il  agissait  en  Romain.  Dans  soixante  ans,  un 
empereur  aussi  bon  de  cœur,  mais  moins  éclairé 
d'esprit  que  Marc-Aurèle,  Alexandre  Sévère,  rem- 
plira, sans  égard  pour  aucune  des  maximes  romaines, 
le  programme  du  vrai  libéralisme;  il  accordera  la 
liberté  complète  de  conscience,  retirera  les  lois  res- 
trictives de  la  liberté  d'association.  Nous  l'approu- 
vons entièrement.  Mais  Alexandre  Sévère  fit  cela 
parce  qu'il  était  Syrien,  étranger  à  la  tradition 
impériale.  Il  échoua,  du  reste,  complètement  dans  son 
entreprise.  Tous  les  grands  restaurateurs  de  la  chose 
romaine  qui  paraîtront  après  lui,  Dèce,  Aurélien, 
Dioclétien,  reviendront  aux  principes  établis  et  suivis 
par  Trajan,  Antonin,  Marc-Aurèle.  L'entière  paix  de 
conscience  de  ces  grands  hommes  ne  doit  donc  pas 
nous  surprendre  ;  c'est  évidemment  avec  une  absolue 
sérénité  de  cœur  que  Marc,  en  particulier,  dédia  au 
Gapitole  un  temple  à  sa  déesse  favorite,  à  la  Bonté  ^ 

1.  Dion  Cassius,  LXXI,  34. 


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CHAPITRE  V. 


GEANDBUE    GftOISSANTE     DE    LBGLISE    DE    lOME. 
ÉCRITS    PSEUDO-CLÉMENTINS. 


Rome  devenait  chaque  jour  de  plus  en  plus  la 
capitale  du  christianisme  et  remplaçait  Jérusalem 
comme  centre  religieux  de  l'humanité.  Civitas  sacro- 
sancla  V  Celte  ville  extraordinaire  était  au  point  cul- 
minant de  sa  grandeur';  rien  ne  permettait  de  pré- 
voir les  événements  qui,  au  m"  siècle,  devaient  la 
faire  déchoir  et  la  réduire  à  n'être  plus  que  la  capi- 
tale de  l'Occident.  Le  grec  y  était  encore  au  moins 
aussi  employé  que  le  latin,  et  la  grande  scission  de 
l'Orient  ne  se  laissait  pas  deviner.  Le  grec  était 

4.  Apulée,  Mëtam.,  XI,  26. 

5.  De  Rossi,  Fiante  iconografiche  e  prospeUiche  di  Roma 
(Roma,  1879),  p.  46  et  suiv.  Le  mur  de  douane  de  Marc-Aurèle 
détermina  la  périphérie  du  mur  d'Aurélien,  c'est-à-dire  de  l'en- 
ceinte actuelle. 


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( 


70  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

exclusivement  la  langue  de  TÉglise  ;  la  liturgie,  la 
prédication,  la  propagande  se  faisaient  en  grec^ 

Anicet  présidait  l'Église  avec  une  haute  autorité. 
On  le  consultait  de  tout  le  monde  chrétien.  On  ad~ 
mettait  pleinement  que  l'Église  de  Rome  avait  été 
fondée  par  Pierre  ;  on  croyait  que  cet  apôtre  avait 
transmis  à  son  Église  la  primauté  dont  Jésus  l'avait 
revêtu  ;  on  appliquait  à  cette  Église  les  fortes  paroles 
par  lesquelles  on  croyait  que  Jésus  avait  conféré  à 
Céphas  la  place  de  pierre  angulaire  dans  l'édifice 
qu'il  voulait  bâtir.  Par  un  tour  de  force  sans  égal, 
l'Église  de  Rome  avait  réussi  à  rester  en  même  temps 
l'Église  de  Paul.  Pierre  et  Paul  réconciliés,  voilà  le 
chef-d'œuvre  qui  fondait  la  suprématie  ecclésias- 
tique de  Rome  dans  l'avenir.  Une  nouvelle  dualité 
mythique  remplaçait  celle  de  Romulus  et  de  Rémus. 
Nous  avons  déjà  vu  la  question  de  la  pâque,  les  luttes 
du  gnosticisme,  celles  de  Justin  et  de  Tatien  aboutir 
à  Rome.  Toutes  les  controverses  qui  déchireront  la 
conscience  chrétienne  vont  suivre  la  même  voie  ; 
jusqu'à  Constantin,  les  dissidents  viendront  deman- 
der à  l'Église  de  Rome  un  arbitrage,  sinon  une  solu- 
tion. Les  docteurs  célèbres  regardent  comme  un 

1.  De  Rossi,  Bollellino,  1865,  p.  5î.  Au  milieu  du  iii«  siècle, 
les  inscriplioDS  sépulcrales  des  papes  à  la  Gatacombe  de  saint 
Calliste  sont  en  grec. 


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(An  163]  MARC-AURÈLE.  71 

devoir  de  visiter,  pour  leur  instruction,  cette  Eglise, 
h.  laquelle,  depuis  la  disparition  de  la  première  Eglise 
de  Jérusalem,  tous  reconnaissent  le  prestige  de  Tan- 
cienneté  K 

Parmi  les  Orientaux  qui  vinrent  à  Rome  sous 
Anicet,  il  faut  placer  un  juif  converti  nommé  Joseph 
ou  Hégésippe,  originaire  sans  doute  de  Palestine'.  11 
avait  reçu  une  éducation  rabbinique  soignée,  savait 
Thébreu  et  le  syriaque,  était  très  versé  dans  les  tradi- 
tions non  écrites  des  juifs  ;  mais  la  critique  lui  man- 
quait. Comme  la  plupart  des  juifs  convertis,  il  se  ser- 
vait de  rÉvangile  des  Hébreux.  Le  zèle  pour  la  pureté 
de  la  foi  le  porta  aux  longs  voyages  et  à  une  sorte 
d'apostolat.  11  allait  d'Église  en  Église,  conférant 
avec  les  évêques,  s'informant  de  leur  foi,  dressant 
la  succession  de  pasteurs  par  laquelle  ils  se  ratta- 
chaient aux  apôtres.  L'accord  dogmatique  qu'il  trouva 
entre  les  évêques  le  remplit  de  joie.  Toutes  ces  petites 
Églises  des  bords  de  la  Méditerranée  orientale  se 
développaient  avec  une  entente  parfaite.  A  Corinthe, 
en  particulier,  Hégésippe  fut  singulièrement  consolé 
par  ses  entretiens  avec  l'évêque  Primus  et  avec  les 

4.  EûÇàuitvoc  rnv  àpxAtCTaTYiv  tufXKÎuv  IxxXriaiocv  {r^tlv.  Paroles 
d'Origène,  daDS  Eusèbe,  VI,  xiv,  40. 

2.  Eusèbe,  H,  E.,  IV,  82  ;  saint  Jérôme,  De  viris  t«.,  22  ; 
Chran.  d'Alex.^  p.  262,  édit.  Du  Gange. 


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72  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163J 

fidèles  qu'il  trouva  dans  la  direction  la  plus  ortho- 
doxe. Il  s'embarqua  de  là  pour  Rome,  où  il  se  mit 
en  rapport  avec  Anicet  et  marqua  soigneusement 
l'état  de  la  tradition  ^  Anicet  avait  pour  diacre  Éleu- 
thère,  qui  devait  être  plus  tard  évoque  de  Rome  à 
son  tour.  Hégésippe,  quoique  judaïsant  et  même 
ébionite,  se  plaisait  dans  ces  Églises  de  Paul,  et  il  y 
avait  d'autant  plus  de  mérite  que  son  esprit  était  subtil 
et  porté  à  voir  partout  des  hérésies*.  «  Dans  chaque 
succession  d'évêques,  dans  chaque  ville,  dit-il,  les 
choses  se  passent  ainsi  que  l'ordonnent  la  Loi,  les 
Prophètes  et  le  Seigneur'.  »  Il  se  fixa  à  Rome  comme 
Justin  et  y  resta  plus  de  vingt  ans,  fort  respecté 

i .  Aialoxw  (Eus.,  IV,  XXII,  3  ;  cf.  2)  ;  c'est  à  lort  qu'on  sub- 
stitue ^larptêw,  qui  ne  va  pas  avec  pixP^Ç- 

2.  Etienne  Gobar,  cité  par  Photius  (cod.  ccxxxii),  semble  pré- 
tendre que  Hégésippe  contredisait  directement  et  arguait  d'erreur 
le  passage  de  saint  Paul,  I  Cor.,  ii,  9.  Si  cela  était  vrai,  on  ne 
concevrait  pas  qu'Eusôbe  et  la  tradition  ecclésiastique  n'eussent  pas 
anathématisé  Hégésippe.  Or  Eusèbe  le  place  parmi  les  défenseurs 
de  la  vérité  contre  les  hérétiques  (IV,  vu,  15  ;  viii,  i  ;  cf.  Sozom., 
I,  4].  Si  Paul  était  un  hérétique  aux  yeux  d'Hégésippe,  comment 
expliquer  la  théorie  de  ce  môme  Hégésippe  sur  TËglise  vierge  de 
toute  hérésie  jusqu'aux  gnosliques?  Comment,  d'ailleurs,  dans 
ses  voyages,  est-il  en  une  si  parfaite  communion  avec  des  Églises 
dont  plusieurs  évidemment  révéraient  Paul?  Et  à  Rome,  où  Hégé- 
sippe vécut  vingt  ans  en  pleine  harmonie  avec  l'Église,  le  culte 
de  Paul  n'était-il  pas  devenu  inséparable  de  celui  de  Pierre?  II 
faudrait  avoir  l'endroit  visé  par  Gobar  pour  bien  juger. 

3.  Eusèbe,  iy.  £:.,  IV,  8,  11,  îî. 


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[An  163J  MARG-AUAÈLE.  73 

de  tous,  malgré  la  surprise  que  son  christianisme 
oriental  et  la  bizarrerie  de  son  esprit  devaient  exci- 
ter. Comme  Papias,  il  faisait,  au  milieu  des  rapides 
transformations  de  TÉglise,  l'effet  d'un  «  homme 
ancien  »,  d*une  sorte  de  survivant  de  l'âge  apostoli- 
que ^ 

Une  cause  matérielle  contribuait  beaucoup  à 
la  prééminence  que  toutes  les  Églises  reconnais- 
saient à  l'Église  de  Rome.  Cette  Église  était  extrême- 
ment riche  ;  ses  biens,  habilement  administrés,  ser- 
vaient de  fonds  de  secours  et  de  propagande  aux 
autres  Églises.  Les  confesseurs  condamnés  aux  mines 
recevaient  d'elle  un  subside*.  Le  trésor  commun  du 
christianisme  était  en  quelque  sorte  à  Rome.  La 
collecte  du  dimanche,  pratique  constante  dans  l'Église 
romaine,  était  déjà  probablement  établie.  Un  mer- 
veilleux esprit  de  direction  animait  cette  petite  com- 
munauté, ou  la  Judée,  la  Grèce  et  le  Latium  semblaient 
avoir  confondu,  en  vue  d'un  prodigieux  avenir,  leurs 
dons  les  plus  divers.  Pendant  que  le  monothéisme 
juif  fournissait  la  base  inébranlable  de  la  formation 
nouvelle,  que  la  Grèce  continuait  par  le  gnosticisme 

4.  Apx^o'c  Ti  àviQp  XXI  àiroffToXixoç,  Etienne  Gobar,  l,  c.  Cf. 
saint  Jérôme,  l.  c. 

2.  Denys  de  Corinthe,  dans  Eus.,  IT,  xxin,  9-40;  notez  la  ré- 
flexion d'Eusèbe.  Comp. Denys  d'Alexandrie,  dans  Eus., VU, v,  %\ 
saint  Basile,  EpUt,  70  (8î0). 


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74  ORIGINES  DU  GHAISTIANISME.  [An  163] 

son  œuvre  de  libre  spéculation,  Rome  s'attachait,  avec 
une  suite  qui  étonne,  à  Tœuvre  d'organisation  et  de 
gouvernement.  Toutes  les  autorités,  tous  les  artifices 
lui  étaient  bons  pour  cela.  La  politique  ne  recule  pas 
devant  la  fraude  ;  or  la  politique  avait  déjà  élu 
domicile  dans  les  conseils  les  plus  secrets  de  l'Église 
de  Rome.  Il  se  produisit,  vers  ce  temps,  une  veine 
nouvelle  de  littérature  apocryphe,  par  laquelle  la 
piété  romaine  chercha  une  fois  de  plus  à  s'imposer 
au  monde  chrétien. 

Le  nom  de  Clément  fut  le  garant  fictif  que  choi- 
sirent les  faussaires  pour  servir  de  couverture  à  leurs 
pieux  desseins.  La  grande  réputation  qu'avait  laissée 
le  vieux  pasteur  romain,  le  droit  qu'on  lui  reconnais- 
sait de  donner  en  quelque  sorte  son  apostille  aux 
livres  qui  méritaient  de  circuler,  le  recommandaient 
pour  ce  rôle^  Sur  la  base  des  Cerygmala  et  des 
Periodi  de  Pierre*,  un  auteur  inconnu,  né  païen  et 
entré  dans  le  christianisme  par  la  porte  esséno-ébio- 
nite,  bâtit  un  roman  dont  Clément  fut  censé  à  la  fois 
l'auteur  et  le  héros.  Ce  précieux  écrit,  intitulé  les 


4 .  Linus,  autre  successeur  de  Pierre,  ou  du  moins  supposé 
tel,  fut  aussi  pris  pour  garant  d*actes  apocryphes  des  apôtres. 
BibL  tnax.  Palrum,  Lugd.,  IF,  p.  67  et  suiv. 

2.  Recognitiones,  I,  «7-72j  IV-VÏ.  Notez  surtout  III,  75.  Voir 
l'Église  chrétienne,  ch.  xvii. 


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[An  163]  MARC-AURÈLE.  75 

Reconnaissances^^  à  cause  des  surprises  du  dénoue- 
ment, nous  est  parvenu  dans  deux  rédactions  assez 
différentes  Tune  de  Tautre,  et  dont  probablement  ni 
l'une  ni  l'autre  n'est  primitive  *.  Toutes  deux  parais- 
sent provenir  d'un  écrit  perdu  %  qui  fit,  vers  le  temps 
où  nous  sommes*,  sa  première  apparition. 

L'auteur  part  de  l'hypothèse  que  Clément  fut  le 
successeur  immédiat  de  Pierre  dans  la  présidence 
de  l'Église  de  Rome  et  reçut  du  prince  des  apôtres 
l'ordination  épiscopale.  De  même  que  les  Cerygmata 
étaient  dédiés  à  Jacques,  de  même  le  nouveau  ro- 
man porte  en  tête  une  épître  où  Clément  fait  part  à 
Jacques,  «  évêque  des  évêques  et  chef  de  la  sainte 
Église  des  Hébreux  à  Jérusalem  »,  de  la  mort  vio- 
lente de  Pierre,  et  raconte  comment  cet  apôtre,  le 

S.  L'une  n'existe  que  dans  la  traduction  latine  de  Ru  fin  ;  ce 
4sont  les  Recognitiones  (AvaYvuptopioi),  divisées  en  dix  livres. 
L'autre,  conservée  en  grec,  est  divisée  en  vingt  entretiens  ou  ho- 
mélies. Les  Recognitiones  paraissent  postérieures  aux  Homélies. 
L'auteur  des  Recognitiones  avait  sous  les  yeux  le  traité  de  Bar- 
desane  De  fato.  Voir  Merx,  Bardesanes,  p.  88  et  suiv;  Hilgen- 
feld,  BardesaneSj  p.  433  et  suiv.  Voir  ci-après,  p.  439  et  suiv. 

3.  Cet  écrit  perdu  était  probablement  l'autre  rédaction  des 
Recognitiones  dont  parle  Ruiin  {Prœf,  ad  Gaudent,).  Cf.  Lipsius, 
Die  Quellen  der  rœm,  Petrussage;  p.  43  et  suiv.;  Lagarde,  Re- 
cogn.  syr.,  Leipzig,  4861. 

4.  Irénée  (llf ,  m,  3)  parait  avoir  connu  le  livre,  peut-être  sans 
l'admettre  entièrement.  Origène  le  possédait. 


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76  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME*  [An  163J 

premier  de  tous,  le  vrai  compagnon,  le  vrai  ami  de 
Jésus,  constitué  par  Jésus  base  unique  de  TÉglise, 
Fa  établi,  lui  Qément,  comme  son  successeur  dans 
l'épiscopat  de  Rome,  et  lui  a  recommandé  d'écrire 
en  abrégé  et  d'adresser  à  Jacques  le  récit  de  leurs 
voyages  et  de  leurs  prédications  en  commune  L'ou- 
vrage ne  parle  pas  du  séjour  de  Pierre  à  Rome  ni 
des  circonstances  de  sa  mort.  Ces  derniers  récits 
formaient  sans  doute  le  fond  d'un  second  ouvrage 
qui  servait  de  suite  à  celui  qui  nous  a  été  conservé*. 
L'esprit  ébionite,  hostile  à  Paul,  qui  faisait  le 
fond  des  premiers  Cerygmata^j  est  ici  fort  effacé. 
Paul  n'est  pas  nommé  dans  tout  l'ouvrage.  Ce  n'est 
sûrement  pas  sans  raison  que  l'auteur  affecte  de  ne 
connaître  en  fait  d'apôtres  que  les  douze  présidés  par 
Pierre  et  Jacques,  et  qu'il  attribue  à  Pierre  seul 
l'honneur  d'avoir  répandu  le  christianisme  dans  le 
monde  païen.  En  une  foule  d'endroits,  les  injures 
des  judéo-chrétiens  se  laissent  encore  entrevoir; 
mais  tout  est  dit  à  demi-mot  ;  un  disciple  de  Paul 

4.  Lettre  de  Clément  à  Jacques,  en  t6te  du  roman.  On  joignit 
à  cette  lettre,  comme  introduction  du  roman,  la  lettre  de  Pierre  à 
Jacques  et  la  Dianxartyria  de  Jacques,  qui  se  trouvaient  en  tète 
des  anciens  Cerygmala. 

2.  Epist.  Clem.  ad  Jac,  49. 

3.  V  oir  l'Église  chrétienne j  p.  324  et  sui v.  ;  E.  V^esterburg,  Der 
Ursprung  der  Sage  dasSeneca  christ  gewesen  sei  (Berlin,  4  88 1). 


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[An  163]  MARG-AURÈLE.  77 

pouvait  presque  lire  le  livre  sans  être  choqué.  Peu 
à  peu,  en  effet,  cette  histoire  calomnieuse  des  luttes 
apostoliques,  inventée  par  une  école  haineuse,  mais 
qui  avait  des  parties  faites  pour  plaire  à  tous  les 
chrétiens,  perdit  sa  couleur  sectaire,  devint  presque 
catholique  et  se  fit  adopter  de  la  plupart  des  fidèles. 
Les  allusions  contre  saint  Paul  étaient  devenues  assez 
obscures.  Simon  le  Magicien  restait  chargé  de  tout 
l'odieux  du  récit;  on  oubliait  les  allusions  que  son 
nom  avait  servi  à  voiler;  on  ne  voyait  plus  en  lui 
qu'un  dédoublement  de  Néron  dans  le  rôle  infernal 
de  l'Antéchrist  ^ 

L'ouvrage  est  composé  selon  toutes  les  règles  du 
roman  antique.  Rien  n'y  manque:  voyages,  épisodes 
d'amour,  naufrages,  jumeaux  qui  se  ressemblent, 
gens  pris  par  les  pirates,  reconnaissances  de  per- 
sonnes qu'une  longue  série  d'aventures  avaient  sé- 
parées. Clément,  par  suite  d'une  confusion  qui  se 
produisit  dès  une  époque  fort  ancienne  *,  est  considéré 
comme  appartenant  à  la  famille  impériale  ^  Matlidie, 
sa  mère,  est  une  dame  romaine  parfaitement  chaste, 
mariée  au  noble  Faustus.  Poursuivie  d'un  amour  cri- 


4.  HomëL.u.M. 

t.  Voir  les  Évangiles,  p.  34  4  et  suiv. 
3.  IIoméLj  XII,  8  et  suiv.  Les  noms  de  Mattidie  et  de  Faustine 
sont  empruntés  à  la  famille  d'Adrien. 


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78  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

mine!  par  son  beau-frère,  voulant  à  la  fois  sauver  son 
honneur  et  la  réputation  de  sa  famille,  elle  quitte  Rome, 
avec  la  permission  de  son  mari,  et  part  pour  Athènes 
afin  d'y  faire  élever  ses  fils,  Faustin  et  Faustinien. 
Au  bout  de  quatre  ans,  ne  recevant  pas  de  leurs  nou- 
velles, Faustus  s'embarque  avec  son  troisième  fils, 
Clément,  pour  aller  à  la  recherche  de  sa  femme  et 
de  ses  deux  fils.  A  travers  mille  aventures,  le  père, 
la  mère,  les  trois  fils  se  retrouvent.  Ils  n'étaient  pas 
d'abord  chrétiens,  mais  tous  méritaient  de  l'être,  tous 
le  deviennent.  Païens,  ils  avaient  eu  des  mœurs 
honnêtes  ;  or  la  chasteté  a  ce  privilège  que  Dieu  se 
doit  à  lui-même  de  sauver  ceux  qui  la  pratiquent 
par  instinct  naturel.  «  Si  ce  n'était  une  règle  absolue 
qu'on  ne  peut  être  sauvé  sans  le  baptême,  les  païens 
chastes  seraient  sauvés.  »  Les  infidèles  qui  se  con- 
vertissent sont  ceux  qui  l'ont  mérité  par  leurs  mœurs 
réglées*.  Clément,  en  eflet,  rencontre  les  apôtres 
Pierre  et  Barnabe,  se  fait  leur  compagnon,  nous  ra- 
conte leurs  prédications,  leurs  luttes  contre  Simon, 
et  devient  pour  tous  les  membres  de  sa  famille  l'oc- 
casion d'une  conversion  h,  laquelle  ils  étaient  si  bien 
préparés. 

Ce  cadre  romanesque  n'est  qu'un  prétexte  pour 
faire  l'apologie  de  la  religion  chrétienne,  et  montrer 

4.  UoméLj^Lin,  43,  21. 


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[An  163]  MARG-AURÈLE.  79 

combien  elle  est  supérieure  aux  opinions  philoso- 
phiques et  théurgiques  du  temps*  Saint  Pierre  n'est 
plus  l'apôtre  galiléen  que  nous  connaissons  par  les 
Actes  et  les  lettres  de  Paul  ;  c'est  un  polémiste  ha- 
bile, un  philosophe,  un  maître  homme,  qui  met 
toutes  les  roueries  du  métier  de  sophiste  au  service 
de  la  vérité.  La  vie  ascétique  qu'il  mène,  sa  rigou- 
reuse xérophagie  ^  rappellent  les  esséniens.  Sa 
femme  voyage  avec  lui  comme  une  diaconesse*.  Les 
idées  que  l'on  se  faisait  de  l'état  social  au  milieu 
duquel  vécurent  Jésus  et  ses  apôtres  étaient  déjà 
tout  à  fait  erronées'.  Les  données  les  plus  simples 
de  la  chronologie  apostolique  étaient  méconnues. 

Il  faut  dire,  à  la  louange  de  l'auteur,  que,  si  sa 
confiance  dans  la  crédulité  du  public  est  bien  naïve, 
il  a  du  moins  une  foi  dans  la  discussion  qui  fait 
honneur  à  sa  tolérance.  II  admet  très  bien  qu'on 
peut  se  tromper  innocemment.  Parmi  les  personnages 
du  roman,  Simon  le  Magicien  seul  est  tout  à  fait 
sacrifié.  Ses  disciples  Apion*  et  Anubion  représen- 
tent, le  premier,  l'efifort  pour  tirer  de  la  mythologie 
quelque  chose  de  religieux  ;  le  second,  la  sincérité 

4.  Homél.,\i\^  6,7. 
%.  Ibid,,  mil,  44. 

3.  Ibid.,  I,  8,  9. 

4.  Il  s'agit  d' Apion  Plistonice,  le  célèbre  ennemi  des  juifs. 
Homél.,  IV,  7;  v,  S,  27. 


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80  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

égarée,  qui  sera  un  jour  récompensée  par  la  connais- 
sance de  la  vérité.  Simon  et  Pierre  disputent  de 
métaphysique  ;  Clément  et  Apion  disputent  de  mo- 
rale. Une  touchante  nuance  de  sympathie  et  de  pitié 
pour  les  errants  répand  le  charme  sur  ces  pages, 
qu'on  sent  écrites  par  quelqu'un  qui  a  traversé  les 
angoisses  du  scepticisme  et  sait  mieux  que  personne 
ce  qu'on  peut  souffrir  et  acquérir  de  mérites  en 
cherchant  la  vérité.  Clément,  comme  Justin  de  Néa- 
polis,  a  essayé  de  toutes  les  philosophies  ;  les  hauts 
problèmes  de  l'immortalité  de  l'âme,  des  récompenses 
et  des  peines  futures,  de  la  Providence,  des  rap- 
ports de  l'homme  avec  Dieu  l'obsèdent;  aucune  école 
ne  Ta  satisfait  ;  il  va,  en  désespoir  de  cause,  se  jeter 
dans  les  plus  grossières  superstitions,  quand  la  voix 
du  Christ  arrive  à  lui.  Il  trouve,  dans  la  doctrine 
qu'on  lui  donne  pour  celle  du  Christ,  la  réponse  à 
tous  ses  doutes  ;  il  est  chrétien. 

Le  système  de  réfutation  du  paganisme  qui  fera 
la  base  de  l'argumentation  de  tous  les  Pères  se 
trouve  déjà  complet  dans  pseudo-Clément.  Le  sens 
primitif  de  la  mythologie  était  perdu  chez  tout  le 
monde;  les  vieux  mythes  physiques,  devenus  des 
historiettes  messéantes,  n'offraient  plus  aucun  ali- 
ment pour  les  âmes.  11  était  facile  de  montrer  que 
les  dieux  de  l'Olympe  ont  donné  de  très  mauvais 


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[An  163}  MARG-AURÈLE.  81 

exemples  et  qu'en  les  imitant  on  serait  un  scélérate 
Apion  cherche  vainement  à  s'échapper  par  les  expli- 
cations symboliques.  Clément  établit  sans  peine 
l'absolue  impuissance  du  polythéisme  à  produire  une 
morale  sérieuse'.  Clément  a  d'invincibles  besoins  de 
cœur  :  honnête,  pieux,  candide,  il  veut  une  religion 
qui  satisfasse  sa  vive  sensibilité.  Un  moment  les 
deux  adversaires  se  rappellent  des  souvenirs  de  jeu- 
nesse, dont  ils  se  font  maintenant  des  armes  de  com- 
bat. Apion  avait  été  autrefois  l'hôte  du  père  de  Qé- 
ment*  Voyant  un  jour  ce  dernier  triste  et  malade  des 
tourments  qu'il  se  donnait  pour  chercher  le  vrai, 
Apion,  qui  avait  des  prétentions  médicales,  lui  de- 
manda ce  qu'il  avait:  «  Le  mal  des  jeunes!...  j'ai 
mal  à  l'âme  »,  lui  répondit  Clément.  Apion  crut 
qu'il  s'agissait  d'amour,  lui  fit  les  ouvertures  les  plus 
inconvenantes  et  composa  pour  lui  une  pièce  de  lit- 
térature erotique,  que  Clément  fait  intervenir  dans 
le  débat  avec  plus  de  malice  que  d'à  propos  '. 

La  philosophie  du  livre  est  le  déisme  considéré 
comme  un  fruit  de  la  révélation,  .non  de  la  raison. 
L'auteur  parle  de  Dieu,  de  sa  nature,  de  ses  attri- 

4.  Les  païens  eux-mêmes  le  sentaient  bien.  Philostrate,  Vies 
des  sophistes,  II,  i,  45. 
8.  Homélies^  iv  et  y. 
3.  Ifnd.j  V,  2  et  suiv. 

6 


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82  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

buts,  de  sa  providence,  du  mal  considéré  comme 
épreuve  et  comme  source  de  mérite  pour  l'homme  S 
à  la  façon  de  Cicéron  ou  d'Épictète.  Esprit  lucide  et 
droit,  opposé  aux  aberrations  montanistes'  et  au 
quasi-polythéisme  des  gnostiques,  Fauteur  du  roman 
pseudo-clémentin  est  un  strict  monothéiste,  ou, 
comme  on  disait  alors,  un  monarchien  *.  Dieu  est 
l'être  dont  l'essence  ne  convient  qu'à  lui  seul*.  Le 
Fils  lui  est  par  nature  inférieur.  Ces  idées,  fort  ana- 
logues à  celles  de  pseudo-Hermas",  furent  longtemps 
la  base  de  la  théologie  romaine  •.  Loin  que  ce  fus- 
sent là  des  pensées  révolutionnaires,  c'étaient  à 
Rome  les  théories  conservatrices.  C'était  au  fond  la 
théologie  des  nazaréens  et  des  ébionîtes,  ou  plutôt 
de  Philon  et  des  esséniens,  développée  dans  le  sens 
du  gnosticisme.  Le  monde  est  le  théâtre  de  la  lutte  du 
bien  et  du  mal.  Le  bien  gagne  toujours  un  peu  sur  le 
mal  et  finira  par  l'emporter.  Les  triomphes  partiels 
du  bien  s'opèrent  au  moyen  de  l'apparition  de  pro-« 

4.  HoméL,  II,  m,  xvi. 

«.  Ibid,,  m,  42-44,  M,  26-Î7;  xvn,  48. 

3.  Ibid,,  XI,  44.  Comp.  Tertullîen,  Adv,  Prax.j  3. 

4.  Hom.jXVij  45-47. 

5.  Pastor,  simil.  v.  Comme  l'auteur  du  Pasteur,  l'auteur  du 
roman  pseudo-clémentin  ne  nomme  jamais  Jésus  par  son  nom  ; 
il  l'appelle  toujours  «  le  prophète  »  ou  c  le  yrai  prophète  ». 
Lettre  à  Jacques,  4  4» 

6.  Eusèbe,  H.  E.,  Y,  28. 


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[An  163]        ^  MÂRG-ÂURÈLE.  83 

phètes  successifs,  Adam,  Abel,  Hénoch,  Noé,  Abra- 
ham, Moïse  ;  ou  plutôt  un  seul  prophète,  Adam 
immortel  et  impeccable,  Thomme-type  par  excel- 
lence, la  parfaite  image  de  Dieu,  le  Christ,  toujours 
vivant,  toujours  changeant  de  forme  et  de  nom, 
parcourt  sans  cesse  le  monde  et  remplit  l'histoire, 
prêchant  éternellement  la  même  loi  au  nom  du  même 
Esprit  Saint  \ 

La  vraie  loi  de  Moïse  avait  presque  réalisé  l'idéal 
de  la  religion  absolue.  Mais  Moïse  n'écrivit  rien  %  et 
ses  institutions  furent  altérées  par  ses  successeurs '• 
Les  sacrifices  furent  une  victoire  du  paganisme  sur 
la  loi  pure*.  Une  foule  d'erreurs  se  sont  glissées 
dans  l'Ancien  Testament  '.  David,  avec  sa  harpe  et 


4.  HoméL,  ii,  45-17;  m,  20-26.  Gomp.  Epiph.,  un,  4; 
Évang.  des  Hébr.,  p.  45,  ligne  22-23,  Hilg.  Mahomet  se  ratta- 
chait par  ici  à  resséno-ébionisme  :  il  soutenait  qu'il  était  à  son 
tour  c  le  vrai  prophète  »,  révélateur  de  l'unique  et  primilif  kilâb. 
Sprenger,  Leben  Mohammad,  I,  p.  23  et  suiv.  ;  G.  Rœscb,  dans 
TheoU  Stttd,  und  Krit.,  4876,  p.  447  et  suiv. 

2.  Pour  retirer  à  Moïse  la  rédaction  du  Pentaletiqtie,  Tauteur 
fait  valoir  les  mômes  raisons  que  la  critique  moderne  :  récit  de  la 
mort  de  Moïse,  découverte  de  Helcias,  rôle  d'Esdras. 

3.  HoméL,  ii,  38;  m,  8;  m,  42,  43-58. 

4.  Idée  essénienne.  HomëL,  m,  26;  Recognit.,  III,  24,  26; 
cf.  Évangile  ébionile,  dans  Épiph.,  xxx,  46. 

5.  HomëL,  II,  38,  39,  43,  44,  65;  m,  40.  Comparez  les  asser- 
tions analogues  des  ébionites  (dans  Épiphane),  de  Plolémée, 
d'Âpelle.  Méthodius,  Conviv.  dec.  virg.,  or.  8* 


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84    ^  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

ses  guerres  sanglantes,  est  un  prophète  déjà  bien 
inférieur.  Les  autres  prophètes  furent  moins  encore 
de  parfaits  Adam-Christs  La  philosophie  grecque, 
de  son  côté,  est  un  tissu  de  chimères,  une  vraie  lo- 
gomachie *.  L'esprit  prophétique,  qui  n'est  autre 
chose  que  l'Esprit  Saint  manifesté,  l'homme  primitif, 
Adam  tel  que  Dieu  l'avait  fait,  est  apparu  alors  en 
un  dernier  Christ,  en  Jésus,  qui  est  Moïse  lui-même; 
si  bien  qu'entre  l'un  et  l'autre  il  n'y  a  point  de  lutte 
ni  de  rivalité.  Croire  en  l'un,  c'est  croire  en  l'autre, 
c'est  croire  en  Dieu.  Le  chrétien,  pour  être  chrétien, 
ne  cesse  pas  d'être  juif  (Clément  se  donne  toujours 
ce  dernier  nom  ;  lui  et  toute  sa  famille  a  se  font  juifs  »  ^) . 
Le  juif  qui  connaît  Moïse  et  ne  connaît  pas  Jésus  ne 
sera  pas  condamné  s'il  pratique  bien  ce  qu'il  connaît 
et  ne  hait  pas  ce  qu'il  ignore.  Le  chrétien  païen  d'ori- 
gine, qui  connaît  Jésus  et  ne  connaît  pas  Moïse,  ne 
sera  pas  condamné  s'il  observe  la  loi  de  Jésus  et  ne 
hait  pas  la  loi  qui  ne  lui  est  point  parvenue  S  La  ré- 
vélation, du  reste,  n'est  que  le  rayon  par  lequel  des 

4.  Epiph.,  XXX,  45.  Idée  commune  aux  esséniens  et  àPhilon. 
De  là  toute  cette  littérature  pseudépi graphe,  se  rattachant  aux  pa- 
triarches et  prétendant  renfermer  le  texte  de  la  révélation  primi- 
tive, qui  naît  versTépoque  de  notre  ère.  Voir  ci-après,  p.  435. 

%,  Homél.j  II,  6-8;  iv,  v,  vi. 

3.  Ibid.j  V,  2  ;  XX,  22  (î&o^aîouç  •vg'YivrijMvcuç) . 

4.  Jbid.j  VIII,  5-7. 


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[An  163]  HARC-AURÈLE.  85 

vérités  cachées  dans  le  cœur  de  tous  les  hommes 
deviennent  visibles  pour  chacun  d'eux;  connaître 
ainsi,  ce  n'est  pas  apprendre,  c'est  comprendre^ 

La  relation  de  Jésus  avec  Dieu  a  été  celle  de  tous 
les  autres  prophètes.  Il  a  été  l'instrument  de  l'Es- 
prit, voilà  tout.  L'Adam  idéal,  qui  se  trouve  plus  ou 
moins  obscurci  chez  tout  homme  venant  en  ce  monde, 
est,  chez  les  prophètes,  colonnes  du  monde,  à  l'état 
de  claire  connaissance  et  de  pleine  possession. 
«  Notre-Seigneur,  dit  Pierre,  n'a  jamais  dit  qu'il  y 
eût  d'autre  Dieu  que  celui  qui  a  créé  toute  chose,  et 
ne  s'est  pas  proclamé  Dieu  ;  il  a  seulement,  avec 
raison,  déclaré  heureux  celui  qui  l'avait  proclamé  fils 
du  Dieu  qui  a  tout  créé.  —  Mais  ne  te  semble-t-il 
pas,  dit  Simon,  que  celui  qui  provient  de  Dieu*  est 
Dieu?  —  Comment  cela  pourrait-il  être?  répond 
Pierre.  L'essence  du  Père  est  de  n'avoir  pas  été  en- 
gendré ;  l'essence  du  Fils  est  d'avoir  été  engendré  ; 
or  ce  qui  a  été  engendré  ne  saurait  se  comparer  à 
ce  qui  n'a  pas  été  engendré  ou  à  ce  qui  s*engendre 
soi-même.  Celui  qui  n'est  pas  en  tout  identique  à  un 
autre  être  ne  peut  avoir  les  mêmes  appellations  com- 
munes avec  lui'.  »  Jamais  l'auteur  ne  parle  de  la 

4.  Bomél.y  xvni,  6. 

3.  Homél,,  XYi,  45-47.  Les  sabiens  ou  mendaïles,  qui  sont 


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86  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Ad  163] 

mort  de  Jésus  et  ne  laisse  croire  qu'il  attache  une 
importance  théologique  à  cette  mort. 

Jésus  est  donc  un  prophète,  le  dernier  des  pro- 
phètes, celui  que  Moïse  avait  annoncé  comme  devant 
venir  après  lui^  Sa  religion  n'est  qu'une  épuration 
de  celle  de  Moïse,  un  choix  entre  des  traditions  dont 
les  unes  étaient  bonnes,  les  autres  mauvaises  ^  Sa 
religion  est  parfaite  ;  elle  convient  aux  Juifs  et  aux 
Hellènes,  aux  hommes  instruits  et  aux  barbares  ; 
elle  satisfait  également  le  cœur  et  l'esprit.  Elle  se 
continue  dans  le  temps  par  les  douze  apôtres,  dont  le 
chef  est  Pierre,  et  par  ceux  qui  tiennent  d'eux  leurs 
pouvoirs.  L'appel  à  des  songes,  à  des  visions  privées, 
est  le  fait  de  présomptueux'. 

Mélange  bizarre  d'ébionisme  et  de  libéralisme 
philosophique,  de  catholicisme  étroit  et  d'hérésie, 
d'amour  exalté  pour  Jésus  *   et  de  crainte   qu'on 

des  elkasaïtes,  font  de  nos  jours  exactement  le  même  raisonne- 
ment contre  la  doclrine  catholique.  Siouffi,  Relig.  des  Soubbas, 
p.  34-35.  Se  rappeler  Mahomet,  qui  eut  tant  de  rapports  avec 
Telkasaïsme.  Voir  les  Évangiles,  ch.  xx. 

4.  Hàmël.,  m,  45-67. 

5.  Tel  est  le  sens  du  précepte  si  souvent  attribué  par  cette 
secte  à  Jésus  :  a  Soyez  des  changeurs  exacts»,  ne  gardant  que  ce 
qui  est  de  bon  aloi  Hom.,  ii,  51  ;  m,  48 ^  50, 51  ;  xviii,  20  ;  Recogn., 
II,  51  ;  Clém.  Alex.,  Slrom,,  I,  «8;  Pislis  Sophia,  p.  MO. 

3.  HoméLj  xvii  et  xviii,  surtout  xvii,  48-19;  xviii,  6. 

4.  ibid.,  ui,  54, 


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[An  163]  MARC-AURËLE.  87 

n'exagère  son  rôle,  d'instruction  profane  et  de  théo- 
8ophie  chimérique,  de  rationalisme  et  de  foi,  le 
livre  ne  pouvait  satisfaire  longtemps  Forthodoxie; 
mais  il  convenait  à  une  époque  de  syncrétisme,  où 
les  points  divers  de  la  foi  chrétienne  étaient  mal  dé- 
finis. Il  a  fallu  les  prodiges  de  sagacité  de  la  critique 
moderne  pour  reconnaître  encore  la  satire  de  Paul 
derrière  le  masque  de  Simon  le  Magicien  ^  Le  livre 
est,  en  somme,  un  livre  de  conciliation.  C'est  l'œuvre 
d'un  ébionite  modéré,  d'un  esprit  éclectique,  opposé 
en  même  temps  aux  jugements  injustes  des  gno- 
stiques  et  de  Marcion  contre  le  judaïsme  et  à  la 
prophétie  féminine  des  disciples  de  Montan\  La  cir- 
concision n'est  pas  commandée;  cependant  le  cir- 
concis a  un  rang  supérieur  à  celui  de  l'incirconcis. 
Jésus  vaut  Moïse;  Moïse  vaut  Jésus*.  La  perfec- 
tion est  de  voir  que  tous  deux  ne  font  qu'un,  que  la 
nouvelle  loi  est  l'antique,  et  l'antique  la  nouvelle. 
Ceux  qui  ont  l'une  peuvent  se  passer  de  Pautre. 
Que  chacun  reste  chez  soi  et  ne  haïsse  pas  les 
autres. 

C'était,  on  le  voit,  l'absolue  négation  de  la  doc- 

4 .  Dans  les  RecogniiioneSj  ce  sont  plutôt  les  erreurs  du  gno- 
slicisme  qui  se  laissent  apercevoir  derrière  le  nom  abhorré  de 
Simon. 

%  Hom.,  XI,  35  ;  xvu,  43  et  suiv. 

3.  Cette  doctrine  est  adoucie  dans  les  RecognUiones. 


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8S  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

trine  de  Paul*.  Jésus  est  pour  notre  théologien  un 
restaurateur  plutôt  qu'un  novateur.  Dans  l'œuvre 
même  de  cette  restauration,  Jésus  n'est  que  l'inter- 
prète d'une  tradition  de  sages,  qui,  ^u  milieu  de  la 
corruption  générale,  n'avaient  jamais  perdu  le  vrai 
sens  de  la  loi  de  Moïse,  laquelle  n'est  elle-même  que 
la  religion  d'Adam,  la  religion  primitive  de  l'huma- 
nité. Selon  pseudo-Clément,  Jésus,  c'est  Adam*  lui- 
même.  Selon  saint  Paul,  Jésus  est  un  second  Adam, 
en  tout  l'opposé  du  premier.  L'idée  de  la  chute 
d'Adam,  base  de  la  théologie  de  saint  Paul,  est  ici 
presque  effacée.  Par  un  côté  surtout,  l'auteur  ébio- 
ni  te  se  montre  plus  sensé  que  Paul.  Paul  ne  cessa 
toujours  de  protester  que  l'homme  ne  doit  à  aucun 
mérite  personnel  son  élection  et  sa  vocation  chré- 
tienne. L'ébionite,  plus  libéral,  croit  que  le  païen  hon- 
nête prépare  sa  conversion  par  ses  vertus.  II  est  loin 
de  penser  que  tous  les  actes  des  infidèles  sont  des 
péchés.  Les  mérites  de  Jésus  n'ont  pas,  à  ses  yeux, 
le  rôle  transcendant  qu'ils  ont  dans  le  système  de 
Paul.  Jésus  met  l'homme  en  rapport  avec  Dieu; 
mais  il  ne  se  substitue  pas  à  Dieu. 

Le  roman  pseudo-clémentin  se  sépare  nettement 

4.  UCor.,  V,  47. 

t.  Recogn.,  I,  45;  Hom.j  ni,  47-S4.  Épiphane  attribue  la 
même  doctrine  aux  ébionites.  Hcer.,  xxx,  3. 


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[An  163]  MÂRG-AURÈLE.  89 

des  écrits  vraiment  authentiques  de  la  première  in- 
spiration chrétienne  par  sa  prolixité,  sa  rhétorique,  sa 
philosophie  abstraite,  empruntée,  pour  la  plus  grande 
partie,  aux  écoles  grecques.  Ce  n'est  plus  ici  un  livre 
sémitique,  sans  nuance,  comme  les  écrits  purement 
judéo-chrétiens.  Grand  admirateur  du  judaïsme, 
l'auteur  a  l'esprit  gréco-italien,  l'esprit  politique, 
préoccupé  avant  tout  de  la  nécessité  sociale,  de  la 
morale  du  peuple.  Sa  culture  est  tout  hellénique  ; 
de  l'hellénisme,  il  ne  repousse  qu'une  seule  chose, 
la  religion.  L'auteur  se  montre  à  tous  égards 
bien  supérieur  à  saint  Justin.  Une  fraction  considé- 
rable de  l'Église  adopta  l'ouvrage  et  lui  fit  une 
place  à  côté  des  livres  les  plus  révérés  de  l'âge 
apostolique,  sur  les  confins  du  Nouveau  Testament  ^ 
Les  grosses  erreurs  qu'on  y  lisait  sur  la  divinité  de 
Jésus-Christ  et  sur  les  livres  saints  s'opposèrent  à  ce 
qu'il  y  restât  ;  mais  on  continua  de  le  lire  ;  les  ortho- 
doxes répondaient  à  tout  en  disant  que  Clément  avait 
écrit  son  livre  sans  tache,  qu'ensuite  des  hérétiques 
l'avaient  altéré*.  On  en  fit  des  extraits,  où  lès  pas- 
sages malsonnants  étaient  omis,  et  auxquels  on  attri- 

4.  Credner,  Gesch.  des  neutesl.  Kanon,  p.  238,  :244,  S44, 
249,  250;  Tillemoot,  Mém.,  II,  p.  463. 

2.  Synopse  dite  d'Athanase,  dans  CredDer,  op,  cit.,  p.  250; 
Dresse],  Clementinorum  epitomœ  ducBj  Leipzig,  4873;  Reuss, 
Gesch,  der  heiligen  Schriften,  p.  252. 


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90  ORIGINES  DU  GBRISTIANISME.  [An  163 

bua  volontiers  la  théopneustie  ^  Nous  avons  vu  et 
nous  verrons  bien  d'autres  exemples  de  romans  in- 
ventés par  les  hérétiques  forçant  ainsi  les  portes  de 
rÉglise  orthodoxe  et  se  faisant  accepter  d'elle,  parce 
qu'ils  étaient  édifiants  et  susceptibles  de  fournir  un 
aliment  à  la  piété. 

Le  fait  est  que  cette  littérature  ébionite,  malgré 
sa  naïveté  un  peu  enfantine,  avait  au  plus  haut  degré 
Fonction  chrétienne.  Le  ton  était  celui  d'une  prédi- 
cation émue  ;  le  caractère  en  était  essentiellement 
ecclésiastique  et  pastoral.  Pseudo-Clément  est  un 
partisan  de  la  hiérarchie  au  moins  aussi  exalté  que 
pseudo-Ignace.  La  communauté  se  résume  en  son 
chef;  le  clergé  est  Tindispensable  médiateur  entre 
Dieu  et  le  troupeau*.  Il  faut  deviner  l'évêque  à  demi- 
mot,  ne  pas  attendre  qu'il  vous  dise  ;  «  Tel  homme  est 
mon  ennemi  »,  pour  fuir  cet  homme.  Être  ami  de 
quelqu'un  que  l'évêque  n'aime  pas,  parler  à  quelqu'un 
qu'il  évite,  c'est  se  mettre  hors  de  l'Église,  se  placer 
au  rang  de  ses  pires  ennemis.  La  charge  de  l'é- 
vêque est  si  difficile  !  Chacun  doit  travailler  à  la  lui 
faciliter  ;  les  diacres  sont  les  yeux  de  l'évêque,  ils 

4 .  Épiphaoe,  Bœr,,  xxx,  4  5. 

t.  Lettre  de  Clément  à  Jacques,  8,  40,  47, 48.  Les  ConstUu- 
tiofis  apostoliques  ne  font  sur  ce  point  que  développer  la  doc- 
trine des  Homélies. 


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[An  163]  MARG-AURÈLE.  9i 

doivent  tout  surveiller,  tout  savoir  pour  lui^  Une 
sorte  d'espionnage  est  recommandé  ;  ce  qu'on  peut 
appeler  l'esprit  clérical  n'a  jamais  été  exprimé  en 
traits  plus  forts. 

Les  abstinences  et  les  pratiques  esséniennes 
étaient  placées  très  haut*.  La  pureté  des  mœurs  était 
la  principale  préoccupation  de  ces  bons  sectaires. 
L'adultère,  à  leurs  yeux,  est  pire  que  l'homicide. 
«  La  femme  chaste  est  la  plus  belle  chose  du  monde, 
le  plus  parfait  souvenir  de  la  création  primitive  de 
Dieu.  La  femme  pieuse,  qui  ne  trouve  son  plaisir 
qu'avec  les  saints,  est  l'ornement,  le  parfum  et 
l'exemple  de  l'Église  ;  elle  aide  les  chastes  à  être 
chastes  ;  elle  charme  Dieu  lui-même.  Dieu  l'aime, 
la  désire,  se  la  garde  ;  elle  est  son  enfant,  la  fiancée 
du  Fils  de  Dieu,  vêtue  qu'elle  est  de  lumière 
sainte  ^  » 

Ces  mystiques  images  ne  font  pas  de  l'auteur  un 
partisan  de  la  virginité.  Il  est  trop  juif  pour  cela. 
Il  veut  que  les  prêtres  marient  les  jeunes  gens  de 

4.  Lettre  à  Jacques,  42,  47,  48. 

2.  Hom.,  IV,  6;  vi,  26  ;  ix,  «3  ;  x,  «6  ;  xi,  34  ;  xii,  6  ;  xiv,  4  ; 
XV,  47;  necogn.,V(,  3;  V,  36;  Epîph.,  Hœr.,  xxx,  45.  Voir, 
comme  atténuation,  Recogn,,  I,  42;  lU,  38;  VII,  24,  et,  ci-après, 
ce  qui  concerne  le  mariage. 

3.  Homél.,  XIII,  45, 46;  lettre  à  Jacques, 6,  7.  Comp.  Comiit, 
apost.j  I,  8, 40. 


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92  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

bonne  heure,  fassent  marier  même  les  vieillards^ 
La  femme  chrétienne  aime  son  mari,  le  couvre  de 
caresses,  le  flatte,  le  sert,  cherche  à  lui  plaire,  lui 
obéit  en  tout  ce  qui  n'est  pas  une  désobéissance  à 
Dieu.  Être  aimé  d'un  autre  que  son  mari  est  pour 
elle  une  vive  peine.  Oh  !  combien  fou  est  le  mari  qui 
cherche  à  séparer  sa  femme  de  la  crainte  de  Dieu  ! 
La  grande  source  de  la  chasteté,  c'est  l'Église.  C'est 
là  que  la  femme  apprend  ses  devoirs  et  entend  parler 
de  ce  jugement  de  Dieu  qui  punit  un  moment  de 
plaisir  d'un  supplice  éternel.  Le  mari  devrait  forcer 
sa  femme  d'aller  à  de  tels  sermons,  s'il  n'y  réussis- 
sait par  les  caresses. 

Mais  ce  qu'il  y  a  de  mieux,  ajoute  Fauteur  s'adressant 
au  mari,  c'est  que  tu  y  viennes  toi-même,  la  conduisant 
par  la  main,  pour  que,  toi  aussi,  tu  sois  chaste  et  puisses 
connaître  le  bonheur  du  mariage  respectable.  Devenir 
père,  aimer  tes  enfants,  être  aimé  d'eux,  tout  cela  est  à 
ta  disposition,  si  tu  le  désires.  Celui  qui  veut  avoir  une 
femme  chaste  vit  chastement,  lui  rend  le  devoir  con- 
jugal, mange  avec  elle,  vit  avec  elle,  vient  avec  elle  au 
prêche  sanctiûant,  ne  l'attriste  pas,  ne  la  querelle  pas  sans 
raison,  cherche  à  lui  plaire,  lui  procure  tous  les  agréments 
qu'il  peut,  et  supplée  à  ceux  qu'il  ne  peut  lui  donner  par 
ses  caresses.  Ces  caresses,  du  reste,  la  femme  chaste  ne  les 
attend  pas  pour  remplir  ses  devoirs.  Elle  tient  son  mari 
pour  son  maître.  Est-il  pauvre,  elle  supporte  sa  pauvreté; 

4,  Lettre  à  Jacques,  7.  Cf.  Epipb.,  xxz,  45. 


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[An  163]  MARC-AURÈLE.  93 

elle  a  faim  avec  lui,  s'il  a  faim;  émigre-t-il,  elle  émigré; 
elle  le  console  qaand  il  est  triste  ;  quand  môme  elle  aarait 
une  dot  supérieure  à  l'avoir  de  son  mari,  elle  prend  l'atti- 
tude subalterne  de  quelqu'un  qui  n'a  rien.  Le  mari,  de 
son  côté,  s'il  a  une  femme  pauvre,  doit  considérer  sa  sa- 
gesse comme  une  ample  dot.  La  femme  sage  est  sobre  sur 
le  boire  et  le  manger;...  elle  ne  reste  jamais  seule  avec 
des  jeunes  gens,  elle  se  défie  même  des  vieillards,  elle 
évite  les  rires  désordonnés,...  elle  se  plaît  aux  discours 
graves,  elle  fuit  ceux  qui  n'ont  pas  trait  à  la  bien- 
séance *. 


La  bonne  Mattidie,  mère  de  Clément,  est  un 
exemple  de  la  mise  en  pratique  de  ces  pieuses 
maximes.  Païenne,  elle  sacrifie  tout  h.  la  chasteté  ; 
la  chasteté  la  préserve  des  plus  grands  périls  et  lui 
vaut  la  connaissance  de  la  vraie  religion  *• 

La  prédication  chrétienne  se  développait,  se  mê- 
lait au  culte  ^  Le  sermon  était  la  partie  essentielle  de 
la  réunion  sacrée,  L'Église  devenait  la  mère  de  toute 
édification  et  de  toute  consolation.  Les  règles  sur  la 
discipline  ecclésiastique  se  multipliaient  déjà.  Pour 
leur  donner  de  l'autorité,  on  les  rapportait  aux  apô- 
tres, et,  comme  Clément  était  censé  le  meilleur  garant 
quand  il  s'agissait  de  traditions  apostoliques,  puis- 

4.  Homélies,  xiii,  43-21.  Cf.  Conslil.  apost.,Y\,  29. 

2.  HoméL,  xiii,  20. 

3.  Voir  les  homélies  xm  et  xiv,  et  la  lettre  à  Jacques,  42, 46. 


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«4  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

qu'il  avait  été  dans  des  relations  intimes  avec  Pierre 
et  Barnabe,  ce  fut  encore  sous  le  nom  de  ce  vé- 
néré pasteur  que  l'on  vit  éclore  toute  une  littérature 
apocryphe  de  Constitutions  censées  établies  par  le 
collège  des  Douze^  Le  noyau  de  cette  compilation 
apocryphe,  première  base  d'un  recueil  de  canons 
ecclésiastiques,  s'est  conservé  à  peu  près  sans  mé- 
lange chez  les  Syriens*.  Chez  les  Grecs,  le  recueil, 
grossi  avec  le  temps,  s'altéra  sensiblement  et  devint 
presque  méconnaissable*.  On  le  cita  comme  faisant 
partie  des  Écritures  sacrées,  quoique  toujours  cer- 
taines réserves  en  aient  rendu  douteuse  la  canoni- 
cité*.  De  bonne  heure,  on  s'accorda  la  liberté  de 
donner  à  ce  recueil  de  dires  prétendus  apostoliques 

t,  P.  de  Lagarde,  Didascalia  aposL  (Lipsiae,  4854);  Reliquiœ 
juris  eccles.  antiquissimi  (Lipsiae,  4  856)  ;  Bunsen,  Analecla  anle" 
nicœna,  t.  If. 

3.  Constitutions  apostoliques^  en  huit  livres.  Les  livres  VU  et 
VIII  ont  été  ajoutés  postérieurement.  Les  six  premiers  livres  eux- 
mêmes  sont  gravement  interpolés*  Les  versions  orientales  dif- 
fèrent beaucoup  du  grec. 

4.  Eusèbe,  H.  E.j  IH,  xxv,  3  ;  De  aleatoribus,  ad  calcem 
Cypr.,  édit.  Rigault,  p,  349;  Athanase,  Epist.  fest.,  39;  Épi- 
phane,  Hœr,,  lxx,  7,  40,  etc.  ;  Canones  aposL,  86;  Stichométrie 
de  Nicéphore,  Synopse  dite  d' Athanase,  Anastase  le  Sinaïte,  etc. 
[Credner,  Gesch,,  p.  234,  235,  236,  244,  244,  247,  250,  252, 256]. 
Concil.  Trullanum,  canon  2;  Pkolius,  cod.  cxu,  cxiii;  Nicéphore 
Calliste  [Credner,  p.  2o6]  ;  Tillemont,  Mëm.,  IF,  p.  464  et  suiv. 


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[An  163]  MARG-AURÈLE.  95 

la  forme  qu'on  jugea  la  plus  propre  à  frapper  les 
fidèles  et  à  leur  imposer*  ;  toujours  le  nom  de  Clé- 
ment fut  inscrit  en  tête  de  ces  rédactions  diverses*, 
gui  offrent,  du  reste,  avec  le  roman  des  Reconnais^ 
sauces  les  traits  de  la  plus  étroite  parenté*.  Toute  la 
littérature  pseudo-clémentine  du  ii*  siècle  présente 
ainsi  le  caractère  d'une  parfaite  unité. 

Ce  qui  la  caractérise  au  plus  haut  degré,  c'est 
l'esprit  d'organisation  pratique.  Déjà,  dans  l'épître 
supposée  de  Clément  à  Jacques,  qui  sert  de  préface 


4 .  Tel  fut  le  recueil  de  (Préceptes  apostoliques  qui  a  été  publié 
par  Bickell,  Lagarde,  Pilra,  Hilgenfeld  [Nov,  Test,  extra  can.  rec, 
IV,  p.  93  et  suiv.],  qui  est  déjà  cité  par  Clément  d'Alexandrie 
comme  -fpatpio  (Lagarde,  Reliquiœ,  p.  xix-xx,  76;  Hilgenf.,  p.  95, 
98, 405),  et  qui  paraît  être  l'ouvrage  mentionné  par  Ruûn  (Expos, 
in  symb.  apost,,  c.  38)  et  saint  Jérôme  [De  viris  ill.,  4)  sous  le 
titre  de  Dtiœ  viœ  vel  Judicium  Pétri  (cf.  Const»  apost.,  init.)« 
Voir  cependant  Gebh.  et  Harn.,  Patr,  apost,  op.,  I,  n,  deuxième 
édit.,  p.  xxYiii-xxxi.  La  publication  de  la  Sx^ttf^  t&v  ^ô^cxa  airo- 
oToXti»  du  manuscrit  du  Fanar  (Philothée  Bryenne,  p.  in)  est  encore 
attendue.  Gomp.  Hilg.,  p.  79  et  suiv.  Voir  Eusèbe,  H,  £.,  II, 
XXV,  4. 

2.  Cotelier,  Patres  apostolici;  Tilleraont,  Mém,,  II,  p.  463 
et  suiv.  ;  Lagarde,  Reliquiœ,  p.  35, 74,  80,  etc.  ;  Credner,  Gesch* 
des  neutest,  Kanon,  p.  244 . 

3.  Anastase  le  Sinaîte,  Nicéphore,  dans  Credner,  p.  234 ,  244. 
Comparez  la  discipline  ecclésiastique  contenue  dans  Fépltre  de 
Clément  à  Jacques  et  la  discipline  des  Constitutions,  Notez  Constit. 
apost.^YIII,  40,  Jacques,  Clément,  Evbode,  représentant  les  Églises 
de  Jérusalem,  de  Rome,  d'Antioche. 


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^  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aq  163] 

aux  Reconnaissances^  Pierre,  avant  de  mourir,  tient 
un  long  discours  sur  Tépiscopat,  ses  devoirs,  ses 
difficultés,  son  excellence,  sur  les  prêtres,  les  diacres, 
les  catéchistes,  qui  est  comme  une  édition  nouvelle 
des  Épîtres  à  Tite  et  à  Timothée^  Les  Constitutions 
apostoliques  furent  une  sorte  de  codification,  suc- 
cessivement agrandie,  de  ces  préceptes  pastoraux. 
Ce  que  Rome  fonda,  ce  n'est  pas  le  dogme  ;  peu 
d'Églises  furent  plus  stériles  en  spéculations,  moins 
pures  sous  le  rapport  de  la  doctrine  :  l'ébionisme,  le 
montanisme,  l'artémonisme,  y  eurent  tour  à  tour  la 
majorité.  Ce  que  Rome  fit,  c'est  la  discipline,  c'est 
le  catholicisme. 

A  Rome,  probablement,  le  mot  d*  «  Église  catho- 
lique ))  fut  écrit  pour  la  première  fois  V  Évêque, 
prêtre,  laïque,  tous  ces  mots  prennent  dans  cette 
Église  hiérarchique  un  sens  déterminé.  L'Église  est 
un  navire  où  chaque  dignitaire  a  sa  fonction  pour 
le  salut  des  passagers  ^.  La  morale  est  sévère  et 
sent  déjà  le  cloître.  Le  simple  goût  de  la  richesse 
est  condamné*.  La  parure  des  femmes  n'est  qu'une 


4.  Epist.  Clem.  ad.  Jac,  5  et  suiv. 

2.  eco5  çuTtîa  ift  xoOôXixTi  ixxXData.  Consiii  apostoL,  I,  4 .  Gonf. 
pseudo-Ignace,  ci-après,  p.  448. 

3.  Epist.  Clem.  ad  Jac.^  44-45. 

4.  Const.  apost.,  I,  2  ;  IV,  4. 


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[An  163]  MARC-AURÈLE.  97 

invitation  h  pécher.  La  femme  est  responsable  des 
péchés  de  pensée  qu'elle  fait  commettre.  Sûrement, 
si  elle  repousse  les  avances,  le  mal  est  moindre  ; 
mais  n'est-ce  rien  d'être  cause  de  la  perdition  des 
autres^?  Vivre  modestement  occupé  de  son  métier, 
aller  son  chemin,  sans  se  mêler  aux  commérages  de  la 
rue*,  bien  élever  ses  enfants,  leur  administrer  de  fré- 
quentes corrections,  leur  interdire  les  dîners  par  écot 
avec  les  personnes  de  leur  âge,  les  marier  de  bonne 
heure',  ne  pas  lire  les  livres  païens  (la  Bible  suffit 
et  contient  tout)  *,  ne  prendre  des  bains  que  le  moins 
qu'on  peut  et  avec  de  grandes  précautions  %  telles 
sont  les  règles  des  laïques.  —  L'évêque,  les  prê- 
tres, les  diacres,  les  veuves,  ont  des  devoirs  plus 
compliqués.  Outre  la  sainteté,  il  faut  apporter  à  ces 
fonctions  la  sagesse  et  la  capacité*.  Ce  sont  de  vraies 
magistratures,  fort  supérieures  aux  magistratures 
profanes''.  Les  chrétiens  portant  toutes  leurs  causes 
au  tribunal  de  l'évêque,  le  dicaslère  de  ce  dernier 
devenait,  en  eflfet,  une  juridiction  civile,  qui  avait 

4.  ConstU.  apost,,  I,  3,  7,  8. 

2.  /ôiûT.,  1,4;  II,  63. 

3.  Jbid.,  IV,  44.  Gf.Epist.  Glem.  ad  Jac,  7,  S. 

4.  Ibid,j  I,  6. 

5.  Ibid.,  I,  9. 

6.  Ibid.j  livres  II,  III  entiers. 

7.  Ibid.,  II,  33,  34. 


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98  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  163] 

ses  règlements  et  ses  lois*.  La  maison  de  Tévêque 
était  déjà  considérable  ;  elle  devait  être  entreten  ue 
par  les  fidèles  à  frais  communs.  Les  idées  de  l'an- 
cienne loi  sur  la  dîme  et  les  offrandes  dues  aux  prêtres 
étaient  peu  à  peu  ramenées*.  Une  forte  théocratie 
tendait  à  s'établir. 

L'Église,  en  effet,  absorbait  tout;  la  société  civile 
était  avilie  et  méprisée^.  A  l'empereur  on  doit  le 
cens  et  les  salutations  officielles,  voilà  tout*.  Le  chré- 
tien ainsi  formé  ne  peut  vivre  qu'avec  des  chrétiens. 
Il  était  recommandé  d'attirer  les  païens  par  le  charme 
de  manières  aimables,  quand  on  pouvait  espérer 
qu'ils  se  convertiraient*.  Mais,  en  dehors  de  cette 
espérance,  les  relations  avec  les  infidèles  étaient  en- 
tourées de  telles  précautions  et  impliquaient  tant  de 
mépris,  qu'elles  devaient  être  bien  rares.  Une  so- 
ciété mixte  de  païens  et  de  chrétiens  sera  impos- 
sible. 11  est  défendu  de  prendre  part  aux  réjouis- 
sances des  païens,  de  manger  et  de  se  divertir  avec 
eux,  d'assister  à  leurs  spectacles,  à  leurs  jeux,  à  toutes 
les  grandes  réunions  profanes.  Même  les  marchés  pu- 

4.  Constit,  aposLj  IF,  46  et  suiv.  Cf.  Epist.  Clem.  ad  Jac.^  5, 
40,  et  Hom.,  m,  67. 

2.  Canslit.  aposL,  II,  25,  34,  35. 

3.  Ibid.,  II,  64. 

4.  Ihid.,  V,  43. 

5.  Ibid,,  V,  40. 


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[An  163]  MARG-AURÈLE.  99 

blics  sont  interdits,  sauf  en  ce  qui  concerae  l'achat 
des  choses  nécessaires \  Au  contraire,  les  chrétiens 
doivent  autant  que  possible  manger  ensemble,  vivre 
ensemble,  former  une  petite  coterie  de  saints*.  Au 
m*  siècle,  cet  esprit  de  réclusion  portera  ses  consé- 
quences. La  société  romaine  mourra  d'épuisement  ; 
une  cause  cachée  lui  soutirera  la  vie.  Quand  une 
partie  considérable  d'un  État  fait  bande  à  part  et 
cesse  de  travailler  à  Tœuvre  commune,  cet  État  est 
bien  près  de  mourir. 

L'assistance  mutuelle  était  la  fonction  capitale 
dans  cette  société  de  pauvres,  administrée  par  ses 
évêques,  ses  diacres  et  se5  veuves*.  La  situation  du 
riche,  au  milieu  de  petits  bourgeois  et  de  petits  mar- 
chands honnêtes,  jugeant  leurs  affaires  entre  eux, 
scrupuleux  sur  leurs  poids  et  leurs  mesures*,  était 
difficile,  embarrassée.  La.  vie  chrétienne  n'était  pas 
faite  pour  lui.  Un  frère  mourait-il,  laissant  des  or- 
phelins et  des  orphelines,  un  autre  frère  adoptait  les 
orphelins,  mariait  l'orpheline  à  son  fils,  si  l'âge  s'ac- 
cordait. Cela  paraissait  tout  simple.  Les  riches  se 
prêtaient  difficilement  à  un  système  aussi  fraternel; 

4.  ConslU.  aposL,  II,  62. 

2.  Lettre  à  Jacques,  9. 

3.  Conslit.  apost.j  livre  IV,  entier.  Cf.  Epist.  Clem.  ad  Jac,  9. 

4.  Lettre  à  Jacques,  40. 


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100  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  103] 

on  les  menaçait  alors  de  se  voir  arracher  les  biens 
dont  ils  ne  savaient  pas  faire  un  bon  usage  ;  on  leur 
appliquait  le  dicton  :  «  Ce  que  les  saints  n'ont  pas 
mangé,  les  Assyriens  le  mangent  *•  »  L'argent  des 
pauvres  passait  pour  chose  sacrée  ;  ceux  qui  étaient 
dans  l'aisance  payaient  une  cotisation  aussi  forte  que 
possible  ;  c'est  ce  qu'on  appelait  «  les  contributions 
du  Seigneur^  v. 

On  poussait  la  délicatesse  jusqu'à  ne  pas  accep- 
ter dans  la  caisse  de  l'Église  l'argent  de  tout  le 
monde  ^  On  repoussait  l'offrande  des  cabaretiers  et 
des  gens  qui  pratiquaient  des  métiers  infâmes,  surtout 
celle  des  excommuniés,  qui  cherchaient  par  leurs 
générosités  à  rentrer  en  grâce.  «  Ce  sont  ceux-là  qui 
donnent,  disaient  quelques-uns,  et,  si  nous  refusons 
leurs  aumônes,  comment  ferons-nous  pour  assister  nos 
veuves,  pour  nourrir  les  pauvres  du  peuple  ?  —  Mieux 
vaut  mourir  de  faim,  répondait  Vébion  fanatique,  que 
d'avoir  de  l'obligation  aux  ennemis  de  Dieu  pour  des 
dons  qui  sont  un  affront  aux  yeux  de  ses  amis.  Les 
bonnes  offrandes  sont  celles  que  l'ouvrier  prend  sur 
le  fruit  de  son  travail.  Quand  le  prêtre  est  forcé  de 
recevoir  l'argent  des  impies,  qu'il  l'emploie  à  ache- 

4.  Proverbe  judéo-chrétieD.  Const,,!^^  4. 
3.  Conslik  apost.,  lY,  6-40. 


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[An  163]  MARC-AURÈLE.  101 

ter  le  bois,  le^  charbon,  pour  que  la  veuve  et  l'or- 
phelin ne  soient  pas  condamnés  à  vivre  d'un  argent 
souillé.  Les  présents  des  impies  sont  ainsi  la  pâture 
du  feu,  non  la  nourriture  des  fidèles  ^  »  On  voit 
quelle  chaîne  étroite  enserrait  la  vie  chrétienne.  Un 
tel  abîme  séparait,  dans  l'esprit  de  ces  bons  sec- 
taires, le  bien  et  le  mal,  que  la  conception  d'une 
société  libérale,  où  chacun  agit  à  sa  guise,  sous  la 
tutelle  des  lois  civiles,  sans  rendre  de  compte  à  per- 
sonne ni  exercer  de  surveillance  sur  personne,  leur 
eût  paru  le  comble  de  l'impiété. 

4.  Constit,  aposU,  IV,  10.  Comparez  le  Synodique  de  saint 
ÂthaDase,  Archives  des  missions  scientifiqttes,  3«  série,  t.  IV, 
p.  468  et  suiy.  (Eug.  Revillout.) 


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CHAPITRE  YI. 


TATIBN.  »LES    DEUX   SYSTEMES    D  APOLOGIE. 


Talîen,  après  la  mort  de  Justin*,  resta  plusieurs 
années  à  Rome.  Il  y  continua  Técole  de  son  maître, 
professant  toujours  pour  lui  une  haute  admiration", 
mais  chaque  jour  s'écartant  de  plus  en  plus  de 
son  esprit.  11  compta  des  élèves  distingués,  entre 
autres  l'Asiate  Rhodon,  fécond  écrivain,  qui  devint 
plus  tard  un  des  soutiens  de  l'orthodoxie  contre  Mar- 
cion  et  Apelle  \  Ce  fut  probablement  dans  les  pre- 
mières années  du  règne  de  M arc-Aurèle  que  Tatien 
composa  cet  écrit,  dur  et  incorrect  de  style,  parfois 
vif  et  piquant,  qui  passe,  à  bon  droit,  pour  un  des 

4.  Voir  V Église  chrétienne,  p.  484,  485. 

2.  OraL  adv.  Grœcos,  48,  49. 

3.  Rhodon,  dans  Eus.,  V,  xui,  4,8;  saint  Jér.,  De  viris  illus^ 
tribus,  37, 


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[An  164]  MARC-AURÈLE.  103 

monuments  les  plus  originaux  de  l'apologétique  chré- 
tienne au  n*  siècle. 

L'ouvrage  est  intitulé  Contre  les  Grecs.  La  haine 
de  la  Grèce  était,  en  effet,  le  sentiment  dominant  de 
Tatien.  En  vrai  Syrien  *,  il  jalouse  et  déteste  les  arts 
et  la  littérature  qui  avaient  conquis  l'admiration  du 
genre  humain.  Les  dieux  païens  lui  semblent  la  per- 
sonnification de  l'immoralité.  Le  monde  de  statues 
grecques  qu'il  voyait  à  Rome  ne  lui  donnait  pas  de 
repos*.  Récapitulant  les  personnages  en  l'honneur  de 
qui  elles  avaienl  été  dressées,  il  arrivait  à  trouver  que 
presque  tous,  hommes  et  femmes,  avaient  été  des 
gens  de  mauvaise  vie\  Les  horreurs  de  l'amphi- 
théâtre le  révoltaient  à  meilleur  droit*;  mais  il  con- 
fondait à  tort  avec  les  cruautés  romaines  les  jeux 
nationaux  et  le  théâtre  des  Grecs.  Euripide,  Mé- 
nandre,  lui  paraissaient  des  maîtres  de  débauche,  et 
(vœu  qui  fut  trop  exaucé!)  il  souhaitait  que  leurs 
œuvres  fussent  anéanties'. 

4.  r£vvr,«eU  iv  rp  twv  Aaoupiwv  •riî(§  42),  sans  doute  TAdiabène. 
Cf.  Epiph..  IJcBT,,  indic.  ad  tom.  m  Iibri  I.  Tatien  parle,  en  effet, 
des  persécutions  comme  quelqu'un  qui  n'est  pas  sujet  de  l'em- 
pire  (§  4).  Le  ton  du  §  <•'  est  d'un  homme  étranger  à  la  patrie 
gréco-romaine. 

î.  Oral.  adv.  Gr,,  35. 

3.  Ibid,,  33,  34. 

4.  Ibid,,  23. 

5.  yWtf.,  22,  23,24. 


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104  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  164] 

Justin  avait  pris  pour  base  de  son  apologie  un 
sentiment  bien  plus  large.  Il  avait  rêvé  une  concilia- 
tion des  dogmes  chrétiens  et  de  la  philosophie  grec- 
que. C'était  là  certainement  une  grande  illusion.  Il 
ne  fallait  pas  beaucoup  d'efforts  pour  voir  que  la  phi- 
losophie grecque,  essentiellement  rationnelle,  et  la  foi 
nouvelle,  procédant  du  surnaturel,  étaient  deux  enne- 
mies, dont  Tune  devait;  rester  sur  le  carreau.  La  mé- 
thode apologétique  de  saint  Justin  est  étroite  et  péril- 
leuse pour  la  foi.  Tatien  le  sent,  et  c'est  sur  les  ruines 
mêmes  de  la  philosophie  grecque  qu'il  cherche  à 
élever  l'édifice  du  christianisme.  Comme  son  maître, 
Tatien  possédait  une  érudition  grecque  étendue; 
comme  lui,  il. n'avait  aucune  critique  et  mêlait  de  la 
façon  la  plus  arbitraire  l'authentique  et  l'apocryphe, 
ce  qu'il  savait  et  ce  qu'il  ne  savait  pas,  Tatien  est  un 
esprit  sombre,  lourd,  violent,  plein  de  colère  contre  la 
civilisation  et  contre  la  philosophie  grecque,  à  laquelle 
il  préfère  hautement  l'Orient,  ce  qu'il  appelle  la  phi- 
losophie barbare  ^  Une  érudition  de  chétif  aloi, 

4.  6  TULxk  papêccpouç  çtXoaoçâv  Tanayoc  Adv.  Gr.,  42.  Fpaçal 
papCapiMct.  Ibid.j  29,  30,  34,  35.  Dans  Justin  et  dans  Tatien,  ce 
mot  de  «  barbare  »  signifie  Orienlal,  par  opposition  aux  Grecs 
et  aux  Latins.  Cf.  Justin,  ApoL  1,  46;  Clem.  d'Alex.,  Slrom., 
V,  5,  init.  Jamais  Tatien  n'écrit  les  mots  de  a  juifs  n,  de  «  chré- 
tiens »,  de  c  Jésus  9.  Quand  il  composa  le  discours  contre  les 
Grecs,  Tatien  admettait  cependant  toute  la  Bible,  §  36.  - 


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[An  164]  MARG-AURÈLE.  105 

comme  celle  que  Josèphe  avait  déployée  dans  son  ou- 
vrage contre  Apîon,  vient  ici  à  son  aide^  Moïse  est, 
selon  lui,  bien  plus  ancien.  qu'Homère'.  Les  Grecs 
n'ont  rien  inventé  par  eux-mêmes;  ils  ont  tout  appris 
des  autres  peuples,  notamment  des  Orientaux*.  Ils 
n'ont  excellé  que  dans  l'art  d'écrire*  ;  pour  le  fond 
des  idées,  ils  sont  inférieurs  aux  autres  nations*.  Les 
grammairiens  sont  la  cause  de  tout  le  mal  *  ;  ce  sont 
eux  qui,  par  leurs  mensonges,  ont  embelli  l'erreur  et 
créé  cette  réputation  usurpée  qui  est  le  principal  ob- 
stacle au  triomphe  de  la  vérité.  Les  écrivains  assy- 
riens, phéniciens,  égyptiens  ^y  voilà  les  vraies  auto- 
rités ! 

Loin  d'améliorer  qui  que  ce  soit,  la  philosophie 
grecque  n'a  pas  su  préserver  ses  adeptes  des  plus 
grands  crimes.  Diogène  était  intempérant;  Platon, 


4.  Âdv.  Gr.,  36-39. 

2.  /Wûf.,  34,36-44. 

3.  Ibid.,  4,  40,  44.  Cette  thèse  |des  emprunts  faits  par  les 
Grecs  aux  Hébreux  est  commune  aux  deux  écoles  d'apologistes. 
Pour  saint  Justin,  voir  VÉgL  chrét.,  p.  377;  pour  Clément  d'Alex., 
voir  Strom.,  !,  ch.  4, 45,  24  ;  II,  ch.  5;  V  et  VI;  Pœdag.,1,  ch.  4; 
Minucius  Félix,  34.  Mais  on  tirait  de  ce  fait  des  conséquences 


4.  Âdv.Gr.,^,  44. 
5.;i&irf.,  44,  26. 

6.  Ibid.,  26. 

7.  Ibid.,  36-39. 


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106  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  164] 

gourmand;  Aristote,  servile*.  Les  philosophes  ont 
eu  tous  les  vices;  c'étaient  des  aveugles  qui  dis- 
sertaient avec  des  sourds*.  Les  lois  des  Grecs  ne 
valent  pas  mieux  que  leur  philosophie;  elles  diffèrent 
les  unes  des  autres  ;  or  la  bonne  loi  devrait  être  com- 
mune à  tous  les  hommes*.  Chez  les  chrétiens,  au 
contraire,  nul  dissentiment.  Riches,  pauvres,  hommes, 
femmes  ont  les  mêmes  opinions*.  —  Par  une  amère 
ironie  du  sort,  Tatien  devait  mourir  hérétique  et 
prouver  que  le  christianisme  n'est  pas  plus  à  l'abri 
que  la  philosophie  des  schismes  et  des  divisions  de 
parti. 

Justin  et  Tatien,  bien  qu'amis  durant  leur  vie, 
représentent  déjà  de  la  manière  la  plus  caractérisée 
les  deux  attitudes  opposées  que  prendront  un  jour 
les  apologistes  chrétiens  à,  l'égard  de  la  philoso- 
phie. Les  uns,  au  fond  Hellènes,  tout  en  reprochant 
à  la  société  païenne  le  relâchement  de  ses-mœurs, 
admettront  ses  arts,  sa  culture  générale,  sa  philoso- 
phie. Les  autres,  Syriens  ou  Africains,  ne  verront  dans 
l'hellénisme  qu'un  amas  d'infamies,  d'absurdités; 
ils  préféreront  hautement  à  la  sagesse  grecque  la 

4.  Tatien,  Oral.  adv.  Gr.,  2,  3,  25,  26. 

2.  Ibid.,  49,  25,  26. 

3.  Ibid.,  28. 

4.  Ibid.j  32. 


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[An  1641  MARC-AURÈLE.  107 

sagesse  «  barbare  »;  l'insulte  *  et  le  sarcasme*  seront 
leurs  armes  habituelles. 

L'école  modérée  de  Justin  sembla  d'abord  l'em- 
porter. Des  écrits  tout  à  fait  analogues  à  ceux  du  phi- 
losophe de  Naplouse,  en  particulier  le  Logos  parcR- 
néiicosj  le  Logos  adressé  aux  Hellènes  *,  et  le  traité 
De  la  monarchie^  caractérisés  par  de  nombreuses 
citations  païennes,  sibylliques,  pseudo-chaldéennes, 
vinrent  se  grouper  autour  de  ses  œuvres  principales. 
On  était  naïf  encore.  L'auteur  inconnu  du  Logos 
parœnéticos,  le  tolérant  Athénagore,  l'adroit  Minu- 
cius  Félix,  Clément  d'Alexandrie  et,  jusqu'à  un  cer- 
tain point,  Théophile  d'Antioche,  cherchent  à  tous 
les  dogmes  des  fondements  rationnels.  Même  les 
dogmes  les  plus  mystérieux,  les  plus  étrangers  à  la 
philosophie  grecque,  comme  la  résurrection  des  corps, 
ont,  pour  ces  larges  théologiens,  des  antécédents 
helléniques.  Le  christianisme  a,  selon  eux,  ses  racines 

4.  Tertullien,  ApoL,  49,  45. 

2.  AiaouppLoc  d'Hermias. 

3.  Eus.,  //.  E.,  IV,  48;  saint  Jér.,  De  viris  ill.j  23.  Le  Ao'^c; 
vaçouvfTixoc  fait  des  emprunts  à  la  Chronique  de  Jules  Africain  et 
est  par  conséquent  postérieur  à  Tan  2Î4 .  Cf.  Zeitschrifl  fur  Kir- 
chengesck,,  II,  p.  349  et  suiv.  Quant  au  Aô^o;  irp^c  Èxx^vaç,  com- 
mençant par  Mi  6iroXo(6riTi,  on  a  été  amené,  par  des  raisons  insuf- 
fisantes, à  l'attribuer,  soit  à  Ambroise,  Tami  d'Origène,  soit  à 
Apollonius  (Eus.,  H.  E.,  V,  J4  ).  Cf.  Cureton,  SpiciL  syr.,  p  44 
et  suiv.  ;  Otto,  Corp,  apol,,  IX,  p.  xxviii  et  suiv. 


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i08  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  164] 

dans  le  cœur  de  l'homme;  il  achève  ce  que  les  lu- 
mières naturelles  ont  commencé;  loin  de  s'élever 
sur  les  ruines  de  la  raison,  le  christianisme  n'en  est 
que  le  complet  épanouissement;  il  est  la  vraie  phi- 
losophie. Tout  porte  à  croire  que  l'apologie  perdue 
de  Méliton  était  conçue  dans  cet  esprit*.  L'école 
plus  ou  moins  gnostique  d'Alexandrie,  en  s'attachant 
à  la  même  manière  de  voir,  lui  donnera,  au  m^  siècle» 
un  immense  éclat.  Elle  proclamera,  comme  Justin, 
que  la  philosophie  grecque  est  la  préparation  du 
christianisme,  l'échelle  qui  mène  au  Christ*.  Le  pla- 
tonisme surtout,  par  sa  tendance  idéaliste,  est,  pour 
ces  chrétiens  philhellènes,  l'objet  d'une  faveur  mar- 
quée. Clément  d'Alexandrie  ne  parle  des  stoïciens 
qu'avec  admiration*.  A  l'entendre,  chaque  école  de 
philosophie  a  saisi  une  particule  de  la  vérité*.  Il  va 
jusqu'à  dire  que,  pour  connaître  Dieu,  les  Juifs  ont 
eu  les  prophètes,  les  Grecs  ont  eu  la  philosophie  et 
quelques  inspirés  tels  que  la  Sibylle  et  Hystaspe, 
jusqu'à  ce  qu'un  troisième  Testament  ait  créé  la  con- 
naissance spirituelle  et  réduit  les  deux  autres  révéla- 
tions à  l'état  de  formes  vieillies*. 

4.  Saint  Jérôme,  Epist.^  83  (84).  Il  est  probable  qu'Aristide  et 
Quadratus  procédèrent  de  la  môme  manière. 

J.  Clém.  d'Alex.,  Strom.,  VI,  ch.  7,  8,  40,  47,  48. 

3.  i6iûf.,IV,  cil.  5. 

4.  Ibid..  I,  43. 
B.  Ibid.,  \I,  5. 


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[An  164]  MARC-AURÈLE.  109 

Mais  le  sentiment  chrétien  éprouvera  une  vive 
antipathie  devant  ces  concessions  d'une  apologie 
sacrifiant  Tâpreté  des  dogmes  au  désir  de  plaire  à 
ceux  qu'elle  veut  gagner.  L'auteur  de  VÉpître  à  Dio- 
gnète  se  rapproche  de  Tatien  par  l'extrême  sévérité 
avec  laquelle  il  juge  la  philosophie  grecque.  Le  Sar- 
casme^ d'Hermias  est  sans  pitié.  L'auteur  des  PAt- 
losophuména  regarde  la  philosophie  antique  comme 
la  source  de  toutes  les  hérésies  '.  Cette  méthode 
d'apologie,  la  seule,  à  vrai  dire,  qui  soit  chrétienne, 
sera  reprise  par  Tertullien  avec  un  talent  sans  égal. 
Le  rude  Africain  opposera  aux  énervantes  faiblesses 
des  apologistes  helléniques  le  dédain  du  Credo  quia 
absurdum^.  Il  n'est  en  cela  que  l'interprète  de  la  pen- 
sée de  saint  Paul*.  «  On  anéantit  le  Christ,  aurait 
dit  le  grand  apôtre  devant  ces  molles  complaisances. 
Si  les  philosophes  pouvaient,  par  le  progrès  naturel 
de  leurs  pensées,  sauver  le  monde,  pourquoi  le  Christ 
est-il  venu?  pourquoi  a-t-il  été  crucifié?  Socrate, 
dites-vous,  a  connu  le  Christ  en  partie*.  C'est  donc 
aussi  en  partie  par  les  mérites  de  Socrate  que  vous 
êtes  justifiés  !  » 

4 .  La  date  de  cet  ouvrage  est  tout  à  fait  incertaine. 

2.  Comp.  Tertullien,  Prœscr.jl]  S.Jérôme,  EpisLj 83  (84). 

.3.  Tertullien,  De  came  Christi,  5. 

4.  I  Cor.,  1, 48  et  suivants. 

5.  Justin,  Apol.  II,  40. 


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110  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  164] 

La  manie  des  explications  démonologîques  est 
poussée  chez  Taiien  jusqu'au  comble  de  l'absurdité. 
Parmi  tous  les  apologistes,  c'est  le  plus  dénué  d'es- 
prit philosophique.  Mais  sa  vigoureuse  attaque  contre 
le  paganisme  lui  fit  beaucoup  pardonner.  Le  discours 
contre  les  Grecs  fut  fort  loué*,  même  par  des  hommes 
qui,  comme  Clément  d'Alexandrie,  étaient  loin  d'avoir 
de  la  haine  contre  la  Grèce  ;  l'érudition  charlata- 
nesque  que  Fauteur  avait  mise  dans  son  ouvrage  fit 
école.  iËlius  Aristide  semble  y  faire  allusion,  quand, 
prenant  exactement  le  conti'e-pied  de  la  pensée  de 
notre  auteur,  il  présente  les  Juifs  comme  une  triste 
race  qui  n'a  rien  créé,  étrangère  aux  belles-lettres 
et  à  la  philosophie,  ne  sachant  que  dénigrer  les 
gloires  helléniques,  ne  s' arrogeant  le  nom  de  «  phi- 
losophes »  que  par  un  renversement  complet  du  sens 
des  mots'. 

Les  pesants  paradoxes  de  Tatien  contre  la  civili- 
sation ancienne  devaient  néanmoins  triompher.  Cette 
civilisation  avait  eu,  en  effet,  un  grand  tort,  c'était 
de  négliger  l'éducation  intellectuelle  du  peuple.  Le 
peuple,  privé  d'instruction  primaire,  se  trouva  livré 
à  toutes  les  surprises  de  l'ignorance  et  crut  toutes 

4.  Clém.  d'Alex.,  Strom,,  I,  %h  ;  Origène,  Contre  Celse,  I, 
46;  Eusèbe,  IV,  xxix,  7  ;  saint  Jérôme,  De  viris  ilL,  29. 
8.  iElius  Aristide,  Opp.j  II,  p.  402  et  suiv.,  Dindorf. 


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[An  1641  MARC-AURÈLE.  m 

les  chimères  qu'on  lui  dit  avec  assurance  et  con- 
viction. 

En  ce  qui  concerne  Tatien,  le  bon  sens  eut,  du 
moins,  sa  revanche.  Ce  Lamennais  du  ii^  siècle  suivit, 
à  beaucoup  d'égards,  la  ligne  du  Lamennais  de 
notre  temps.  L'exagération  d'esprit  et  l'espèce  de 
sauvagerie  qui  nous  choquent  dans  son  Discours,  le 
jetèrent  hors  de  l'Église  orthodoxe.  Ces  apologistes 
à  outrance  deviennent  presque  toujours  des  embar- 
ras pour  la  cause  qu'ils  ont  défendue. 

Déjà,  dans  le  discours  contre  les  Grecs,  Tatien 
est  médiocrement  orthodoxe.  Comme  Apelle,  il  croit 
que  Dieu,  absolu  en  soi,  produit  le  Verbe,  qui  crée 
la  matière  et  produit  le  monde  *.  Comme  Justin  *,  il 
professe  que  l'âme  est  un  agrégat  d'éléments;  que^ 
par  son  essence,  elle  est  mortelle  et  ténébreuse;  que 
c'est  uniquement  par  son  union  avec  l'Esprit  Saint 
qu'elle  devient  lumineuse  et  immortelle'.  Puis  son 
caractère  fanatique  le  jeta  dans  les  excès  d'un  rigo- 
risme contre  nature.  Par  le  genre  de  ses  erreurs  et 
par  son  style,  à  la  fois  spirituel  et  grossier,  Tatien 
devait  être  le  prototype  de  TertuUien.  11  écrivait  avec 
l'abondance  et  l'entraînement  d'un  esprit  sincère, 

4 ,  Adv.  Gr,j  5. 

2.  Justin,  DiaL,  5. 

3.  Adv,Gr,,l,%,  43,  '5. 


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112  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  164] 

mais  peu  éclairé*.  Plus  exalté  que  Justin  et  moins 
réglé  par  la  discipline,  il  ne  sut  pas,  comme  celui-ci, 
concilier  sa  liberté  avec  les  exigences  de  tous.  Tant 
que  vécut  son  maître,  il  fréquenta  l'Église,  et  l'Église 
le  maintint.  Après  le  martyre  de  Justin,  il  vécut  isolé, 
sans  rapports  avec  les  fidèles,  comme  une  sorte  de 
chrétien  indépendant,  faisant  bande  à  part.  Le  désir 
d'avoir  une  école  à  lui  Tégara,  selon  Irénée'.  Ce  qui 
le  perdit,  nous  le  croyons,  ce  fut  bien  plutôt  le  désir 
d'être  seul. 

4 .  Eusèbe,  IV,  xxix,  7  ;  saint  Jérôme,  De  viris  ilL,  29.  Cf. 
Tatien,  Orat.  adv,  Gr.,  43,  40. 
2.  Irénée,  I,  xxviif,  4. 


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CHAPITRE   VIL 


DBGÀDBNGE     DU    GNOSTICISM K  . 


Le  christianisme,  au  moment  où  nous  sommes 
parvenus,  est,  si  Ton  peut  s'exprimer  ainsi,  arrivé 
au  complet  épanouissement  de  sa  jeunesse.  La  vie, 
chez  lui,  déborde,  surabonde;  nulle  contradiction  ne 
l'arrête;  il  a  des  représentants  pour  toutes  les  ten- 
dances, des  avocats  pour  toutes  les  causes  ^  Le  noyau 
de  l'Église  catholique  et  orthodoxe  est  déjà  si  fort, 
que  toutes  les  fantaisies  peuvent  se  dérouler  à  côté 
d'elle  sans  l'atteindre.  En  apparence,  les  sectes  dévo- 
raient l'Église  de  Jésus;  mais  ces  sectes  restaient 
isolées,  sans  consistance,  et  disparaissaient,  pour  la 
plupart,  après  avoir  satisfait  un  moment  aux  besoins 
du  petit  groupe  qui  les  avait  créées.  Ce  n'est  pas  que 
leur  action  fût  stérile;  les  enseignements  secrets, 
presque  individuels,  étaient  au  moment  de  leur  plus 

4 .  Justin,  DiaL,  35  ;  Orig.,  Contre  Celse,  V,  65. 


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114  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

grande  vogue.  Les  hérésies  triomphaient  presque 
toujours  par  leur  condamnation  même.  Le  gnosti- 
cisme  en  particulier  était  chassé  de  l'Église,  et  il  élait 
partout;  l'Église  orthodoxe^  en  le  frappant  d'ana- 
thème,  s'en  imprégnait.  Chez  les  judéo-chrétiens, 
ébionites,  esséniens,  il  coulait  à  pleins  bords. 

Quand  une  religion  commence  à  compter  un 
grand  nombre  de  partisans,  elle  perd  pour  un  temps 
quelques-uns  des  avantages  qui  avaient  contribué  à  la 
fonder;  car  l'homme  se  plaît  bien  plus  et  trouve  plus 
de  consolations  dans  la  petite  coterie  que  dans  l'Église 
nombreuse,  où  l'on  ne  se  connaît  pas.  Comme  la  puis- 
sance publique  ne  mettait  pas  sa  force  au  service  de 
l'Église  orthodoxe,  la  situation  religieuse  était  celle 
que  présentent  maintenant  l'Angleterre  et  l'Amé- 
rique. Les  chapelles,  si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi,  se 
multipliaient  de  toutes  parts.  Les  chefs  de  secte  lut- 
taient de  séduction  sur  les  fidèles,  comme  font  de  nos 
jours  les  prédicateurs  méthodistes,  les  innombrables 
dissenters  des  pays  libres.  Les  fidèles  étaient  une 
sorte  de  curée  que  s'arrachaient  d'avides  sectaires, 
plus  semblables  à  des  chiens  affamés  qu'à  des  pas- 
teurs. Les  femmes  surtout  étaient  la  proie  convoitée; 
quand  elles  étaient  veuves  et  en  possession  de  leurs 
biens,  elles  ne  manquaient  pas  d'être  entourées  de 
jeunes  et  habiles  directeurs,  qui  renchérissaient  de 


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[An  165]  MARC-AURÈLE.  115 

mollesse  et  de  complaisance  pour  accaparer  des  cures 
d'àmes  fructueuses  et  douces  à  la  fois. 

Les  docteurs  gnostiques  avaient,  dans  cette  chasse 
aux  âmes,  de  grands  avantages.  Affectant  une  plus 
haute  culture  intellectuelle  et  des  mœurs  moins  ri- 
gides, ils  trouvaient  une  clientèle  assurée  dans  les 
classes  riches,  qui  éprouvaient  le  désir  de  se  distinguer 
et  d'échapper  à  la  discipline  commune,  faite  pour  des 
pauvres*.  Les  rapports  avec  les  païens,  et  les  per- 
pétuelles contraventions  de  police  qu'un  membre  de 
l'Église  était  amené  à  commettre,  contraventions  qui 
l'exposaient  sans  cesse  au  martyre,  devenaient  des 
difficultés  capitales  pour  un  chrétien  occupant  une 
certaine  position  sociale.  Loin  de  pousser  au  mar- 
tyre, les  gnostiques  fournissaient   des  moyens  de 
l'éviter.  Basilide,  Héracléon  protestaient  contre  les 
honneurs  immodérés  rendus  aux  martyrs  ;  les  valen- 
tiniens  allaient  plus  loin  :  dans  les  moments  de  vive 
persécution,  ils  conseillaient  de  renier  la  foi,  allé- 
guant que  Dieu  n'exige  pas  de  ses  adorateurs  le 
sacrifice  de  la  vie,  et  qu'il  importe  de  le  confesser 
moins  devant  les  hommes  que  devant  les  éons  ^ 
Ils  n'exerçaient  pas  moins  de  séductions  parmi 

4.  Voir  VÉglise  chrétienne,  p.  440,  44«,  468,  393,  394,  et 
ci-dessus,  p.  99  et  suiv. 

2.  Tertullien,  Scorpiace,  4,40. 


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116  ORIGINES  DU  GBRISTIANISME.  [An  165] 

les  femmes  riches,  &  qui  leur  indépendance  inspirait 
le  désir  d'un  rôle  personnel.  L'Église  orthodoxe  sui- 
vait la  règle  sévère  tracée  par  saint  Paul,  laquelle 
interdisait  toute  participation  de  la  femme  aux  exer- 
cices de  l'Église*.  Dans  ces  petites  sectes,  au  con- 
traire, la  femme  baptisait,  officiait,  présidait  à  ia 
liturgie,  prophétisait.  Aussi  opposés  que  possible  de 
mœurs  et  d'esprit,  les  gnostiques  et  les  montanistes 
avaient  cela  de  commun,  que,  à  côté  de  tous  leurs 
docteurs,  on  trouve  une  femme  prophétesse  :  Hé- 
lène à  côté  de  Simon,  Philumène  à  côté  d'Apelle*, 
Priscille  et  Maximille  à  côté  de  Montan,  tout  un  cor- 
tège de  femmes  autour  de  Markos*  et  de  Marcion*. 
La  fable  et  la  calomnie  s'emparèrent  d'une  circon- 
stance qui  prêtait  au  malentendu.  Plusieurs  de  ces 
créatures  peuvent  n'être  que  des  allégories  sans  réa- 
lité ou  des  inventions  des  orthodoxes.  Mais  sûrement 
l'attitude  modeste  que  l'Église  catholique  imposa 
toujours  aux  femmes,  et  qui  devint  la  cause  de  leur 
ennoblissement,  ne  fut  guère  observée  dans  ces  pe- 
tites sectes,  assujetties  à  une  règle  moins  rigoureuse 


4.  TertulL,  Debapl.,M. 

t.  Apelles  lapsus  in  feminam.  TertulIieD,  De  prœscr,,  30. 

3.  Irénée,  I,  xni. 

4.  Ex  illis  suis  sanctioribus  feminis.  Tertullien,  Adversus 
Marcionem,  V,  8. 


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[An  165]  MARC-AURÈLE.  117 

et  peu  habituées,  malgré  leur  apparente  sainteté,  à 
pratiquer  la  vraie  piété»  qui  est  l'abnégation. 

Les  trois  grands  systèmes  de  philosophie  chré- 
tienne qui  avaient  paru  sous  Adrien,  celui  de  Valen- 
tin,  celui  de  Basilide,  celui  de  Saturnin,  se  dévelop- 
paient sans  s'améliorer  beaucoup.  Les  chefs  de  ces 
enseignements  vivaient  encore  *  ou  avaient  trouvé  des 
successeurs.  Yalentin  ',  quoique  trois  fois  chassé  de 
rÉglise,  était  fort  entouré.  Il  quitta  Rome  pour  re- 
tourner en  Orient;  mais  sa  secte  continua  de  fleurir 
dans  la  capitale*.  Il  mourut  vers  Tan  160,  dans  l'île 
de  Chypre*.  Ses  disciples  remplissaient  le  monde*. 
On  distinguait  la  doctrine  d'Orient  et  celle  d'Italie. 
Les  chefs  de  celle-ci  étaient  Ptolémée  et  Héracléon; 
Secundus  et  Théodote  d*abord,  puis  Axionicus  et 
Bardesane  dirigèrent  la  branche  dite  orientale*. 
L'école  valentinienne  était  de  beaucoup  la  plus  sé- 

4.  Clém.  d'Alex.,  Strom,,  VU,  47. 

2.  Tertullien,  In.  Kaf.^4;  Prœscr.,  30. 

3.  Justin,  DiaL,  35;  Iréoée,  III,  ni,  4. 

4.  Irénée,  I,  proœm.,  8;  III,  iv,  3;  aém.  d'Alex.,  Slrom., 
Vn,  47;  Tert.,  Adv,  Marc,  1, 49  ;  Prœscr., 30;  Eus.  (saint  Jér.), 
Chron,  à  Tan  6  d'Ant.;  Épiph.,  Hœr.,  xxxi,  7;  Philastre,  c.  8. 
Cf.  Tillemont,  Mëm.,  Il,  p.  603  et  suiv.;  Lipsius,  Die  Quellen  der 
œil.  Keiz.,  p.  Î56-Î58. 

5.  Tert.,  M.  Fo/.^  ch.  4. 

6.  Irénée,  I,  xi,  S;  Tert.,  In.  Val,  4, 49,  JO;  Prœscr.,  [49]; 
Plii'osoph.,  VI,  35,  38;  VU,  34;  Épiph.,  Hœr.,  xxxii,  4,  3,  4; 


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118  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

rieuse  et  la  plus  chrétienne  de  toutes  celles  que  com- 
prenait le  nom  général  de  gnostiques.  Héracléon  ^  et 
Ptoïémée  *  furent  de  savants  exégètes  des  épîtres  de 
Paul  et  de  FÉvangile  dit  de  Jean.  Héracléon,  en 
particulier,  fut  un  vrai  docteur  chrétien,  dont  Clé- 
ment d'Alexandrie  et  Origène  profitèrent  beaucoup. 
Clément  nous  a  conservé  de  lui  une  page  belle  et 
sensée  sur  le  martyre.  Les  écrits  de  Théodote  étaient 
aussi  habituellement  entre  les  mains  de  Clément,  et 
des  extraits  paraissent  nous  en  être  parvenus  dans  la 
grande  masse  de  notes  que  s'était  faite  le  laborieux 
Stromatiste'. 

A  beaucoup  d'égards,  les  valentiniens  pouvaient 
passer  pour  des  chrétiens  éclairés  et  modérés  ;  mais  il  y 
avait  au  fond  de  leur  modération  un  principe  d'orgueil. 

Théodoret,  Hcsr,  fab,,  I,  ch.  8;  Pseudo-Aug.,  //œr.^  \\,\%  (Cor- 
pus hœreseologicum  d'CEhler,  1. 1**).  Notez  le  titre  desExcerpla, 
à  la  suite  des  Œuvres  de  ClémeDt,  Èx  tmv  Sio^ctcu  xaI  t^ç  àvaToXixîic 
jMiXoufiivuç  îi^aaxaxîac  II  y  a  de  la  contradiction  entre  ces  diffé- 
rents textes  sur  le  sens  du  mot  «  école  orientale  ». 

4.  Clément  d'Alex.,  Strom.,  IV,  ch.  9;  Origène,  In  Joh,,  très 
souvent;  Épiph.,  Hœr,,  xxxvi.  Il  lisait  les  Cérygmes  de  Pierre. 
Orig.,  In  Joh.j  t.  Xm,  p.  9S6,  édit.  Delarue. 

2.  Épiph.,  XXXIII  ;  anaceph.,  p.  4124;  Irénée,  Iproœm.,  2. 

3.  Voir  les  extraits  ix  tûv  Sic^otcu  et  les  Éx  rwv  irpcçvrtxûv 
ixXo-jfoi  (notez,  dans  ce  dernier  ouvrage,  les  $$  26,  56).  Cf.  Théo- 
doret, HœreL  fab,,  1.  ï,  c.  8.  Sur  Drosérius  et  les  drosériens,  voir 
le  dialogue  De  recla  in  Deum  fide,  dans  Origène,  I,  Delarue, 
p.  $34|  840;  Macarius  Magnes,  IV,  45,  p.  484. 


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[An  1051  MARG-ÂURËLE.  119 

L'Église  n'était,  h  leurs  yeux,  dépositaire  que  d'un 
minimum  de  vérité,  strictement  suffisant  k  Thomme 
ordinaire  ^  Eux  seuls  savaient  le  fond  des  choses. 
Sous  prétexte  qu'ils  faisaient  partie  des  psychiques 
et  ne  pouvaient  manquer  d'être  sauvés ,  ils  se  don- 
naient des  libertés  inouïes*,  mangeaient  de  tout  sans 
distinction,  allaient  aux  fêtes  païennes  et  même  aux 
spectacles  les  plus  cruels,  fuyaient  la  persécution  et 
parlaient  contre  le  martyre'.  C'étaient  des  gens  du 
monde,  libres  de  mœurs  et  de  propos,  traitant  de 
pruderie  et  de  bigoterie  la  réserve  extrême  des  ca- 
tholiques, qui  craignaient  jusqu'à  une  parole  légère, 
jusqu'à  une  pensée  indiscrète  *.  La  direction  des 
femmes,  dans  de  telles  conditions,  offrait  beaucoup  de 
dangers.  Quelques-uns  de  ces  pasteurs  valentiniens 
étaient  de  manifestes  séducteurs;  d'autres  affectaient 
la  modestie;  «  mais  bientôt,  dit  Irénée,  la  sœur  de- 
venait enceinte  du  frère  »  *•  Ils  s'attribuaient  l'intel- 
ligence supérieure  et  laissaient  aux  simples  fidèles 
la  foi,  «  ce  qui  est  bien  différent  »\  Leur  exégèse 

4.  Pisiis  Sophia,  dans  les  Comptes  rendus  de  VAcad,  des 
inscr,,  4872,  p.  333,  334  (noie  de  M.  Revillout). 

2.  Irénée,  ï,  vi;  Origène,  In  Ezech.,  hora.  «i,  4. 

3.  Tertullien,  InVal,,c.  30;  Scorp.^  c  4  et  40;  Origène,  /.  c, 

4.  irénée,  I,  vi. 

5.  md,,  I,  VI,  3. 

6.  Clém.  d'Alex.,  Strom.,Uy  ch.  2,  6.  Ce  n'est  probablement 


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120  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

était  savante,  mais  peu  assurée.  Quand  on  les  pres- 
sait avec  des  textes  de  l'Écriture,  ils  disaient  que 
rÉcriture  avait  été  corronf)pue.  Quand  la  tradition 
apostolique  leur  était  contraire,  ils  n'hésitaient  pas 
non  plus  à  la  rejeter  ^  Ils  avaient,  paraît-il,  un 
Évangile  qu'ils  appelaient  V Évangile  de  la  vérité^.  Ils 
ignoraient  en  réalité  l'Évangile  du  Christ.  Ils  sub- 
stituaient au  salut  par  la  foi  ou  par  les  œuvres  un 
salut  par  la  gnose,  c'est-à-dire  par  la  connaissance 
d'une  prétendue  vérité.  Si  une  pareille  tendance  avait 
prévalu,  le  christianisme  eût  cessé  d'être  un  fait 
moral  pour  devenir  une  cosmogonie  et  une  métaphy- 
sique sans  influence  sur  la  marche  générale  de  l'hu- 
manité. 

Ce  n'est  jamais  impunément,  d'ailleurs,  qu'on  fait 
miroiter  aux  yeux  du  peuple  des  formules  abstruses, 
dont  on  se  réserve  le  sens.  Un  seul  livre  valentinien 
nous  est  resté,  «  La  Fidèle  sagesse  '  »  ;  et  il  montre 

que  plus  tard  qu'ils  eurent  des  vierges,  comme  les  marcionites. 
Ils  arrivèrent  môme,  dit-on,  à  condamner  le  mariage.  Jean  Chrys., 
De  virg,,  ch.  3,  6. 

1 .  Irénée,  I,  proœm.;  III,  ii  et  xv;  TertuUien,  Prœscr.,  38,  [49]; 
Orig.,  Contre  CeUe,  II,  87. 

2.  Irénée,  III,  xi,  9. 

3.  On  en  a  la  traduction  copie.  Pistis  (lisez  Pislé  ?)  Sophia, 

opus   gnosiicum  Valenlino  adjudicatum vertit  Schwartze, 

edidit  Petermann.  Berlin,  4854.  Cf.  Journal  asiat,,  mai  4847,  et 
Comptes  rendus  de  l* Académie  des  inscr,,  4872,  p.  333  et  suiv. 


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[An  105]  MARG-AURÈLE.  121 

à  quel  degré  d'extravagance  en  venaient  des  spécula- 
tions, assez  belles  dans  la  pensée  de  leurs  auteurs, 
quand  elles  tombaient  en  des  esprits  puérils.  Jésus, 
après  sa  résurrection,  est  censé  passer  onze  ans  sur 
la  terre  pour  enseigner  à  ses  disciples  les  plus  hautes 
vérités.  Il  leur  raconte  *  l'histoire  de  Pisté  Sophia, 
comment  celle-ci,  entraînée  par  son  désir  imprudent 
de  saisir  la  lumière,  qu'elle  a  entrevue  dans  le  loin- 
tain, était  tombée  dans  le  chaos  matériel;  comment 
elle  fut  longtemps  persécutée  par  les  autres  éons, 
qui  lui  refusaient  son  rang;   comment   enfin   elle 
traversa  une  série  d'épreuves  et  de  repentances, 
jusqu'à  ce  qu'un  envoyé  céleste,  Jésus,  descendît 
pour  elle  de  la  région  lumineuse.  Sophia  est  sauvée 
pour  avoir  cru  à  ce  sauveur  avant  de  l'avoir  vu. 
Tout  cela  est  exprimé  dans  un  style  prolixe,  avec 
les  procédés   fatigants  d'amplification  et  d'hyper- 
bole des  Évangiles  apocryphes.  Marie,  Pierre,  Ma- 
deleine,  Marthe,  Jean  Parthénos  et  les  différents 

L'ouvrage  est  peut-être  identique  aux  a  Petites  interrogations  de 
Marie  >,  dont  Épiphane  parle  comme  d*un  ouvrage  gnoslique. 
Voyez  VÉgl.  chréi.,  p.  528.  La  Pisté  Sophia  consiste,  en  effet, 
pour  la  plus  grande  partie,  en  interrogations  adressées  par  Uarie 
à  Jésus.  D'autre  part,  les  Psaumes  de  Valentin  (Tertull.,  De 
came  Christi,  47,  20}  pourraien  être  les  psaumes  ((xcvoÉveiat) 
que  Fauteur  met  dans  la  bouche  de  Pistis  Sophia.  (Scbwartze, 
p.  35,  39,  64,  etc.). 
4.  P.  30et  suiv. 


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in  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

personnages  évangéliques  jouent  un  rôle  presque 
ridicule  *•  Mais  les  personnes  qui  trouvaient  de  la 
sécheresse  dans  le  cercle  assez  restreint  des  Écri- 
tures juives  et  judéo-chrétiennes,  prenaient  du  plaisir 
à  ces  rêves,  et  plusieurs  avaient  dû  à  de  telles  lec- 
tures l'occasion  de  connaître  Christ.  Les  formes  mys- 
térieuses de  la  secte,  reposant  avant  tout  sur  l'ensei- 
gnement oral,  et  ses  degrés  successifs  d'initiation 
fascinaient  les  imaginations  et  faisaient  tenir  extrê- 
mement aux  révélations  qu'on  avait  obtenues  à  la 
suite  de  tant  d'épreuves*.  Après  Marcion,  Valentin 
était  de  beaucoup  l'hérétique  dont  les  collèges  étaient 
le  plus  fréquentés  •.  Bardesane,  à  Édesse,  réussit,  en 
s'inspirant  de  lui,  à  créer  une  large  et  libérale  école 
d'enseignement  chrétien,  comme  on  n'en  avait  pas 
encore  vu.  Nous  parlerons  plus  tard  *  de  ce  phéno- 
mène singulier. 

Saturnin  comptait  toujours  de  nombreux    dis- 
ciples ^  Basilide  avait  pour  continuateur  son  filslsi- 

4.  Les  rédacteurs  évangéliques  y  sont  Matthieu,  Philippe  et 
Thomas  (p.  47  et  48  de  la  traduction  de  Schwartze). 

2.  Tertullien,  Adv,  VaL,  c.  4  ;  Pisté  Sophia^  dans  les  Comptes 
rendus  de  l'Acad,,  4872,  p.  338  et  suiv. 

3.  «  Valentiniani  frequentissimum  plane  collegîum  inter  hœreti- 
COS.  »  Tertullien,  l,  c. 

4.  V.  ci-après,  p.  436  et  suiv.,  458  et  suiv. 

5.  Justin,  Dial.,  35. 


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[An  165]  MARC-AURÈLE.  123 

dore.  Il  s'opérait,  du  reste,  dans  ce  monde  de  sectes, 
des  fasions  et  des  séparations  qui  n'avaient  souvent 
pour  mobile  que  la  vanité  des  chefs  *.  Loin  de  s'épu- 
rer et  de  se  prêter  aux  exigences  de  la  vie  pratique, 
les  systèmes  gnostiques  devenaient  chaque  jour  plus 
creux,  plus  compliqués,  plus  chimériques.  Chacun 
voulait  être  fondateur  d'école,  avoir  une  Église  avec 
ses  profits;  pour  cela,  une  nuée  de  docteurs,  les 
moins  chrétiens  des  hommes,  cherchaient  à  se  sur- 
passer les  uns  les  autres,  et  ajoutaient  quelque  bi- 
zarrerie aux  bizarreries  de  leurs  devanciers  *. 

L'école  de  Carpocrate  offrait  un  incroyable  mélange 
d'aberrations  et  de  fine  critique.  On  parlait,  comme 
d'un  miracle  de  savoir  et  d'éloquence,  du  fils  de  Car- 
pocrate, nommé  Épiphane  ',  sorte  d'enfant  prodige 
qui  mourut  à  dix-sept  ans,  après  avoir  étonné  ceux 
qui  le  connurent  par  sa  science  des  lettres  grecques 
et  surtout  par  la  connaissance  qu'il  avait  de  la  phi- 
losophie de  Platon.  II  paraît  qu'on  lui  éleva  un 
temple  et  des  autels  à  Samé,  dans  l'île  de  Cépha- 
lonie  ;  une  académie  fut  érigée  en  son  nom  ;  on  célé- 


i.  Ëpiph.,  Hœr,,  xxxii,  4,3,  4. 

S.  Iréaée,  I,  ch.  45. 

3.  Clément  d'Alex.,  Sirom.,\l\,  t\  Philosoph.,\l,ZS\  Épiph. 
Hœr.j  XXXII,  3,  4;  Théodoret,  Hœr.  fab.,  I,  5;  Philastre,  57  ; 
Pseudo-Àug.,  7.  Cf.  Tertullien,  De  anima,  c.  35. 


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124  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

brait  sa  fête  comme  Tapothéose  d*uQ  dieu,  par  des 
sacrifices,  des  festins,  des  hymnes.  Son  livre  «  Sur 
la  justice  »  fut  très  vanté  ;  ce  qui  nous  en  a  été  con- 
servé est  d'une  dialectique  sophistique  et  serrée,  qui 
rappelle  Proudhon  et  les  socialistes  de  nos  jours. 
Dieu,  disait  Épiphane,  est  juste  et  bon  ;  car  la  na- 
ture est  égalilaire*.  La  lumière  est  égale  pour  tous; 
le  ciel,  le  même  pour  tous;  le  soleil  ne  distingue 
ni  pauvres  ni  riches,  ni  mâles  ni  femelles,  ni  hommes 
libres  ni  esclaves.  Personne  ne  peut  prendre  à  l'autre 
sa  part  de  soleil  pour  doubler  la  sienne  ;  or  c'est  le 
soleil  qui  fait  pousser  la  nourriture  de  tous.  La  na- 
ture, en  d'autres  termes,  offre  à  tous  une  égale  ma- 
tière de  bonheur.  Ce  sont  les  lois  humaines  qui,  vio- 
lant les  lois  divines,  ont  introduit  le  mal,  la  distinc- 
tion du  mien  et  du  tien,  l'inégalité,  l'antagonisme. 
Appliquant  ces  principes  au  mariage,  Épiphane  en 
niait  la  justice  et  la  nécessité.  Les  désirs  que  nous 
tenons  de  la  nature  sont  nos  droits,  et  aucune  insti- 
tution n'y  saurait  mettre  des  limites. 

Épiphane,  à  vrai  dire,  est  moins  un  chrétien 
qu'un  utopiste.  L'idée  de  la  justice  absolue  l'égaré. 
En  face  du  monde  inférieur,  il  rêve  un  monde  par- 
fait, vrai  monde  de  Dieu,  un  monde  fondé  sur  la 

4.  Fragment  dans  Clément  d'Alex.,  Slrom,,  III,  î. 


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[An  165]  MARG-AURÈLE.  135 

doctrine  des  sages,  Pylhagore,  Platon,  Jésus,  où 
régneraient  l'égalité  et,  par  conséquent,  la  commu- 
nauté de  toute  chose  *.  Son  tort  fut  de  croire  qu'mi 
tel  monde  peut  avoir  sa  place  dans  la  réalité.  Égaré 
par  la  République  de  Platon,  qu'il  prenait  au  sérieux, 
il  versa  dans  les  plus  tristes  sophismes,  et,  quoiqu'il 
faille  sans  doute  beaucoup  rabattre  des  calomnies 
banales  que  Ton  racontait  sur  ces  festins  où,  les 
lumières  éteintes,  les  convives  se  livraient  à  une 
odieuse  promiscuité,  il  est  difficile  de  ne  pas  admettre 
qu'il  se  produisit  de  ce  côté  d'étranges  folies.  Une 
certaine  Marcelline,  qui  vint  à  Rome  sous  Anicet, 
adorait  les  images  de  Jésus-Christ,  de  Pythagore, 
de  Platon  et  d'Aristote,  et  leur  offrait  un  culte'. 
Prodicus  et  ses  disciples,  nommés  aussi  adamites, 
prétendaient  renouveler  les  joies  du  paradis  terrestre 
par  des  pratiques  fort  éloignées  de  l'innocence  pri- 
mitive. Leur  Église  s'appelait  le  Paradis;  ils  la  chauf- 
faient et  s'y  tenaient  nus.  Avec  cela,  ils  s'appelaient 
les  continentB  et  avaient  la  prétention  de  vivre  dans 
une  entière  virginité '.  Au  nom  d'une  sorte  de  droit 

4 .  KcivcMvia  àiravTttv  (jlit*  {aoiTiTO^. 

2.  Irénée,  I,  ch.  xxv,  6;  Pseudo-Aug.,  7;  Celse  dans  Origène, 
Contre  Celse,  V,  62. 

3,  Clém.  d'Alex.,  Sirom,,  I,  ch.  45;  lïf,  ch.  4;  VII,  ch.7; 
Tert.,  Adv.  Prax.jZ;  Origène,  De  oraiime,  5;  Épiphane,  Hœr.^ 
LU  ;  Théodoret,  H<jer.  fab.,  I,  6;  Pseudo-Aug.,  .34. 


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126  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

naturel  et  divin,  toutes  ces  sectes,  prodiciens,  enty- 
chites,  adamites,  niaient  la  valeur  des  lois  établies, 
qu'ils  qualifiaient  de  règles  arbitraires  et  de  préten- 
dues lois  ^ 

Les  nombreuses  conversions  de  païens  qui  avaient 
lieu  entraînaient  ces  sortes  de  scandales.  On  entrait 
dans  rÉglise,  attiré  par  un  certain  parfum  de  pureté 
morale;  mais  on  ne  devenait  pas  pour  cela  un  saint. 
Un  peintre  d'un  certain  talent,  nommé  Hermogène, 
se  fit  ainsi  chrétien,  mais  sans  renoncer  à  la  liberté 
de  ses  pinceaux,  ni  à  son  goût  pour  les  femmes,  ni 
à  ses  souvenirs  de  philosophie  grecque,  qu'il  amal- 
gamait tant  bien  que  mal  avec  le  dogme  chrétien. 
Il  admettait  une  matière  première,  servant  desubstra- 
tum  à  toutes  les  œuvres  de  Dieu  et  cause  des  défec- 
tuosités inhérentes  à  la  création.  On  lui  prêta  des 
bizarreries,  et  les  rigoristes  tels  que  Tertullien  le  trai- 
tèrent avec  une  extrême  brutalité  *• 

Les  hérésies  dont  nous  venons  de  parler  étaient 
toutes  helléniques.  C'était  la  philosophie  grecque, 
surtout   celle    de    Platon,    qui  en  était   l'originei 


2.  Eusèbe,  IV,  xxiv,  4  ;  Clém.  d'Alex.,  Ed.  ex  script,  proph., 
56;  Tertullien,  traité  In  Hermogenem  entier;  Prœ8cr.,Z0;  De 
manog.,  46;  De  animaj  4,4;  Théodoret,  I,  49;  Philastre,  63; 
Pseudo-Aug.,  41. 


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[.^n  165]  MÂRC-AURÈLE.  127 

MarkosS  dont  les  disciples  s'appelaient  marko- 
siens*,  sortit,  au  contraire,  de  l'école  de  Basilide.  Les 
formules  sur  la  tétrade^  qu'il  prétendait  lui  avoir  été 
révélées  par  une  femme  céleste,  qui  n'était  autre  que 
Sigé  elle-même,  eussent  été  inoffensives  s'il  n'y  eût 
joint  la  magie,  des  prestiges  de  thaumaturge,  des 
philtres,  des  arts  coupables  pour  séduire  les  femmes. 
Il  inventa  des  sacrements  particuliers,  des  rites,  des 
onctions  et  surtout  une  sorte  de  messe  h,  son  usage, 
qui  pouvait  être  assez  imposante,  quoiqu'il  s*y  mêlât 
des  tours  de  passe^passe  analogues  aux  miracles  de 
saint  Janvier.  Il  prétendait,  par  la  vertu  d'une  cer- 
taine formule,  changer  réellement  l'eau  en  sang  dans 
le  calice.  Au  moyen  d'une  poudre,  il  donnait  à  l'eau 
une  couleur  rougeâtre.  Il  faisait  faire  la  consécra- 
tion par  une  femme  sur  un  petit  calice  ;  puis  il  ver- 
sait l'eau  du  petit  calice  dans  un  plus  grand  qu'il 


4.  Saint  Justin,  Dial^  35  (douteux);  Canon  de  Muratorî, 
igné  82  (douteux);  Irénée,  I,  ch.  43  et  suivants;  TertuUien  (ut 
fertur),  Prœscr.,  50;  Pseudo-Âug.,  44;  Épipb.,  Hœr.j  xxxiv; 
Tbéodoret,  I,  44;  Philosoph.j  VI,  39  et  suiv.  Les  archontiques 
d'Êpiphane  et  de  Théodoret  sont  une  branche  des  markosiens.  Le 
livre  des  Mystères  des  lettres  grecques,  conservé  en  copte,  parait 
un  traité  markosien. 

2.  Cette  dérivation  îrrég:ulière  vient  peut-être  d'une  forme 
sémitique  markosi  (comme  épieurosij  boëthmi,  etc.)*  Opposez 
MopxiaYoi  dans  saint  Justin  [DiaL,  35,  édit.  Otto). 


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128  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

tenait,  en  prononçant  ces  paroles  :  «  Qae  la  gr&ce 
infinie  et  ineffable  qui  est  avant  toute  chose  rem- 
plisse ton  être  intérieur  et  augmente  en  toi  sa  gnose, 
répandant  le  grain  de  sénevé  en  bonne  terre.  »  Le 
liquide  se  dilatait  alors,  sans  doute  par  suite  de 
quelque  réaction  chimique,  et  débordait  de  la  grande 
coupe.  La  pauvre  femme  était  stupéfaite,  et  tous 
étaient  frappés  d'admiration  ^ 

L'Église  de  Markos  n'était  pas  seulement  un  nid 
d'impostures.  Elle  passa  aussi  pour  une  école  de  dé- 
bauche et  de  secrètes  infamies.  On  s'exagéra  peut- 
être  ce  caractère  parce  que,  dans  le  culte  markosien, 
les  femmes  pontifiaient,  offraient  l'Eucharistie.  Plu- 
sieurs dames  chrétiennes,  dit-on,  se  laissèrent  sé- 
duire; elles  entraient  sous  la  direction  du  sophiste 
et  n'en  sortaient  que  baignées  de  larmes.  Markos 
flattait  leur  vanité,  leur  tenait  un  langage  d'une  mys- 
ticité équivoque,  triomphait  de  leur  tionidité,  leur 
apprenait  à  prophétiser,  abusait  d'elles;  puis,  quand 
elles  étaient  fatiguées,  ruinées,  elles  revenaient  à 
rÉglise,  confessaient  leur  faute  et  se  vouaient  à  la 
pénitence,  pleurant  et  gémissant  du  malheur  qui  leur 
était  arrivé*.  L'épidémie  de  Markos  désolait  princi- 
palement les  Églises  d'Asie.  L'espèce  de  courant  qui 

4.  Philos.,  VI,  40. 

2.  Irénée,  I,  c.  xiii.  Comp.  I,  vi,  3. 


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[An  165]  MARC-ÂURÈLE.  IW 

existait  entre  TÂsie  et  Lyon  amena  cet  homme  dan- 
gereux sur  les  bords  du  Rhône  \  Nous  l'y  verrons 
faire  beaucoup  de  dupes;  d'affreux  scandales  écla- 
teront à  son  arrivée  dans  cette  Église  de  saints. 

Colarbase,  selon  certains  récits,  se  rapprochait 
beaucoup  de  Markos  *  ;  mais  on  doute  si  c'est  là  le 
nom  d'un  personnage  réel.  On  l'explique  par  Col 
arba  ou  Qôl  arba^  expression  sémitique  de  la  tétrade 
markosienne.  Le  secret  de  ces  énigmes  bizarres  nous 
échappera  probablement  toujours. 

4.  Iréoée,  I,  xiii,  5,  7.  Voir  ci-après,  p.  S92,  note. 

t.  Irénée,  I,  ch.  m;  Tert.  (ut  ferlur),  Prœscr.,  50;  Théo- 
dorel,  I,  42;  Épiph.,  xxxv,  4;  PseudcHÀug.,  45;  Philosoph., 
IV,  43;  VI,  6,  55. 


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CHAPITRE   VIII. 


LE    STNGEÉTISMB    OEIB  M  TAL.— LES   OPHITES.  —  FUTURS 
APPARITION   DU   MANICHÉISME. 


Nous  sortirions  de  notre  cadre  en  suivant  l'his- 
toire de  ces  chimères  au  iii^  siècle.  Dans  le  monde 
grec  et  latin,  le  gnosticisme  avait  été  une  mode  ;  il 
disparut  comme  tel  assez  rapidement.  Les  choses  se 
passèrent  autrement  en  Orient.  Le  gnosticisme  prit 
une  seconde  vie,  bien  plus  brillante  et  plus  compré- 
hensive  que  la  première,  par  l'éclectisme  de  Barde- 
sane,  — bien  plus  durable,  par  le  manichéisme.  Déjà, 
dès  le  II""  siècle,  les  antitactes  d'Alexandrie  sont  de 
véritables  dualistes,  attribuant  les  origines  du  bien  et 
du  mal  à  deux  dieux  différents  ^  Le  manichéisme  ira 
plus  loin;  trois  cent  cinquante  ans  avant  Mahomet, 
le  génie  de  la  Perse  réalise  déjà  ce  que  réalisera  bien 
plus  puissamment  le  génie  de  l'Arabie,  une  religion 

4.  Clément  d*Alex.,  Strom.,  III,  ch.  4;  Théodoret,  HœreL 


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[An  165]  HARC-AURÈLE.  131 

aspirant  h  devenir  universelle  et  h,  remplacer  Tœuvre 
de  Jésus,  présentée  comme  imparfaite  ou  comme 
corrompue  par  ses  disciples. 

L'immense  confusion  d'idées  qui  régnait  en  Orient 
amenait  un  syncrétisme  général  des  plus  étranges. 
Des  petites  sectes  mystiques  d'Egypte,  de  Syrie,  de 
Phrygie,  de  Babylonie,  profitant  d'apparentes  res- 
semblances, prétendaient  s'adjoindre  au  corps  de 
l'Église  et  parfois  étaient  accueillies.  Toutes  les  re- 
ligions de  l'antiquité  semblaient  ressusciter  pour 
venir  au-devant  de  Jésus  et  l'adopter  comme  un 
de  leurs  adeptes.  Les  cosmogonies  de  l'Assyrie,  de 
la  Phénicie,  de  l'Egypte,  les  doctrines  des  mystères 
d'Adonis,  d'Osiris,  d'Isis,  de  la  grande  déesse  de 
Phrygie,  faisaient  invasion  dans  l'Église  et  conti- 
nuaient ce  qu'on  peut  appeler  la  branche  orientale, 
à  peine  chrétienne,  du  gnosticisme.  Tantôt  Jéhovah, 
le  dieu  des  Juifs,  était  identifié  avec  le  démiurge 
assyro-phénicien  laldebaoth^,  «  le  fils  du  chaos»*. 
D'autres  fois,  le  vieil  iAÛ  assyrien,  qui  offre  avec 
Jéhovah  d'étranges  signes  de  parenté,  était  mis  en 

4.  Irénée,  I,  xxx,  5  et  suiv.;  Orig.,  Contre  CeUe,  VI,  31; 
Ëpiph.  Hc^.,  XXVI,  40;  xxxvii,  3  et  suiv. 

2.  ina  tSv  Voir  Mém,  sur  Sanch.j  dans  les  Mém.  de  l'Acad. 
des  inscr,,  t.  XXIII,  deuxième  partie,  p.  S56  et  suiv.,  311; 
F.  Lenormant,  Bérose,  p.  426,  427;  Baudissin,  Siud,  zur  semit. 
Religionsgeschichte,  I,  p.  494,  495. 


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132  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  105] 

vogue  ^  et  rapproché  de  son  quasi-homonyme  d*une 
façon  oii  le  mirage  n'est  pas  facile  h  discerner  de  la 
réalité*. 

Les  sectes  ophiolâtres,  si  nombreuses  dans  Tan- 
tiquité,  se  prêtaient  surtout  à  ces  folles  associations. 
Sous  le  nom  de  nahassiens*  ou  d'ophites*  se  grou- 
pèrent quelques  païens  adorateurs  du  serpent,  à  qui  il 
convint  k  certain  jour  de  s'appeler  chrétiens*.  C'est 
d* Assyrie  que  vint,  ce  semble,  le  germe  de  cette 
Église  bizarre •  ;  mais  TÉgypte  ^,  la  Phrygie*,  la  Phé- 
nicie%  les  mystères  orphiques**  y  eurent  leur  part. 
Gomme  Alexandre  d' Abonotique ,  prôneur  de  son 
dieu-serpent  Glycon,  les  ophites  avaient  des  serpents 


1.  Irénée,  I,  xxx,  5,  10;  Orig.,  Contre  Celse,   Vï,  31,  32; 
Épiph.,  Hœr,,  xxvi,  40;  Pisté Sophia,  p.  t23,  234  (trad.). 
t.  Voir  Baudissin,  Slud,,  I,  p.  479  et  suiv. 

3.  Nahas,  en  hébreu,  yeul  dire  «  serpent  ». 

4.  Voir  surtout  les  Philosophum.,  livre  V;  Épiph.,  Hœr.^ 
xxxvii;  Irénée,  I,  xxx;  Théodoret,  I,  4 4;  Pseudo-Âug.,  47; 
TertuUien,  Prœscr,,c.  [47];  Philastre,  ch.  4. 

6.  La  plupart  des  sectes  ophiolâlres  restèrent  ennemies  du 
christianisme.  Voir  Orig., Contre  Celse^  III,  43;  VI,  24  ;  Philastre, 
De  hœr,,  c.  4 . 

6.  Philos,,  V,  4  et  suiv. 

7.  Culte  de  Kneph  ou  agathodémon. 

8.  Actes  de  saint  Philippe,  dans  Tischendorf,  Acta  apost 
apocr,,  p.  75,  77. 

9.  Sanchoniathon,  p.  48  (Orelii). 
40.  L'œuf  symbolique,  le  serpent. 


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[An  165]  MARG-AURÈLE.  133 

apprivoisés  (agathodémons)  qu'ils  tenaient  dans  des 
cages;  au  moment  de  célébrer  les  mystères,  ils  ou- 
vraient la  porte  au  petit  dieu  et  l'appelaient.  Le 
serpent  venait,  montait  sur  la  table  où  étaient  les 
pains  et  s'entortillait  à  l'entour.  L'Eucharistie  parais-* 
sait  alors  aux  sectaires  un  sacrifice  parfait.  Ils  rom- 
paient le  pain,  se  le  distribuaient,  adoraient  Tagatho- 
démon  et  offraient  par  lui,  disaient-ils,  un  hymne  de 
louange  au  Père  céleste.  Ils  identifiaient  parfois  leur 
petit  animal  avec  le  Christ  ou  avec  le  serpent  qui  en- 
seigna aux  hommes  la  science  du  bien  et  du  mal. 

Les  théories  des  ophites  sur  l'Adamas,  considéré 
comme  unéon,  et  sur  l'œuf  du  monde,  rappellent  les 
cosmogonies  de  Philon  de  Byblos  et  les  symboles, 
communs  à  tous  les  mystères  de  l'Orient*.  Leurs  rites 
avaient  bien  plus  d'analogie  avec  les  mystères  de  la 
Grande  Déesse  de  Phrygie  qu'avec  les  pures  assem- 
blées des  fidèles  de  Jésus.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  sin- 
gulier, c'est  qu'ils  avaient  leur  littérature  chrétienne, 
leurs  Évangiles,  leurs  traditions  apocryphes,  se  rat- 
tachant h  Jacques.  Ils  se  servaient  principalement 
de  l'Évangile  des  Égyptiens  et  de  celui  de  Thomas*. 
Leur  christologie  était  celle  de  tous  les  gnostiques. 

i.  Mëm,  de  V Académie  des  inscriptions,  t.  XXIII,  V  partie, 
p.  244  et  miv. 

2.  Voir  l'Église  chrétienne,  p.  543  et  8ui\'. 


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134  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

Jésus- Christ  se  composait  pour  eux  de  deux  per- 
sonnes, Jésus  et  Christ,  —  Jésus,  fils  de  Marie,  le 
plus  juste,  le  plus  sage  et  le  plus  pur  des  hommes, 
qui  fut  crucifié;  —  Christ,  éon  céleste,  qui  vint  s'unir 
h  Jésus,  le  quitta  avant  la  Passion,  envoya  du  ciel 
une  vertu  qui  fit  ressusciter  Jésus  avec  un  corps  spi- 
rituel, dans  lequel  il  vécut  dix-huit  mois,  donnant  à 
un  petit  nombre  de  disciples  élus  un  enseignement 
supérieur. 

Sur  ces  confins  perdus  du  christianisme,  les 
dogmes  les  plus  divers  se  mêlaient.  La  tolérance  des 
gnostiques,  leur  prosélytisme  ouvraient  si  larges  les 
portes  de  TÉglise  que  tout  y  passait.  Des  religions 
qui  n'avaient  rien  de  commun  avec  le  christianisme, 
des  cultes  babyloniens ,  peut-être  des  rameaux  du 
bouddhisme,  furent  classés  et  numérotés  par  les 
hérésiologues  parmi  les  sectes  chrétiennes.  Tels  fu- 
rent les  baptistes  ou  sabiens,  depuis  désignés  sous  le 
nom  de  mendaïtes*,  les  pérates ',  partisans  d'une 

4.  Journ.asiat.j  nov.-déc.  4853,  p.  436,  437;  août-sept.  4855, 
p.  292-294.  Voir  aussi  Siouffi,  Relig.  des  Soubbas,  Paris,  4880. 
Se  rappeler  que  les  Soubbas  ou  Sabiens  sont  probablement  des 
elkasaïtes. 

2.  Clément  d'Alex.,  Strom.,  VII,  47;  Philosophumena,  V, 
42 et  suiv.;  X,  40;  Théodoret,  I,  47.  Cf.  Journal  osiaL,  nov.- 
déc.  1853,  p.  436,  437.  Ce  nom  paraît  venir  de  ce  que  la  secte 
naquit  au  delà  de  TEuphrate.  Cf.  Geo.,  xiv,  45  (grec}. 


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(An  165]  MARC-ÂURÈLE.  135 

cosmogonie  moitié  phénicienne,  moitié  assyrienne, 
vrai  galimatias  plus  digne  de  Byblos,  de  Maboug  ou 
de  Babylone  que  de  l'Église  du  Christ,  et  surtout  les 
séthiens  S  secte  en  réalité  assyrienne,  qui  fleurit  aussi 
en  Egypte.  Elle  se  rattachait  par  des  calembours  au 
patriarche  Seth,  père  supposé  d'une  vaste  littérature 
et  par  moments  identifié  avec  Jésus-Christ  lui-même. 
Les  séthiens  combinaient  arbitrairement  Torphisme, 
le  néo-phénicisme,  les  anciennes  cosmogonies  sémi- 
tiques, et  retrouvaient  le  tout  dans  la  Bible.  Ils  di- 
saient que  la  généalogie  de  la  Genèse  renfermait  des 
vues  sublimes,  que  les  esprits  vulgaires  avaient  ra- 
menées à  de  simples  récits  de  famille*. 

Un  certain  Justin  •,  vers  le  môme  temps,  dans  un 
livre  intitulé  Baruch,  transformait  le  judaïsme  en  une 
mythologie  et  ne  laissait  presque  aucun  rôle  à  Jésus. 
Des  imaginations  exubérantes,  nourries  d'intermi- 
nables cosmogonies  et  mises  brusquement  au  ré- 
gime sévère  de  la  littérature  hébraïque  et  évangé- 
lique,    ne    pouvaient    s'accommoder    de    tant   de 

4.  Voir  surtout  Philos.,  V,  19  et  suiv.;  Épiphane,  Hcer., 
XXVI,  7;  XXIX,  5;  Théodoret,  Pseudo-Aug.,  Philastre;  TertulUen, 
Prœscr.,  c.  47.  Cf.  Afém.  de  VAcad,  des  inscr.,  XXIV,  !'•  partie, 
p.  166,  FsLbricinSy  Cod.  pseud.  vet.  Test.,  I,  440,  443  et  suiv.; 
II,  47  et  suiv. 

%.  Épiph.,  Hœr.j  XXXIX,  9. 

3.  Philosoph,,  V,  23  et  suiv. 


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136  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

simplicité.  Elles  gonflaient,  si  j*ose  le  dire,  les  récits 
historiques,  légendaires  ou  évhéméristes  de  la  Bible, 
pour  les  rapprocher  du  génie  des  fables  grecques  et 
orientales,  auquel  elles  étaient  habituées. 

C'était,  on  le  voit,  tout  le  monde  mythologique 
de  Grèce  et  d'Orient  qui  s'introduisait  subrepticement 
dans  la  religion  de  Jésus.  Les  hommes  intelligents 
du  monde  gréco-oriental  sentaient  bien  qu'un  même 
esprit  animait  toutes  les  créations  religieuses  de  Thu^ 
manité  :  on  commençait  à  connaître  le  bouddhisme, 
et,  quoiqu'on  fût  loin  encore  du  temps  où  la  vie  de 
Bouddha  deviendrait  une  vie  de  saint  chrétien  S  on  ne 
parlait  de  lui  qu'avec  respect*.  Le  manichéisme  ba- 
bylonien, qui  représente  au  iip  siècle  une  continuation 
du  gnosticisme,  est  fortement  empreint  de  boud- 
dhisme ^  Mais  la  tentative  d'introduire  toute  cette 
mythologie  panthéiste  dans  le  cadre  d'une  religion 
sémitique  était  condamnée  d'avance.  Philon  le  juif, 


4.  Vie  des  saints  Josaphat  et  Barlaam. 

2.  Cf.  GiémeDl  d*Âiex.,  Strom,,  I,  45;  Bardesane,  De  fato, 
p.  16-19  (Cureton)  ;  Porphyre,  De  abstin.,  IV,  17. 

3.  Scythianu8=Çakya  ;  BoadasfsRodhisatva.  Voir  Uist,  gén. 
des  langues  sémil.,  4'*  édit.,  p.  250,254,  note;  Journal  asiaL, 
fév.-mars  4856,  p.  255,  256;  Mém,  de  PAcad.  des  inscr», 
t.  XVI[I«  2«  partie,  p^  90,  91;  Lasseo,  Ind.  AU.j  lU,  p.  397  et 
sniy.  ;  Weber,  Ind.  Skizzen,  63,  64,  91,  92.  Les  Acles  de  sainl 
Thomas  ressemblent  singulièrement  à  un  sontra  bouddhique. 


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[An  165]  MÂRG-ÂURÈLE.  137 

les  Épttres  aux  Golossiens  et  aux  Éphésiens,  les  écrits 
pseudo-johanniques  avaient  été  sous  ce  rapport  aussi 
loin  que  possible.  Les  gnostiques  faussaient  le  droit 
sens  de  tous  les  mots  en  se  prétendant  chrétiens. 
L'essence  de  Pœuvre  de  Jésus,  c'était  l'amélioration 
du  cœur.  Or  ces  spéculations  creuses  renfermaient 
tout  au  monde,  excepté  du  bon  sens  et  de  la  bonne 
morale.  Môme  en  tenant  pour  des  calomnies  ce  que 
l'on  racontait  de  leurs  promiscuités  et  de  leurs  habi- 
tudes licencieuses  S  on  ne  peut  douter  que  les  sectes 
dont  nous  parlons  n'aient  eu  en  commun  une  fâcheuse 
tendance  èi  l'indififérence  morale,  un  quiétisme  dan- 
gereux, un  manque  de  générosité  qui  leur  faisait 
proclamer  l'inutilité  du  martyre*.  Leur  docétisme 
obstinés  leur  système  sur  l'attribution  des  deux 
Testaments  à  deux  dieux  différents  S  leur  opposition 
au  mariage  %  leur  négation  de  la  résurrection  et  du 

4.  Épiph.,  XXVI,  3,4,  44. 

5.  Tertallien,  Scorp,,A,  45;  saint  Jérôme,  In  VigiLj  c.  3. 

3.  IréDée,  III,  xi,  3;  Glém.  d'Alex.,  Strom.,  III,  c.  43  etsuîy.  ; 
VII,  ch.  47;  Philos,^  VIII,  1  et  suiv.  Orig.,  Contre  Celse,  II,  43; 
Ëpiph.,  XXVI,  40;  saint  Jérôme,  In  lucif,,  8;  Tbéodoret,  Hœr. 
fah,,  proœm.  et  1.  V,  c.  iS;  Tertallien,  De  came  Chrùti,  ch.  i; 
Épttres  de  saint  Ignace. 

4.  Irénée,  II,  xxxv,  t  et  suiv.;  Épiph.,  xxvi,  6, 44,  45;  lettre 
de  Ptolémée  à  Flora,  dans  Épiph.,  xxxiu,  3,  7. 

5.  OC  Toû  vo(Mo  xaTaTp«xovTi<  xat  tcO  ^«{mu.  Glém*  d'Alex*, 
Slrom.,  IV,  48. 


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138  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

jugement  S  fermaient  également .  devant  eux  les 
portes  d'une  Église  ob  la  règle  des  chefs  fut  toujours 
une  sorte  de  modération  et  d'opposition  aux  excès. 
La  discipline  ecclésiastique,  représentée  par  Tépi- 
iscopat,  fut  le  rocher  contre  lequel  ces  tentatives  dés- 
ordonnées vinrent  toutes  se  briser. 

On  craindrait,  en  parlant  plus  longuement  de  pa- 
reilles sectes,  d'avoir  l'air  de  les  prendre  plus  au 
sérieux  qu'elles  ne  se  prirent  elles-mêmes.  Qu'é- 
taient-ce  que  les  phibionites,  les  barbélonites*  ou 
borboriens,  les  stratiotiques  ou  militaires,  les  lévi- 
tiques,  les  coddiens'?  Les  Pères  de  l'Église  sont 
unanimes  pour  verser  sur  toutes  ces  hérésies  un 
ridicule  qu'elles  méritaient  sans  doute  et  une  haine 
qu'elles  ne  méritaient  peut-être  pas.  Il  y  avait  en 
tout  cela  plus  de  charlatanisme  que  de  méchanceté. 
Avec  leurs  mots  hébreux  souvent  pris  à  contresens*, 
leurs   formules   magiques,   plus   tard   leurs   amu- 

4.  Épiph.,  XXVI,  15;  Philastre,  c.  57. 

%.  Peut-être  HiSh  3r3*lH3,  iv  rirpa^i  U6i. 

3.  Épiph.,  Hœr,,  xxvi,  3,  40;  Philastre,  c.  57;  Théodoret,  I, 
43.  C'étaient,  ce  semble,  des  ophites.  Lipsius,  Die  Quellen  der 
<bIL  Keiz.,  p.  497-499,  ÎÎ3,  noie.  Cf.  Pislis Sophia,  p.  «33  (trad.j; 
Matter,  Hist.  du  gnost.,  pi.  I.  F,  d»  4;  expl.,  p.  28. 

4.  Irénée,  I,  xiv,  xv,  xvi,  xxi,  xxx,  5;  Philosoph.,  V,  8,  Î6; 
€else,  dans  Orig.,  Contre  CelsejYl^  31 ,  3 J  ;  Épiph.,  Hœr.,  xxvi,  4  ;. 
XXIX,  20;  XXXVI ;  Pseudo-Âug.,  46;  Pisiis  Sophia,  p.  223  et  suiv. 
<trad.).  Cf.  Lucien,  Alex.,  43;  Origène,  Contre  Cehe,  I,  c.  22. 


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[An  165]  HâRG-âURÈLE.  130 

lettes  et  leurs  abraxasS  les  gnostiques  de  bas  étage 
ne  méritent  que  le  mépris.  Mais  ce  mépris  ne  doit 
pas  rejaillir  sur  les  grands  hommes  qui  cherchèrent 
dans  ce  narcotique  puissant  le  repos  ou,  si  Ton  veut^ 
rétourdissement  de  leur  pensée.  Yalentin  eut  à  sa 
manière  du  génie.  Carpocrate  et  son  fils  Épiphane 
furent  de  brillants  écrivains,  gâtés  par  Tutopie  et  le 
paradoxe,  mais  parfois  étonnants  de  profondeur.  Le 
gnosticisme  eut  un  rôle  considérable  dans  l'œuvre 
de  la  propagande  chrétienne.  Souvent  il  fut  la  transi- 
tion par  laquelle  on  passait  du  paganisme  au  christia- 
nisme*. Les  prosélytes  ainsi  gagnés  devenaient 
presque  toujours  orthodoxes;  jamais  ils  ne  retour- 
naient au  paganisme. 

C'est  surtout  TÉgypte  qui  garda  de  ces  rites 
étranges  une  empreinte  ineffaçable.  L'Egypte  n'avait 
pas  eu  de  judéo-christianisme.  Un  fait  remarquable, 
c'est  la  différence  entre  la  littérature  copte  et  les 
autres  littératures  chrétiennes  de  l'Orient.  Tandis 
que  la  plupart  des  ouvrages  judéo-chrétiens  se 
retrouvent  en  syriaque,  en  arabe,  en  éthiopien,  en 
arménien,  le  copte  ne  montre  qu'un  arrière-fonds 
gnostique,  sans  rien  au  delà.  L'Egypte  passa  ainsi 
sans  intermédiaire  de  l'illuminisme  païen  à  l'illumi- 

4.  Voir  ci-après,  p.  44S-444. 

5.  Exemple  d'Ambroise,  Tami  d'Origène  :  Eus.,  H.  E,,yit  48. 


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140  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  16!^ 

nisme  chrétien.  Alexandrie  presque  tout  entière  fut 
convertie  par  les  gnostiques.  Clément  d'Alexandrie  est 
ce  qu'on  peut  appeler  un  gnostique  tempéré;  il  cite 
avec  respect  Héracléon  comme  un  docteur  faisant 
autorité  èi  beaucoup  d'égards;  il  emploie  en  bonne 
part  le  mot  de  gnostique  et  le  fait  synonyme  de  chré- 
tien*; il  est  loin,  en  tout  cas,  d'avoir  contre  les 
idées  nouvelles  la  haine  d'Irénée,  de  Tertullien,  de 
l'auteur  des  Philosophumena.  On  peut  dire  que  Clé- 
ment d'Alexandrie  et  Origène  introduisirent  dans  la 
science  chrétienne  ce  que  la  tentative  trop  hardie 
d'Héracléon  et  de  Basilide  avait  d'acceptable.  Mêlée 
intimement  à  tout  le  mouvement  intellectuel  d'Alexan- 
drie, la  gnose  eut  une  influence  décisive  sur  le  tour 
que  prit  au  m*  siècle  la  philosophie  spéculative  dans 
cette  ville,  devenue  alors  le  centre  de  l'esprit  hu- 
main. La  conséquence  de  ces  disputes  sans  fin  fut 
la  constitution  d'une  sorte  d'académie  chrétienne, 
d'une  véritable  école  de  saintes  lettres  et  d'exégèse*, 
qu'illustreront  bientôt  Pantsenus,  Clément,  Origène. 
Alexandrie  devient  chaque  jour  de  plus  en  plus  la 
capitale  de  la  théologie  chrétienne. 

L'eiïet  de  la  gnose  sur  l'école  païenne  d'Alexan- 
drie ne  fut  pas  moindre.  Ammonius  Saccas,  né  de 

4.  Strom.,  IV,  ch.  4,  26,  et  les  livres  VI  et  VU  entiers. 
%  Eusèbe,  H.  E.,  V,  x,  4. 


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(An  165]  MÂRG-AURÈLE.  141 

parents  chrétiens  S  et  Plotin,  son  disciple,  en  sont 
tout  imprégnés.  Les  esprits  les  plus  ouverts,  tels  que 
Numenius  d'Apamée,  entraient  par  cette  voie  dans  la 
connaissance  des  doctrines  juives  et  chrétiennes,  jus- 
que-là si  rare  au  sein  du  monde  païen '.  La  philosophie 
alexandrine  du  iii%  du  iv*,  du  r  siècle  est  pleine  de 
ce  qu'on  peut  appeler  l'esprit  gnostique,  et  elle  lègue 
à  la  philosophie  arabe  un  germe  de  mysticisme,  que 
celle-ci  développera  encore*.  Le  judaïsme,  de  son 
côté,  subira  les  mêmes  influences  S  La  Cabbale  n*est 
pas  autre  chose  que  le  gnosticisme  des  juifs.  Les 
sephiroth  sont  les  «  perfections  »  de  Valenlin.  Le 
monothéisme,  pour  se  créer  une  mythologie,  n'a 
qu'un  procédé,  c'est  d'animer  les  abstractions  qu'il  a 
coutume  de  ranger  comme  des  attributs  autour  du 
trône  de  l'Éternel. 

Le  monde,  fatigué  d'un  polythéisme  épuisé, 
demandait  èi  l'Orient,  et  surtout  à  la  Judée,  des  noms 
divins  moins  usés  que  ceux  de  la  mythologie  cou- 

4.  Porphyre,  dans  Eus.,  £r.  £.,  VI,  xix,  7  (cf.  40,  où  1*od 
remarquera  la  confusion  d'homonymes  commise  par  Eusèbe). 

2.  Eus.,  Prœp.  evang.,  IX,  7;  XI,  40,  48,  2S;  Proclus,  in 
Tim.,  1.  II,  ch.  93. 

3.  Théorie  des  sphères  (éons),  dont  la  dernière,  c'est-à-dire 
la  plus  rapprochée  de  la  terre,  de  laquelle  dépend  le  gouverne- 
ment des  choses  humaines,  est  la  moins  relevée. 

4.  Les  idées  des  Falaschas,  Juifs  d'Abyssinie,  sont  fortement 
empreintes  de  gnosticisme. 


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m  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  16$] 

rante.  Ces  noms  orientaux  avaient  plus  d'emphase 
que  les  noms  grecs  ^  et  on  donnait  une  singulière 
raison  de  leur  supériorité  théurgique  :  c'est  que  la 
Divinité  ayant  été  plus  anciennement  invoquée  par 
les  Orientaux  que  par  les  Grecs,  les  noms  de  la  théo- 
logie orientale  répondaient  mieux  que  les  noms  hellé^ 
niques  à  la  nature  des  dieux  et  leur  plaisaient  da- 
vantage ^  Les  noms  d'Abraham,  d'Isaac,  de  Jacob, 
de  Salomon  passaient  en  Egypte  pour  des  talismans 
de  première  force  '•  Des  amulettes  répondant  à  ce 
syncrétisme  effréné  couvraient  tout  le  monde  ^  Les 

4.  Gelse,  dans  Orig.,  VIII,  37;  Jamblique,  De  mysleriis, 
sect.  Yii,  4  et  suiv.,  p.  256  et  suiv.,  édit.  Parlhey. 

2.  Origène,  Contre  Celse,  I,  t%  et  suiv.  Cf.  IV,  33,  34;  VI, . 
39.  Gomp.  la  pierre  Vattier  de  Boarvil]e,Aet)ue  arcA.^  4848,  p.  453, 
280  et  suiv.  Pour  le  nom  de  Moïse,  voir  Montfaucon,  AnL  expL, 
II,  II,  pi.  GLViy  bas.  Gomp.  les  papyrus  de  Berlin,  i,  ligne  219;  ii, 
ligne  415,  Parthey,  dans  les  Mém,  de  l'Acad,  de  Berlin,  4865t 
Comptes  rendus  de  l'Acad,  des  inscr.,  4880,  p.  278. 

3.  Voir  le  papyrus  Anastasi,  n^  4073,  maintenant  à  la  BiU. 
nat.  {Notice  de  Fr.  Lenormant,  p.  87)  ;  les  papyrus  de  Leyde,  i, 
383,  384  :  Reuvens,  Lettre  à  M.  Letronne  (Leyde,  4830);  Lee- 
mans,  Aegyptische  Papyrus,  Leyde,  4839,  et  t.  II  des  Grieksche 
papyrussen  van  het  muséum  te  Leyden  (cf.  Anastasi,  n*"  4072)  ; 
les  papyrus  de  Berlin  :  Parthey,  dans  les  Mém.  de  l'Acad.  de 
Berlin,  1865,  p.  409  et  suiv.  C'est  à  lort  que  Ton  désigne  ces  mo- 
numents par  le  nom  de  gnostiques.  Ils  n'ont  presque  rien  de 
chrétien  (apparentes  exceptions  dans  Chabouillet,  Catalogue  des 
camées,  n^  2469,  2476,  2220,  2222,  2223;  dans  Reuvens, 
Lettre  à  M.  Letronne,  p.  25),  et  les  chrétiens,  môme  gnostiques, 


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[An  165]  MARG-AURÈLE.  14» 

mots  lAU),  AAOJNAU  CABAOJO,  €A(a)AI,  et  les  for- 
mules hébraïques  en  caractères  grecs  8*y  mêlaient  à 
des  symboles  égyptiens  et  au  sacramentel  ABPACAZ, 
équivalent  du  nombre  365  ^  Tout  cela  est  bien  plus 
judéo-païen*  que  chrétien,  et  le  gnosticisme  repré- 
sentant dans  le  christianisme  l'aversion  contre  Jého- 
vab  poussée  jusqu'au  blasphème,  il  est  tout  h  fait 
inexact  de  rapporter  au  gnosticisme  ces  monuments 
d'ineptie.  Ils  étaient  l'effet  du  tour  général  qu'a- 
vait pris  la  superstition  du  temps,  et  nous  croyons 
qu'à  l'époque  où  nous  sommes  arrivés,  les  chré- 
tiens de  toutes  les  sectes  restaient  indifférents  à  ces 
petits  talismans.  C'est  à  partir  de  la  conversion  en 
masse  des  païens,  au  iv'  et  au  v*  siècle,  que  les 
amulettes  s'introduisent  dans  l'Église  et  que  des 

les  auraient  eus  en  horreur.  Basîlide  adoptait  Abrasax  (Irënée, 
I,  XXIV,  7)  comme  tant  d'autres  mots  sacramentels;  mais  rien 
de  plus  faux  que  d'appeler  basilidiennes  toutes  les  pierres  où 
on  lit  ADPACA2.  lao  n'est  pas  non  plus  une  invention  de  Valentin 
(Irénée,  I,  iv,  4  ;  comp.,  I,  ixi,  3).  Pas  un  texte  des  Pères  de 
rÉglise  ne  mentionne,  chez  les  gnostiques,  de  pareils  talismans. 
Il  faut  faire  exception  pour  les  ophites,  qui  ne  sont  vraiment  pas 
chrétiens. 

1.  Voir  les  Recueils  de  Jean  L'Heureux  (Macarius)  ou  Gbifflet, 
Du  Molinet,  Moolfaucon,  Gaylus,  Bellermann,  Kopp,  King,  Matter, 
Baudissin,  Parthey,  Frœhner,  Ghabouillet.  Cf.  BulL  de  la  Soc. 
des  ant.  de  Fr,,  4859,  p.  4  94  et  suiv. 

2.  Voir  les  classifications  établies  par  M.  de  Baudissin,  Slud. 
zur  sem.  ReL,  p.  489  et  suiv. 


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144  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

mots  et  des  symboles  décidément  chrétiens  com- 
mencent à  s'y  rencontrer. 

L'orthodoxie  fut  donc  ingrate  en  ne  reconnaissant 
pas  les  services  que  lui  avaient  rendus  ces  sectes 
indisciplinées.  Dans  le  dogme^  elles  ne  provoquèrent 
que  de  la  réaction;  mais  leur  rôle  fut  des  plus  con- 
sidérables dans  la  littérature  chrétienne  et  dans  les 
institutions  liturgiques.  On  emprunte  presque  toujours 
beaucoup  à  ceux  que  Ton  anathématise.  Le  premier 
christianisme,  tout  juif  encore,  était  trop  simple; 
ce  furent  les  gnostiques  qui  en  firent  une  religion. 
Les  sacrements  furent  en  grande  partie  leur  créa- 
tion ;  leurs  onctions,  surtout  au  lit  de  mort  des  ma- 
lades, produisaient  une  grande  impression  \  Le' saint 
chrême,  la  confirmation  (d'abord  partie  intégrante  du 
baptême),  l'attribution  d'une  force  surnaturelle  au 
signe  de  la  croix,  plusieurs  autres  éléments  de  la 
mystique  chrétienne  viennent  d'eux*.  Parti  jeune  et 

4.  Irénëe,  I,  xxi,  3,  5,  et  la  note  de  dom  Massuet. 

1  Celse,  dansOrig.,  Contre  CeUe,  VL  39,40;  ConstiL  aposL, 
VU,  ch.  42-45;  Recogn.,  I,  45.  Voir  surtout  les  Acla  stmcti 
Thomœ,  §  26-Ï7;  Migoe,  Dict,  des  apocr.,col  4027-4030,4044  ; 
Sioulfi,  ouvr.  cité,  p.  80-84.  Les  fables  sur  «  Thuile  de  la  mi- 
séricorde n  se  rattachent  au  même  fond  gnostique.  Légende  de 
la  pénitence  d'Adam  et  de  la  Caverne  des  trésors;  Éoang,  de 
Nicod.,  2«  partie,  ch.  3;  Apoc,  de  Moïse,  Tisch.,  Apoc.  apocr., 
p.  XI,  5,  7.  Cf.  Hermas,  simil.  vin,  Gebh.  et  Harn.,  p.  486-487; 


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[\nl65]  MÂRG-ÂURÈLE.  145 

actif,  les  gnostiques  écrivaient  beaucoup,  se  lançaient 
hardiment  dans  l'apocryphe.  Leurs  livres,  frappés 
d'abord  de  discrédit,  finissaient  par  entrer  dans  la 
famille  orthodoxe.  L'Église  acceptait  bientôt  ce  qu'elle 
avait  maudit  d'abord.  Une  foule  de  croyances,  de 
fêtes,  de  symboles  d'origine  gnostique  devinrent 
ainsi  des  croyances,  des  fêtes,  des  symboles  catho- 
liques. Marie,  mère  de  Jésus,  en  particuliers  dont 
l'Église  orthodoxe  se  préoccupait  très  peu,  dut  à  ces 
novateurs  les  premiers  développements  de  son  rôle 
presque  divin.  Les  Évangiles  apocryphes  sont  pour 
Une  bonne  moitié  au  moins  l'ouvrage  des  gnostiques. 
Or  les  Évangiles  apocryphes  ont  été  la  source  d'un 
grand  nombre  de  fêtes  et  ont  fourni  les  sujets  les 
plus  affectionnés  de  Tart  chrétien*.  Les  premières 
images  chrétiennes,  les  premiers  portraits  du  Christ 
furent  gnostiques  *.  L'Église  strictement  orthodoxe 
fut  restée  iconoclaste  si  l'hérésie  ne  Teût  pénétrée, 
ou  plutôt  n'eût  exigé  d'elle,  pour  les  besoins  de  la 
concurrence,  plus  d'une  concession  aux  faiblesses 
païennes. 

noie  de  Gotelier  sur  Recogn,,  J,  45  ;  Tinscription  ci-après,  p.  447. 

4.  Voir  la  Pi$ii$  Sophia,  à  chaque  page,  surtout  p.  49,S0, 39. 
L'exagération  du  culte  de  la  Vierge  est  un  fait  avant  tout  syrien. 
Voir  saint  Éphrem,  Carm.  nisib.,  p.  29-30  (édit.  Bickell). 

5.  Voir  l'Églùe  chrétienne,  cb.  xxvi. 

3.  Irénée,  I,  xxv,  6;  Celse,  dans  Orig.,  VI,  30,  33,  34. 

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146  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

Ballotté  tour  à  tour  du  génie  à  la  folie,  le  gnos* 
ticisme  défie  tous  les  jugements  absolus.  Hegel  et 
Swedenborg,  Schelling  et  Caglioslro  s'y  coudoient. 
L'apparente  frivolité  de  quelques-unes  de  ses  théo- 
ries ne  doit  pas  nous  rebuter.  Toute  loi  qui  n'est 
pas  l'expression  pure  de  la  science  positive  subit  les 
caprices  de  la  mode.  Telle  formule  de  Hegel  qui  a 
été  à  son  heure  la  plus  haute  vue  sur  le  monde  fait 
maintenant  sourire.  Telle  phrase  en  laquelle  nous 
croyons  résumer  l'univers  semblera  un  jour  creuse 
ou  fade.  A  tous  ceux  qui  naufragent  dans  la  mer  de 
l'infini,  il  faut  l'indulgence.  Le  bon  sens,  qui  paraît 
au  premier  coup  d'œil  inconciliable  avec  les  chimères 
des  gnostiques,  ne  leur  manqua  pas  autant  qu'on 
pourrait  le  croire.  Ils  ne  combattirent  pas  la  société 
civile;  ils  ne  recherchèrent  pas  le  martyre  et  eurent 
en  aversion  les  excès  de  zèle.  Ils  eurent  la  suprême 
sagesse,  la  tolérance,  parfois  même,  qui  le  croirait? 
le  scepticisme  discret.  Comme  toutes  les  formes 
religieuses,  le  gnosticisme  améliora,  consola,  émut 
les  âmes.  Voici  en  quels  termes  une  épilaphe  valen- 
tinienne,  trouvées  ur  la  voie  Latine*,  essaye  de  sonder 
l'abtme  de  la  mort  : 


1 .  Civiltà  cattolica,  4858,  p.  357  et  suiy.;  Corpus  inscr.  gr,j 
n»  9595  a. 


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[Ad  165]  MARC-A13RÈLE.  147 

Désireuse  de  voir  la  lumière  du  Père,  compagne  de  mon 
sang,  de  mon  lit,ô  ma  sage,  parfumée,  au  bain  sacré,  delà 
myrrhe  incorruptible  et  pure  de  Ghristos,  tu  t'es  hâtée 
d'aller  contempler  les  divins  visages  des  éons,  le  grand 
Ange  du  grand  conseil,  le  Fils  véritable,  pressée  que  tu 
étais  de  te  coucher  au  lit  nuptial,  dans  le  sein  paternel  des 
éons. 

Cette  morte-ci  n'eut  pas  le  sort  commun  des  humains. 
Elle  est  morte,  et  elle  vit  et  voit  réellement  la  lumière 
incorruptible.  Aux  yeux  des  vivants,  elle  est  vivante  ;  ceux 
qui  la  croient  morte  sont  les  vrais  morts.  Terre,  que  veut 
dire  ton  étonnement  devant  cette  nouvelle  espèce  de  màues? 
Que  veut  dire  ta  crainte? 


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CHAPITRE    IX. 


SUITE    DU    MARCIONISIIE.  —  APBLLB. 


Excellent  pour  produire  la  consolation  et  l'édifi- 
cation  individuelles,  le  gnosticisme  était  très  faible 
comme  Église.  Il  ne  pouvait  en  sortir  ni  presbytérat 
ni  épiscopat  ;  des  idées  aussi  désordonnées  ne  pro- 
duisaient que  des  conciliabules  de  dogmatiseurs. 
Marcion  seul  réussit  à  élever  un  édifice  compact 
sur  ce  fond  fuyant.  Il  y  eut  une  Église  marcionite, 
fortement  organisée.  Sûrement  cette  Église  fut  enta- 
chée de  quelque  défaut  grave,  qui  la  fit  mettre  au 
ban  de  l'Église  du  Christ.  Ce  n*est  pas  sans  raison 
que  tous  les  fondateurs  de  Tépiscopat  se  réunissent 
en  un  sentiment  commun,  l'aversion  contre  Marcion. 
La  métaphysique  ne  dominait  pas  assez  ces  sortes 
d'esprits  pour  qu'il  n'y  eût  en  cela,  de  leur  part, 
qu'une  simple  haine  théologique.  Mais  le  temps  est 
un  bon  juge  ;  le  marcionisme  dura.  Il  fut,  ainsi  que 


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[An  165]  MÂRC-ÂURÈLE.  i49 

Tarianisme,  une  des  grandes  fractions  du  christia- 
nisme, et  non,  comme  tant  d*autres  sectes,  un  mé- 
téore bizarre  et  passager. 

Marcion,  tout  en  restant  fidèle  à  quelques  prin- 
cipes qui  constituaient  pour  lui  l'essence  du  christia- 
nisme, varia  plus  d'une  fois  dans  sa  théologie.  Il 
semble  qu'il  n'imposait  à  ses  disciples  aucun  sym- 
bole bien  arrêté.  Après  sa  mort,  les  divisions  inté- 
rieures de  la  secte  furent  extrêmes*.  Potitus  et 
Basilique  restèrent  fidèles  au  dualisme*  ;  Synérôs 
admit  trois  natures,  sans  qu'on  sache  au  juste  com- 
ment il  s'exprimait  ;  Apelle  revint  décidément  à  la 
monarchie.  Il  avait  d'abord  été  personnellement  dis- 
ciple de  Marcion;  mais  il  était  doué  d'un  esprit  trop 
indépendant  pour  rester  disciple  ;  il  rompit  avec  son 
maître  et  quitta  son  Église.  Ces  ruptures  étaient,  hors 
de  la  communion  catholique,  des  accidents  qui  arri- 
vaient tous  les  jours.  Les  ennemis  d' Apelle  essayè- 
rent de  faire  croire  qu'il  avait  été  chassé  et  que  la 
cause  de  son  excommunication  fut  une  liberté  de 
mœurs  qui  contrastait  avec  la  sévérité  du  maître. 
On  parla  beaucoup  d'une  vierge  Philumène,  dont  les 
séductions  l'auraient  entraîné  à  tous  les  égarements  % 

1 .  Rhodon,  dans  Eusèbe,  V,  xiii. 

8. .  Ibid,,  §  3. 

3.  TerluUien,  Prœscr.,  6,|30,  [54];  Adv.  ifaro.^  III,  i\\  De 


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150  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

et  qui  aurait  joué  près  de  lui  le  rôle  d'une  Priscille 
ou  d'une  Maximille.  Rien  n'est  plus  douteux.  Rho« 
don,  son  adversaire  orthodoxe,  qui  le  connut,  le  pré- 
sente comme  un  vieillard  vénérable  par  la  règle 
ascétique  de  sa  vie*.  Rhodon  parle  de  Philumène 
et  la  présente  comme  une  vierge  possédée,  dont 
Apelle  admit  réellement  les  inspirations  comme  di- 
vines. Pareils  accidents  de  crédulité  arrivèrent  aux 
docteurs  les  plus  austères,  en  particulier  àTertullien*. 
Le  langage  symbolique  des  doctrines  gnostiques 
prêtait,  d'ailleurs,  à  de  graves  malentendus  et  donna 
souvent  lieu  à  des  méprises  de  la  part  des  ortho- 
doxes, intéressés  à  calomnier  de  si  dangereux  enne- 
mis. Ce  ne  fut  pas  impunément  que  Simon  le  Magicien 
joua  sur  l'allégorie  d'Hélène-Ennoia  ;  Marcion  fut 
peut-être  victime  d'un  quiproquo  du  même  ordre  \ 
L'imagination  philosophique  un  peu  changeante 
d' Apelle  put  aussi  faire  dire  que,  poursuivant  une 
amante  volage,  Philumène*,  il  quitta  la  vérité  pour 

came  Chrisli,  6,  24;  De  anima,  36;  Pseudo-Tert.,  De  fuer ,  49; 
Philosoph,,  Vn,  38;  x,  «0;  Pseudo-Aug.,  23  (CEhler);  saint 
Jér.,  Epist.  ad  Clesiph.,  adv,  Pelag.  (Mart.,  IV,  ii,  p.  477j. 

4.  ô  Tinv  iroXiTiiov  ai{«.vuvo(itvc(  xtd  Tb  'fioa/ç.  Dans  Eus.,  V, xiii,  2. 
Sur  iroXiTtîav,  voir  ci-après,  p.  483,  note  4. 

2.  Tertullien,  De  anima,  9. 

3.  Voir  V Église  chrétienne,  p.  354. 

4.  4>tXcu(Aivii.  C'étiiit  le  nom  des  Jeunes  premières  dans  les 
comédies  grecques  et  latines. 


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[An  165]  MARG-AURÈLE.  151 

courir  après  de  périlleuses  aventures.  II  est  permis 
de  supposer  qu'il  donnait  pour  cadre  à  ses  ensei- 
gnements les  révélations^  d'un  personnage  symbo- 
lique, qu'il  appelait  Philouméné  (la  vérité  aimée). 
Il  est  sûr,  au  moins,  que  les  paroles  prêtées  par 
Rhodon  à  notre  docteur  sont  celles  d'un  honnête 
homme,  d'un  sincère  ami  de  la  vérité.  Après  avoir 
quitté  l'école  de  Marcion,  Apelle  se  rendit  à  Alexan- 
drie, essaya  une  sorte  d'éclectisme  entre  les  idées 
incohérentes  qui  défilèrent  devant  lui  et  revint  en- 
suite à  Rome^  Il  ne  cessa  de  remanier  toute  sa  vie 
la  théologie  de  son  maître  S  et  il  semble  qu'il  finit 
par  une  lassitude  des  théories  métaphysiques  qui, 
selon  nos  idées,  le  rapprochait  de  la  vraie  philo- 
sophie. 

Les  deux  grandes  erreurs  de  Marcion,  comme 
de  la  plupart  des  premiers  gnostiques,  étaient  le 
dualisme  et  le  docétisme.  Par  la  première,  il  don- 
nait d'avance  la  main  au  manichéisme,  par  la  se- 
conde à  l'islam.  Les  docteurs  marcionîtes  et  gnos- 
tiques de  la  fin  du  u""  siècle  essayent,  en  général, 
d'atténuer  ces  deux  erreurs.  Les  derniers  basilidiens  * 

%,  EdiTûAck^^'Apelles,  p.  46, 47. 

3.  TertuIlieD,  Prœscr.,  6,  30,  [54];  De  came  Chrisii,  4,6; 
Adv,  Marc,  m,  44;  IV,  47. 

4.  Ceux  que  réfute  Fauteur  des  Philosophumena. 


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im  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

en  venaient  à  un  panthéisme  pur.  L'auteur  du  roman 
pseudo-clémentin,  malgré  sa  théologie  bizarre,  est 
un  déiste.  Hermogène  ^  se  débattait  gauchement  au 
milieu  des  insolubles  questions  soulevées  par  la  doc- 
trine de  l'incarnation.  Apelle*,  dont  les  idées  se 
rapprochent  parfois  beaucoup  de  celles  du  faux  Clé- 
ment, cherche  de  même  à  échapper  aux  subtilités  de 
la  gnose,  en  maintenant  avec  force  les  principes  de 
ce  qu'on  peut  appeler  la  théologie  du  bon  sens. 

L'unité  absolue  de  Dieu  est  le  dogme  fondamen- 
tal d'Apelle.  Dieu  est  la  bonté  parfaite;  le  monde  ne 
reflétant  pas  suffisamment  cette  bonté,  le  monde  ne 
saurait  être  son  œuvre.  Le  vrai  monde  créé  par  Dieu 

4.  Théophile  d'Antioche,  dans  Eus.,  IV,  xxiv,  4;  Clém. 
d'Alex,  ou  Théodote,  Ecl,  ex  proph.,  56;  Tertullien,  Âdv,  Her- 
mo^eitem  entier;  Philos,, S\\\y  17;  Théodoret,  Philastre,  Pseudo- 
Aug.,  Prœd.,  Isid.,  Paul,  Honor.  (OEhler,  Corp.  hosr.,  1). 

5.  Rhodon,  dans  Eus.,  V,  xiii;  Tertullien,  Prœscr.,  6,  7,  40, 
30,  33,  34, 37,  [54]  ;  Adv.  Marc,  IIF,  4 4  ;  IV,  47;  De  came  Christi, 
4,  6-9,  S4;  De  resurr.  camis,  S,  5;  De  anima,  23,  36;  Origène, 
Contre  Celse,  V,  54;  In  Gen.,  hom.  ii,  2  ;  In  Matth,  comm.  sé- 
ries, 43,  46,  47;  Pamph.  et  Ruûn,  dans  Delarue,  append.  au  t.  [V, 
p.  22,  52;  Philos,,  VII,  42,  38;  X,  20;  Eus.,  V,  43;  Epiph.,  Bcer., 
XLiv;  Théodoret,  1, 25;  saint  Ambroise,  De  parad.,  V,  28  ;  Pseudo- 
Tertull.,  De  hcer.,  49;  Philastre,  47;  Pseudo-Aug.,  23  (cf.  24, 
édition  OEhler);  Prœdest.,  22;  Pseudo- Jérôme,  47;  Paul,  25; 
Honoré  d'Autun,  27;  Isid.,  42  (OEhler,  Corp.  hcer.,  1);  saint 
Jérôme,  In  Gai.,  i,  8  ;  M  Matth.,  proœm.  ;  Jean  de  Damas,  De 
hœr.,  c.  44;  Zonaras,  dans  Gotelier,  Eccl.  gr.  monum.,  IIF, 
p.  470-474. 


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(An  165]  MâRC-AURÈLE.  153 

est  un  monde  supérieur,  peuplé  d'anges.  Le  principal 
de  ces  anges  est  Tange  glorieux,  sorte  de  démiurge  ou 
de  Logos  créé,  créateur  k  son  tour  du  monde  visible; 
celui-ci  n'est  qu'une  imitation  manquée  du  monde 
supérieur.  Apelle  évitait  ainsi  le  dualisme  de  Marcion 
et  se  plaçait  dans  une  situation  intermédiaire  entre  le 
catholicisme  et  la  gnose.  Il  corrigeait  réellement  le 
système  de  Marcion  et  donnait  à  ce  système  une  cer- 
taine conséquence  ;  mais  il  tombait  dans  bien  d'autres 
difficultés.  Les  âmes  humaines,  selon  Apelle,  faisaient 
partie  de  la  création  supérieure,  dont  elles  étaient 
déchues  par  la  concupiscence.  Pour  les  ramener  à 
lui,  Dieu  a  envoyé  son  Christ  dans  la  création  infé- 
rieure. Christ  est  venu  ainsi  améliorer  l'œuvre  man- 
quée et  tyrannique  du  démiurge.  Apelle  rentrait  ici 
dans  la  doctrine  classique  du  marcionisme  et  du 
gnosticisme,  selon  laquelle  l'œuvre  essentielle  du 
Christ  a  été  de  détruire  le  culte  du  démiurge,  c'est- 
à-dire  le  judaïsme.  L'Ancien  Testament  et  le  Nouveau 
lui  paraissent  deux  ennemis.  Le  Dieu  des  juifs,  comme 
le  Dieu  des  catholiques  (aux  yeux  d'Apelle,  ces  der- 
niers étaient  des  judaïsants),  est  un  dieu  pervers, 
auteur  du  péché  et  de  la  chair.  L'histoire  juive  est 
l'histoire  du  mal  ;  les  prophètes  eux-mêmes  sont  des 
inspirés  de  l'esprit  mauvais.  Le  Dieu  du  bien  ne  s'est 
pas  révélé  avant  Jésus.  Apelle  accordait  à  Jésus  un 


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154  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

corps  céleste  élémentaire,  en  dehors  des  lois  ordi- 
naires de  la  physique,  bien  que  doué  d  une  pleine 
réalité. 

A  diverses  reprises,  Apelle  paraît  avoir  senti  que 
cette  doctrine  de  l'opposition  radicale  des  deux  Testa- 
ments avait  quelque  chose  de  trop  absolu,  et,  comme 
ce  n'était  pas  un  esprit  obstiné,  peu  à  peu  il  en  vint  à 
des  idées  que  saint  Paul  n'eût  peut-être  point  repous- 
sées. En  certains  moments,  l'Ancien  Testament  lui 
semblait  plutôt  incohérent  et  contradictoire  que  déci- 
dément mauvais  ;  si  bien  que  l'œuvre  du  Christ  aurait 
été  d'y  faire  le  discernement  du  bien  et  du  mal, 
conformément  à  ce  mot  si  souvent  cité  par  les  gno- 
stiques  :  «  Soyez  de  bons  trapézites*.  »  De  même 
que  Marcion  avait  écrit  ses  Antithèses  pour  montrer 
l'incompatibilité  des  deux  Testaments,  Apelle  écrivit 
ses  Syllogismes,  vaste  compilation  des  passages  faibles 
du  Penlateuquej  destinée  surtout  à  montrer  l'incon- 
stance de  l'ancien  législateur  et  son  peu  de  philo- 
sophie*. Apelle  y  déploya  une  critique  très  subtile, 
rappelant  parfois  celle  des  incrédules  du  xviii*  siècle. 
Les  difficultés  que  présentent  les  premiers  chapitres 
de  la  Genèse^  quand  on  s'interdit  l'explication  my- 

4.  Sur  le  sens  qu'on  y  donnait  à  celte  époque,  voir  Denys 
d'Alexandrie,  dans  Eus.,  VII,  vu,  3. 

2.  Saint  Ambroise  (De  paracl.,Y^t%]  en  cite  le  tome  XXXyiII<». 


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[An  165]  MARGAURÈLE.  135 

thique,  étaient  relevées  avec  beaucoup  de  sagacité  *• 
Son  livre  fut  considéré  comme  une  réfutation  de  la 
Bible  et  repoussé  comme  blasphématoire*. 

Esprit  trop  juste  pour  le  monde  sectaire  où  il 
s'était  engagé,  Âpelle  était  condamné  à  changer  tou- 
jours. Sur  la  fin  de  sa  vie,  il  désespéra  tout  à  fait 
des  Écritures.  Môme  son  idée  fondamentale  de  l'unité 
divine  vacilla  devant  lui,  et  il  arriva,  sans  s'en 
douter,  à  la  parfaite  sagesse,  c'est-à-dire  au  dégoût 
des  systèmes  et  au  bon  sens.  Rhodon,  son  adver- 
saire, nous  a  raconté  une  conversation  qu'il  eut  avec 
lui  à  Rome  vers  180.  «  Le  vieil  Apelle,  dit-il',  s'étant 
abouché  avec  nous,  nous  lui  montrâmes  qu'il  se 
trompait  en  beaucoup  de  choses,  si  bien  qu'il  fut 
réduit  à  dire  qu'il  ne  fallait  pas  si  fort  examiner  les 
matières  de  la  religion,  que  chacun  devait  demeurer 
dans  sa  croyance,  que  ceux-là  seraient  sauvés  qui 
espéraient  dans  le  crucifié,  pourvu  qu'ils  fussent 
trouvés  gens  de  bien.  Il  avouait  que  le  point  le  plus 
obscur  pour  lui  était  ce  qui  concernait  Dieu.  Il  n'ad- 
mettait comme  nous  qu'un  seul  principe...  «  Où  est 


4.  Saint  Ambroise,  l,  c;  Origène,  M  Gen,,  hom.  ii,  2. 

«.  Eusèbe,  H.  E.,  V,  xiii,  9. 

3.  Eus.,  V,  ch.  43.  Cf.  saint  Jérôme,  De  viris  ill.,  ch.  37; 
Pseudo-Hieronymus,  Indiculus  de  hœr.,  c.  47;  Harnack,  Apelles, 
p.  46, 47. 


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156  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

)t  la  preuve  de  tout  cela,  lui  demandaî-je,  et  qu'est- 
»  ce  qui  le  permet  d'affirmer  qu'il  n'y  a  qu'un  seul 
»  principe  ?  »  Il  m'avoua  alors  que  les  prophéties  ne 
peuvent  nous  rien  apprendre  de  vrai,  puisqu'elles  se 
contredisent  et  se  renversent  elles-mêmes  ;  que  cette 
assertion  :  «  Il  n'y  a  qu'un  principe  » ,  était  plutôt 
chez  lui  l'effet  d'un  instinct  que  d'une  connaissance 
positive.  Lui  ayant  demandé  par  serment  de  dire  la 
vérité,  il  me  jura  qu'il  parlait  sincèrement,  qu'il  ne 
savait  pas  comment  il  n'y  a  qu'un  seul  Dieu  non 
engendré,  mais  qu'il  le  croyait.  Pour  moi,  je  lui 
reprochai  en  riant  de  se  donner  le  titre  de  maître, 
sans  pouvoir  alléguer  aucune  preuve  en  faveur  de 
sa  doctrine.  » 

Pauvre  Rhodon  !  C'était  l'hérétique  Apelle  qui, 
ce  jour-là,  lui  donnait  une  leçon  de  bon  goût,  de 
tact  et  de  vrai  christianisme.  L'élève  de  Marcion 
était  réellement  guéri,  puisqu'à  une  creuse  Gnosis 
il  préférait  la  foi,  l'instinct  secret  de  la  vérité,  l'a- 
mour du  bien,  l'espérance  dans  le  crucifié. 

Ce  qui  donnait  une  certaine  force  à  des  idées 
comme  celles  d' Apelle,  c'est  qu'elles  n'étaient,  à  beau- 
coup d'égards,  qu'un  retour  à  saint  Paul.  Il  n'est 
pas  douteux  que  saint  Paul,  ressuscitant  à  l'heure 
du  christianisme  où  nous  sommes  arrivés,  n'eût 
trouvé  que  le  catholicisme  faisait  à  l'Ancien  Testa- 


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[An  165]  MARC-AURÈLE.  157 

ment  trop  de  concessions.  Il  eût  protesté  et  soutenu 
quon  revenait  au  judaïsme,  qu'on  versait  le  vin 
nouveau  dans  de  vieilles  outres  S  qu'on  supprimait 
la  différence  de  l'Évangile  et  de  la  Loi. 

La  doctrine  d'Âpelle  ne  sortit  pas  de  Rome  et 
ne  dura  guère  après  sa  mort.  Tertullien,  cependant, 
se  crut  obligé  de  la  réfutera  Un  certain  Lucain  ou 
Lucien  fit,  comme  Apelle,  secte  à  part  dans  TÉglise 
marcionite*.  11  semble  qu'il  admettait,  comme  Syné- 
rôs,  trois  principes,  l'un  bon,  l'autre  mauvais,  l'autre 
juste.  Le  principe  strictement  juste  était  représenté 
par  le  démiurge  ou  créateur.  Dans  sa  haine  contre  ce 
dernier,  Lucien  supprimait  le  mariage.  Par  ses  blas- 
phèmes contre  la  création,  il  parut  à  d'autres  se 
rapprocher  de  Cerdon*. 

Sévère  semble  avoir  été  un  gnostique  attardé 
plus  encore  qu'un  marcionile*.  Prépon  l'Assyrien 
niait  la  naissance  du  Christ  et  soutenait  que,  l'an  15 


4.  Epiph.,  Hœr,,  xui,  %. 

t.  De  came  Chrisii,  8.  Cf.  Epiph.,  Hcbt,,  xliv. 

3.  Terlullien,  De  resurr.  ca7*nùj  2.  Prœscr.,  [54];  Origène» 
Contre  CeUe,  II,  27;  Epiphane,  Hœr,,  xuii,  xliv,  K  ;  Philosoph.j 
Yll,  44  et  37;  Philastre,  46;  Pdeudo-Tert.,  48. 

4.  Philosoph.,  VII,  37. 

5.  Epiph.,  Uœr,,  xlv.  Voir  ci-après  p.  468-169.  C'est  à  tort 
que  l'on  met  Blastus  parmi  les  marcionites  et  parmi  les  monta- 
nisles. 


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158  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

du  règne  de  Tibère,  Jésus  descendit  du  ciel  en  la 
figure  d'un  homme  tout  formé  *. 

Le  marcionisme,  ainsi  que  le  gnosticisme,  en  était 
à  la  seconde  génération.  Ces  deux  sectes  n'auront 
plus  désormais  aucun  docteur  illustre.  Toutes  les 
grandes  fantaisies  écloses  sous  Adrien  disparais- 
saient comme  des  songes.  Les  naufragés  de  ces 
petites  Églises  aventureuses  s'accrochaient  avide- 
ment aux  bords  de  l'Église  catholique  et  y  ren- 
traient. Les  écrivains  ecclésiastiques  avaient  sur  eux 
l'avantage  qu'ont  auprès  des  foules  ceux  qui  ne 
cherchent  pas  et  ne  doutent  pas.  Irénée,  Philippe  de 
Gortyne,  Modeslus,  Mélilon,  Rhodon, Théophile  d'An- 
tioche,  Bardesane,  Tertullien,  se  donneront  pour 
tâche  de  démasquer  ce  qu'on  appelait  les  ruses  in- 
fernales de  Marcion  *,  et  ne  s'interdiront  dans  leur 
langage  aucune  violence. 

Bien  que  frappée  à  mort,  l'Église  de  Marcion 
resta  longtemps,  en  effet,  une  communauté  distincte 
à  côté  de  l'Égrise  catholique.  Durant  des  siècles,  il 
y  eut,  dans  toutes  les  provinces  de  TOrient,  des 
communautés  chrétiennes  qui  s'honorèrent  de  porter 

4.  Philosopha,  yir,  31.  Lisez  xarouceXooeûy  IlftKttv.  Zeitschrifl 
fur  Kirchengesch,,  l,  p.  536-638. 

2.  Eusèbe,  H.  E,,  IV,  ch.  24,  J5,  30  ;  V,  viii,  9  ;  Iréuée,  Adv, 
hœr.,  I,  XXVII,  2-3  ;  xxviii,  K\  III,  xii,  42. 


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[An  165]  MARC-ÂURÈLE.  159 

le  nom  de  Marcion,  et  écrivirent  ce  nom  sur  le 
fronton  de  leurs  «  synagogues*».  Ces  Églises  mon- 
traient des  successions  d'évêques  comparables  aux 
listes  dont  se  glorifiait  TÉglise  catholique'.  Elles 
avaient  des  martyrs',  des  vierges*,  tout  ce  qui  con- 
stituait la  sainteté.  Les  fidèles  y  menaient  une  vie 
austère,  afl*rontaient  la  mort,  portaient  le  sac  mo- 
nastique, s'imposaient  des  jeûnes  rigoureux  et  s'ab- 
stenaient de  tout  ce  qui  avait  eu  vie.  «  Ce  sont  des 
frelons  qui  imitent  les  ruches  des  abeilles  »,  di- 
saient les  orthodoxes*.  «  Ces  loups  se  revêtent  de 


4.  Dialogue  contre  les  marcioniles,  publié  par  Wetzstein, 
ou  De  recta  in  Deum  fide  attribué  àOrigène,  0pp.,  t.  I,  p.  808- 
840  (Delarue);  Waddington,  Inscr.  de  Syri^j  n»  2558,  Suva^w-p 
(lapxtcftvcaTûv,  bâtie  en  l'année  318,  à  Lebaba  (aujourd'hui  Deir- 
Âli),  à  une  journée  au  sud  de  Damas  ;  Lequien,  0 riens  chri' 
stianuSj  II,  col.  \M0.  Voir  Zeitschrifl  fur  wissenschafliche 
Théologie,  1876,  p.  100  et  suiv.  Cf.  Epiphane,  Hœr.,  xliï,  1; 
Théodoret,  Epist,,  413. 

2.  Dialogue  préciié,  L  c. 

3.  Clém.  d'Alex.,  Strom,,  IV,  ch.  4  ;  l'Anonyme  contre  les  cata- 
phryges,  dans  Eus.,  V,  xvi,  21;  Eus.,  IV,  15;  VU,  12;  De  mari, 
Palœst.,  c.  10.  Se  rappeler,  en  particulier,  Métrodore,  qui  fut  le 
compagnon  de  supplice  de  saint  Pione.  Cf.  les  actes  de  ce  saint. 
Ruinart,  Acta  sincj  p.  437,  450;  Eus.,  H,  E.j  IV,  xv,  46  (en  ob- 
servant Fanachronisme  que  commet  Eusèbe). 

4.  Jean  Chrysost.,  De  virgin,,  ch.  3-6  ;  Eznig,  Ré  fut.  des  sectes, 
1.  IV,  ch.,  42-44. 

5.  Tert.,  Adv.  Marc,  IV,  5.  «  Faciunt  favos  et  vespae,  faciunt 
ecclesias  et  marcionitse.  » 


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160  ORIGINES  Ï)U  CHRISTIANISME.  [An  l65J 

la  peau  des  brebis  qu^ils  tuent  »,  disaient  d'autres  ^ 
Comme  les  montanistes,  les  marcionites  se  fabri- 
quaient de  faux  écrits  apostoliques,  de  faux  psaumes  ^ 
Inutile  de  dire  que  cette  littérature  hérétique  a  péri 
tout  entière. 

Au  IV*  et  au  v*  siècle,  la  secte,  vivace  encore,  est 
combattue  avec  énergie,  comme  un  fléau  actuel,  par 
Jean  Chrysostome, saint  Basile, saint  Épiphane,  Théo- 
doret,  l'Arménien  Eznig,  le  Syrien  Boud  le  Pério- 
deute^  Mais  les  exagérations  la  perdaient.  Une  hor- 
reur générale  des  œuvres  du  Créateur  portait  les 
marcionites  aux  abstinences  les  plus  absurdes. 
C'étaient,  à  beaucoup  d'égards,  de  purs  encratites; 
ils  s'interdisaient  le  vin,  même  dans  les  mystères.  On 
leur  prouvait  que,  pour  être  conséquents,  ils  auraient 

4.  Saint  Éphrem,  dans  Âssémani,  Bibl,  orient,,  I,  p.  449. 

2.  Canon  de  Muralori,  Hesse,  p.  499  et  suiv.,  284  et  suiv., 
296,  297  (douteux).  Cf.  Caïus,  dans  Eus.,  H.  E,,  VI,  xx,  3.  Y. 
ZeiUchrift  fur  wiss,  TheoL,  4876,  p.  4  00  et  suiv. 

3.  Chrys.,  In  i  Cor,,  hom.  xl;  saint  Basile,  lettre  4'*  à  Am- 
philoque,  canon  4;  Epiph.,  Hœr,j  xlii,  4;  Théodorel,  Epist,, 
443  ;  Rel.  hist,,  c.  24  ;  Hœr,  fab,^  1.  II,  proœni.;  saint  Ëphrem, 
Hymnes  polémiques,  0pp.,  V,  p.  4:i7  et  suiv.;  Assém.,  Bibl. 
Orienl.j  I,  p.  448  et  suiv.;  Pseudo-Ambroise,  in  app.  t.  II,  edit. 
Bened.,  p.  296  ;  Eznig,  Ré  fui,  des  sectes,  I.  IV  entier  (cf. 
Zeilschrift  fur  xoiss.  Theol,,  4876,  p.  80  et  suiv,;  Zeitschrifù 
fur  KischengeschicfUe,  1, 4876,  p.  428)  ;  Journal  asiat.,  février- 
mars  4856,  p.  251;  Assémani,  Bibl.  or.,  III,  4'*  partie,  p.  29,  41, 
43,63,  448,  470,  223,224. 


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[An  165]  MÂRC-AURÈLE.  161 

dû  se  laisser  mourir  de  faim.  Ils  réitéraient  le  bap- 
tême comme  moyen  de  justification  et  permettaient 
aux  fenmies  d* officier  dans  les  églises  ^  Mal  g[ardés 
contre  la  superstition,  ils  tombèrent  dans  la  magie 
et  l'astrologie.  On  les  confondit  peu  à  peu  avec  les 
manichéens  \ 

4.  Eznig,  RéfaL  des  sectes,  IV,  ch.  45  et  46. 

2.  Fluegel^  Mani,  459,  460,  467,  468;  Masoudi,  Prairies 
dor,  t.  YllI,  p.  293;  t.  IX,  p.  337  (édit.  de  la  Soc.  asiatique); 
Assémani,  BibU  orient.,  I,  p.  389-390.  ' 


il 


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CHAPITRE  X. 


TÀTIEN  BBEÉTIQUB.  —  LES  BNGEATITBS. 


Ce  qui  montre  bien  que  Tordre  d'idées  qui  en- 
traîna Marcion,  Apelle,  Lucain,  sortait  de  la  situation 
théologique  par  une  sorte  de  nécessité,  c'est  qu'on 
vit  des  fidèles  de  toute  provenance  verser  du  même 
côté  sans  que  leurs  antécédents  pussent  le  faire  pré- 
voir. Tel  fut,  en  particulier,  le  sort  qui  était  réservé 
au  disciple  du  tolérant  Justin,  à  l'apologiste  qui  avait 
vingt  fois  joué  sa  vie  pour  sa  foi,  à  Tatien  ^  A  une 
date  qu'on  ne  peut  fixer  avec  précision,  Tatien,  qui 
au  fond  était  toujours  Assyrien  de  cœur  et  qui  préfé- 
rait beaucoup  l'Orient  à  Rome,  retourna  dans  son 
Adiabène  *,  où  le  nombre  des  juifs  et  des  chrétiens 

4.  Voir  ci-dessus,  p.  402  et  suiv.  Il  est  remarquable  que 
Rhodon,  qui  fut  disciple  de  Tatien  orthodoxe,  combattit  ensuite, 
comme  associés  dans  les  mêmes  erreurs,  Marcion,  Apelle,  Tatien 
devenu  hérétique.  Eusèbe,  V,  ch.  43. 

t.  Epiph.,  Hœr.,  xui,  4. 


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[An  165]  MÂRC-ÂURÈLE.  M: 

était  considérable.  Là,  sa  doctrine  s*altéra  de  plus  en- 
plus.  Détaché  de  toutes  les  Églises,  il  resta  dans* 
son  pays  ce  qu'il  était  déjà  en  Italie,  une  sorte  de 
chrétien  solitaire,  n'appartenant  à  aucune  secte, 
bien  que  se  rapprochant  des  montanistes  par  l'ascé- 
tisme, des  marcionites  par  la  doctrine  et  l'exé- 
gèse. Son  ardeur  pour  le  travail  était  prodigieuse; 
sa  tête  ardente  ne  pouvait  se  reposer;  la  Bible,  qu'il 
lisait  sans  cesse,  lui  inspirait  les  idées  les  plus  con- 
tradictoires; il  écrivait  à  ce  sujet  des  livres  sans  fin. 
Après  avoir  été,  dans  son  apologie,  l'admirateur 
fanatique  des  Hébreux  contre  les  Grecs,  il  tomba 
dans  l'extrême  opposé.  L'exagération  des  idées  de 
saint  Paul,  qui  avait  conduit  Marcion  à  maudire  la 
Bible  juive,  amena  Tatien  à  sacrifier  entièrement 
l'Ancien  Testament  au  Nouveau.  Comme  Apelle  et  la 
plupart  des  gnostiques,  Tatien  admit  un  Dieu  créa- 
teur subordonné  au  Dieu  suprême.  Dans  l'acte  de 
la  création,  en  prononçant  des  phrases  comme  celle- 
ci  :  «  Que  la  lumière  soit!  »  le  créateur,  selon  lui, 
procéda,  non  par  commandement,  mais  par  voie 
de  prière*.  La  Loi  fut  l'œuvre  du  Dieu  créateur; 
seul,  l'Évangile  fut  l'œuvre  du  Dieu  suprême.  Un 
besoin  exagéré  de  perfection  morale  faisait  que, 

4.  Clém.  d'Alex.,  Eclogœ  ex  script,  proph.,  38;  Origène, 
De  oral.,  24. 


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IM:  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  105] 

après  avoir  repoussé  comme  impure  l'antiquité  hel-^ 
lénique^Tatien  repoussait  de  même  l'antiquité  biblique»' 
De  là  une  exégèse  et  une  critique  peu  différentes  de 
celles  des  marcionites  \  Ses  Problèmes  ^^  comme  les^ 
Antithèses  de  Marcion  et  les  5y//o(jrt^mef  d'Apelle,; 
avaient  sans  doute  pour  objet  de  prouver  les  inconsé-, 
quences  de  l'ancienne  loi  et  la  supériorité  de  la  nou- 
velle» Il  y  présentait)  avec  un  bon  sens  assez  lucide» . 
les  objections  qu'on  peut  faire  contre  la  Bible,  en  se 
plaçant  sur  le  terrain  de  la  raison.  L'exégèse  rationa* 
liste  des  temps  modernes  trouve  ainsi  ses  ancêtres 
dans  l'école  d'Apelle  et  de  Tatien.  Malgré  son  injustice 
pour  la  Loi  et  les  prophètes,  cette  école  était  certai- 
nement,- en  exégèse,  plus  sensée  que  les  docteurs  or- 
thodoxes, avec  leurs  interprétations  allégoriques  et 
typiques  tout  à  fait  arbitraires. 

La  pensée  qui  domina  Tatien,  dans  la  composition 
de  son  célèbre  Diatessaron^j  ne  pouvait  non  plus  lui 
valoir  l'approbation  des  orthodoxes.  La  discordance 
des  Évangiles  le  choquait.  Soucieux  avant  tout  d'é- 
carter les  objections  de  la  raison,  il  retrancha  du 
môme  coup  ce  qui  servait  le  plus  à  l'édiQcation. 


4.  Clém.  d'Alex.,  EcLy$  38  etsuiv.;  Strom.,  III,  xii,  82;  Ori- 
gène,  De  oraU^  c.  24;  Harnack,  Apelles,  p.  89^  90. 
2.  np^S^Aara.  Rhodon,  dafie^Btt.^  V,  xiu,  8. 
4.  Voir  l'Église  chrétienne,  p.  503,  504. 


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{An  165]  MARG-AURÈLE.  -  itt 

Tout  ce  qui,  dans  la  vie  de  Jésus,  rapprochait  trop, 
selon  lui,  le  dieu  de  rhomme  fut  sacrifié  sans  pitié. 
Quelque  commode  que  fut  cette  tentative  de  fusion  des 
Évangiles,  on  y  renonça,  et  les  exemplaires  du  Uvol^ 
tessaron  furent  violemment  détruits  ^  Le  principal 
adversaire  de  Tatien,  dans  cette  dernière  période  de 
sa  vie,  fut  son  ancien  élève  Rhodon^«  Reprenant  un 
à  un  les  Problèmes  de  Tatien,  ce  présomptueux  exé- 
gète  se  fit  fort  de  répondre  à  toutes  les  objections 
que  son  maître  avait  soulevées.  Il  écrivit  aussi  un 
Commentaire  sur  l'œuvre  de  six  jours*.  Sans  doute  si 
nous  avions  le  livre  que  Rhodon  composa  sur  tant 
de  délicates  questions,  nous  verrions  qu'il  fut  moins 
sage  qu'Apelle  et  que  Tatien  ;  ceux-ci  avouaient 
prudemment  ne  pas  savoir  les  résoudre. 

La  foi  de  Tatien  variait  comme  son  exégèse.  Le 
gnosticisme,  à  demi  vaincu  en  Occident,  florissait 
encore  en  Orient.  Combinant  ensemble  Valentin,  Sa- 
turnin, Marcion,  le  disciple  de  saint  Justin,  oublieux 
de  son  maître,  tomba  dans  les  rêveries  qu'il  avait 

4.  Y.  l'Église  chrétienne,  p.  503,  504.  On  croit  que  le  Dia- 
tessaron  de  Tatieo  se  retrouve  en  grande  partie  dans  un  com- 
mentaire de  saint  Éphretn  conservé  en  arménien.  Mœsinger  Evang. 
concord.  expositio,  Venise  (Saint-Lazare),  4876;  Harnack,  Zetl- 
schri  t  fur  K.  G.,  IV  (1884),  p.  474  et  suiv. 

J.  Eus.,  V,  XIII,  4,8;  saint  Jér.,  De  viris  ill.,  37. 

3.  Eus.,  V,  xui,  8. 


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106  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

probablement  réfutées  à  Rome.  Il  devint  héré- 
siarque ^  Plein  d'horreur  pour  la  matière^  Tatien  ne 
pouvait  souffrir  Tidée  que  le  Christ  aurait  eu  le 
moindre  contact  avec  elle.  Les  rapports  sexuels  de 
rhomme  et  de  la  femme  sont  un  mal  \  Dans  le  Dia^ 
tessaron,  Jésus  n'avait  aucune  généalogie  terrestre. 
Comme  tel  Évangile  apocryphe,  Tatien  aurait  dû 
dire  :  «  Sous  le  règne  de  Tibère ,  le  Verbe  de  Dieu 
naquit  à  Nazareth.  »  Il  en  vint  même  assez  logique- 
ment à  soutenir  que  la  chair  du  Christ  n'avait  été 
qu'une  apparence  '.  L'usage  de  la  viande  et  du  vin 
classait  à  ses  yeux  un  homme  parmi  les  impurs. 
Dans  la  célébration  des  mystères,  il  voulait  qu'on  ne 
se  servit  que  d'eau  ^  Il  passa  ainsi  pour  le  chef  de 
ces  nombreuses  sectes  d'encratites  ou  abstinents,  s'in- 
terdisant  le  mariage ,  le  vin  et  la  viande,  qui  nais- 

4.  Irénée,  I,  xxviii,4;  Clém.  d'Alex.,  5^ro»i.,  III,  xu,86;  Exe. 
ex  script,  proph.,  38;  Tert.  (ut  fertur),  Prœscr.,  [Bî]  ;  Origène, 
De  oraL,U;  In  Rom.,  X,  4  ;  Eusèbe,  IV,  ch.  Î8  et  29;  Chron,, 
à  Tan  472  ;  saint  Jérôme,  In  GaL,  vi  (p.  34  3,  Mart.)  ;  Adv.  Jovin.^ 
I,  3;  InAmos,  ii;  De  viris  ilL,  Î9;  Epiph.,  Hcer.,  xlvi  (cf.  in- 
diculum),  XLvii,  xlviii,  4  ;  lxi  ;  Théodoret,  l,  Hœr.  fab.,  80,  J4  ; 
Philastre,  48  et  84;  Pseudo-Ang.,  Hœr.,  84,  édit.  (Ehler. 

2.  Tatien  le  concluait  de  I  Cor.,  vii,  5.  Passage  du  traité  De  la 
pureté  selon  le  Sauveur,  cité  par  Clém.  d'Alex.,  Strom.,  III,  48. 

3.  Saint  Jér.,  In  Gai.,  vi. 

4.  C'était  l'erreur  des  hydroparastates  ou  aquariens.  Théo- 
doret, Hœr.  fab„  I,  80;  Pseudo-Aug.,  Hœr.,  64;  Philastre,  77. 
Cf.  saint  Cyprien,  Epist.  63. 


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[An  165]  UARG-AURÈLE.  167 

saient  de  toutes  parts,  et  prétendaient  en  cela  tirer 
la  conséquence  rigoureuse  des  principes  chrétiens. 
De  la  Mésopotamie,  ces  idées  se  répandirent  à  An- 
tioche,  en  Gilicie,  en  Pisidie,  dans  toute  l'Asie  Mi- 
neure, à  Rome,  dans  les  Gaules.  L'Asie  Mineure, 
surtout  la  Galalie,  en  restèrent  le  centre  *.  Les  mêmes 
tendances  se  produisaient  sur  plusieurs  points  à  la  fois. 
Le  paganisme  n'avait-il  pas,  de  son  côté,  les  macéra- 
tions des  cyniques  '  ?  Un  ensemble  de  fausses  idées, 
très  répandues,  portait  à  croire  que,  le  mal  venant  de 
la  concupiscence,  le  retour  à  la  vertu  implique  le 
renoncement  aux  plus  légitimes  désirs. 

La  distinction  des  préceptes  et  des  conseils  restait 
encore  indécise.  L'Église  était  conçue  comme  une 
assemblée  de  saints  attendant  dans  la  prière  et  l'ex- 
tase le  renouvellement  du  ciel  et  de  la  terre;  rien 
n'était  U*op  parfait  pour  elle.  L'institution  de  la  vie 
religieuse  résoudra  un  jour  toutes  ces  difificultés.  Le 
couvent  réalisera  la  parfaite  vie  chrétienne,  don  le 
monde  n'est  pas  capable.  Tatien  ne  fut  hérétique  que 
pour  avoir  voulu  faire  à  tous  une  obligation  de  ce 
que  saint  Paul  avait  présenté  comme  le  meilleur. 

4.  Philosoph.,  VIII,  SO;  Sozom.,  V,44  ;  Macarius  Magnes,  III, 
43,  p.  454  ;  cf.  II,  7,  p.  7;  Epiph.,  xlvi,  4  ;  lxi,  S. 

5.  Lucien,  Peregr.,  47,  S8;  Simplicius,  In  Bpict.j  p.  39,  40 
(DUbner).  Cf.  Philosoph.,  VIU,  80. 


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16S  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

Talien  offre,  on  le  voit,  beaucoup  de  ressem- 
blance avec  Âpelle.  Comme  lui,  il  changea  beaucoup, 
et  ne  cessa  de  modifier  sa  règle  de  foi;  comme  lui, 
il  s'attaqua  résolument  à  la  Bible  juive  et  s'en  fit 
le  libre  exégète.  Il  se  rapproche  aussi  des  protes- 
tants du  xv!""  siècle  et  particulièrement  de  Calvin.  Ce 
fut,  en  toiit  cas,  Tun  des  hommes  les  plus  profondé- 
ment chrétiens  de  son  siècle,  et,  s*il  tomba,  ce  fut, 
comme  TertuUien,  par  excès  de  sévérité.  On  peut 
ranger  parmi  ses  disciples  ce  Jules  Cassien,  qui  écri- 
vit plusieurs  livres  d'Eooegelica,  soutint,  par  des  argu- 
ments analogues  à  ceux  du  Discours  contre  les  Hel- 
lèneSj  que  la  philosophie  des  Hébreux  fut  bien  plus 
ancienne  que  celle  des  Grecs,  poussa  le  docétisme 
à  de  tels  excès  qu'on  le  regarda  comme  le  chef  de 
cette  hérésie,  et  associa  au  docétisme  une  horreur 
des  œuvres  de  la  chair  qui  le  conduisit  à  une  sorte 
de  nihilisme  destructeur  de  l'humanité.  L'avènement 
du  royaume  de  Dieu  lui  apparaissait  comme  la  sup- 
pression des  sexes  et  de  la  pudeur  ^   Un  certain 
Sévère  suivit  une  fantaisie  plus  libre  encore,  repous- 
sant les  Actes  des  apôtres j  injuriant  Paul,  reprenant 
les  mythes  vieillis  du  gnosticisme.  De  naufrage  en 


4.  Glém.  d'Alex.,  Strom.,  I,  21;  III,  43  etsuiv.;  Théodoret, 
Hœr.  fab.j  I,  8. 


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[An  165]  MARC-AURÈLE.  169 

naufrage,  il  alla  échouer  tout  près  des  chimères  des 
archontiques  S  continuateurs  des  folies  de  Markos^ 
De  son  nom  les  encratites  s'appelèrent  sévériens. 

Toutes  les  aberrations  des  ordres  mendiants  du 
moyen  âge  existèrent  en  ces  temps  reculés.  Il  y  eut, 
dès  les  premiers  siècles,  des  saccaphores  ou  frères 
porte-sacs;  des  apostoliques,  prétendant  reproduire 
la  vie  des  apôtres  ;  des  angéliques^  des  cathares 
ou  purs,  des  apotactites  ou  renonçants,  lesquels 
refusaient  la  communion  et  le  salut  à  tous  ceux  qui 
étaient  mariés  et  possédaient  quelque  chose  '.  N'é- 
tant pas  gardées  par  l'autorité,  ces  sectes  tombèrent 
dans  la  littérature  apocryphe.  L'Évangile  des  Egyp- 
tiens, les  Actes  de  saint  André,  de  saint  Jean,  de 
saint  Thomas  furent  leurs  livres  favorisa  Les  ortho- 
doxes prétendaient  que  leur  chasteté  n'était  qu'appa- 
rente, puisqu'ils  attiraient  les  femmes  à  leur  secte 
par  toute  sorte  de  moyens,  et  qu'ils  étaient  continuel- 
lement avec  elles.  Ils  formaient  des  espèces  de  com- 
munautés où  les  deux  sexes  vivaient  ensemble,  les 
femmes  servant  les  hommes  et  les  suivant  dans  leurs 

4.  Easèbe,  IV,  xxix,  4,  5;  Epiph.,  xlv;  Théodore!,  I,  SI  ; 
Pseudo-Aug.,  J4.  Cf.  Orig.,  In  Cels.jY,  65. 

2.  Epiph.,  XL;  Théodoret,  I,  44;  Pseudo-Aug.,  SO. 

3.  Epiph.,  Hœr.,ux,  lx,  lxi;  Pseudo-Aug.,  40;  saint  Basile, 
canon  4,  47,  AdAmphil.;  Gode  Théod.,  XVI,  v,  lois  7,  9„  44. 

4.  Epiph.,  XLVii,  4  ;  lxi,  4  ;  Clém.  d'Alex.,  Strom.,  III,  9, 43. 


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170  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

voyages  à  titre  de  compagnes  ^  Ce  genre  de  vie  était 
foin  de  les  amollir,  car  ils  fournirent  aux  luttes  du 
martyre  des  athlètes  qui  confondirent  les  bourreaux  \ 
L'ardeur  de  la  foi  était  telle,  que  c'était  contre 
l'excès  de  sainteté  qu'il  fallait  prendre  des  mesures; 
c'était  des  abus  de  zèle  qu'on  devait  se  garder*  Des 
mots  qui  n'impliquaient  que  l'éloge,  comme  ceux 
d'abstinent,  d'apostolique,  devinrent  des  notes  d'hé- 
résie. Le  christianisme  avait  créé  un  tel  idéal  de 
détachement,  qu'il  reculait  devant  son  œuvre  et  disait 
à  ses  fidèles  :  «  Ne  me  prenez  pas  si  fort  au  sérieux, 
ou  vous  allez  me  détruire!  »  On  était  effrayé  de  Tin- 
cendie  qu'on  avait  allumé.  L'amour  des  deux  sexes 
avait  été  si  terriblement  malmené  par  les  docteurs 
les  plus  irréprochables,  que  les  chrétiens  qui  vou- 
laient aller  jusqu'au  bout  de  leurs  principes  devaient 
le  tenir  pour  coupable  et  le  bannir  absolument. 
A  force  de  frugalité,  on  en  venait  à  blâmer  la  création 
de  Dieu  et  à  laisser  inutiles  presque  tous  ses  dons.  La 
persécution  produisait  et,  jusqu'à  un  certain  point, 
excusait  ces  exaltations  malsaines.  Qu'on  songe  à  la 
dureté  des  temps,  à  cette  préparation  au  martyre, 
qui  remplissait  la  vie  du  chrétien  '  et  en  faisait 

4.  Epiph.,  XLVii,  3. 

5.  Sozom.,  V,  44. 

3.  Lettre  des  fidèles  de  Yienne  et  de  Lyon,  dans  Eus.,  Y,  i,  44 , 


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[An  165]  MARG-AURÈLE.  171 

une  sorte  d'entraînement  analogue  à  celui  des  gla- 
diateurs. Vantant  Tefficacité  du  jeûne  et  de  l'ascé- 
tisme :  «  Voilà  comment,  dit  TertuUien,  on  s'endurcit 
à  la  prison,  à  la  faim,  à  la  soif,  aux  privations  et 
aux  angoisses  ;  voilà  comment  le  martyr  apprend  à 
sortir  du  cachot  tel  qu'il  y  est  entré,  n'y  rencontrant 
point  des  douleurs  inconnues,  n'y  trouvant  que  ses 
macérations  de  chaque  jour,  certain  de  vaincre  dans 
le  combat,  parce  qu'il  a  tué  sa  chair  et  que  sur  lui 
les  tourments  n'auront  point  où  mordre.  Son  épi- 
derme  desséché  lui  sera  une  cuirasse  ;  les  ongles  de 
fer  y  glisseront  comme  sur  une  corne  épaisse.  Tel 
sera  celui  qui,  par  le  jeûne,  a  vu  souvent  de  près  la 
mort  et  s'est  déchargé  de  son  sang,  fardeau  pesant 
et  importun  pour  l'âme  impatiente  de  s'échapper  *.  » 

28.  Cf.  Mëm.  de  VAoad.  des  inscr.  et  beltes-leUres,  L  XXYIII, 
i^  partie,  p.  53  et  suivantes  (Le  Blant). 
4.  Tertullieiî,  De  jej,,  48, 


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CHAPITRE  XI. 


LES  GRANDS  EVÂQUES  DE   GREGE  ET  d'ASIE  .^MÉLITON. 


A  côté  d*excès  moraux,  fruit  d'un  sentiment  mal 
réglé,  et  d*une  exubérante  production  de  légendes, 
filles  de  l'imagination  orientale,  il  y  avait  heureu- 
sement l'épiscopat.  C'était  surtout  dans  les  régions 
purement  grecques  de  l'Église  que  cette  belle  in- 
stitution florissait.  Opposé  à  toutes  les  aberrations, 
classique  en  quelque  sorte  et  moyen  dans  ses  ten- 
dances, plus  préoccupé  de  la  voie  humble  des  simples 
fidèles  que  des  prétentions  transcendantes  des  ascètes 
et  des  spéculatifs,  l'épiscopat  devenait  de  plus  en 
plus  l'Église  elle-même  et  sauvait  l'œuvre  de  Jésus 
de  l'inévitable  naufrage  qu'elle  eût  subi  entre  les 
mains  des  gnostiques,  des  montanistes  et  même  des 
judaîsants.  Ce  qui  doublait  la  force  de  l'épiscopat, 
c'est  que  cette  espèce  d'oligarchie  fédérative  avait 
un  centre;  ce  centre  était  Rome,  Anicet  avait  vu, 


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[AnieS]:  MARC-AURÈLE.  173; 

pendant  les  dix  ou  douze  ans  de  sa  présidence/ 
presque  tout  le  mouvement  du  christianisme  venir  se: 
concentrer  autour  de  lui.  Son  successeur^  Soter  (pro-- 
bablement  un  juif  converti,  qui  traduisit  en  grec  son 
nom  de  Jésus)  ^  vit  ce  mouvement  grandir  encore.  La 
vaste  correspondance  qui  s'était  depuis  longtemps 
établie  entre  Rome  et  les  Églises  prit  une  extension 
plus  considérable  que  jamais.  Un  tribunal  central  . 
des  controverses  tendait  visiblement  à  s'établir. 

La  Grèce  et  l'Asie  continuaient  d'être,  avec  Rome, 
le  théâtre  des  principaux  incidents  de  la  croissance 
chrétienne.  Corinthe  possédait  en  son  Dionysius  un 
des  hommes  du  temps  les  plus  respectés  ^  La  charité 
de  cet  évéque  ne  se  renfermait  pas  dans  son  Église. 
De  toutes  parts  on  le  consultait,  et  ses  lettres  faisaient 
autorité  presque  comme  des  écrits  sacrés.  On  les 
appelait  a  catholiques  »,  parce  qu'elles  étaient  écrites 
non  à  des  particuliers,  mais  à  des  Églises  en  corps. 
Sept  de  ces  morceaux  furent  recueillis  et  révérés  à 
l'égal  au  moins  des  épttres  de  Clément  Romain.  Elles 
étaient  adressées  aux  fidèles  de  Lacédémone,  d'A- 
thènes, de  Nicomédie,  de  Cnosse,  de  Gortyne  et  des 
autres  Églises  de  Crète,  d'Amastris  et  des  autres 
Églises  du  Pont.  Soter,  selon  l'usage  de  l'Église  de 

4.  Eusèbe,  H.  E.,  II,  xxv,  8  ;  IV,  xxi,  xxiii;  saint  Jérôme^ 
Chron.,  p.  473,  Schœne  ;  De  viris  ilL,  S7. 


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174  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aiil65J 

Rome^  ayant  envoyé  à  l'Église  de  Corinthe  des  au- 
mônes accompagnées  d*une  lettre  pleine  dMnstnic- 
tions  pieuses,  Denys  le  remercia  de  cette  faveur  : 

C'était  aujourd'hui  le  dimanche,  écrit-il»  et  nous  avons 
lu  votre  lettre,  et  nous  la  gardons  pour  la  lire  encore,  quand 
nous  voudrons  entendre  de  salutaires  avertissements, 
comme  nous  faisons  pour  celle  que  Clément  nous  a  déjà 
écrite.  Par  votre  exhortation,  vous  avez  resserré  le  lien 
entre  deux  plantations  remontant  Tune  et  Fautre  à  Pierre 
et  Paul,  je  veux  dire  l'Église  de  Rome  et  celle  de  Corinthe. 
Ces  deux  apôtres,  en  effet,  sont  aussi  venus  dans  notre 
Corinthe  et  nous  ont  enseignés  en  commun,  puis  ont  fait 
voile  ensemble  vers  l'Italie,  pour  y  enseigner  de  concert 
et  souffrir  le  martyre  vers  le  même  temps. 

L'Église  de  Corinthe  cédait  à  la  tendance  de 
toutes  les  Églises;  elle  voulait,  comme  l'Église  de 
Rome,  avoir  eu  pour  fondateurs  les  deux  apôtres  dont 
l'union  passait  pour  la  base  du  christianisme.  Elle 
prétendait  que  Pierre  et  Paul,  après  avoir  passé  à 
Corinthe  le  moment  le  plus  brillant  de  leur  vie  apo- 
stolique, en  étaient  partis  ensemble  pour  l'Italie.  Le 
peu  d'accord  qui  régnait  sur  l'histoire  des  apôtres 
rendait  possibles  de  pareilles  suppositions,  contraires 
à  toute  vraisemblance  et  à  toute  vérité. 

Les  écrits  de  Denys  passaient  pour  des  chefs» 
d'oeuvre  de  talent  littéraire  et  de  zèle.  Il  y  combattait 
énergiquement  Marcion.  Dans  une  lettre  à  une  pieuse 


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[An  165]  MARC-AURÈLB.  175 

sœur  nommée  Chrysopbora,  il  traçait  de  main  de 
maître  les  devoirs  de  la  vie  consacrée  à  Diea.  Il  n'en 
fut  pas  moins  opposé  aux  grossières  exagérations 
du  montanisme.  Dans  sa  lettre  aux  Amaslriens,  il  les 
instruisait  au  long  sur  le  mariage  et  la  virginité ,  et 
leur  commandait  de  recevoir  avec  douceur  tous  ceux 
qui  voudraient  faire  pénitence,  soit  qu'ils  fussent 
tombés  dans  l'hérésie,  soit  qu'ils  eussent  commis 
toute  autre  faute.  Palma,  évêque  d'Amastris*,  ac- 
cepta pleinement  le  droit  que  se  donnait  Denys  d'en- 
seigner ses  fidèles.  Denys  ne  trouva  quelque  résis- 
tance à  son  goût  pour  les  admonestations  que  chez 
révoque  de  Cnosse,  Pinytus,  rigoriste  exalté.  Denys 
l'engageait  à  considérer  la  faiblesse  de  certaines  per- 
sonnes et  à  ne  pas  imposer  généralement  aux  fidèles 
le  fardeau  trop  pesant  de  la  chasteté.  Pinytus,  qui 
avait  de  l'éloquence  et  qui  passait  pour  une  des  lu- 
mières de  l'Église,  répondit  en  témoignant  à  Denys 
beaucoup  d'estime  et  de  respect  ;  mais,  à  son  tour,  il 
lui  conseilla  de  donner  à  son  peuple  une  nourriture 
plus  solide  et  une  instruction  plus  forte,  de  peur 
que,  toujours  entretenus  avec  le  lait  de  la  condes- 
cendance, ils  ne  vinssent  insensiblement  à  vieillir 
sans  être  jamais  sortis  en  esprit  de  la  faiblesse  de 

4.  Cf.  Eas.,  y,  xxni,  2. 


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176  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

Tenfance.  La.  lettre  dé  Pinytas  fut  fort  admirée  et 
tenue  pour  un  modèle  d'ardeur  épiscopale.  On  admit 
que  la  Vigueur  du  zèle,  quand  elle  s'exprime  avec 
charité,  a  des  droits  égaux  à  ceux  de  la  prudence  et 
de  la  douceur. 

Denys  était  fort  opposé  aux  spéculations  des 
sectes.  Ami  de  la  paix  et  de  T  uni  té,  il  repoussait 
tout  ce  qui  divise.  Les  hérésies  avaient  en  lui  un 
adversaire  décidée  Son  autorité  était  telle  que  les 
hérétiques,  a  les  apôtres  du  diable  »,  comme  il  les 
appelle,  falsifièrent  ses  lettres  et  y  répandirent 
ri  vraie,  ajoutant  ou  retranchant  ce  qui  leur  plaisait. 
«  Quoi  de  surprenant,  disait  Denys  à  ce  sujet,  si 
certains  ont  eu  l'audace  de  falsifier  les  Écritures  du 
Seigneur  %  puisqu'ils  ont  osé  porter  la  main  sur  des 
écritures  qui  n'avaient  pas  le  même  caractère  sacré?  » 

L'Église  d'Athènes,  toujours  caractérisée  par  une 
sorte  de  légèreté  frivole,  était  loin  d'avoir  une  baée 
aussi  assurée  que  celle  de  Corinthe  \  Il  s'y  passait 
des  choses  qui  n'arrivaient  point  ailleurs.  L'évêque 
Publius  avait  souffert  courageusement  le  martyre;  puis 
il  y  avait  eu  une  apostasie  presque  générale,  une 
sorte  d'abandon  de  la  religion.  Un  certain  Quadratus, 

4.  Saint  Jérôme,  Episl.,  84  (p.  656,  Mart.}. 

5.  ki  xupiaxsi  7pftf  eu,  les  Évangiles. 
3.  Eusèbe,  IV,  xxiii,  2. 


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[AQltôJ  MARC-AURÈLE.  177 

distinct  sans  doute  de  l'apologiste  * ,  reconstitua  TÉ- 
glise,  et  il  y  eut  comme  un  réveil  de  la  foi.  Denys 
écrivit  à  celte  Église  volage  non  sans  quelque  amer^- 
tume,  essayant  de  la  ramener  à  la  pureté  de.  la 
croyance  et  à  la  sévérité  de  la  vie  évangélique.  L'É- 
glise d'Athènes,  comme  celle  de  Corinthe,  avait  sa 
légende.  Elle  s'était  rattachée  à  ce  Denys  dit  Aréo- 
pagite,  dont  il  est  parlé  dans  les  Actes  ^^  et  elle  en 
avait  fait  le  premier  évêque  d'Athènes,  tant  l'épis- 
copat  était  déjà  devenu,  la  forme  sans  laquelle  on 
ne  concevait  pas  l'existence  d'une  communauté  chré- 
tiemie. 

La  Crète,  on  vient  de  le  voir,  avait  des. Églises 
très  florissantes,  pieuses,  bienfaisantes,  généreuses. 
Les  hérésies  gnostiques  et  surtout  le  marcionisme  les 
assiégeaient  sans  les  entamer.  Philippe,  évêque  de 
Gortyne,  écrivit  un  bel  ouvrage  contre  Marcion,  et 
fut  un  des  évêques  les  plus  estimés  du  temps  de 
Marc-Aurèle  '. 

L'Asie  proconsulaire  continuait  d'être  la  première 
province  du  mouvement  chrétien.  La  grande  bataille, 
les  grandes  persécutions,  les  grands  martyrs  étaient 

4.  V.  V Église  chrétienne,  p.  40,  44,  note, 

2.  V.  Saint  Paul,  p.  «09. 

3.  Eusèbe,  IV,xxi;  xxni,  5;  xxv;  saint  Jérôme,  Deviris  iU., 
30.  a.Tit.,  I,  Betsuiv.  .        . 

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178  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  105] 

là.  Presque  tous  les  évéques  des  villes  considérables 
étaient  des  hommes  saints,  éloquents^  relativement 
sensés,  ayant  reçu  une  bonne  éducation  hellénique, 
et,  si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi,  de  très  habiles  poli- 
tiques religieux.  Les  évêchés  étaient  fort  multipliés^; 
mais  quelques  familles  importantes  avaient  une  sorte 
de  privilège  sur  l'épiscopat  des  petites  villes.  Poly- 
crate  d'Éphèse,  qui,  dans  trente  ans,  défendra  si 
énergiquement  contre  l'évéque  de  Rome  les  traditions 
des  Églises  d'Asie,  fut  le  huitième  évéque  de  sa  fa- 
mille V  Les  évéques  des  grandes  villes  avaient  une 
primauté  sur  les  autres  '  ;  ils  étaient  les  présidents 
des  réunions  provinciales  d'évêques.  Varchevêque 
commence  à  poindre,  quoique  le  mot,  si  on  l'eût 
hasardé,  eût  sans  doute  été  repoussé  avec  horreur^. 
Méliton,  évéque  de  Sardes  *,  avait,  au  milieu  de 


I.  Polycrate,  dans  Eus.,  V,  xxiv,  8. 
J.  Ibid.,  V,  XXIV,  6. 

3.  Ibid,,  V,  xxiv,  8.  Comparez  le  fait  de  Févègae  d'Antioche, 
Sérapion,  exerçant,  vers  Tan  200,  une  juridiction  sur  les  fidèles 
de  Rhossus.  Eus.,  VJ,  ch.  xii. 

4.  Voir  ci-après,  p.  499  et  suiv.  L'évéque  d'Éphèse  convoque 
au  synode  les  évéques  de  la  province  d'Asie,  sur  Tordre  du  pape 
Victor.  Eus.,  V,  xxiv,  8. 

5.  V.  l'Église  chrét.,  p.  436-437.  Polycrate,  dans  Eus.,  Y, 
XXIV,  5;  Eus.,  IV,  xxi,  xxvi,  en  entier;  saint  Jérôme,  De  viris 
ilL,  ch,  24;  Routh,  Reliquiœ  sacrœ,  I,  p.  409  et  suiv.;  Pitra, 
Spicil.  SoLj  II.  Tous  jes  fragments  de  Méliton  qui  ne  viennent 


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[An  165]  MARG-ÂURÈLE.  179 

ces  pasteurs  éminents,  une  sorte  de  supériorité  incon- 
testée ^  On  lui  accordait  unanimement  le  don  de  pro- 
phétie, et  on  croyait  qu'il  se  conduisait  en  tout  par  la 
lunuère  du  Saint-Esprit^.  Ses  écrits  se  succédaient 
d'année  en  année  au  milieu  de  l'admiration  univer- 
selle. Sa  critique  était  celle  du  temps  ;  au  moins  ap- 
portait-il un  soin  extrême  à  ce  que  sa  foi  fût  raison- 
nable et  conséquente  avec  elle-mênie.  A  beaucoup 
d'égards,  il  rappelle  Origène;  mais  il  n'avait  pas 
pour  s'instruire  les  facilités  que  présentèrent  à  ce 
dernier  les  écoles  d'Alexandrie,  de  Césarée,  de  Tyr. 
Le  médiocre  souci  qu'avaient  les  chrétiens  de 
saint  Paul  d'étudier  l'Ancien  Testament,  et  l'affaiblis- 
sement du  judaïsme  dans  les  régions  de  l'Asie  éloi- 
gnées d'Éphèse  '  faisaient  qu'il  était  difficile  de  se 
procurer  en  ce  pays  des  notions  certaines  sur  les 
livres  bibliques.  On  n'en  savait  exactement  ni  le 
nombre  ni  l'ordre.  Méliton,  poussé  par  sa  propre 
curiosité  et,  à  ce  qu'il  parait,  par  les  instances  d'un 
certain  Onésime,  fit  un  voyage  en  Palestine  pour 

pas  d'Eusèbe  ou  d'Or i gène  sont  douteux  ;  car  il  y  eut  à  son  sujet 
beaucoup  de  confusions. 

4.  Polycrate,  dans  Eusèbe,  /.  c. 

5.  Polycrate,  L  c;  Tertullien,  dans  saint  Jérôme,  /.  o. 

3.  Polycrate,  à  Éphèse,  se  vante  d'avoir  lu  toute  TÉcrilure  et 
d'avoir  conféré  avec  des  chrétiens  du  monde  entier.  Dans  Eus., 
V,  XXIV,  7. 


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180  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

sMnformer  du  véritable  état  du  Canon.  Il  en  rapporta 
un  catalogue  des  livres  reçus  universellement*;  c'é- 
tait purement  et  simplement  le  canon  juif,  composé 
de  vingt-deux  livres*,  èk  l'exclusion  d'Esther.  Les 
apocryphes,  comme  le  livre  d'Hénoch,  l'apocalypse 
d'Ësdras,  Judith,  Tobie,  etc.,  qui  n'étaient  pas  reçus 
par  les  juifs,  étaient  également  exclus  de  la  liste  de 
Méliton.'  Sans  être  hébralsant,  Méliton  se  fit  le  com- 
mentateur attentif  de  ces  écrits  sacrés.  A  la  prière 
d'Onésime,  il  réunit  en  six  livres  les  passages  du 
Pénlateuque  et  des  Prophètes  qiii  regardaient  Jésus- 
Christ  et  les  autres  articles  de  la  foi  chrétienne.  Il 
travaillait  sur  les  versions  grecques,  qu'il  comparait 
avec  le  plus  de  diligence  possible. 

L'exégèse  des  Orientaux  lui  était  fanSlière  ;  il  la 
discutait  de  point  en  point'.  Comme  l'auteur  de  ce 
qu'on  appelle  l'Épitre  de  Barnabe,  il  paraît  avoir  eu 
une  tendance  marquée  vers  les  explications  allégo- 
riques et  mystiques*,  et  il  n'est  pas  impossible  que 

2.  Cf.  Jos.,  Contre  Apian,  I,  S. 

3.  Od  ne  sait  pas  bien  ce  qu'il  désigne  par  ô  Ëêpalcç,  6  Xupcç. 
Routh,  I,  p.  448,  44î;  Pitra,  II,  p.  lxiv.  Voir  De  Wette,£ml., 
§  44,  note  m,  et  §  64,  note  b.  L'appartenance  des  fi-agrnents  tirés 
des  Chaînes  est  douteuse. 

4.  Origène,  In  Psalm.,  m  t.  U,  p.  5tô,  Delarue;  passage 
syriaque,  Gureton,  p.  53-54;  Pilra,  II,  p.  lix-lx  (authenticité 


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[An  165]  MARC-âCRÈLE.  181 

son  ouvrage  perdu,  intitulé  la  Clef,  ne  fût  déjà  un 
de  ces  répertoires  d* explications  figurées  par  les- 
quelles on  cherchait  à  écarter  les  anthropomorphismes 
du  texte  biblique  et  à  substituer  aux  sens  trop  simples 
des  sens  plus  relevés  ^ 

Parmi  les  écrits  du  Nouveau  Testament,  Méliton 
ne  paraît  avoir  commenté  que  T Apocalypse.  Il  en 
aimait  les  sombres  images  ;  car  nous  le  voyons  lui- 
même  annoncer  que  la  conflagration  finale  est  proche, 
qu*après  le  déluge  de  vent*  et  le  déluge   d'eau, 

douteuse)  ;  fragments  Routh,  T,  p.  420;  Pitra,  ïî,  p.  lxiii-lxiy; 
Otto,  Corpus  apologelarum,  t.  IX,  p.  416  et  suiv. 

4.  L'ouvrage  latin  que  dom  Pitra  a  publié  (SpicU.  Sot.,  II  et 
ni),  comme  étant  la  Clef  de  Méliton,  est  une  compilation  de  pas- 
sages deA  Pères  latins  pouvant  servir  à  Texplication  allégorique 
des  Écritures,  qui  figure  pour  la  première  fois  dans  la  Bible  de 
Théoduiphe.  Cf.  Theolog.  Sludien  vndKritiken,  4857,  p.  584-596 
(Steitz).  Ce  travail  serait  à  reprendre,  car  ce  qui  concerne  les  ma- 
nuscrits laiins  y  est  tout  à  fait  insuffisant.  L'ouvrage  fut  d'abord 
anonyme;  puis  un  copiste  Tidenlifia  avec  la  Clef  de  Méliton.  Ne 
résulle-t-il  pas  au  moins  de  ce  dernier  fait  que  la  Clef  de  Méliton 
était  un  répertoire  du  môme  genre  et  qu'on  en  avait,  dans  le 
monde  latin,  une  certaine  connaissance  î  On  est  porté  à  le  croire, 
quand  on  considère  que  presque  tous  les  fragments  de  Méliton 
conservés  dans  les  Chaînes  grecques  sont  pleins  d'explications 
symboliques  (voyez  note  précédente,  surtout  Routh,  I,  p.  420; 
Pitra,  II,  p.  Lxui-L\iv).  Mais  il  faut  observer  que  Méliton  a  été 
l'objet  de  diverses  confusions,  surtout  avec  Mélétius  (Cureton, 
p.  96-97),  et  qu'on  lui  a  prêté  beaucoup  d'écrits  apocryphes.  Cf. 
Otto,  CorpuB  apolog.,  t.  IX,  p.  401  et  suiv. 

t.  De  verilate,  p.  4 8  (de  l'édiU  franc.).  Comp.  Origène,  Contre 


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m  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

viendra  le  déluge  de  feu,  qui  consumera  la  terre,  les 
idoles  et  les  idolâtres  ;  les  justes  seuls  seront  sauvés 
comme  ils  le  furent  jadis  dans  Tarche.  Ces  croyances 
bizarres  n'empêchaient  pas  Méliton  d'être,  à  sa  ma- 
nière, un  esprit  cultivé.  Familier  avec  l'étude  de  la 
philosophie,  il  chercha,  dans  une  série  d'ouvrages 
qui  malheureusement  se  sont  presque  tous  perdus,  à 
expliquer  par  la  psychologie  rationnelle  les  mystères 
du  dogme  chrétien.  11  écrivit,  de  plus,  quelques  traités 
cil  la  préoccupation  du  montanisme  paratt  dominer, 
sans  qu'il  soit  possible  de  dire  s'il  en  était  l'adversaire 
ou  s'il  y  était  en  partie  favorable.  Tels  furent  ses  livres  * 
sur  la  Règle  de  vie  et  les  prophètes,  sur  l'Église, 
sur  le  Jour  du  dimanche,  sur  la  Nature  de  l'homme 
et  sa  formation,  sur  l'Obéissance  que  les  sens  doivent 
à  la  foi,  sur  l'Ame  et  le  corps  ou  sur  l'Intelligence, 
sur  le  Baptême,  sur  la  Création  et  la  naissance  du 
Christ,  sur  l'Hospitalité,  sur  la  Prophétie,  sur  le 
Diable  et  l'Apocalypse  de  Jean,  sur  Dieu  incarné,  ou 

CelsCj  IV,  SO;  Dillmann,  Dm  christL  Adambuch,  p.  448;  la 
Caverne  des  irésorn,  citée  dans  GuretOD,  p.  94-93. 

4.  Liste  d*Eusèbe  (IV,  26),  en  comparant  Rufin,  saint  Jérôme, 
la  traduction  syriaque  (Curelon,  p.  57  ;  Pi  ira,  II,  p.  lxv-lxvi)  et  les 
fragments  syriaques,  Cureton,  p.  52  et  suiv.  ;  Pitra,  II,  lvi  et  suiv. 
Le  sermon  sur  la  Passion,  cité  par  Anastase  le  SinaYte,  est  de 
Mélétius  (Cureton,  p.  96-98  ;  Land,  Anecdola  Syr,,  I,  p.  34).  Le 
sermon  De  cruce  (Cureton,  p.  52-53;  Pitra,  II,  p.  lviii)  est  proba- 
Uement  identique  à  cet  ouvrage.  Voir  Otto,  op.  cil,,  p.  377  et  suiv. 


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(An  165]  MARC-AURÈLE.  183 

sur  rincarnation  du  Christ,  contre  Marcion  ^  On  a 
pu  croire  qu'il  eidsta  aussi  un  livre  de  Prophéties 
qu'il  aurait  composées  *. 

Méliton  passa,  en  effet,  pour  prophète  •  ;  mais  il 
n'est  pas  sûr  que  ses  prophéties  aient  formé  un  ou- 
vrage à  part.  Adnïettant  la  prolongation  du  don  de 
prophétie  jusqu'à  son  époque,  il  put  ne  pas  repousser 
à  priori  les  montanistes  de  Phrygie.  Sa  vie,  d'ailleurs, 
se  rapprochait  de  la  leur  par  un  certain  ascétisme*. 
Seulement  il  ne  reconnut  pas  les  révélations  des 
saints  de  Pépuze  ;  sans  quoi,  certainement,  l'ortho- 
doxie l'aurait  lui-même  rejeté  de  son  sein. 

Un  de  ses  traités,  celui  qu'il  intitula  «  de  la  Vé- 


4.  nipl  ivacftaarcu  6(oG  (syr.  :  Sur  Dieu  revêtu  d'un  corps. 
Car.,  p.  34,  texte).  Otto,  p.  394  et  suiv.  C'est  à  tort  qu*Origène 
(dans  Théodoret,  Quœsliones  in  Gen,,  cap.  i,  interr.  20)  a  codcIu 
de  ce  titre  que  Méliton  faisait  Dieu  corporel.  Comp.  Gennadius, 
De  dogm,  eccl.,  c.  4.  Le  traité  mpl  axpxttai«»c  x'^^xw  dont  parle 
Anastase  le  Sinaïte  [Hodeg.,  ch.  xiii,  p.  260,  édit.  Grelser)  était 
peut-être  identique  au  npl  ivaMpiàTcu  OuG  mentionné  par  Eusèbe. 
Le  traité  de  la  Vérité  (voir  ci-après),  qui  paraît  bien  de  Méliton, 
est  plein  du  déisme  et  du  spiritualisme  le  plus  pur. 

8.  Eus.,  IV,  XXVI,  2,  xai  Xopç  «uroO  «ipt  n^c^riixc.  RuQn, 
saint  Jérôme  et  le  traducteur  syriaque  ont  traduit  comme  s'il  y 
avait  ffipl  irpoçDTuaç  aurcS.  Voir  Oito,  p.  377. 

3.  Tertullien,  cité  par  saint  Jéiô.ne,  U  c. 

4.  Pitra,  Spidl.  Sol.,  II,  p.  vi-vii.  Sur  le  sens  exact  de  woXi- 
Tiix,  voir  Eu3.,  V,  I,  9;  xiii,  2;  xxiv,  2;  Clém.  Alex.,  Strom., 
procBm.;  Théodoret,  Hisl.  réf.,  titre. 


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Ig4  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

rite  »,  semble  nous  être  parvenu  ^  Les  railleries  du 
monothéisme  contre  l'idolâtrie  y  sont  pleines  d'amer- 
tume, et  la  haine  des  images  ne  s'est  jamais  expri- 

4.  C'est  l'opuscule  conservé  en  syriaque  (Cureton,  Spicil. 
Syr.,  p.  41  et  suiv.  ;  Pitra,  Spicil.  Sol.j  II,  p.  xxxviii  et  suiv.  ;  ti- 
rage à  part,  Paris,  4855;  Otto,  Corpus  apolog.,  t.  IX,  léoa,  4872), 
et  où  Ton  crut  d'abord  posséder  une  palrtie  de  l'Apologie  à  Marc- 
Âurèle.  Il  est  bien  plus  probable  que  c'est  le  traité  iripl  àXmHiakz 
(syr.  j»|L^^^^).  Cf.  GœUing.  gel,  Anzeigen,  4856,  p.  655-659 
(Ewald);  Lan(),  Anecd.  Syr.,  p.  53-55.  En  effet,  le  mot  iXifitia 
(syr.  (»jL«^)  y  revient  sans  cesse.  La  suscription  de  la  version 
syriaque,  oi!i  ce  traité  est  présenté  comme  un  discours  fait  par 
Méliton  devant  Marc-Aurèle,  est  une  évidente  interpolation.  Il  en 
faut  dire  autant,  selon  moi,  de  la  péroraison  adressée  à  Marc- 
Aurèle,  où  il  est  deux  fois  parlé  de  «  ses  fils  i.  Une  telle  expres- 
sion peut  èlre  admise  jusqu'en  470,  date  à  partir  de  laquelle  Marc^ 
Aurèle  n'a  plus  qu'un  fils;  mais,  jusqu'à  la  fin  de  469,  Marc- 
Aurèle  a  pour  collègue  Lucius  Yerus,  qui  n'aurait  pas  dû  ôlre 
omis.  En  outre,  des  passages  du  texte  (p.  7,  40,  42,  43,  surtout 
44, 45,  47  du  tirage  à  part)  ne  peuvent  avoir  été  adressés  à  Marc- 
Aurèle,  ni  de  vive  voix,  ni  par  écrit  ;  co  sont  des  critiques  acerbes 
de  la  conduite  de  cet  empereur.  Nous  croyons  qu'il  y  a  eu  ici  une 
sophistication,  qu'on  a  mis  au  traité  De  la  vérité  un  titre  men- 
songer et  une  péroraison  apocryphe,  afin  de  relever  la  valeur  du 
traité  et  peut-être  avec  l'intention  de  le  faire  passer  pour  l'Apologie 
perdue.  La  fraude  était  d'autant  plus  facile  que,  dans  tout  le  traité, 
Méliton  apostrophe  un  innommé  pour  le  détourner  de  l'idolâtrie. 
Eus.,  IV,  XXVI,  4 ,  peut  sembler  dire  que  Méliton  récita  son  apo- 
logie devant  l'empereur.  Ce  procédé  d'arrangement  n'a  été  que 
trop  familier  aux  Syriens.  Ainsi  le  Logos  parœneticos  attribué  à 
Justin  a  reçu  d'eux  un  en-tète  fictif,  destiné  à  lui  donner  un  in« 
térôt  historique,  peut-èlre  en  rapport  avec  Eusèbe,  Hisl.  eccl..  Y, 
ch.  24. 


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[An  165]  MARC-AURÈLE.  m 

mée  avec  plus  de  force.  La  vérité,  selon  Fauteur,  se 
révèle  d'elle-même  à  l'homme  et,  si  celui-ci  ne  la 
voit  pas,  c'est  sa  faute.  Se  tromper  avec  le  grand 
nombre  n'est  pas  une  excuse  ;  l'erreur  multipliée  n'en 
est  que  plus  funeste.  Dieu  est  Tétre  immuable,, 
incréé  ;  le  confondre  avec  tel  ou  tel  élément  est  un 
crime,  a  maintenant  surtout  que  la  révélation  de  la 
vérité  a  été  entendue  dans  toute  la  terre  ».  La  Sibylle 
l'avait  déjà  dit^  :  les  idoles  ne  sont  pas  autre  chose 
que  les  images  de  rois  morts,  qui  se  sont  fait  adorer. 
On  prendrait  pour  un  fragment  retrouvé  de  Philon 
de  Byblos,  nous  exposant  le  vieil  évhérisme  phé- 
nicien de  Sanchonialhon*,  la  curieuse  page  où  Mé- 
liton,  puisant  à  pleines  mains  dans  les  fables  les  plus 
singulières  de  la  mythologie  grecque  et  de  la  mytho- 
logie syrienne,  bizarrement  amalgamées  aux  récits 
bibliques,  cherche  à  nous  prouver  que  les  dieux  sont 
des  personnages  jadis  réels,  qui  ont  été  divinisés  à 
cause  des  services  qu'ils  ont  rendus  à  certains  pays,, 
ou  de  la  terreur  qu'ils  ont  inspirée*.  Le  culte  des 
Césars  lui  paraît  la  continuation  de  cette  pratique. 


4.  CuretOD,  p.  43,  86,  87.  On  ne  voit  pas  bien  à  quel  écrit 
sibyllin  l'auteur  fait  ici  allusion. 

J.  Voir  aussi  Maxime  de  Tyr,  vni,  8;  Tatien,  Adv.  Gr.,  8. 

3.  Pages  8-10  de  ma  traduction,  a.  Mëm.  de  VAcad.  des 
inscr.,  t.  XXIU,  V  partie,  p.  349  et  suiv. 


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186  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

Ne  voit-OQ  pas  encore  de  nos  jours,  dit-il,  les  images 
des  Césars  et  de  leur  famille  plus  respectées  que  celles  des 
anciens  dieux,  et  ces  dieux  eux-mêmes  payer  tribut  à  César 
oomme  à  un  dieu  plus  grand  qu'eux^  ;  et,  vraiment,  si  on 
punit  de  mort  les  contempteurs  de  dieux,  on  dirait  que 
c'est  parce  qu'ils  privent  le  use  d'un  revenu.  Il  y  a  même 
des  pays  où  les  adorateurs  de  certains  sanctuaires  payent 
^u  Trésor  une  somme  réglée...  Le  grand  malheur  du  monde 
est  que  ceux  qui  adorent  des  dieux  inanimés,  et  de  ce 
nombre  sont  la  plupart  des  sages,  soit  par  amour  du  lucre, 
soit  par  amour  de  la  vaine  gloire,  soit  par  le  goût  du  pou- 
voir, non  seulement  les  adorent,  mais,  de  plus,  contraignent 
Jes  simples  d'esprit  à  les  adorer... 

Tel  prince  dira  peut-être  *  :  o  Je  ne  suis  pas  libre  de  faire 
le  bien.  Étant  chef,  je  suis  obligé  de  me  conformer  à  la 
"volonté  du  grand  nombre.  »  Celui  qui  parle  ainsi  est  vrai- 
•ment  digne  de  risée.  Pourquoi  le  souverain  n'aurait-il  pas 
l'initiative  de  tout  ce  qui  est  bien,  ne  pousserait-il  pas  le 
peuple  qui  lui  est  soumis  à  bien  faire,  à  connaître  Dieu 
selon  la  vérité,  et  n'offrirait-il  pas  en  lui  l'exemple  de 
Coûtes  les  bonnes  actions?  Quoi  de  plus  convenable?  Cest 
•chose  absurde  qu'un  prince  qui  se  comporte  mal,  et  qui 
néanmoins  juge,  condamne  ceux  qui  commettent  des  actes 
pervers.  Pour  moi,  je  pense  qu'un  État  ne  saurait  être 
bien  gouverné  que  quand  le  souverain,  connaissant  et  crai» 
^nant  le  Dieu  véritable,  juge  toute  chose  en  homme  qui  sait 
•qull  sera  jugé  à  son  tour  devant  Dieu,  et  que  les  sujets, 
•craignant  Dieu  de  leur  côté,  se  font  scrupule  de  se  donner 

4.  Allusion  à  quelque  redevance  que  le  fisc  prélevait  sur  les 
èiens  des  temples.  Cî.  Théophile,  Ad  AuloL,  40,  H;  Tertullien, 
AdmL,  40;  Apol,t%^  3S. 

2.  Cureton,  p.  48  et  suiv. 


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{Ad  165]  HARC-AURËLE.  187 

des  torts  envers  leur  souverain,  et  les  uns  envers  les  au- 
tres. Ainsi,  grâce  à  la  connaissance  et  à  la  crainte  de  Dieu, 
tout  le  mal  peut  être  supprimé  de  l'État. 

Si  le  souverain,  en  efiet,  n'agit  pas  injustement  envers 
ses  sujets,  et  si  ses  sujets  n'agissent  pas  injustement  envers 
lui,  ni  les  uns  envers  les  autres,  il  est  clair  que  tout  le 
pays  vit  en  paix«  et  il  en  résulte  de  grands  biens  ;  car, 
de  la  sorte,  le  nom  de  Dieu  est  loué  edtre  tous.  Le  premier 
devoir  du  souverain,  ce  qui  le  rend  le  plus  agréable  à  Dieu, 
-est  donc  de  délivrer  de  Terreur  le  peuple  qui  lui  est  sou- 
mis. Tous  les  maux,  en  effet,  viennent  de  l'erreur,  et 
Terreur  capitale  est  de  méconnaître  Dieu  et  d'adorer  à  sa 
place  ce  qui  n'est  pas  Dieu. 


On  voit  combien  Méliton  est  peu  éloigné  des  dan- 
gereux principes  qui  domineront  à  la  fin  du  iv*  siècle 
et  feront  l'empire  chrétien.  Le  souverain  érigé  en 
protecteur  de  la  vérité,  employant  tous  les  moyens 
pour  faire  triompher  la  vérité,  voilà  l'idéal  que  Ton 
rêve.  Nous  retrouverons  les  mêmes  idées  dans  l'Apo- 
logie adressée  à  Marc-Aurèle  *.  L'intolérance  dog- 
matique, l'idée  qu'on  est  coupable  et  désagréable  èk 
Dieu  en  ignorant  certains  dogmes  est  franchement 
avouée.  Méliton  n'admet  aucune  excuse  pour  l'ido- 
lâtrie. Et  ceux  qui  disent  que  l'honneur  rendu  aux 
idoles  se  rapporte  à  la  personne  qu'elles  représentent, 

4.  C'est  ici  la  meilleure  preuve  de  rauthenticité  du  traité  cod- 
servé  en  syriaque. 


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188  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

et  ceux  qui  se  contentent  de  dire  :  «  Cest  le  culte 
de  nos  pères  » ,  sont  également  coupables. 

Eh  quoi  1  ceux  à  qui  leurs  pères  ont  laissé  la  pauvreté 
s'interdisent-ils  de  s'enrichir?  Ceux  que  leurs  parents  n'ont 
pas  instruits  se  condamnent-ils  à  ignorer  ce  que  leurs 
pères  ignoraient^  ?  Les  Gis  d'aveugles  ne  refusent  pas  de 
voir,  ni  les  fils  des  boiteux  de  marcher...  Avant  d'imiter 
ton  père,  cherche  s'il  a  été  dans  la  bonue  voie.  S'il  a  été 
dans  la  mauvaise,  prends  la  bonne,  pour  que  tes  fils  t'y 
suivent  à  leur  tour.  Pleure  sur  ton  père,  qui  est  engagé 
dans  la  voie  du  mal,  pendant  que  ta  tristesse  peut  le  sau- 
ver encore.  Quant  à  (es  fils,  dis-leur  :  «  Il  y  a  un  Dieu,  père 
de  toute  chose,  qui  n'a  pas  commencé,  qui  n'a  pas  été 
créé,  qui  fait  tout  subsister  par  sa  volonté.  » 

Nous  verrons  bientôt  la  part  que  prit  Méliton  à 
la  controverse  de  la  Pâque  et  à  l'espèce  de  mode  qui 
porta  tant  d'esprits  distingués  à  présenter  des  écrits 
apologétiques  à  Marc-Aurèle.  Son  tombeau  se  mon- 
trait à  Sardes,  comme  celui  d'un  des  justes  les  plus 
sûrs  de  ressusciter  à  l'appel  du  ciel  *.  Son  nom  resta 
très  respecté  chez  les  catholiques,  qui  le  tinrent  pour 
une  des  premières  autorités  de  son  siècle*.  Son 
éloquence  surtout  fut  vantée,  et  les  morceaux  que 
nous  avons  de  lui  sont,  en  effet,  très  brillants^.  Une 

4.  MélitOD  semble  ici  se  souvenir  de  saint  Justin,  Apol.  I,  {% 

2.  Polycrate,  dans  Eus.,  V,  xxiv,  5. 

3.  Eusèbe,  VI,  xni,  9. 

4.  Elegans  el  declamaiorium  ingenium.  Tertullien,  dans 


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[An  165]  MâRG-AURÈLE.  189 

théologie  comme  la  sienne,  où  Jésus  est  à  la  fois 
Dieu  et  homme,  était  une  protestation  contre  Mar* 
cion,  et  dut  en  même  temps  plaire  aux  adversaires 
d'Artémon  et  de  Théodote  le  corroyeur  *.  Il  connais- 
sait rÉvangile  dit  de  Jean,  et  identifiait  Christqs 
avec  le  l^gos,  le  mettant  au  second  rang  derrière  le 
Dieu  unique,  antérieur  et  supérieur  à  tout  *.  Son 
traité  où  le  Christ  était  présenté  comme  un  être  créé  ' 
dut  surprendre  ;  mais  sans  doute  on  le  lut  peu,  et 
ce  titre  scandaleux  fut  altéré  de  bonne  heure  ^.  Au 
IV*  siècle,  quand  l'orthodoxie  fut  devenue  plus  soup- 
çonneuse, on  cessa  de  copier  ces  écrits  tant  admirés 
deux  cents  ans  auparavant.  Plusieurs  passages  sans 
doute  parurent  peu  conformes  à  la  foi  de  Nicée.  La 

saint  Jérôme,  De  viris  ilL,  24.  Voir  surtout  les  fragments  de 
fÂpologie,  dans  Eusèbe,  et  les  fragments  syriaques,  Curelon, 
p.  52-54;  Pitra,  H,  p.  lvi-lx.  Le  morceau  Gureton,  p.  53-54; 
Pilra,  II,  p.  Lix-LX,  est  plus  frappant  encore;  mais  il  n'est  pas  de 
Méliion.  Ailleurs,  on  le  donne  comme  dlrénée  (Pitra,  I,  p.  3-6), 
et  il  n'est  peut-être  ni  de  l'un  ni  de  l'autre.  Land,  Anecd.  Syr., 
I,  p.  34  ;  Otto,  IX,  p.  449  et  suiv. 

4.  Petit  Labyrinthe,  cité  par  Eus.,  V,  xxvni,  5;  passage  de 
Méliton  cité  par  Anastase  (Pitra,  II,  p.  lxi  ;  Otto,  IX,  p.  446,  444 
et  suiv.);  passage  syriaque,  dans  Gureton,  p.  52,  et  Pitra,  II, 
p.  LVi-LVii  ;  Otto,  IX,  p.  449. 

2.  Fragment  de  V Apologie  dans  la  Chronique  pascale,  p.  259^ 
édil.  Du  Gange. 

3.  ncpi  xTiotMC  X9il  ^cv^aiwc  X919TGÛ. 

4.  Voir  Busôbe,  IV,  xxvi,  2,  édit.  de  Heinichen. 


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190  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

fortune  de  Méliton  fut  celle  de  Papias  et  de  tant 
d'autres  docteurs  du  ii*  siècle,  vrais  fondateurs,  les 
premiers  des  Pères  en  réalité,  et  qui  n'eurent  d'auti-e 
tort  que  de  ne  pas  avoir  deviné  d'avance  ce  qui  de- 
vait un  jour  être  réglé  par  les  conciles. 

Glaudius  Apollinaris,  ou  Apollinaire  S  maintenait 
réclat  de  l'Église  d'Hiérapolis,  et,  comme  Méliton^ 
joignait  la  culture  littéraire  et  philosophique  à  la 
sainteté.  Son  style  passa  pour  excellent,  et  sa  doc- 
trine pour  la  plus  pure.  Par  son  éloignement  du 
judéo-christianisme  et  son  goût  pour  l'Évangile  de 
Jean,  il  appartenait  au  parti  du  mouvement  plus  qu'à 
celui  de  la  tradition.  Comme  ce  fut  le  mouvement 
qui  triompha,  ses  adversaires  ne  furent  dès  lors  que 
des  arriérés.  Nous  le  verrons,  presque  en  même 
temps  que  Méliton,  présenter  une  Apologie  à  Marc- 
Aurèle.  Il  écrivit  cinq  livres  adressés  aux  païens,, 
deux  contre  les  juifs,  deux  sur  la  Vérité,  un  sur  la 
Piété,  sans  parler  de  beaucoup  d'autres  ouvrages 
qui  n'arrivèrent  pas  à  une  grande  publicité ,  mais 

4.  SérapîOQ  d'Antioche,  dans  Eus.,  V,  xix,  2;  Eusèbe,  lY^ 
XXI  ;  XXVI,  4;  xxvii;  V,  v,  4;  xvi,  4;  xix,  4-2;  Chron,,  édit. 
Schœne,  p.  473;  saint  Jérôme,  De  viris  ilLj  26;  Epist.,  84; 
Théodoret,  Hœr.  fab.,  I,  24;  III,  2;  Socrale,  III,  7;  Nicé- 
phorc,  IV,  44  ;  X,  44;  Chron.  d'Alex.,  p.  6  et  saiv.,  263  (Da 
Gange)  ;  Photios,  cod.  xiv;  Otto,  Corpus  Apol.,  IX,  p.  478  ei 
suiv. 


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[An  165]  MARC-AURÈLE.  i9t 

furent  très  estimés  de  ceux  qui  les  lurent.  Apollinaire 
combattit  énergiquement  le  montanisme  et  fut  peut- 
être  révoque  qui  contribua  le  plus  h  sauver  l'Église 
du  danger  que  lui  faisaient  courir  ces  prédîcants» 
Les  excès  des  encraliles  le  trouvèrent  aussi  fort 
sévère.  Un  mélange  étonnant  de  bon  sens  et  de  litté* 
rature»  de  fanatisme  et  de  modération  caractérisait 
ces  hommes  extraordinaires,  vrais  ancêtres  de  Té- 
vêque  lettré,  politiques  habiles,  tout  en  ayant  l'air 
de  n'écouter  que  l'inspiration  du  ciel,  opposés  aux 
violents,  tout  en  étant  eux-mêmes  des  violents. 
Grâce  aux  douceurs  menteuses  d'un  langage  libéral, 
ces  Dupanloups  anticipés  prouvèrent  que  les  calculs 
mondains  les  plus  raffinés  n'excluent  pas  l'illumi- 
nisme  le  plus  bizarre,  et  qu'avec  une  parfaite  honnê- 
teté, on  peut  réunir  en  sa  personne  toutes  les  appa- 
rences de  l'homme  raisonnable  et  tous  les  entraîne- 
ments de  l'exalté. 

Miltiade,  comme  Apollinaire,  grand  adversaire 
des  montanistes>  fut  aussi  un  écrivain  fécond.  Il  com- 
posa deux  livres  contre  les  païens,  deux  livres  contre 
les  juifs,  sans  oublier  une  Apologie  adressée  aux 
autorités  romaines  ^  Musanus  combattit  les  encra- 

4.  Eusèbe,  Y,  ch.xyn;.Tertâ]lieD,  M  Val.y  5  ;  saint  Jérôme, 
De  inrw  ilL,  39;  Chron.  d'Alex.,  p.  863  (Du  Gange);  Otlo^ 
Corpui  apoL,  t.  IX,  p.  364  et  suiv. 


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192  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  165] 

tites,  disciples  de  Tatien  ^  Modeslus  s'appliqua  sur- 
tout à  dévoiler  les  ruses  et  les  erreurs  de  Marcioo  '  • 
Polycrale,  qui,  plus  tard,  devait  présider  en  quelque 
sorte  à  l'Église  d'Asie,  brillait  déjà  par  ses  écrits*. 
Une  foule  de  livres  se  produisaient  de  tous  les  côtés*. 
Jamais  peut-être  le  christianisme  n'a  plus  écrit 
que  durant  le  u*  siècle  en  Asie.  La  culture  litté- 
raire était  extrêmement  répandue  dans  cette  pro- 
vince ;  l'art  d'écrire  y  était  fort  commun,  et  le  chris- 
tianisme en  profitait.  La  littérature  des  Pères  de 
l'Église  commençait.  Les  siècles  suivants  ne  dé- 
passèrent pas  ces  premiers  essais  de  l'éloquence 
•chrétienne  ;  mais,  au  point  de  vue  de  l'orthodoxie, 
les  livres  de  ces  Pères  du  ii*  siècle  offraient  plus 
d'une  pierre  d'achoppement.  La  lecture  en  devint 
suspecte;  on  les  copia  de  moins  en  moins,  et  ainsi 
presque  tous  ces  beaux  écrits  disparurent,  pour  faire 
place  aux  écrivains  classiques,  postérieurs  au  concile 
deNicée,  écrivains  plus  corrects  comme  doctrine,  mais, 
en  général,  bien  moins  originaux  que  ceux  du  u*  siècle. 

4 .  Eusèbe,  IV,  H.  E,,  ch.  xxi  et  xxvni;  Chron,,  édit.  Schœne, 
p,  177;  saint  Jérôme,  De  viris  *//.,  31;  Théodoret,  Hœr.  fab., 
1,21. 

2.  Eusèbe,  IV,  ch.  xxi  et  xxT. 

3.  Eusèbe,  Y,  xxiv  ;  saint  Jérôme,  De  viris  ill.,  4o  ;  Labbe» 
€onc.,  I,  p.  600. 

4.  Eusèbe,  IV,  ch.  xxi,  xxv. 


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[An  165]  MARC-AURÈLB.  i^ 

Un  certain  Papirius,  dont  on  ignore  le  siège  épis- 
copal,  était  extrêmement  estimé  ^  Thraséas,  évêque 
d*Euménie,  dans  la  région  du  haut  Méandre,  eut  la 
gloire  la  plus  enviée,  celle  du  martyre.  Il  souiïrit 
probablement  à  Smyrne,  puisque  c'est  là  qu'on  hono- 
rait son  tombeau  \Sagaris%  évéque  de  Laodicée, 
sur  le  Lycus,  eut  le  même  honneur  sous  le  procon- 
sulat de  L.  Sergius  Paullus  vers  Tannée  165.  Lao- 
dicée  conserva  précieusement  ses  restes*.  Son  nom 
resta  d'autant  plus  fixé  dans  le  souvenir  des  Églises, 
que  sa  mort  fut  l'occasion  d'un  épisode  important 
se  rattachant  à  l'une  des  plus  graves  questions  du 
temps. 

4.  Polycrale,  dans  Eus.,  V,  xxiv,  5. 

2.  Ibid,,  V,  XXIV,  4;  Apollonius,  dans  Eus.,  V,  xviii,  43. 

3.  Sur  ce  nom,  en  Asie  Mineure,  voyez  Corpus  inscr.  gr.^ 
3973,  4066,  et  Pape,  8.  h.  v.  Pour  Papirius,  n»  4070,  et  Pape. 

4.  Méliton,  dans  Eus.,  IV,  xxvi,  3;  Polycrale,  dans  Eusèbe, 
V,  XXIV,  5.  Eusèbe  écrit  à  tort  :  ^cpcutXXîcu  pour  Scp^^cu.  Rufin 
donne  Servius.  Voir  Borghesi,  Œuvres,  VIIÏ,  p.  503  et  suiv.  ; 
Waddington,  Fastes,  p.  226  et  suiv.  Le  proconsulat  de  Sergius 
Paullus  dut  tomber  en  464, 465  ou  466. 


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CHAPITRE  XII. 


LA     QUESTION    DE     LA    PAQUB. 


Le  hasard  voulut  que  Texécution  de  Sagaris 
coïncidât  presque  avec  la  fête  de  Pâques  ^  Or  la  fixa- 
tion de  cette  fête  donnait  lieu  à  des  difQcullés  sans 
fin.  Privée  de  son  pasteur,  l'église  de  Laodicée  tomba 
dans  des  controverses  insolubles.  Ces  controverses 
tenaient  à  l'essence  même  du  développement  du 
christianisme  et  ne  pouvaient  être  évitées.  A  force 
de  charité  réciproque,  on  avait  réussi  à  jeter  un  voile 
sur  la  profonde  différence  des  deux  christianismes, 
—  d'une  part,  le  christianisme  qui  s'envisageait 
comme  une  suite  du  judaïsme,  —  d'une  autre  part, 

4.  Fragments  deMéliton,  dans  Eus.,  IV,  xxvi,  3;  fragments 
d'Apollinaire,  dans  la  Chronique  pascale,  p.  6  et  suiv.;  lettre  de 
Polycrate,  dans  Eus.,  V,  24;  Clément  d*AIex.,  cité  par  Eusèbe, 
IV,  XXVI,  4,  et  VI,  XIII,  et  dans  la  Chronique  pascale,  p.  7; 
saint  Ilippolyle,  cité  par  la  Chronique  pascale,  p.  6.  Cf.  Corpus 
ifiscr.gr.,  n«  8613;  Eusèbe,  V,  24;  Ëpiph.,  l,  lxx,  40;  So- 
crate,  V,  24 . 


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[An  166]  MARC-AURÈLE.  195 

le  christianisme  qui  s'envisageait  comme  la  destruc- 
tion du  judaïsme.  Mais  la  réalité  est  moins  flexible 
que  l'esprit.  Le  jour  de  la  Pâque  était  entre  les  Églises 
chrétiennes  la  cause  d'un  profond  désaccord.  On  ne 
jeûnait  pas,  on  ne  priait  pas  le  même  jour.  Les  uns 
étaient  encore  dans  les  larmes,  quand  les  autres  chan- 
taient des  cantiques  de  triomphe.  Même  les  Églises 
que  ne  séparait  aucune  question  de  principes  étaient 
embarrassées.  Le  cycle  pascal  était  si  mal  fixé,  que 
des  Églises  voisines,  comme  celles  d'Alexandrie  et 
de  Palestine,  s'écrivaient  au  printemps  pour  se  bien 
entendre  et  célébrer  la  fête  le  même  jour  et  en  plein 
accorda  Quoi  de  plus  choquant,  en  effet,  que  de  voir 
telle  Église  plongée  dans  le  deuil,  exténuée  par  le 
jeune,  tandis  que  telle  autre  nageait  déjà  dans  les 
joies  de  la  résurrection  ?  Les  jeûnes  qui  précédaient 
la  pâque,  et  qui  ont  donné  origine  au  carême,  se 
pratiquaient  aussi  avec  les  plus  grandes  diversités*. 
C'était  l'Asie  qui  était  la  plus  agitée  de  ces  con- 
troverses. Nous  avons  déjà  vu  la  question  traitée,  il 
y  a  dix  ou  douze  ans,  entre  Polycarpe  et  Anicet  \ 
Presque  toutes  les  Églises  chrétiennes,  ayant  à  leur 
tête  l'Église  de  Rome,  avaient  déplacé  la  pâque,  ren- 

4.  Lettre  de  Narcisse,  dans  Eus.,  V,  xilv. 

2.  Irénée,  dans  Eus.,  Y,  xxiv,  42  et  43. 

3.  V.  l'Église  chrétienne^  p.  445  et  suiv. 


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190  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [4n  166] 

voyant  celle  fêle  au  dimanche  qui  venail  après  le 
i&  de  nisan  et  ridenlifiant  avec  la  fête  de  la  résur- 
rection. L'Asie  n'avait  pas  suivi  le  mouvement;  sur 
ce  point,  elle  était  restée,  si  on  peut  le  dire,  arriérée. 
La  majorité  des  évêques  d'Asie,  fidèle  à  la  tradition 
des  anciens  Évangiles,  et  alléguant  surtout  Matthieu» 
voulait  que  Jésus,  avant  de  mourir,  eût  mangé  la 
pâque  avec  ses  disciples  le  i/j.  de  nisan;  ils  célébraient 
en  conséquence  celte  fête  le  même  jour  que  les  juifs, 
quelque  jour  de  la  semaine  qu'elle  tombât.  Ils  allé- 
guaient, en  faveur  de  leur  opinion,  V Évangile^ ,  l'au- 
torité de  leurs  prédécesseurs,  les  prescriptions  de  la 
Loi,  le  canon  de  la  foi  et  surtout  l'autorité  des  apôtres 
Jean.et  Philippe,  qui  avaient  vécu  parmi  eux,  sans 
s'arrêter  pour  Jean  à  une  singulière  contradiction  *. 
Il  est  plus  que  probable,  en  effet,  que  l'apôtre  Jean 
célébra  toute  sa  vie  la  pâque  le  14  de  nisan  ;  mais, 
dans  l'Évangile  qu'on  lui  atlribuail,  il  semble  ensei- 
gner une  tout  autre  doclrine,  traite  dédaigneuse- 
ment l'ancienne  pâque  de  fête  juive',  et  fait  mourir 
Jésus  le  jour  même  où  l'on  mangeait  l'agneau,  comme 


4.  Polycr.,  dans  Eus.,  V,  xxiv,  6. 

2.  Polycrate,  par  exemple,  qai  fait  de  Jean  un  partisan  de 
Tusagejulf,  admet  cependant  le  quatrième  Évangile  (circonstance 

de    riwl  TO  OT^ÔCÇ). 

3.  Tb  irâo^a,  i  icpnn  tmv  {cu^otttv.  Jean,  VI,  4.  Cf.  Col.,  u,  46. 


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[An  166]  MARC-AURÈLE.  197 

pour  indiquer  ainsi  la  substitution  d*un  nouvel  agneau 
pascal  à  l'antique  ^ 

Polycarpe,  nous  l'avons  vu,  suivait  la  tradition 
de  Jean  et  de  Philippe.  Il  en  était  de  même  de  Thrà- 
séas,  de  Sagaris,  de  Papirius,  de  Méliton.  Les  mon- 
tanistes  étaient  aussi,  sans  doute,  du  même  avis'. 
Mais  l'opinion  de  l'Église  universelle  devenait  chaque 
jour  plus  impérieuse  et  plus  embarrassante  pour  ces 
obstinés.  Apollinaire  d'Hiérapolis  s'était,  à  ce  qu'il 
semble,  converti  à  la  pratique  romaine  ^  Il  repous- 
sait la  pâque  du  i&  de  nisan,  comme  un  reste  de 
judaïsme,  et  alléguait,  pour  soutenir  son  opinion, 
l'Évangile  de  Jean*.  Méliton,  voyant  l'embarras 
des  fidèles  de  Laodicée,  privés  de  leur  pasteur, 

4.  C'était  déjà  Tavis  de  Paul.  Cf.  I  Cor.,  v,  7;  Gai.,  iv,  9-44; 
Rom.,  XIV,  3. 

2.  Eptph.,  L,  4;  saint  Pacien,  EpisL,  i,  2;  Zonaras,  In  Ca- 
nones,  p.  78  (Paris,  4648);  Gebh.  et  Harn.,  Pair,  aposl.,  II, 
p.  469,  note;  Tillemont,  Mém,,  II,  p.  447-448,  672  et  suiv. 

3.  Au  premier  coup  d'œil,  la  question  semble  posée,  en  Asie, 
entre  conserver  la  célébration  de  la  P&qae  et  supprimer  totale- 
ment cette  fêle.  Nous  ne  croyons  pas,  cependant,  qu'aucune  fa- 
mille chrétienne  ait  jamais  voulu  supprimer  absolument  la  fête 
de  Pâque,  pas  plus  que  le  sabbat.  En  Asie,  comme  à  Rome,  il 
s'agissait  d'une  translation  qui  empêchât  la  coïncidence  av^ 
la  fête  juive. 

4.  Il  y  a  des  doutes  sur  l'opinion  précise  d'Apollinaire  ;  ma's, 
s'il  avait_été  d'accord  avec  Méliton  et  les  autres  évoques,  son 
nom  figurerait  dans  la  lettre  de  Polycrate  (Eus.,  V,  24).  Cota^ 
parez  Clément  d'Alexandrie  (  lans  Eus.^  lV,ixvi,  4;  VI,  xiii,  3, 9), 


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198  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  166] 

écrivit  pour  eux  son  ouvrage  sur  la  Pâque,  où  il 
maintenait  la  tradition  du  l/j.  de  nisan^  Apolli- 
naire garda  une  modération  qui  ne  fut  pas  toujours 
mitée'.  L'opinion  universelle  d'Asie  resta  fidèle  à  la 
tradition  judaïsante  ;  la  controverse  de  Laodicée  et 
la  manifestation  d'Apollinaire  n'eurent  pas  de  con- 
séquences immédiates*.  Les  parties  reculées  de  la 
Syrie,  à  plus  forte  raison  les  judéo-chrétiens  et  les 
ébionites,  restèrent  également  fidèles  à  l'observance 
juive.  Quant  au  reste  du  monde  chrétien,  entraîné 
par  l'exemple  de  l'église  de  Rome,  il  adopta  l'usage 
antijudaîque.  Même  les  Églises  d'origine  asiatique 
des  Gaules,  qui  d'abord  avaient  sans  doute  célébré 
la  pâque  le  H  de  nisan  *,  se  rangèrent  promptement 
au  calendrier  universel,  qui  était  le  calendrier  vrai- 
ment chrétien.  Le  souvenir  de  la  résurrection  rem- 


qui,  défendant  Topinion  contraire  aux  quartodécimans,  semble 
combaltre  Méliton,  non  Apollinaire.  Enfin  l'auteur  de  la  Chro-- 
nique  pascale,  adversaire  des  quartodécimans,  cite  en  sa  faveur 
Apollinaire,  Clément,  Hippolyte,  mais  non  Méliton. 

4.  Eus.,  IV,  XXVI,  8-3;  V,  xxiv,  6. 

5.  Eusèt>e  (ch.  xxvii)  ne  parle  pas  d'un  traité  d'Apollinaire 
sur  la  Pâque;  mais  la  citation  de  la  Chronique  pascale  prouve 
que  révéque  d'fliéropolis  avait  traité  la  question,  peut^tre  dans 
ses  deux  traités  Contre  les  juifs, 

3.  En  496,  Topinion  quartodécimane  est  celle  de  «  toutes  les 
Églises  d'Asie  ».  Eus.,  V,  xxiii,  4. 

4.  Irénée,  dans  Eus.,  Y,  xxiv,  44. 


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[An  166]  MARC-ÂURÈLE.  19» 

plaça  tout  à  fait  celui  de  la  sortie  d'Egypte,  comme 
celui  de  la  sortie  d'Egypte  avait  remplacé  le  sens 
purement  naturaliste  de  l'antique  pasAA  sémitique, 
la  fête  du  printemps. 

Vers  l'an  196,  la  question  se  représenta  plus  vive 
que  jamais  S  Les  Églises  d'Asie  persistaient  dans  leur 
vieil  usage.  Rome,  toujours  ardente  pour  l'unité, 
voulut  les  réduire.  Sur  l'invitation  du  pape  Victor', 
on  tint  des  réunions  d'évêques;  une  vaste  correspon- 
dance  fut  échangée.  Eusèbe  eut  entre  les  mains  l'é- 
pitre  synodale  du  concile  de  Palestine,  présidé  par 
Théophile  de  Césarée  et  Narcisse  de  Jérusalem,  la 
lettre  du  synode  de  Rome,  contresignée  par  Victor,  les^ 
lettres  des  évêques  du  Pont,  que  Palma  présida  comme- 
étant  le  plus  ancien,  la  lettre  des  Églises  de  Gaule,, 
dont  Irénée  était  l'évêque,  enfin,  celles  des  Égh'ses- 
d'Osrhoène,  sans  parler  des  lettres  particulières  de 
plusieurs  évêques,  notamment  de  Bacchylle  de  Co- 
rinthe.  On  se  trouva  unanime  pour  la  translation  de 
Pâques  au  dimanche  ^  Mais  les  évêques  d'Asie,  forts- 

4.  Eus.,  H,  E,,  V,  ch.  XXIII,  xxiv,  xxv;  saint  Jérôme,  Chron,^ 
Schœne,  p.  474,  477;  De  viris  ilL,  35,  43-45;  Ânatolius,  dans- 
Gilles  Boucher,  De  cycL  VicL,  p.  443  et  suiv.;  Conciles  de  Labbe,. 
I,  p.  600;  Photius,  cod.  cxx. 

5.  Polycrate,  dans  Eus.,  V,  xxiv,  8. 

3.  Eusèbe  ne  parle  cependant  pas  d'Antioche.  Saint  Athanase 
dit  qu'à  l'époque  du  concile  de  Nicëe,  la  Syrie,  la  Gilicîe  et  la 


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200  ORIGINES  DO  GHRISTIANISHE.  [Aq  166] 

de  la  tradition  de  deux  apôtres  et  de  tant  d*  hommes 
illustres,  ne  voulurent  pas  céder.  Le  vieux  Polycrate, 
évêque  d'Éphèse,  écrivit  en  leur  nom  une  lettre  assez 
acerbe  à  Victor  et  à  l'Église  de  Rome  ^ 

C'est  nous  qui  sommes  fidèles  à  la  tradition,  sans  y 
rien  ajouter,  sans  en  rien  retrancher.  Cest  en  Asie  que 
reposent  ces  grands  hommes  bases',  qui  ressusciteront 
au  jour  de  Tapparition  du  Seigneur,  en  ce  jour  où  il 
viendra  du  ciel  avec  gloire  pour  ressusciter  tous  les  saints: 
Philippe,  celui  qui  fit  partie  des  douze  apôtres,  qui  est 
enterré  à  Hiérapolis,  ainsi  que  ses  deux  filles,  qui  vieilli- 
rent dans  la  virginité,  sans  parler  de  son  autre  fille,  qui 
observa  dans  sa  vie  la  règle  du  Saint-Esprit  ',  et  qui  repose 
à  Éphëse  ;  —  puis  Jean,  celui  dont  la  tête  s'inclina  sur  la 
poitrine  du  Seigneur,  lequel  fut  pontife  portant  lepètcUon^^ 
et  martyr,  et  docteur  ;  celui-là  aussi  est  enterré  à  Éphèse  ; 

—  puis  Polycarpe,  celui  qui  fut  à  Smyrne  évêque  et  martyr; 

—  puis  Thraséas,  à  la  fois  évêque  et  martyr  d'Eumënie, 
qui  est  enterré  à  Smyrne.  Pourquoi  parler  de  Sagaris,  évêque 
et  martyr,  qui  est  enterré  à  Laodicée,  —  et  du  bienheu- 
reux Papirius,  —  et  de  Méiiton,  le  saint  eunuque^  qui  ob- 

Mésopotamie  célébraient  la  fête  avec  les  juifs.  Athanase,  De  syn,, 
p.  749;  Ad  Afros,  p.  892,  édiU  Bénéd. 

4.  Eus.,  V,  XXIV,  %  suiv.;  cf.  III,  xxxi,  3. 

2.  Mi'yoéXa  arotxila. 

3.  Cette  eipression  implique  une  vie  ascétique,  assujettie  à 
une  règle.  Voyez  ci-dessus,  p.  483,  note  4. 

4.  V.  l'Aniechrist,  p.  209. 

5.  Voir  VÉgL  ehréL,  p.  436.  Le  mot  eunuque,  dans  le  lan- 
gage ecclésiastique  du  ii«  et  du  ni*  siècle,  veut  dire  souvent 


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[An  166]  HARC-AURÈLE'.  20i 

sèrva  en  tout  la  règle  du  Saint-Esprit,  lequel  repose  à 
Sardes,  attendant  Tappel  céleste  qui  le  fera  ressusciter 
d'entre  les  morts?  Tous  ces  hommes-là  célébrèrent  la  pàque 
le  quatorzième  jour,  selon  l'Évangile,  sans  rien  innover, 
suivant  la  règle  de  la  foi.  Et  moi  aussi,  j'ai  fait  de  même, 
moi  Polycrate,  le  plus  petit  de  vous  tous,  conformément  à 
la  tradition  de  mes  parents,  dont  quelques-uns  ont  été 
mes  maîtres  (car  il  y  a  eu  sept  évêques  dans  ma  famille  ;  je 
suis  le  huitième);  et  tous  ces  parents  vénérés  solennisaient 
le  jour  où  le  peuple  commençait  à  s'interdire  le  levain.  Moi 
donc,  mes  frères,  qui  compte  soixante-cinq  ans  dans  le  Sei- 
gneur^, qui  ai  conversé  avec  les  frères  du  monde  entier, 
qui  ai  lu  d'un  bout  à  l'autre  la  sainte  Écriture,  je  ne  per- 
drai pas  la  tête,  quoi  que  Ton  fasse  pour  m'eiïrayer.  De 
plus  grands  que  moi  ont  dit  :  «  Mieux  vaut  obéir  à  Dieu 
qu'aux  hommes...  »  Je  pourrais  citer  les  évêques  ici  pré- 
sents, que,  sur  votre  demande,  j'ai  convoqués;  si  j'écrivais, 
leurs  noms,  la  liste  serait  longue.  Tous  étant  venus  me 
voir,  pauvre  chétif  que  je  suis,  ont  donné  leur  adhésion  à 
ma  lettre,  sachant  bien  que  ce  n'est  pas  pour  rien  que  je 
porte  des  cheveux  blancs,  et  assurés  que  tout  ce  que  je 
fais,  je  le  fais  dans  le  Seigneur  Jésus. 

Ce  qui  prouve  que  la  papauté  était  déjà  née  et 
bien  née,  c'est  l'incroyable  dessein  que  les  termes  un 
peu  âpres  de  cette  lettre  inspirèrent  à  Victor.  Il  pré- 
tendit excommunier,  séparer  de  l'Église  universelle 

célibataire.  Athénag.,  33;  Clém.  d'Alex.,  Slrom,,  III,  43;  ConsUl. 
aposL,  VIII,  40;  Tert.,  De  cullu  fem.,  II,  9.  Cf.  Matth.,  xix,  4Î. 
4.  Comparez  uoe  expreesion  analogue  dans  la  bouche  de  saint 
Polycarpe  {l* Église.  chréL,  p.  457),  pour  désigner  son  âge. 


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202  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  166) 

la  province  la  plus  illustre,  parce  qu'elle  ne  faisait 
pas  plier  ses  traditions  devant  la  discipline  romaine. 
Il  publia  un  décret  en  vertu  duquel  les  Églises  d'Asie 
étaient  mises  au  ban  de  la  communion  chrétienne** 
Mais  les  autres  évoques  s'opposèrent  à  cette  mesure 
violente  et  rappelèrent  Victor  à  la  charité*.  Irénée 
de  Lyon,  en  particulier,  qui,  par  la  nécessité  du 
monde  où  il  se  trouvait  transporté,  avait  accepté, 
pour  lui  et  pour  ses  Églises  des  Gaules,  la  coutume 
occidentale,  ne  put  supporter  la  pensée  que  les 
Églises  mères  d^Asie,  auxquelles  il  se  sentait  attaché 
par  le  fond  de  ses  entrailles,  fussent  séparées  du 
corps  de  l'Église  universelle.  11  dissuada  énergi- 
quement  Victor  d'excommunier  des  Églises  qui  s*en 
tenaient  h.  la  tradition  de  leurs  pères,  et  lui  rappela 
les  exemples  de  ses  prédécesseurs  plus  tolérants  : 

Oui,  les  anciens  qui  présidèrent  avant  Soter  à  TÉglise  que 
tu  conduis  iDaintenant,  nous  voulons  dire  Plus,  Hygin,Të- 
lesphore,  Xyste,  n'observèrentpas  la  pâque  juive  et  ne  per- 
mirent pas  à  leur  entourage  de  l'observer  ;  mais,  tout  en  ne 
Tobservant  pscs,  ils  n'en  gardaient  pas  moins  la  paix  avec 
les  membres  des  Églises  qui  Tobservalent,  quand  ceux-ci 
venaient  vers  eux,  quoique  cette  observance,  au  milieu  de 
gens  qui  n'observaient  pas,  rendit  le  contraste  plus  frappant. 
Jamais  personne  ne  fut  repoussé  pour  ce  motif  ;  au  con- 

4.    STDXlTt6tt    ^là  7pai(AU.«TC»V  dbcCtYMVIQTOUÇ  àvOXDpUTTttV. 

s.  Eusèbe  eut  leurs  lettres  entre  les  mains. 


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[An  166]  HARG-AURÈLE.  30$ 

traire,  les  anciens  qui  t'ont  précédé;  lesquels,  je  le  répète,, 
n'observaient  pas,  envoyaient  l'eucharistie  aux  anciens  des 
Églises  qui  observaient*.  Et,  quand  le  bienheureux  Polycarpe 
vint  à  Rome  sous  Anicet,  tous  deux  se  donnèrent  dès  TaborJ 
le  baiser  de  paix  ;  ils  avaient  entre  eux  quelques  petites 
difficultés;  quant  à  ce  point-là^  ils  n'en  firent  pas  même 
l'objet  d'une  discussion.  Car  ni  Anicet  n'essaya  de  persuader 
à  Polycarpe  d'abandonner  une  pratique  qu'il  avait  toujours 
gardée  et  qu'il  tenait  de  son  commerce  avec  Jean,  le  dis- 
ciple du  Seigneur,  et  avec  les  autres  apôtres;  ni  Polycarpe 
n'essaya  d'entraîner  Anicet,  celui-ci  disant  qu'il  devait 
garder  la  coutume  des  anciens  qui  l'avaient  précédé.  En 
cet  état  de  choses,  ils  communièrent  l'un  avec  l'autre,  et,, 
dans  réglise,  Anicet  céda  à  Polycarpe  la  consécration  eucha- 
ristique, pour  lui  faire  honneur,  et  ils  se  séparèrent  l'un* 
de  l'autre  en  pleine  paix,  et  il  fut  constaté  que  les  obser* 
vants  comme  les  non  observants  étaient,  chacun  de  leur 
côté,  en  concorde  avec  l'Église  universelle. 

Cet  acte  de  rare  bon  sens,  qui  ouvre  si  glorieu- 
sement les  annales  de  l'Église  gallicane,  empêcha  le- 
schisme  de  l'Orient  et  de  l'Occident  de  se  produire 
dès  le  n'  siècle.  Irénée  écrivît  de  tous  les  côtés- 
aux  évêques,  et  la  question  demeura  libre  pour  les 
Églises  d'Asie.  Naturellement,  Rome  continua  sa  pro- 
pagande contre  la  pâque  du  ik  de  nisan.  Un  prêtre 
romain,  Blastus,  qui  prétendit  établir  l'usage  asia- 

4.  Voir  la  note  de  Valois  et  les  raisoos  qu'il  donne  contre  Tio- 
terprétation  de  Beatus  Rhenanus,  récemment  soutenue  par  H.  l'abbé 
Duchesne.  Revue  des  quesL  hisL,  4«'  juillet  4880,  p.  42-43. 


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204  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  166J 

tique  à  Rome,  fut  excommunié;  Irénée  le  combattit ^ 
On  ne  s'interdit  pas  l'usage  de  documents  apocry- 
phes*. La  pratique  romaine  gagnait  de  jour  en  jour  *• 

La  question  ne  fut  tranchée  que  par  le  concile 
de  Nicée*.  Dès  lors,  on  fut  hérétique  pour  suivre 
la  tradition  de  Jean,  de  Philippe,  de  Polycarpe,  de 
Méliton.  Il  arriva  ce  qui  était  déjà  arrivé  tant  de  fois. 
Les  défenseurs  de  l'ancienne  tradition  se  trouvèrent 
par  leur  fidélité  même  mis  hors  l'Église,  et  ne  furent 
plus  que  des  hérétiques,  hsquartodécimans^. 

Le  calendrier  juif  offrait  des  difficultés,  et,  dans 
les  pays  où  il  n'y  avait  pas  de  juifs,  on  eût  élé  em- 
barrassé pour  déterminer  le  44  de  nisan.  On  con- 

4.  Irénée,  dans  Eas.^V,  ch.  xv  etxx,  4;  Tertallien  (ut  fertur], 
Prœscr,,  ch.  53. 

2.  Liber  ponti/icaliSjkVdiTt.  Pius  (cf.  Behm,  IHrt,  p.  6-8; 
Gebh.  et  Harn.,  ad  Hermam,  p.  469,  note);  Ps^udo-Poiycarpe, 
dans  Gebh.  et  Harn.,  Patres  aposL,  II,  p.  469-470. 

3.  L'auteur  des  Philosophumena  {Ylll^  5,  48]  met  les  parti- 
sans du  44  de  nisan  parmi  les  hérétiques,  mais  en  les  qualifiant 
seulement  de  «  gens  disputeurs  et  ignorants  ». 

4.  Firmilien,  inter  Cypr.  EpisL,  75;  Anatolius,  dans  Gilles 
Bouclier,  De  cycL,  p.  445;  Athanase,  L  c;  Eusèbe,  Vita  ConsU, 
m,  48,  49;  Epiph.,  lxx,  9,  40;  Sozoraèoe,  I,  46,  47;  Labbe, 
Conc,  II,  col.  564. 

5.  Epiph.,  l;  Théodoret,  Hœr.  fab.,  III,  4;  Hist.  rel,  3; 
Labbe,  Conc.,  II,  954  ;  Tiliemont,  II,  p.  447-448;  III,  p.  440-44t; 
-Pitra,  SpiciL  Soi,,  I,  p.  xii-xiv,  44-45.  Le  système  proposé  par 
M.  Tabbé  Duchesne  (mém.  précité)  me  parait  en  contradiction 
avec  ces  textes,  surtout  avec  Epiph.,  l. 


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[An  166]  MARG-ÂURÈLB.  205 

vint  que  le  dimanche  de  la  résurrection  serait  le 
dimanche  qui  correspond  ou  qui  succède  à  la  première 
lune  devenue  pleine  après  Téquinoxe  du  printemps. 
Le  vendredi  précédent  devint  naturellement  le  jour 
mémorial  de  la  Passion  ;  le  jeudi,  celui  de  Tinstitution 
de  la  Cène.  La  semaine  sainte  s'établit  ainsi  d'après  U 
tradition  des  anciens  Évangiles,  non  d'après  TÉvan- 
gile  dit  de  Jean.  La  Pentecôte,  devenue  la  fête  du 
Saint-Esprit,  tombait  le  septième  dimanche  après 
Pâques,  et  le  cycle  des  fêtes  mobiles  de  l'année  chré- 
tienne se  trouva  fixé  uniformément  pour  toutes  les 
Églises,  jusqu'à  la  réforme  grégorienne. 

La  procédure  qu'entraîna  le  débat  eut  plus  d'im* 
portance  que  le  débat  lui-même.  A  propos  de  ce  dif- 
férend, en  effet,  l'Église  fut  amenée  à  une  notion  plus 
claire  de  son  organisation.  Et,  d'abord,  il  fut  évident 
que  le  laïque  n'était  plus  rien.  Seuls  les  évêques  in- 
terviennent dans  la  question,  émettent  un  avis.  Les 
évêques  se  réunissent  en  synodes  provinciaux,  pré- 
sidés par  l'évêque  de  la  capitale  de  la  provinces 
(l'archevêque  de  l'avenir) ,  quelquefois  par  le  plus  an- 
cien. L'assemblée  synodale  aboutit  à  une  lettre  qu'on 
expédie  aux  autres  Églises.  Ce  fut  donc  comme  un 
rudiment  d'organisation  fédérative,  un  essai  pour  ré- 
soudre les  questions  au  moyen  d'assemblées  provin- 
4.  Ainsi  révoque  de  Césarée  préside  révoque  de  Jérusalem. 


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iiOe  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  166] 

ciales  présidées  par  les  évêques,  et  correspondant 
ensuite  entre  elles.  On  chercha  plus  tard,  dans  les 
pièces  de  cette  grande  lutte  ecclésiastique,  des  pré- 
cédents pour  les  questions  de  présidence  des  synodes 
et  de  hiérarchie  des  Églises.  Entre  toutes  les  Églises, 
celle  de  Rome  paraît  avoir  un  droit  particulier  d*ini- 
tiative.  Cette  initiative  s*exerce  surtout  en  vue  de 
ramener  les  Églises  à  l'unité,  même  au  risque  des 
schismes  les  plus  graves.  L*évêque  de  Rome  s*at- 
tribue  le  droit  exorbitant  de  chasser  de  l'Ëglise  toute 
fraction  qui  maintient  ses  traditions  particulières.  Il 
s'en  fallut  de  peu  que,  dès  Tan  196,  ce  goût  exa- 
géré pour  l'unité  n'amenât  les  schismes  qui  se  sont 
produits  plus  tard.  Mais  un  grand  évoque,  animé  du 
véritable  esprit  de  Jésus,  l'emportait  alors  sur  le 
pape.  Irénée  protesta,  se  donna  une  mission  de  paix^; 
et  réussit  à  corriger  le  mal  qu'avait  fait  l'ambition 
romaine.  On  était  encore  loin  de  croire  à  l'infaillibi- 
lité de  l'évèque  de  Rome  ;  car  Eusèbe  déclare  avoir 
lu  les  lettres  où  les  évéques  blâmaient  énergiquement 
la  conduite  de  Victor  *. 

4.  Éirpto€tow.  Eus.,  V,  XXIV,  18;  cf.  ci-après,  p.  315. 
2.  lUiKTixMTipoy  xsAairrcpivttY  tc5  BUtc^oç.  Eus.,  V,  XXIV,  4(K 
Cf.  Socrate,  V,  t%. 


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CHAPITRE   XIII. 


DERNIÈBE     RBCRUDESCBNGB     DE     UILLÉNARISME     ET    DE 
PROPHÉTISME.   —  LES    MONTANISTES. 


Le  grand  jour,  malgré  les  affirmations  de  Jésus 
et  des  prophètes  inspirés  de  lui,  refusait  de  venir. 
Le  Christ  tardait  à  se  montrer  ;  la  piélé  ardente  des 
premiers  jours,  qui  avait  eu  pour  mobile  la  croyance 
à  celte  prochaine  apparition,  s'était  refroidie  chez 
plusieurs.  C'est  sur  la  terre  telle  qu'elle  est,  au  sein 
même  de  cette  société  romaine,  si  corrompue,  mais 
si  préoccupée  de  réforme  et  de  progrès,  qu'on  son- 
geait maintenant  à  fonder  le  royaume  de  Dieu.  Les 
mœurs  chrétiennes,  du  moment  qu'elles  aspiraient  à 
devenir  celles  d'une  société  complète,  devaient  se 
relâcher  en  plusieurs  points  de  leur  sévérité  primi- 
tive. On  ne  se  faisait  plus  chrétien,  comme  dans  les 
premiers  temps,  sous  le  coup  d'une  forte  impression 
personnelle;  plusieurs  naissaient  chrétiens.  Le  con- 


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208  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  167] 

traste  devenait  chaque  jour  moins  tranché  entre  l'É- 
glise et  le  monde  environnant.  Il  était  inévitable  que 
des  rigoristes  trouvassent  qu'on  s'enfonçait  dans  la 
fange  de  la  plus  dangereuse  mondanité,  et  qu'il  s'éle- 
vât un  parti  de  piétîstes  pour  combattre  la  tiédeur  gé- 
nérale, pour  continuer  les  dons  surnaturels  de  l'Église 
apostolique,  et  préparer  l'humanité,  par  un  redouble- 
ment d'austérités,  aux  épreuves  des  derniers  jours. 

Déjà  nous  avons  vu  le  pieux  auteur  d'Hermas 
pleurer  sur  la  décadence  de  son  temps  et  appeler  de 
ses  vœux  une  réforme  qui  fît  de  l'Église  un  couvent 
de  saints  et  de  saintes.  Il  y  avait,  en  effet,  quelque 
chose  de  peu  conséquent  dans  l'espèce  de  quiétude 
où  s'endormait  l'Église  orthodoxe,  dans  cette  morale 
tranquille  à  laquelle  se  réduisait  de  plus  en  plus 
l'œuvre  de  Jésus.  On  négligeait  les  prédictions  si  pré- 
cises du  fondateur  sur  la  fin  du  monde  présent  et  sur 
le  règne  messianique  qui  devait  venir  ensuite.  L'ap- 
parition prochaine  dans  les  nues  était  presque  ou- 
bliée. Le  désir  du  martyre,  le  goût  du  célibat,  suites 
d'une  telle  croyance,  s'affaiblissaient.  On  acceptait 
des  relations  avec  un  monde  impur,  condamné  à 
bientôt  finir  ;  on  pactisait  avec  la  persécution,  et  l'on 
cherchait  à  y  échapper  à  prix  d'argent.  Il  était  inévi* 
table  que  les  idées  qui  avaient  formé  le  fond  du  chris- 
tianisnie  naissant  reparussent  de  temps  en  temps,  au 


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[An  167]  MàRC-AURÈLB.  209 

milieu  de  cet  affaissement  général,  avec  ce  qu'elles 
avaient  de  sévère  et  d^effrayant.  Le  fanatisme,  que 
mitigeait  le  bon  sens  orthodoxe,  faisait  des  espèces 
d'éruptions,  comme  un  volcan  comprimé. 

Le  plus  remarquable  de  ces  retours  fort  naturels 
vers  Tesprit  apostolique  fut  celui  qui  se  produisit  en 
Phrygîe,  sous  Marc-Aurèle*.  Ce  fut  quelque  chose 
de  tout  k  fait  analogue  à  ce  que  nous  voyons  se 
passer  de  notre  temps,  en  Angleterre  et  en  Amérique, 
chez  les  irvingiens  et  les  saints  des  derniers  jours. 
Des  esprits  simples  et  exaltés  se  crurent  appelés  à 
renouveler  les  prodiges  de  l'inspiration  individuelle, 
en  dehors  des  chaînes  déjà  lourdes  de  T Église  et  de 

4.  La  date  de  Tapparition  du  mcntanisme  est  incertaine.  La 
seule  autorité  sérieuse  est  celle  de  l'anonyme  cité  par  Eusèbe, 
{H.  E,,  IV,  XYi,  7),  qui  place  cet  événement  sous  ^e  proconsuiat 
de  Gratus.  Eusèbe,  dans  sa  Chronique,  suppose  que  ce  proconsu- 
lat tomba  en  474  ou  472  (p.  472-473,  Schœne}  ;  mais  Eusèbe 
faisait  ces  supputatioBS  par  à  peu  près,  et  nous  avons  yu  (à  pro- 
pos des  martyres  de  Polycarpe,  de  Justin  et  de  Sagaris)  qu'en  ^ 
néral  il  rabaissait  trop  les  dates.  Aucune  donnée  ne  permet, 
d'ailleurs,  de  fixer  le  proconsulat  de  Gratus  (Waddington,  Fastes, 
p.  237).  Ce  qui  concerne  Apollinaire  (Eus.,  IV,  chap.  xxyii)  conduit 
vers  465-470.  Ce  qui  concerne  les  martyrs  de  Lyon  (Eusèbe, 
V,iii,  4  :  apti  Tori  icpûTov....)  conduirait  un  peu  plus  tard;  cepen- 
dant le  Phrygien  Alexandre,  qui  semble  avoir  apporté  à  Lyon  les 
idées  montanistes,  était  en  Gaule  a  depuis  plusieurs  années  »  quand 
il  fut  martyrisé  en  477  (Eus.,  V,  i,  49).  Épiphane  (Hobt.,  xliii,  4) 
nous  reporterait  k  Tan  456-457;  mais  Épiphane  est  ici  confus  et 
contradictoire.  Voir  Hœr.,  xlviii,  4,  2  (cf.  xlvi,  4)  ;  li,  33. 

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210  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  167] 

répiscopat.  Une  doctrine  depuis  longtemps  répandue 
en  Asie  Mineure,  celle  d'un  Paraclet,  qui  devait  venir 
compléter  l'œuvre  de  Jésus*,  ou,  pour  mieux  dire, 
reprendre  renseignement  de  Jésus,  le  rétablir  dans 
sa  vérité,  le  purger  des  altérations  que  les  apôtres  et 
les  évoques  y  avaient  introduites*,  une  telle  doctrine, 
dis-je,  ouvrait  la  porte  à  toutes  les  innovations.  L'É- 
glise des  saints  était  conçue  comme  toujours  progres- 
sive et  comme  destinée  à  parcourir  des  degrés  suc- 
cessifs de  perfection.  Le  prophétisme  passait  pour 
la  chose  du  monde  la  plus  naturelle.  Les  sibyllistes, 
les  prophètes  de  toute  origine  couraient  les  rues,  et, 
malgré  leurs  grossiers  artifices,  trouvaient  créance  et 
accueil'. 

Quelques  petites  villes  des  plus  tristes  cantons 
de  la  Phrygie  Brûlée,  Tymium,  Pépuze,  dont  le  site 
même  est  inconnu*,  furent  le  théâtre  de  cet  en- 
thousiasme tardif.  La  Phrygie  était  un  des  pays  de 
l'antiquité  les  plus  portés  aux  rêveries  religieuses. 
Les  Phrygiens  passaient,  en  général,  pour  niais  et 
simples  \  Le  christianisme  eut  chez  eux,  dès  l'ori- 

1.  Jean,  xiv,  xv,  xvi.  Voir  l'ÉgL  chrtH.,  p.  69,  70. 

2.  Jean,  xvi,  42,  44,  45. 

3.  Celse,  dans  Orig.,  Vil,  9,  44. 

4.  Ces  petites  localités  n*ié4ciient  pas  loin  d'Ouschak. 

5.  Saint  Justin,  Dial.,  449;  Cicéron,  Pro  Flacco,  27. 


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[An  167]  MARC-AURÈLE.  211 

gine,  un  caractère  essentiellement  mystique  et  ascé- 
tique *.  Déjà,  dans  l'épître  aux  Colossiens,  Paul 
combat  des  erreurs  où  les  signes  précurseurs  du 
gnosticisme  et  les  excès  d'un  ascétisme  mal  entendu 
semblent  se  mêler.  Presque  partout  ailleurs,  le  chri- 
stianisme fut  une  religion  de  grandes  villes  ;  ici, 
comme  dans  la  Syrie  au  delà  du  Jourdain,  ce  fut  une 
religion  de  bourgades  et  de  campagnards.  Un  cer- 
tain Montanus*,  du  bourg  d'Ardabav,  en  Mysie,  sur 
les  confins  de  la  Phrygie,  sut  donner  à  ces  pieuses 
folies  un  caractère  contagieux  qu'elles  n'avaient  pas 
eu  jusque-là*. 

Sans  doute  l'imitation  des. prophètes  juifs  et  de 
ceux  qu'avait  produits  la  loi  nouvelle,  au  début  de 
l'âge  apostolique,  fut  l'élément  principal  de  cette  re- 
naissance du  prophétisme.  Il  s'y  mêla  peut-être  aussi 

^.  V.  Saint  Paw^chap.  xiii.  Cf.  Êpiph.,  xlvii,  4. 

2.  Ce  nom  n'était  pas  rare  dans  le  nord  de  TÂsie  Mineure, 
particulièrement  en  Phrygie.  C,  I.  G.,  3662,  3858  e^  4187;  Le 
Bas,  n^  755  (\cmonie).  Les  doutes  qu'on  a  élevés  sur  la  réalité 
du  personnage  de  Montanus  sont  dénués  de  fondements  sérieux. 

3.  Canon  de  Muratori,  lignes  83-84  (Hosse)  ;  Œuvres  de  Ter- 
tullien,  en  général;  Clémeot  d' Alex.,  5(ro;7>.,  IV,  ch.  xiii;  Philo- 
soph.,  VIII,  6,  19;  X,  25,  26;  Eusèbe,  H,  E.,  IV,  27;  V,  3,  44, 
46-49  (d'après  des  témoignages  contemporains);  Ëpiph.,  Hcsr,, 
XLviii  et  xLix;  Origène,  Contre  Celse,  VU,  9;  Philastre,  Hœr,, 
XXI ;  Cyrille  de  Jér.,  Catéch,,  xvi,  8;  Praedestinatus,  hœr.  26, 
27,  28,  86;  Macarius  Magnes,  IV,  45  (p.  484). 


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212  ORIGINES  DO  CHRISTIANISME.  [An  167] 

un  élément  orgiastiqae  et  corybantique,  propre  au 
pays,  et  tout  à  fait  en  dehors  des  habitudes  réglées 
de  la  prophétie  ecclésiastique,  déjà  assujettie  à  une 
tradition.  Tout  ce  monde  crédule  était  de  race  phry- 
gienne, parlait  phrygien  ^  Dans  les  parties  les  plus 
orthodoxes  du  christianisme,  d'ailleurs,  le  miracu- 
leux passait  pour  une  chose  toute  simple**  La  révé- 
lation n'était  pas  close  ;  elle  était  la  vie  de  TEglise. 
Les  dons  spirituels,  les  charismes  apostoliques'  se 
continuaient  dans  beaucoup  de  communautés;  on 
les  alléguait  en  preuve  de  la  vérité*  On  citait  Agab, 
Judas,  Silas,  les  filles  de  Philippe,  Anmiias  de  Philar- 
delphie,  Quadratus  * .  comme  ayant  été  favorisés  de 
l'esprit  prophétique.  On  admettait  même  en  principe 
que  le  charisme  prophétique  durerait  dans  l'Église 
par  une  succession  non  interrompue  jusqu'à  la  venue 
du  Christ  •.  La  croyance  au  Paraclet,  conçu  comme 
une  source  d'inspiration  permanente  pour  les  fidèles, 
entretenait  ces  idées.  Qui  ne  voit  combien  une  telle 


4.  Épipbane,  xlviii,  14. 

2.  Eas.,  H,  E»,  Y,  m,  4;  F  Anonyme  conlre  les  cataphryges, 
dans  Eus.,  Y,  xvn,  4.  Cf.  Justin,  DiaL,  44,  30,  39,  87  ;  Irénée, 
II,  ch.  31,  38;  Y,  6;  Eus.,  H.  E.,  Y,  7. 

3.  Eusèbe,  Y,  m,  4;  ir^fo^oÇoiroifai  xvi  Oiîou  x«p(tf{MiTOC. 

4.  L'Anonyme,  dans  Eus.,  //.  E,,  Y,  xvii,  3.  Cf.  Eus.,  III, 
xxxvn,  4 . 

5.  L'Anonyme,  dans  Eus.  Y,  xvii,  4. 


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[An  IdîJ  MARC-AURÈLE.  213 

croyance  était  pleine  de  danger?  Aussi  Tesprit  de 
sagesse  qui  dirigeait  TÉglise  tendaitril  à  subordonner 
de  plus  en  plus  l'exercice  des  dons  surnaturels  à 
Tautorité  du  presbytérat.  Les  évêques  s'attribuaient 
le  discernement  des  esprits,  le  droit  d'approuver  les 
uns,  d'exorciser  les  autres.  Cette  fois,  c'était  un  pro* 
phétisme  tout  à  fait  populaire  qui  s'élevait  sans  la 
permission  du  clergé,  et  voulait  gouverner  l'Église 
en  dehors  de  la  hiérarchie.  La  question  de  Tautorité 
ecclésiastique  et  de  l'inspiration  individuelle,  qui 
remplit  toute  l'histoire  de  l'Église,  surtout  depuis  le 
xvi*  siècle,  se  posait  dès  lors  avec  netteté.  Entre  le 
fidèle  et  Dieu,  y  a-t-il  ou  n'y  a-t-il  pas  un  inter- 
médiaire? Montanus  répondait  non,  sans  hésiter. 
«  L'homme,  disait  le  Paraclet  dans  un  oracle  de 
Montanus  ^  est  la  lyre,  et  moi,  je  vole  comme  l'ar- 
chet; l'homme  dort,  et  moi,  je  veille.  » 

Montanus  justifiait  sans  doute  par  quelque  supé- 
riorité cette  prétention  d'être  l'élu  de  l'Esprit.  Nous 
croyons  volontiers  ses  adversaires  quand  ils  nous 
disent  que  c'était  un  croyant  de  fraîche  date  ;  nous 
admettons  même  que  le  désir  de  primauté  ne  fut  pas 
étranger  à  ses  singularités.  Quant  aux  débauches  et 
à  la  fin  honteuse  qu'on  lui  attribue,  ce  sont  là  les 

4.  Dans  Épiph.,  haer.  xlviii,  4. 


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2Ï4  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  167] 

calomnies  ordinaires,  qui  ne  manquent  jamais  sous 
la  plume  des  écrivains  orthodoxes,  quand  il  s'agit  de 
noircir  les  dissidents*.  L'admiration  qu'il  excita  en 
Phrygie  fut  extraordinaire.  Tel  de  ses  disciples  pré- 
tendait avoir  plus  appris  dans  ses  livres*  que  dans 
la  Loi,  les  prophètes  et  les  évangélistes  réunis.  On 
croyait  qu'il  avait  reçu  la  plénitude  du  Paraclet; 
parfois  on  le  prenait  pour  le  Paraclet  lui-même,  c'est- 
à-dire  pour  ce  Messie,  en  bien  des  choses  supérieur 
à  Jésus,  que  les  Églises  d'Asie  Mineure  croyaient 
avoir  été  promis  par  Jésus  lui-même'.  On  alla  jus- 
qu'à dire  :  «  Le  Paraclet  a  révélé  de  plus  grandes 
choses  par  Montanus  que  le  Christ  par  l'Évangile*.  » 
La  Loi  et  les  prophètes  furent  considérés  comme 

4  •  Saint  Jérôme,  Epist,  ad  Clesiphontem  (43)  ;  Isid.  de  Péluse, 
EpisL,  4  ;  saint  Cyrille  de  Jér.,  Caléch.j  xvi.  8.  Les  écrits  anciens 
contre  Montanus,  qu'Eusèbe  possédait  dans  sa  bibliotbèque,  ne 
mentionnaient  pas  le  bruit  qu'il  eût  été,  avant  sa  conversion,  prêtre 
de  Cybèle  et  qu'il  méritât,  comme  dévot  d'Âttis,  Tépithète  de 
semivir.  Didyme  d'Alexandrie,  De  Triniiale,  III,  41  ;  saint  Jé- 
rôme, Ad  Marc.  (27),  t.  IV,  V  part.,  col.  65. 

2.  Le  passage  du  Canon  de  Muratori,  lignes  83-84,  prouve 
bien  qu'il  avait  composé  des  livres. 

3.  Jean,  xiv,  zv,  xvi.  La  doctrine  des  montanistes  étant  sur 
tout  le  reste  en  opposition  avec  le  quatrième  Évangile,  il  est 
douteux  que  leur  notion  du  Paraclet  fût  un  emprunt  fait  direc- 
tement à  cet  Évangile.  Ils  pouvaient  très  bien  en  subir  l'influence 
sur  un  point  particulier  sans  en  posséder  le  texte. 

4.  Pseudo-Terlullien,  De  prœscr.j  [52]. 


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[An  I68J  MâRC-ÂURÈLB.  215 

Tenfance  de  la  religion  ;  1* Évangile  en  fut  la  jeu- 
nesse ;  la  venue  du  Paraclet  fut  censée  être  le  signe 
de  sa  maturité. 

Montanus,  comme  tous  les  prophètes  de  Talr 
liance  nouvelle,  était  plein  de  malédictions  contre  le 
siècle  et  contre  l'empire  romain.  Même  le  voyant  de 
69  était  dépassé.  Jamais  la  haine  du  monde  et  le  désir 
de  voir  s'anéantir  la  société  païenne  n'avaient  été 
exprimés  avec  une  aussi  naïve  furie.  Le  sujet  unique 
des  prophéties  phrygiennes  était  le  prochain  juge- 
ment de  Dieu,  la  punition  des  persécuteurs,  la  des- 
truction du  monde  profane,  le  règne  de  mille  ans 
et  ses  délices.  Le  martyre  était  recommandé  comme 
la  plus  haute  perfection  ;  mourir  dans  son  lit  pas- 
sait pour  indigne  d'un  chrétien.  Les  encratites,  con- 
damnant les  rapports  sexuels,  en  reconnaissaient  au 
moins  l'importance  au  point  de  vue  de  la  nature; 
Montanus  ne  prenait  même  pas  la  peine  d'interdire 
un  acte  devenu  absolument  insignifiant,  du  moment 
que  l'humanité  en  était  à  son  dernier  soir.  La  porte 
se  trouvait  ainsi  ouverte  à  la  débauche,  en  même 
temps  que  fermée  aux  devoirs  les  plus  doux. 

A  côté  de  Montanus  paraissent  deux  femmes. 
Tune  appelée  tantôt  Prisca,  tantôt  Priscille,  tantôt 
Quinlille,  et  l'autre.  Maximille.  Ces  deux  femmes, 
qui,  à  ce  qu'il  paraît,  avaient  dû  quitter  l'état  de 


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216  ORIGINES  OU  CHRISTIANISME.  [An  108] 

mariage  pour  embrasser  la  carrière  prophétique  \ 
entrèrent  dans  leur  rôle  avec  une  hardiesse  extrême 
et  un  complet  mépris  de  la  hiérarchie.  Malgré  les 
sages  interdictions  de  Paul  contre  la  participation 
des  femmes  aux  exercices  prophétiques  et  extatiques 
de  l'Église,  Prîscille  et  Maximille  ne  reculèrent  pas 
devant  Téclat  d'un  ministère  public.  11  semble  que 
l'inspiration  individuelle  ait  eu,  cette  fois  comme 
d'ordinaire,  pour  compagnes  la  licence  et  l'audace*. 
Priscille  a  des  traits  qui  la  rapprochent  de  sainte 
Catherine  de  Sienne  et  de  Marie  Alacoque.  Un  jour, 
à  Pépuze,  elle  s'endormit  et  vit  le  Christ  venir  vers 
elle,  vêtu  d'une  robe  éclatante  et  ayant  l'apparence 
d'une  femme.  Christ  s'endormit  à  côté  d'elle,  et,  dans 
cet  embrassement  mystérieux ,  lui  inocula  toute 
sagesse.  Il  lui  révéla  en  particulier  la  sainteté  de 
la  ville  de  Pépuze.  Ce  lieu  privilégié  était  l'endroit 
où  la  Jérusalem  céleste,  en  descendant  du  ciel,  vien- 
drait se  poser*.  Maximille  prêchait  dans  le  même 
sens,  annonçait  d'atroces  guerres,  des  catastrophes, 
des  persécutions*.  Elle  survécut  à  Priscille,  et  mourut 


4.  ApolioDius,  dans  Eusèbe,  V,  xviii,  3. 

2.  L'Anonyme,  dans  Busèbe,  V,  xth,  t. 

3.  Ëpiph.,  haer.  rux,  I.  Cf.  Apolloniaa,  dans  Bas.,  Y,  \vw^ 
2;  saint  Cyrille  de  Jérus.,  Caléch,,  xvi,  8. 

4.  L'Anonyme,  dans  Eus.,  Y,  xvi,  48,  49. 


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(A11168J  MARC-AURÈLH.  m 

en  soutenant  qu'après  elle  il  n'y  aurait  plus  d'autre 
prophétie^  jusqu'à  la  fin  des  temps* 

Ce  n'était  pas  seulement  la  prophétie,  c'étaient 
toutes  les  fonctions  du  clergé  que  cette  chrétienté  bi* 
zarre  prétendait  attribuer  aux  femmes.  Le  presbytérat, 
l'épiscopat,  les  charges  de  l'Église  à  tous  les  degrés 
leur  étaient  dévolus.  Pour  justifier  cette  prétention, 
on  alléguait  Marie,  sœur  de  Moïse,  les  quatre  filles 
de  Philippe,  et  même  Eve,  pour  laquelle  on  plaidait 
les  circonstances  atténuantes  et  dont  on  faisait  une 
sainte^.  Ce  qu'il  y  avait  de  plus  étrange  dans  le  culte 
de  la  secte  était  la  cérémonie  des  pleureuses  ou 
vierges  iampadophores,  qui  rappelle  à  beaucoup 
d'égards  les  «  réveils  »  protestants  d'Amérique.  Sept 
vierges  portant  des  flambeaux,  vêtues  de  blanc,  en- 
traient dans  l'église,  poussant  des  gémissements  de 
pénitence,  versant  des  torrents  de  larmes  et  déplorant 
par  des  gestes  expressifs  la  misère  de  la  vie  humaine. 
Puis  commençaient  les  scènes  d'illuminisme.  Au  mi- 
lieu du  peuple,  les  vierges  étaient  prises  d'enthou- 
i»asme,  prêchaient,  prophétisaient,  tombaient  en 
extase.  Les  assistants  éclataient  en  sanglots  et  sor- 
taient pénétrés  de  componction'. 

1.  Épîph.,  ter.  xivni,  8. 

2.  Épiph.,  XLix,  2, 

3.  Épiph.,  XLIX,  2;  TertuHîen,  De  bapt,,  A ,  47-,  Prœser.  hœr., 
41.  Cf.  Gonc.  de  Laodicée,  dans  Mansi,  Conc.,  II,  ool.  569. 


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218  ORIGINES  DU  CUHlSTlAiMSME.  [An  168] 

L'entraînement  que  ces  femmes  exercèrent  sur 
les  foules,  et  même  sur  une  partie  du  clergé,  fut 
extraordinaire.  On  allait  jusqu'à  préférer  les  prophé- 
tesses  de  Pépuze  aux  apôtres  et  même  à  Christ.  Les 
plus  modérés  voyaient  en  elles  ces  prophètes  prédits 
par  Jésus  comme  devant  achever  son  œuvre.  Toute 
l'Asie  Mineure  fut  troublée.  Des  pays  voisins,  on 
venait  pour  voir  ces  phénomènes  extatiques  et  pour 
se  faire  une  opinion  sur  le  prophétisme  nouveau. 
L'émotion  fut  d'autant  plus  grande  que  personne  ne 
rejetait  à  priori  la  possibilité  de  la  prophétie.  Il  s'a- 
gissait seulement  de  savoir  si  celle-ci  était  réelle.  Les 
Églises  les  plus  lointaines,  celles  de  Lyon,  de  Vienne, 
écrivirent  en  Asie  pour  être  informées.  Plusieurs  évo- 
ques, en  particulier  iËlius  Publius  Julius,  de  Debel- 
tus,  et  Sotas,  d'Anchiale  en  ThraceS  vinrent  pour 
être  témoins.  Toute  la  chrétienté  fut  mise  en  mouve- 
ment par  ces  miracles,  qui  semblaient  ramener  le 
christianisme  de  cent  trente  ans  en  arrière,  aux  jours 
de  sa  première  apparition» 

La  plupart  des  évêques,  Apollinaire  d'Hiérapolis, 
Zotique  de  Comane,  Julien  d' A  pâmée,  Miltiade,  le 
célèbre  écrivain  ecclésiastique,  un  certain  Aurélius 
de  Cyrène,  qualifié  «  martyr  »  de  son  vivant,  les  deux 

4.  Ces  deux  villes,  situées  sur  la  mer  Noire,  étaient  voisines 
Tune  de  l'autre.  Aujourd'hui,  BurgasetÂhiali. 


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(An  168]  MARC-AURÈLE.  219 

évoques  de  Thrace  S  refusèrent  de  prendre  au  sé- 
rieux les  illuminés  de  Pépuze.  Presque  tous  déclarè- 
rent la  prophétie  individuelle  subversive  de  l'Église* 
et  traitèrent  Priscille  de  possédée.  Quelques  évoques 
orthodoxes^  en  particulier  Sotas  d'Anchiale  et  Zotique 
de  Comane,  voulurent  même  l'exorciser;  mais  les 
Phrygiens  les  en  empêchèrent'.  Quelques  notables, 
d'ailleurs,  comme  Thémîson,  Théodote,  Alcibiade*, 
Proclus,  cédèrent  à  l'enthousiasme  général  et  se  mi- 
rent à  prophétiser  à  leur  tour.  Théodote,  surtout,  fut 
comme  le  chef  de  la  secte  après  Montanus  et  son  prin- 
cipal zélateur*.  Quant  aux  simples  gens,  ils  étaient 
tous  ravis.  Les  sombres  oracles  des  prophétesses 
étaient  colportés  au  loin  et  commentés.  Une  véritable 
Église  se  forma  autour  d'elles.  Tous  les  dons  de 
l'âge  apostolique,  en  particulier  la  glossolalie*  et  les 
extases,  se  renouvelèrent*  On  se  laissait  aller  trop 
facilement  à  ce  raisonnement  dangereux  :  «  Pourquoi 
ce  qui  a  eu  lieu  n'aurait-il  pas  lieu  encore?  La  généra- 

4.  Eusèbe,  H.  E.,  V,  xvi  et  suiv.,  surtout  xix  (d'après  TAno- 
nyroe  et  Sérapion). 

t.  V.  surtout  Eusèbe,  H.  E.,  V,  ch.  xvii. 

3.  Eus.^  H.  E.,y,  xvni,  43;  xix,  3.  Cf.  V,xvi. 

4.  Sur  la  vraie  leçon  d*Eus.,  H,  E.^V,  xvi,  3,  et  du  Canon  de 
Muratori,  lig.  80-84 ,  voir  les  discussions  de  Hesse  et  de  Nolte. 
Cf.  Eus.,  V,  III,  4. 

6.  L'Anonyme,  dans  Eus.,  V,  xvi,  44;  cf.  Eus.,  V,  iii,  4. 
6.  AaXiTv  xal  (ivoçttvuv. 


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220  ORIGINES  OU  CHRISTIANISME.  (An  168] 

tion  actuelle  n'est  pas  plus  déshéritée  que  les  autres. 
Le  Paraclet,  représentant  du  Christ,  n!est-il  pas  une 
source  éternelle  de  révélation^?»  D'innombrables  petits 
livres  répandaient  au  loin  ces  chimères.  Les  bonnes 
gens  qui  les  lisaient  trouvaient  cela  plus  beau  que  ia 
Bible.  Les  nouveaux  exercices  leur  paraissaient  su- 
périeurs aux  charismes  des  apôtres,  et  plusieurs 
osaient  dire  que  quelque  chose  de  plus  grand  que 
Jésus  était  apparu^.  Toute  la  Phrygie  en  devint  folle 
à  la  lettre;  la  vie  ecclésiastique  ordinaire  en  fut 
comme  suspendue. 

Une  vie  de  haut  ascétisme  était  la  conséquence 
de  celte  foi  brûlante  en  la  venue  prochaine  de  Dieu 
sur  la  terre.  Les  prières  des  saints  de  Phrygie  étaient 
continuelles.  Ils  y  portaient  de  Taffectation,  un  air 
triste  et  une  sorte  de  bigoterie.  Leur  habitude  d'a- 
voir en  priant  le  bout  de  l'index  appuyé  contre  le 
nez,  pour  se  donner  un  air  contrit,  leur  valut  le  so- 
briquet de  «  nez  chevillés  »  (en  phrygien,  tascodru^ 
gites)^.  Jeûnes,  austérités,  xérophagie  rigoureuse, 
abstinence  de  vin,  réprobation  absolue  du  mariage, 
telle  était  la  morale  que  devaient  logiquement  s*im- 

4.  Actes  des  saintes  Perpétue  et  Félicité  (la  préface  surtout]; 
traités  moDtanistes  de  Tertullleu,  presque  à  chaque  page. 

2.  Philosoph.,  VIII,  49. 

3.  Êpiph.,  xLviii,  44.  Cî.  Théodorel,  Hœr.  fab,,  I,  9  et  40; 
saint  Jérôme,  In  GaL,  [1,  proœm. 


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(An  108J  MÂRG-ÂURÈLE.  221 

poser  de  pieuses  gens  en  retraite  dans  l'espérance 
du  dernier  jour*.  Même  pour  la  cène,  ils  ne  se  ser- 
vaient, comme  certains  ébionites,  que  de  pain  et 
d'eau,  de  fromage,  de  seP.  Les  disciplines  austères 
sont  toujours  contagieuses  dans  les  foules,  incapables 
de  haute  spiritualité  ;  car  elles  rendent  le  salut  cer- 
tain à  bon  marché,  et  elles  sont  faciles  à  pratiquer 
pour  les  simples,  qui  n'ont  que  leur  bonne  volonté. 
De  toutes  parts,  ces  pratiques  se  répandirent  ;  elles 
pénétrèrent  jusque  dans  les  Gaules  avec  les  Asiates, 
qui  remontaient  en  nombre  si  considérable  la  vallée 
du  Rhône  ;  un  des  martyrs  de  Lyon,  en  1 77,  s'y  mon- 
trait attaché  jusque  dans  sa  prison,  et  il  fallut  le  bon 
sens  gaulois  ou,  comme  on  crut  alors,  une  révéla- 
tion directe  de  Dieu  pour  l'y  faire  renoncer*. 

Ce  qu'il  y  avait  de  plus  fâcheux,  en  effet,  dans 
les  excès  de  zèle  de  ces  ardents  ascètes,  c'est  qu'ils  se 
montraient  intraitables  contre  tous  ceux  qui  ne  par- 
tageaient pas  leurs  simagrées.  Ils  ne  parlaient  que 
du  relâchement  général.  Gomme  les  flagellants  du 
moyen  âge,  ils  trouvaient  dans  leurs  pratiques  exté- 

4.  Apollonius,  dans  Eus.,  V,  xviif,  t  (Cf.  m);  Philosoph., 
Vm,  49;  Tertuliien,  De  jejuniis;  saint  Jérôme,  Epist.  ad  Mar- 
cellam  (27),  et  In  Agg,,  i  (col.  65  et  4690  de  Mart.,  t.  IV). 

%.  Comp.  Èplpb.y  Hœr,,  xxx,  45;  Pseudo-Clém.,  Homél.j  xiv, 
4  ;  Acta  SS.  Perp.  et  FeU,  4. 

3.  Eus.,  H.  E.j  V,  ch,  m. 


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222  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  168] 

rieures  un  motif  de  fol  orgueil  et  de  révolte  contre  le 
clergé.  Us  osaient  dire  que,  depuis  Jésus,  au  moins 
depuis  les  apôtres,  l'Église  avait  perdu  son  temps,  et 
qu'il  ne  fallait  plus  attendre  une  heure  pour  sancti- 
fier rhumanilé  et  la  préparer  au  règne  messianique. 
L'Église  de  tout  le  monde,  selon  eux,  ne  valait  pas 
mieux  que  la  société  païenne.  Il  s'agissait  de  former 
dans  l'Église  générale  une  Église  spirituelle^,  un 
noyau  de  saints,  dont  Pépuze  serait  le  centre.  Ces 
élus  se  montraient  hautains  pour  les  simples  fidèles. 
Thémison  déclarait  que  l'Église  catholique  avait 
perdu  toute  sa  gloire  et  obéissait  à  Satané  Une 
Église  de  saints,  voilà  leur  idéal,  bien  peu  différent 
de  celui  de  pseudo-Hermas.  Qui  n'est  pas  saint  n'est 
pas  de  l'Église.  «  L'Église,  disaient-ils,  c'est  la  tota- 
lité des  saints,  non  le  nombre  des  évêques.  » 

Rien  n'était  plus  loin,  on  le  voit,  de  l'idée  de 
catholicité  qui  tendait  à  prévaloir  et  dont  l'essence 
consistait  à  tenir  les  portes  ouvertes  à  tous.  Les  ca- 
tholiques prenaient  l'Église  telle  qu'elle  était,  avec  ses 
imperfections;  on  pouvait,  d'après  eux,  être  pécheur 
sans  cesser  d'être  chrétien.  Pour  les  montanistes,  ces 
deux  termes  étaient  inconciliables.  L'Église  doit  être 

4.  Voir  la  môme  distinctioD  chez  les  gnostiques.  L*Égl.  chréL, 
p.  440  etsuiv. 

t.  Eus.,  V,  XVI,  XVIII. 


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[An  169]  MARG-AURÈLE.  223 

aussi  chaste  qu'une  vierge  ;  le  pécheur  en  est  exclu  par 
son  péché  même  et  perd  dès  lors  toute  espérance  d'y 
rentrer.  L'absolution  de  l'Église  est  sans  valeur.  Les 
choses  saintes  doivent  être  administrées  par  les  saints* . 
Les  évêques  n'ont  aucun  privilège  en  ce  qui  concerne 
les  dons  spirituels.  Seuls,  les  prophètes,  organes  de 
l'Esprit,  peuvent  assurer  que  Dieu  pardonne*. 

Grâce  aux  manifestations  extraordinaires  d'un 
piétisme  extérieur  et  peu  discret,  Pépuze  et  Tymium 
devenaient,  en  effet,  des  espèces  de  villes  saintes. 
On  les  appelait  Jérusalem,  et  les  sectaires  voulaient 
qu'elles  fussent  le  centre  du  monde.  On  y  venait  de 
toutes  pai'ts,  et  plusieurs  soutenaient  que,  confor- 
mément à  la  prédiction  de  Priscille,  la  Sion  idéale 
s'y  créait  déjà.  L'extase  n'était-elle  pas  la  réalisa- 
tion provisoire  du  royaume  de  Dieu,  commencé  par 
Jésus?  Les  femmes  quittaient  leur  mari  comme  à  la 
fin  de  l'humanité.  Chaque  jour,  on  croyait  voir  les 
nuées  s'ouvrir  et  la  nouvelle  Jérusalem  se  dessiner 
sur  l'azur  du  ciel  *. 

Les  orthodoxes,  et  surtout  le  clergé,  cherchaient 
naturellement  à  prouver  que  l'attrait  qui  attachait  ces 

1.  Tertullien,  Deexhort,  cast.j  40. 

2.  Tertullien,  De  pudic,  19,  24. 

3.  Tertullien,  Adv,  Marc,  lU,  24.  Cf.  Firmilien  (EpisL   S. 
Cypriani,  75). 


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m  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  169] 

paritains  aux  choses  éternelles  ne  les  détachait  pas 
tout  à  fait  de  la  terre.  La  secte  avait  une  caisse  cen- 
trale de  propagande.  Des  quêteurs  allaient  de  tous 
les  côtés  provoquer  les  offrandes.  Les  prédicateurs 
touchaient  un  salaire  ;  les  prophétesses,  en  retour  des 
séances  qu'elles  donnaient  ou  des  audiences  qu'elles 
accordaient,  recevaient  de  Targent,  des  habits,  des 
cadeaux  précieux  ^  On  voit  quelle  prise  cela  donnait 
contre  les  prétendus  saints.  Ils  avaient  leurs  confes- 
seurs et  leurs  martyrs  %  et  c'étdt  ce  qui  attristait  le 
plus  les  orthodoxes  ;  car  ceux-ci  eussent  voulu  que 
le  naartyre  fût  le  critérium  de  la  vraie  Église.  Aussi 
n'épargnait-on  pas  les  médisances  pour  diminuer  le 
mérite  de  ces  martyrs  sectaires.  Thémison,  ayant  été 
arrêté,  échappa,  disait-on,  aux  poursuites  à  prix  d'ar- 
gent. Un  certain  Alexandre  fut  aussi  emprisonné;  les 
orthodoxes  n'eurent  de  repos  que  quand  ils  l'eurent 
présenté  comme  un  voleur  qui  méritait  parfaitement 
son  sort  et  avait  un  dossier  judiciaire  dans  les  ar- 
chives de  la  province  d'Asie'. 

4.  Apollonius,  dans  Eus.,  Y,  xviii,  4,  44. 
*    %.  Eusèbe,  H,  E,,  V,  ch.  xn  et  xviu.  Cf.  Mansi,  Concil.,  II, 
col.  570,  n»  34. 

3.  L'Anonyme  dans  Eus.,  H,  E,,  V,  xvi,  4  2 etsuiv.;  Apollonius, 
dans  Eus..  H,  E.,  Y,  xviii,  6  et  suiv.  Cf.  CofistU.  aposLj  Y,  9. 


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CHAPITRE  XIV. 


RESISTANGB    DE     L*EGLISB    ORTHODOXE. 


La  lutte  dura  plus  d'un  demi-siècle;  mais  la  vic- 
toire ne  fut  jamais  douteuse.  Les  phrygastes,  comme 
on  les  appelait,  n'avaient  qu'un  tort;  il  était  grave: 
c'était  de  faire  ce  que  firent  les  apôtres,  et  cela  quand, 
depuis  cent  ans,  la  liberté  des  charismes  n'était  plus 
qu'un  inconvénient*  L'Église  était  déjà  trop  forte- 
ment constituée  pour  que  l'indiscipline  des  exaltés 
de  Phrygie  pût  l'ébranler.  Tout  en  admirant  les 
saints  que  produisait  cette  grande  école  d'ascétisme, 
l'immense  majorité  des  fidèles  refusait  d'abandon- 
ner ses  pasteurs  pour  suivre  des  maîtres  errants. 
Montan,  Priscille  et  Maximille  moururent  sans  laisser 
de  successeurs  ^  Ce  qui  assura  le  triomphe  de  l'Église 
orthodoxe,  ce  fut  le  talent  de  ses  polémistes.  Apolli- 
naire d'Hiérapolis  ramena  tout  ce  qui  n'était  pas 

4.  L'AnoDyme.  dans  Eus. .  Y,  xvii,  4. 

15 


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â2j  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  170] 

aveuglé  par  le  fanalisme^  Miltiade  développa  la 
'thèse  qu*((  un  prophète  ne  doit  pas  parler  en  extase  », 
*dans  un  livre  qui  passa  pour  une  des  bases  de  la 
théologie  chrétienne*.  Sérapion  d'Antioche  recueillit, 
"vers  195,  les  témoignages  qui  condamnaient  les  no- 
-vateurs*.  Clément  d'Alexandrie  se  proposa  de  les 
«réfuter*. 

Le  plus  complet  parmi  les  ouvrages  que  suscita 
la  controverse  fut  celui  d'un  certain  Apollonius^, 
inconnu  d'ailleurs,  qui  écrivit  quarante  ans  après 
l'apparition  de  Mont  an  (c'est-à-dire  entre  200  et 
210).  C'est  par  les  extraits  que  nous  en  a  conservés 
Eusèbe  que  nous  connaissons  les  origines  de  la  secte. 
Un  autre  évêque,  dont  le  nom  ne  nous  a  pas  été 
•conservé,  composa  une  sorte  d'histoire  de  ce  mou- 
vement singulier,  quinze  ans  après  la  mort  de  Maxi- 
rmille,  sous  les  Sévères  \  A  la  même  littérature 

4.  Sérapion,  dans  Eus.,  V,  xix,  4,  2;  Eus.,  IV,  ch.  xxyii;  V, 
^h.  XVI,  init. 

2.  Eus.,  V,  XVII,  4  ;  Chron.  Alex.,  p.  263  [Du  Gange}  ;  saint 
•Jér.,  De  virie  ilLj  39  (cf.  37).  Tertullien  y  répondit  par  ses  livres, 
tmaintenant  perdus,  de  l'Extase. 

3.  Eus.,  V,  ch.  xix;  Chron.  Alex,,  p.  263. 

4.  Clém.  d'AIei.,  Slrom.,  IV,  43;  cf.  VII,  47. 

5.  Eusèbe,  Y,  48;  saint  Jérôme,  De  vir.  ilL,  40.  Le  Prsedes- 
rtinatus,  26,  en  fait  un  évéque  d'Éphèse. 

6.  Eusèbe,  Y,  ch.  xvi  et  xvu;  c*est  à  tort  qu'on  regarde  TA»- 
>Ceriu8  Urbftnus,  cité  dans  Eusèbe,  Y,  xvi,  47,  comme  Fauteur  de 


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[An  170]  MARC-AURÈLË.  m 

appartint  peut-être  i*écrit  dont  fit  partie  le  fragment 
connu  sous  le  nom  de  Canon  de  Muraiori^  dirigé  en 
même  temps»  ce  semble,  contre  le  pseudo-prophé- 
tisme  montaniste  et  contre  les  rêves  gnostiques.  Les 
montanistes,  en  effet,  ne  visaient  pas  à  moins  que 
faire  admettre  les  prophéties  de  Mon  tan,  de  Priscille 
et  de  Maximille  dans  le  corps  du  Nouveau  Testaments 
La  conférence  qui  eut  lieu,  vers  210,  entre  Proclus, 
devenu  le  chef  de  la  secte  %  et  le  prêtre  romain  Galus, 
roula  sur  ce  point  \  En  général,  TÉglise  de  Rome, 
jusqu'à  Zéphyrin,  tint  très  ferme  contre  ces  innova- 
tions*. 

L'animosité  était  grande  de  part  et  d'autre  ;  on 
s'excommuniait  réciproquement.  Quand  les  confes- 
seurs des  deux  partis  étaient  rapprochés  par  le  mar- 
tyre, ils  s'écartaient  les  uns  des  autres  et  ne  voulaient 
avoir  rien  de  commun  \  Les  orthodoxes  redoublaient 
de  sophismes  et  de  calomnies  pour  prouver  que  les 

l'écrit  en  question.  Ce  personnage  semble  plutôt  avoir  été  monta- 
niste. Saint  Jérôme  parait  aUribuer  l'ouvrage  de  l'Anonyme  à 
Rbodon  (Tillemont,  Mém,,  III,  p.  65). 

4.  Hesse,  Dos  muralorCsche  Fragment,  p.  S97,  273  et  suiv. 

2.  Pacien,  EpisL,  i,  2. 

3.  Eus.,  YI,  ch.  xx;  cf.,  II,  25;  III,  28, 31  ;  saint  Jér.,  De  viris 
ill.,  59;  Tertullien,  Prœscr.,  [52];  In  Valent.,  5  (identité  dou- 
teuse) ;  Théodoret,  Hœr.  fixb.,  III,  2  ;  Photius,  cod.  xlviu, 

4.  Tertollien,  Adv.  Prax.,  h. 

5.  L'Anonyme,  dans  Eus.,  V,  xvi,  22. 


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2^28  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  170] 

mai'lyrs  montanistes  (et  nulle  Église  n'en  avait  davan- 
tage) étaient  tous  des  misérables  ou  des  imposteurs  ', 
et  surtout  pour  établir  que  les  auteurs  de  la  secte 
avaient  péri  misérablement,  par  le  suicide,  forcenés, 
hors  d'eux-mêmes,  devenus  la  dupe  ou  la  proie  du 
démon*. 

L*engouement  de  certaines  villes  d'Asie  Mineure 
pour  ces  pieuses  folies  ne  connaissait  point  de  bornes* 
L'Église  d'Ancyre,  &  un  certain  moment,  fut  tout 
entière  entraînée,  avec  ses  anciens,  vers  les  dange- 
reuses nouveautés  ^  Il  fallut  l'argumentation  serrée 
de  révoque  anonyme  et  de  Zotique  d'Otre,  pour  leur 
ouvrir  les  yeux,  et  même  la  conversion  ne  fut  pas  du- 
rable; Ancyre,  au  iv*  siècle,  continuait  d'être  le  foyer 
des  mêmes  aberrations^  L'Église  de  Thyatires  fut 
infestée  d'une  manière  encore  plus  profonde.  Le  phry- 
gisme  y  avait  établi  sa  forteresse,  et  longtemps  on 
considéra  cette  antique  Église  comme  perdue  pour  le 
christianisme  \  Les  conciles  d'Iconium  et  de  Synhade, 

4.  Eus.,  y,  cb.  XVI  et  xviii. 

%,  L'Anonyme,  dans  Ëusèbe,  V,  xvi,  U,  45.  —  Voir  aussi 
Prœicr,,  52,  en  observant  que  celte  partie  des  Prescriptions 
n*est  pas  de  Tertullien. 

3.  L'Anonyme,  dans  Eus.,  Y,  xvi,  4,  5. 

4.  Saint  Jérôme,  In  GaL,  Il ^  proœm. ;  Piiilastre,  74,  Ib] 
Pseudo-Aug.,  62;  Labbe,  Conc.j  II,  col.  954. 

5.  Épiphane,  u,  33. 


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[An  171]  MARG-AURÈLE.  229 

vers  231,  constatèrent  le  mal  sans  pouvoir  le  guérir  ^ 
La  crédulité  extrême  de  ces  bonnes  populations  du 
centre  de  l'Asie  Mineure,  Phrygiens,  Galates,  etc., 
avait  été  la  cause  des  promptes  conversions  au 
christianisme  qui  s'y  opérèrent;  maintenant,  cette 
crédulité  les  mettait  à  la  merci  de  toutes  les  illusions. 
Phrygien  devint  presque  synonyme  d'hérétique.  Vers 
235,  une  nouvelle  prophétesse  soulève  les  campagnes 
de  la  Cappadoce,  allant  nu-pieds  par  les  montagnes, 
annonçant  la  fin  du  monde,  administrant  les  sacre- 
ments, et  voulant  entraîner  ses  disciples  à  Jéru- 
salem*. Sous  Dèce,  les  montanistes  fournissent  au 
martyre  un  contingent  considérable. 

Nous  verrons  les  embarras  de  conscience  que  les 
sectaires  de  Phrygie  donneront  aux  confesseurs  de 
Lyon,  au  plus  fort  de  leur  lutte*.  Partagés  entre 
l'admiration  pour  tant  de  sainteté  et  l'étonnement 
que  causeront  à  leur  droit  sens  tant  de  bizarreries, 
nos  héroïques  et  judicieux  compatriotes  essayeront 
en  vain  d'éteindre  la  discussion.  Un  moment  aussi 
l'Église  de  Rome  faillit  être  surprise.  L'évoque  Zé- 
phyrin  avait  déjà  presque  reconnu  les  prophéties  de 

^.  Firmilien,  dans  saint  Cyprien,  Epist,,  75;  Eusèbe,  VIÏ,  7; 
Tillemont,  Mém.,U,  674-672;  Hefele,  Conciliengesch.,  I,  p.  82; 
Migne,  Pair.  laL,  III,  col.  4454. 

2.  Firmilien,  dans  saint  Cyprien,  lettre  75. 

3.  Voir  ci-après,  p.  343  etsuiv. 


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239  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  171) 

Montai),  de  Priscille  et  de  Maximille,  quand  un  ai*- 
dent  Asiate,  confesseur  de  la  foi,  Épigone,  dit  Praxéas, 
qui  connaissait  les  sectaires  mieux  que  les  anciens 
de  Rome,  dévoila  les  faiblesses  des  prétendus  pro- 
phètes, et  montra  au  pape  qu*il  ne  pouvait  approuver 
ces  rêveries  sans  démentir  ses  prédécesseurs,  qui  les 
avaient  condamnées  ^ 

Le  débat  se  compliquait  de  la  question  de  la  péni- 
tence et  de  la  réconciliation.  Les  évoques  réclamaient 
le  droit  d'absoudre  et  en  usaient  avec  une  largeur 
qui  scandalisait  les  puritains.  Les  illuminés  préten- 
daient qu'eux  seuls  pouvaient  remettre  Pâme  en  grâce 
avec  Dieu,  et  ils  se  montraient  fort  sévères.  Tout 
péché  mortel  (homicide,  idolâtrie,  blasphème,  adul- 
tère, fornication)  fermait,  selon  eux,  la  voie  au  re- 
pentir. Si  ces  principes  outrés  fussent  restés  confinés 
dans  les  cantons  perdus  de  la  Gatacécaumène,  le  mal 
eût  été  peu  de  chose.  Malheureusement,  la  petite 
secte  de  Phrygie  servit  de  noyau  à  un  parti  consi- 
dérable, qui  offrit  des  dangers  réels,  puisqu'il  fut 
capable  d'arracher  à  l'Église  orthodoxe  son  plus  il- 
lustre apologiste,  Tertullien.  Ce  parti,  qui  rêvait  une 

4.  Tertullien,  in  Prax.,  4  ;  Philoêoph.^  IX,  7.  Pour  rideotilé 
d'Épigoneet  de  Praxéas,  voir  de  Rossi,  BulL,  4866,  p.  67  et 
suiv.,  8S.  Le  PrœdestiDatus,  ch.  xxvi,  parle  d'un  écrit  de  Soier 
contre  les  montanistes,  ce  qui  n'est  pas  impossible;  plus  loin,  le 
Prrdestin&lus  confond  Soter  et  Zéphyrin. 


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[An  171]  MARC-AURÈLE,  231 

Église  immaculée  et  n'arrivait  qu'à  un  étroit  con- 
ciliabule»  réussit,  malgré  ses  exagérations,  ou  plutôt 
k  cause  de  ses  exagérations  mêmes,  à  recruter  dans 
l'Église  universelle  tous  les  austères,  tous  les  exces- 
sifs. Il  était  si  bien  dans  la  logique  du  christia- 
nisme! Nous  avons  déjà  vu  la  même  chose  arriver 
pour  les  encratites  et  pour  Tatien.  Avec  ses  absti- 
nences contre  nature,  sa  mésestime  du  mariage  S  s» 
condamnation  des  secondes  noces  %  le  montanisme- 
n'était  autre  chose  qu'un  millénarisme  conséquent,, 
et  le  millénarisme,  c'était  le  christianisme  lui-même. 
«  Qu'ont  à  démêler,  dit  Tertullien,  des  soucis  de- 
nourrissons  avec  le. jugement  dernier?  Il  fera  beaur 
voir  des  seins  flottants,  des  nausées  d'accouchée,  des 
mioches  qui  braillent  se  mêler  h  l'apparition  du  juge 
et  aux  sons  de  la  trompette  \  Oh  !  les  bonnes  sages 
fenmies  que  les  bourreaux  de  l'Antéchrist!  »  Le» 
exaltés  se  racontaient  que,  pendant  quarante  jours,, 
on  avait  vu  chaque  matin,  suspendue  au  ciel,  en. 
Judée,  une  ville  qui  s'évanouissait  quand  on  appro- 
chait d'elle*  Ils  invoquaient,  pour  prouver  la  réalité 
de  cette  vision,  le  témoignage  des  païens,  et  chacuiK 

4.  Tertullien,  Ad  itxorem,}^  5;  De  exhorl.  ca^^,  40, 44^ 
n,  Adv.  Frax.,  ^0. 

2.  Voir  Tertullien,  surtout  De  monogamia, 
3   TertullieD,D6maiio^.,  46. 


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232  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  171J 

supputait  les  délices  qu'il  goûterait  dans  ce  séjour 
céleste,  en  compensation  des  sacrifices  qu'il  avait 
faits  ici- bas  ^ 

L'Afrique,  surtout,  par  son  ardeur  et  sa  rudesse*, 
devait  donner  dans  ce  piège.  Montanistes,  novalia- 
nistes,  donatistes,  circoncellions  sont  les  noms  divers 
sous  lesquels  se  produisit  l'esprit  d'indiscipline,  l'ar- 
deur malsaine  du  martyre,  l'aversion  pour  l'épisco- 
pat,  les  rêveries  millénaires,  qui  eurent  toujours  leur 
terre  classique  chez  les  races  berbères.  Ces  rigoristes, 
qui  se  révoltaient  d'être  appelés  une  secte,  mais 
qui,  dans  chaque  Église,  se  donnaient  comme  l'élite, 
comme  les  seuls  chrétiens  dignes  de  ce  nom,  ces  pu- 
ritains implacables  pour  ceux  qui  voulaient  faire  pé- 
nitence, devaient  être  le  pire  fléau  du  christianisme. 
Tertullien  traitera  l'Église  générale  de  caverne  d'a- 
dultères et  de  prostituées*.  Les  évoques,  n'ayant 
ni  le  don  de  prophétie  ni  celui  des  miracles,  seront, 
aux  yeux  des  enthousiastes,  inférieurs  aux  pneuma- 
tiques. C'est  par  ceux-ci,  et  non  par  la  hiérarchie 
officielle,  que  se  font  la  transmission  des  grâces  sacra- 


4 .  In  compensalionem  eorum  quœ  in  seculo  vel  despeximus 
vel  amisimus.  Tert.,  Adv.  Marc,  llf,  24. 

2.  Se  rappeler  Tertullien,  surtout  De  fuga,  3;  De  mima,  9; 
Dejej,,  9;  les  Actes  de  sainte  Perpétue;  Commodien. 

3.  Tertullien,  De  pudiciiia,  4. 


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[An  171]  MARC-ADRÈLE.  233 

mentelles,  le  mouvement  de  l'Église  et  le  progrès  ^ 
Le  vrai  chrétien,  ne  vivant  qu'en  perspective  du  juge- 
ment dernier  et  du  martyre,  passe  sa  vie  dans  la 
contemplation.  Non  seulement  il  ne  doit  pas  fuir  la 
persécution,  mais  il  lui  est  ordonné  de  la  rechercher. 
On  se  prépare  sans  cesse  au  martyre  comme  à  un 
complément  nécessaire  de  la  vie  chrétienne.  La  fm 
naturelle  du  chrétien,  c'est  de  mourir  dans  les  tor- 
tures. Une  crédulité  effrénée,  une  foi  à  toute  épreuve 
dans  les  charismes  spirites*,  achevaient  de  faire  du 
montanisme  un  des  types  de  fanatisme  les  plus  ou- 
trés que  nientionne  l'histoire  de  l'humanité. 

Ce  qu'il  eut  de  grave,  c'est  que  cet  effroyable 
rêve  séduisit  l'imagination  du  seul  homme  de  grand 
talent  littéraire  que  l'Église  ait  compté  dans  son  sein 
durant  trois  siècles.  Un  écrivain  incorrect,  mais 
d'une  sombre  énergie,  un  ardent  sophiste,  maniant 
tour  h  tour  l'ironie,  l'injure,  la  basse  trivialité, 
jouet  d'une  conviction  ardente  jusque  dans  ses  plus 
manifestes  contradictions,  Tertullien  trouva  moyen  de 
donner  des  chefs-d'œuvre  &  la  langue  latine  à  demi 
morte,  en  appliquant  &  ce  sauvage  idéal  une  élo- 

4.  Tert.,  Depudic,  21. 

t.  Voir  l'épisode  de  la  êoror  qui  voyait  les  âmes,  dans  Ter- 
tullien, De  anima,  9.  Extases  d'enfants  dans  saint  Cyprlen, 
Epist.,  9. 


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234  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Ad  171J 

quence  qui  était  toujours  restée  inconnue  aux  ascètes 
bigots  de  Phiygie* 

La  victoire  de  Tépiscopat  fut,  dans  cette  circon- 
stance, la  victoire  de  Tindulgence  et  de  Thumanité. 
Avec  un  rare  bon  sens,  l'Église  générale  regardâtes 
abstinences  exagérées  comme  une  sorte  d'anathème 
partiel  jeté  sur  la  création  et  comme  une  injure  & 
Tœuvre  de  Dieu^  La  question  de  l'admission  des 
femmes  aux  fonctions  ecclésiastiques  et  à  l'admi- 
nistration des  sacrements,  question  que  certains  pré- 
cédents de  rhistoire  apostolique  laissaient  indécise, 
fut  tranchée  sans  retour'*  La  hardie  prétention  des 
sectaires  de  Phrygie  à  insérer  des  prophéties  nou- 
velles au  canon  biblique  amena  l'Église  à  déclarer, 
plus  nettement  qu'elle  ne  l'ayail  encore  fait,  la  nou- 
velle Bible  close  sans  retour'.  Enfin  la  recherche 
téméraire  du  martyre  devint  une  sorte  de  délit,  et,  à 
côté  de  la  légende  qui  exaltait  le  vrai  martyr,  il  y 
eut  la  légende  destinée  à  mQntrer  ce  qu'a  de  cou- 
pable la  présomption  qui  va  au-dev^t  des  supplices 
et  enfreint  sans  y  être  forcée  les  lois  du  pays^ 

4.  Songe  d'AUale,  dans  Eus.,  V,  m,  i.  Cf.  Isidoi^,  Sentent,, 

II,  XLIV,  9. 

2.  Firmilien  (leUre  75  dans  les  Œuvres  de  saint  Cyprien], 

3.  L'Anonyme,  dans  Eus.,  V,  xvi,  3;  le  fragment  de  Moratori. 

4.  Cf.  Clém.  d'Alex.,  Strom.,  IV,  4.  Cf.  Mém.  de  fAcad.  des 
inscr.,  XXVIII,  V  parli>,  p.  335  et  suiv.  (LeBlant). 


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[An  171]  MARG-ÂURÈLE.  23» 

Le  troupeau  de$  fidèles,  nécessairement  de  vertu 
moyenne,  suivit  les  pasteurs.  La  médiocrité  fonda 
l'autorité.  Le  catholicisme  commence.  A  lui  l'avenir. 
Le  principe  d'une  sorte  de  yoguisme  chrétien  ^  est 
étouffé  pour  un  temps.  Ce  fut  ici  la  première  victoire 
de  répjscopat,  et  la  plus  importante  peut-être  ;  car 
elle  fut  remportée  sur  une  sincère  piété.  Les  extases, 
la  prophétie,  la  glossolalie  avaient  pour  eux  les  textes 
et  l'histoire.  Mais  ils  étaient  devenus  un  danger; 
l'épiscopat  y  mit  bon  ordre  ;  il  supprima  toutes  ces 
manifestations  de  la  foi  individuelle.  Que  nous  sommes 
loin  des  temps  si  fort  admirés  par  l'auteur  des  Actes l 
Déjà  au  sein  du  christianisme  existait  ce  parti  du 
bon  sens  moyen,  qui  l'a  toujours  emporté  dans  les- 
luttes  de  l'histoire  de  l'Église.L'autorité  hiérarchique, 
à  son  début,  fut  assez  forte  pour  dompter  l'enthou- 
siasme des  indisciplinés^  mettre  le  laïque  en  tutelle^ 
faire  triompher  ce  principe, que  les  évoques  seuls^ 
s'occupent  de  théologie  et  sont  juges  des  révélations. 
C'était  bien,  en  effet,  la  mort  du  christianisme,  par 
la  destruction  de  l'épiscopat  %  que  ces  bons  fous  de 
Phrygie  préparaient.  Si  l'inspiration  individuelle,  la 
doctrine  de  la  révélation  et  du  changement  en  per- 

4.  Clém.  d'Alex.,  Strom-^h  ^^i  p.  434. 

t.  Non  Ecclesia  numerus  episcoporum.  Tertuliien,  De  pu- 


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236  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  172] 

manence^  l*eût  emporté,  le  christianisme  allait  périr 
dans  de  petits  conventicules  d*épileptiques.  Ces  pué- 
riles macérations,  qui  ne  pouvaient  convenir  au  vaste 
monde,  eussent  arrêté  la  propagande.  Tous  les  fidèles 
ayant  le  même  droit  au  sacerdoce,  aux  dons  spiri- 
tuels %  et  pouvant  administrer  les  sacrements  %  on 
fût  tombé  dans  une  complète  anarchie.  Le  charisme 
allait  anéantir  le  sacrement;  le  sacrement  l'emporta, 
et  la  pierre  fondamentale  du  catholicisme  fut  irrévo- 
cablement établie. 

En  définitive,  le  triomphe  de  la  hiérarchie  ecclé- 
siastique fut  complet.  Sous  Calliste  (217-222),  les 
maximes  modérées  prévalurent  dans  TÉglise  de  Rome, 
au  grand  scandale  des  rigoristes,  qui  s'en  vengèrent 
par  d'atroces  calomnies* .  I^  concile  d'Iconium'  clôt  le 
débat  pour  l'Église,  sans  ramener  les  égarés.  La  secte 
ne  mourut  que  très  tard  ;  elle  se  continua  jusqu'au 
vi«  siècle,  à  l'état  de  démocratie  chrétienne*,  surtout 
en  Asie  Mineure  ^,  sous  les  noms  de  phryges,  phry- 

\,  SiChrislus  abstuUl  quod  Moyses  prœcepil, ...  cur  non  et 
ParacleltM abstiUerit qiwdPatUus induisit?  Tert.,  Demanog./k. 

2.  Tertull.,  De  jej,  adv.  psych,,  43. 

3.  Tertull.,  De  exfiorl,  cast.,  7;  De  bapl.j  47. 

4.  Philosopha,  livre  IX. 

5.  Conc,  deLabbe,  I,  col.  754  etsuiv. 

6.  Saint  Jérôme,  Ad  Marc,  epist.  27,  Mart.,  IV,  ii,  p.  64-6o. 

7.  Ëpîph.,  Hœr»,  xlii,  4;  xlyui,   44;  saint  Jérôme,  L  c.  ; 
Sozom.,  II,  3S;  Gode  Jast.,  1.  I,  titre  y,  lois  5,  48,  24  ;  saint  Hi- 


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|Aul72]  HARC-AURÈLE.  237 

gasteSf  calaphryges,  pépuziens,  tascodrugites,  quin" 
lilliens,  priscillieiUj  artolyrites  ^ .  Eux-mêmes  s'ap- 
pelaient les  purs  ou  les  pneumatiques.  Durant  des 
siècles,  la  Pbrygie  et  la  Galatie  furent  dévorées  par 
des  hérésies  piétiôtes  et  gnostiques  rêvant  des  nuées 
d'anges  et  d'éons^  Pépuze  fut  détruite,  on  ne  sait  à 
quelle  époque  ni  dans  quelles  circonstances;  mais 
l'endroit  resta  sacré.  Ce  désert  devint  un  lieu  de 
pèlerinage.  Les  initiés  s'y  réunissaient  de  toute  TÂsie 
Mineure  et  y  célébraient  des  cultes  secrets,  sur  les- 
quels la  rumeur  populaire  eut  beau  jeu  à  s'exercer. 
Ils  affirmaient  énergiquement  que  c'était  là  le  point 
où  allait  se  révéler  la  vision  céleste.  Ils  y  restaient 
dçs  jours  et  des  nuits  dans  une  attente  mystique,  et, 
au  bout  de  ce  temps,  ils  voyaient  le  Christ  en  per- 
sonne venir  répondre  à  l'ardeur  qui  les  brûlait'. 

laire,  Contre  Consl.,  §  44;  Pseado-Aug.,  26;  Théodoret,  111,  2; 
décret  de  Gélase,  optucula  montanislarum. 

4.  Épiphane,  xlvui,  44;  xux,  4,2;  Pbilastre, 74, 75 ;  Pseudo- 
Aug.,  Hœr.,  62,  63;  saint  Jérôme,  In  Gai.,  II,  proœm.  Voir 
aussi  le  Praedestinatus,  hérésies  26  et  suiv.;  58 et  suiv. 

2.  Wansi,  ConciL,  ï,  724;  II,  570;  Labbe,  Conc,  II,  col.  954. 

3.  Épiph.,  Hœr,^  xlviu,  44;  XLix,  4.  Quoique,  en  général, 
assez  corrects  pour  le  dogme,  les  montanistes  étaient  de  faibles 
théologiens.  Les  sabelliens  et  les  hérétiques  qui  niaient  la  diver- 
sité des  hypostases  les  entraînèrent  par  moments,  ou  peut-être 
on  confondit  les  deux  types  d'hérésie.  Tert.,  Prœicr.,  [52]  ;  Pa- 
cien,  EpûL,  i,  2;  Théodoret,  III,  2;  Socrate,  I,  23;  Sozom., 
Il,  48;  saint  Uilaire,  Fragm.,  u,  col.  632  et  suiv.  (Migne}. 


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CHAPITRE    XV. 


TRIOMPHE    COMPLET    DE   l'b  PISGOPAT.  —  CÛNSÉ  QUE  NC  B  S 
DO    MONTANISME. 


Ainsi,  grâce  &  répiscopat,  censé  le  représentant 
de  la  tradition  des  douze  apôtres,  l'Église  opéra,  sans 
s'affaiblir,  la  plus  difficile  des  transformations.  Elle 
passa  de  l'état  conventuel,  si  j'ose  le  dire,  à  Tétat 
laïque,  de  l'état  d'une  petite  chapelle  de  visionnaires 
à  l'état  d'église  ouverte  h  tous  et  par  conséquent 
exposée  &  bien  des  imperfections.  Ce  qui  semblait 
destiné  &  n'être  jamais  qu'un  rêve  de  fanatiques  était 
devenu  une  religion  durable.  Pour  être  chrétien,  quoi 
qu'en  disent  Hermas  et  les  montanistes,  il  ne  faudra 
pas  être  un  saint.  L'obéissance  à  l'autorité  ecclésias- 
tique est  maintenant  ce  qui  fait  le  chrétien,  bien  plus 
que  les  dons  spirituels.  Ces  dons  spirituels  seront 
môme  désormais  suspecta  et  exposeront  fréquemment 
les  plus  favorisés  de  la  grâce  à  devenir  des  hérétiques. 


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[An  172]  MAKC-AUHÈLË.  239 

Le  schisme  est  le  crime  ecclésiastique  par  excellence. 
De  môme  que,  pour  le  dogme,  l'Église  chrétienne 
possédait  déjà  un  centre  -  d'orthodoxie  qui  taxait 
d'hérésie  tout  ce  qui  sortait  du  type  reçu,  de  même 
elle  avait  une  morale  moyenne,  qui  pouvait  être  celle 
de  tout  le  monde  et  n'entraînait  pas  forcément, 
comme  celle  des  abstinents,  la  fin  de  l'univers.  En 
repoussant  les  gnostiques,  l'Église  avait  repoussé  les 
raffinés  du  dogme  ;  en  rejetant  les  montanistes,  elle 
rejetait  les  raffinés  de  sainteté.  Les  excès  de  ceux 
qui  rêvaient  une  Église  spirituelle,  une  perfection 
transcendante,  venaient  se  briser  contre  le  bon  sens 
de  l'Église  établie.  Les  masses,  déjà  considérables, 
qui  entraient  dans  l'Église  y  faisaient  la  majorité,  et 
en  abaissaient  la  température  morale  au  niveau  du 
possible. 

En  politique,  la  question  se  posait  de  la  même 
manière.  Les  exagérations  des  montanistes,  leurs  dé- 
clamations furibondes  contre  l'empire  romain,  leur 
haine  contre  la  société  païenne  ne  pouvaient  être  le 
fait  de  tous.  L'empire  de  Marc-Âurèle  était  bien 
différent  de  celui  de  Néron.  Avec  celui-ci,  il  n'y  avait 
pas  de  réconciliation  à  espérer;  avec  celui-là,  on 
pouvait  s'entendre.  L'Église  et  Marc-Âurèle  pour- 
suivaient, à  beaucoup  d'égards,  le  même  but.  Il  est 
clair  que  les  évêques  eussent  abandonné  au  bras 


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240  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  172] 

séculier  tous  les  saints  de  Phrygie,  si  un  pareil  sa- 
crifice avait  été  le  prix  de  Talliance  qui  eût  mis 
entre  leurs  mains  la  direction  spirituelle  du  monde. 

Les  charismes,  enfin,  et  autres  exercices  surna- 
turels, excellents  pour  entretenir  la  ferveur  de  petites 
congrégations  d*illuminés,  devenaient  impraticables 
dans  de  grandes  Églises.  La  sévérité  extrême  pour 
les  règles  de  la  pénitence  était  une  absurdité  et  un 
non-sens,  si  l'on  aspirait  à  être  autre  chose  qu'un 
conciliabule  de  soi-disant  purs.  Un  peuple  n*est  ja- 
mais composé  d'immaculés,  et  le  simple  fidèle  a 
besoin  d*être  admis  à  se  repentir  plus  d'une  fois.  Il 
fut  donc  admis  qu'on  peut  être  membre  de  l'Église 
sans  être  un  héros  ni  un  ascète,  qu'il  suffit  pour  cela 
d'être  soumis  à  son  évêque.  Les  saints  réclameront; 
la  lutte  de  la  sainteté  individuelle  et  de  la  hiérarchie 
ne  finira  plus;  mais  la  moyenne  l'emportera;  il  sera 
possible  de  pécher  sans  cesser  d'être  chrétien.  La 
hiérarchie  préférera  même  le  pécheur  qui  emploie 
les  moyens  ordinaires  de  réconciliation  à  l'ascète  or- 
gueilleux qui  se  justifie  lui-même  ou  qui  croit  n'avoir 
pas  besoin  de  justification. 

Il  ne  sera  néanmoins  donné  à  aucun  de  ces  deux 
principes  d'expulser  l'autre  entièrement.  A  côté  de 
l'Église  de  tous,  il  y  aura  l'Église  des  saints;  à  côté 
du  siècle,  il  y  aura  le  couvent  ;  à  côté  du  simple 


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(An  172]  MARC-ADRÈLE.  241 

fidèle,  il  y  aura  le  religieux.  Le  royaume  de  Dieu, 
tel  que  Jésus  Ta  prêché,  étant  impossible  dans  le 
monde  tel  quMI  est,  et  le  monde  s'obstinant  à  ne 
pas  changer,  que  faire  alors,  si  ce  n'est  de  fonder 
de  petits  royaumes  de  Dieu,  sortes  d'îlots  dans  un 
océan  irrémédiablement  pervers,  où  l'application  de 
l'Évangile  se  fasse  à  la  lettre,  et  où  l'on  ignore  celte 
distinction  des  préceptes  et  des  conseils  qui  sert, 
dans  rÉglise  mondaine,  d'échappatoire  pour  esquiver 
les  impossibilités?  La  vie  religieuse  est  en  quelque 
sorte  de  nécessité  logique  dans  le  christianisme •  Un 
grand  organisme  trouve  le  moyen  de  développer  tout 
ce  qui  existe  en  germe  dans  son  sein.  L'idéal  de  per- 
fection qui  fait  le  fond  des  prédications  galiléennes 
de  Jésus,  et  que  toujours  quelques  vrais  disciples  re- 
lèveront obstinément,  ne  peut  exister  dans  le  monde  ; 
il  fallait  donc  créer,  pour  que  cet  idéal  fut  réalisable, 
des  mondes  fermés,  des  monastères,  où  la  pauvreté, 
l'abnégation,  la  surveillance  et  la  correction  réci- 
proques, l'obéissance  et  la  chasteté  fussent  rigoureu- 
sement pratiquées.  L'Évangile  est,  en  réalité,  plutôt 
YEnchiridion  d'un  couvent  qu'un  code  de  morale;  il 
est  la  règle  essentielle  de  tout  ordre  monastique  ;  le 
parfait  chrétien  est  un  moine;  le  moine  est  un  chré- 
tien conséquent  ;  le  couvent  est  le  lieu  où  l'Évangile, 
partout  ailleurs  utopie,  devient  réalité.  Le  livre  qui 

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242  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  172] 

a  prétendu  epseigner  rimitation  de  Jésus-Christ  est 
un  livre  de  cloître.  Satisfait  de  savoir  que  la  morale 
préchée  par  Jésus  est  pratiquée  quelque  part,  le 
laïque  se  consolera  de  ses  attaches  mondaines  et 
s'habituera  facilement  à  croire  que  de  si  hautes 
maximes  de  perfection  ne  sont  pas  faites  pour  lui.  — 
Le  bouddhisme  a  résolu  la  question  d'une  autre  ma- 
nière. Tout  le  monde  y  est  moine  une  partie  de  sa 
vie.  Le  christianisme  est  content  s'il  y  a  quelque 
part  des  lieux  où  la  vraie  vie  chrétienne  se  pratique  ; 
le  bouddhiste  est  satisfait  pourvu  qu'à  un  moment 
de  sa  vie  il  ait  été  parfait  bouddhiste. 

Le  montanisme  fut  une  exagération,  il  devait  périr. 
Mais,  comme  toutes  les  exagérations,  il  laissa  des 
traces  profondes.  Le  roman  chrétien  fut  en  partie  son 
ouvrage.  Ses  deux  grands  enthousiasmes,  chasteté  et 
martyre,  restèrent  les  deux  éléments  fondamentaux 
de  la  littérature  chrétienne.  C'est  le  montanisme  qui 
inventa  cette  étrange  association  d'idées,  créa  la 
Vierge  martyre,  et,  introduisant  le  charme  féminin 
dans  les  plus  sombres  récits  de  supplices,  inaugura 
cette  bizarre  littérature  dont  l'imagination  chrétienne, 
à  partir  du  iv*  siècle,  ne  se  détacha  plus.  Les  Actes 
montanistes  de  sainte  Perpétue  et  des  martyrs  d'A- 
frique, respirant  la  foi  aux  charismes,  pleins  d'un 
rigorisme  extrême  et  de  brûlantes  ardeurs,  impré- 


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[An  172]  MARC-AURÈLE.  243 

gnés  d'une  forte  saveur  d'amour  captif,  mêlant  les 
plus  fines  images  d'une  esthétique  savante  aux  rêves 
les  plus  fanatiques,  ouvrirent  la  série  de  ces  œuvres 
de  volupté  austère.  La  recherche  du  martyre  devient 
une  fièvre  impossible  à  dominer  *.  Les  circoncel- 
lions,  courant  le  pays  par  troupes  folles  pour  cher- 
cher la  mort,  forçant  les  gens  à  les  martyriser, 
traduisirent  en  actes  épidémiques  ces  accès  de 
sombre  hystérie  *• 

La  chasteté  dans  le  mariage  resta  une  des  bases 
de  l'intérêt  des  romans  chrétiens.  Or  c'était  bien  là 
encore  une  idée  montaniste.  Comme  le  faux  Hermas, 
les  montanistes  remuent  sans  cesse  la  cendre  péril- 
leuse qu'on  peut  bien  laisser  dormir  avec  ses  feux 
cachés,  mais  qu'il  est  imprudent  d'éteindre  violem- 
ment. Les  précautions  qu'ils  prennent  à  cet  égard 
témoignent  d'une  certaine  préoccupation,  plus  las- 
cive au  fond  que  la  liberté  de  l'homme  du  monde; 
en  tout  cas,  ces  précautions  sont  de  celles  qui  ag- 
gravent le  mal,  ou  du  moins  le  décèlent,  le  mettent 
à  vif.  Une  tendresse  excessive  à  la  tentation  se  laisse 
conclure  de  cette  crainte  exagérée  de  la  beauté,  de 
ces  interdictions  contre  la  toilette  des  femmes  et  sur- 

4.  Tertullien,  De  fuga,  6,  9,  U. 

%.  Mémoires  de  VAcad.  des  Inscr.,  t.  XXYIII,  2*  part.,  p.  343 
et  suiv.  (Le  Blani). 


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244  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  172] 

tout  contre  les  artifices  de  iSurs  cheveux,  qui  se 
retrouvent  à  chaque  page  des  écrits  montanistes  ^  La 
femme  qui,  par  le  tour  le  plus  innocent  donné  à  sa 
chevelure,  cherche  à  plaire  et  amène  cette  simple 
réflexion  qu  elle  est  jolie,  devient,  au  dire  de  ces 
âpres  sectaires,  aussi  coupable  que  celle  qui  excite  à 
la  débauche.  Le  démon  des  cheveux  se  charge  de  la 
punir*.  L'aversion  du  mariage  venait  des  motifs  qui 
auraient  dû  y  pousser.  La  prétendue  chasteté  des  en- 
cratites  n'était  souvent  qu'une  inconsciente  duperie. 
Un  roman  qui  fut  sûrement  d'origine  montaniste, 
puisqu'on  y  trouvait  des  arguments  pour  prouver  que 
les  femmes  ont  le  droit  d'enseigner  et  d'administrer 
les  sacrements',  roule  tout  entier  sur  celte  équi- 
voque passablement  dangereuse.  Nous  voulons  parler 

^ .  TertulIieD,  les  deux  livres  De  cullu  feminarum,  les  deux 
livres  Ad  uxorem  et  le  livre  De  virginibus  velandis. 

2.  Eclogœ  ex  script,  proph.  (dans  les  Œuvres  de  saint  Clé- 
ment], 39,  pensée  de  Tatien.  Les  juifs  du  moyen  âge  cherchaient 
à  faire  croire  aux  femmes  mariées  que  les  démons  dansaient  sur 
leurs  cheveux,  quand  elles  en  avaient;  de  là  le  précepte  de  les 
couper.  Chiarini,  Théorie  du  judaïsme,  I,  257-259. 

3.  TertuUien,  De  bapt.,  M\  saint  Jérôme,  De  viris  ilLj  7. 
L'épisode  du  «  lion  baptisé  »  consistait  probablement  en  ce  que 
le  lion  qui,  dans  Tamphithéâtre,  refusait  de  dévorer  Thécla,  rec^ 
vait  le  baptême  de  celle-ci  comme  bon  chrétien.  SaintÀmbroise, 
De  virgiîiibuSj  II,  3.  L'origine  montaniste  de  ce  roman  explique 
que  Tertuliien,  qui  élait  de  la  coterie,  en  ait  eu  si  vite  connais- 
sance. 


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[An  172]  MARC-AURÈLB.  245 

de  Thécla^.  Bien  autrement  scabreux  et  irritant  est 
le  roman  des  saints  Nérée  et  Achillée*;  on  ne  fut 
jamais  plus  voluptueusement  chaste;  on  ne  traita 
jamais  du  mariage  avec  une  plus  naïve  impudeur. 
Qu'on  lise,  dans  Grégoire  de  Tours,  la  délicieuse  lé- 
gende des  deux  Amants  d'Auvergne  '  ;  dans  les  Actes 
de  Jean,  le  piquant  épisode  de  Drmiana^ ;  dans  les 
Actes  de  Thomas,  le  récit  des  Fiancés  dé  Vlnde^  ;  dans 
saint  Ambroise®,  l'épisode  de  la  vierge  d'Antioche 
au  lupanar;  on  comprendra  que  les  siècles  qui  se 
nourrirent  de  tels  récits  purent,  sans  mérite,  se  figu- 
rer avoir  renoncé  à  l'amour  profane.  Un  des  mys- 
tères le  plus  profondément  entrevus  par  les  fonda- 
teurs du  christianisme,  c'est  que  la  chasteté  est  une 
volupté''  et  que  la  pudeur  est  une  des  formes  de 


\,  Voir  VÉgl.  chréL,  p.  523.  Dans  le  titre  des  Actes  grecs, 
Thécla  porte  le  titre  de  àicoaroXoc,  pris  au  féminin.  Le  lalin 
porte  aposlolatu  defuncla.  Le  texte  publié  par  Grabe  et  Tischen- 
dorf  diffère  peu,  ce  semble,  du  texte  primitif. 

%.  Cet  écrit,  ainsi  que  la  Passio  Peiri  et  Pauli  de  pseudo- 
Lin,  avec  laquelle  il  a  des  liens  de  parenté,  parait  du  iii«  siècle. 

3.  Grégoire  de  Tours,  Hist.  Franc.,  1, 4Î. 

4.  Pseudo-Abdias,  1.  V,  chap.  4  et  suiv.  (d'après  Leucius). 
Il  y  a  là  peut-être  quelque  imitation  de  la  Matrone  d'Éphèse. 
Cf.  Tertullien,  De  resurr.,  8. 

5.  Dans  Tisch.,  Acta  apocr,,  492  et  suiv.  ;  P^eudo-Abdias,  4. 

6.  De  virginibus,  II,  4. 

7.  Voir  Saint  Paul,  p.  242  et  suiv. 


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246  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  172] 

Tamour*.  Les  gens  qui  craignent  les  femmes  sont, 
en  général,  ceux  qui  les  aiment  le  plus.  Que  de  fois 
on  peut  dire  avec  justesse  à  l'ascète  :  Fallit  te  incau- 
tum  pietas  tua*.  Dans  certaines  parties  de  la  commu- 
nauté chrétienne,  on  vit  paraître,  à  diverses  reprises, 
ridée  que  les  femmes  ne  doivent  jamais  être  vues, 
que  la  vie  qui  leur  convient  est  une  vie  de  réclusion, 
selon  l'usage  qui  a  prévalu  dans  TOrient  musulman*. 
Il  est  facile  de  voir  à  quel  point,  si  une  telle  pensée 
eût  prévalu,  le  caractère  de  l'église  eût  été  altéré. 
Ce  qui  dislingue,  en  eifet,  l'église  de  la  mosquée  et 
'  même  de  la  synagogue,  c'est  que  la  femme  y  entre 
librement  et  y  est  sur  le  même  pied  que  l'homme, 
quoique  séparée  ou  même  voilée.  Il  s'agissait  de  sa- 
voir si  le  christianisme  serait,  comme  le  fut  plus  tard 
l'islamisme,  une  religion  d'hommes,  d'où  la  femme 

^.  Les  études  récemment  faites  ont  bien  montré  que  l'accès 
hystérique  donne  à  la  femme  une  beauté  passagère,  une  sorte 
d'idéalisation  momentanée,  et  que  cet  état  maladif,  inspirant  une 
chasteté  relative,  rend  sans  danger  pour  les  mœurs  les  relations 
intimes  des  deux  sexes. 

S.  J'ai  vu,  en  Orient,  une  jeune  fille  danser  avec  une  retenue 
charmante  les  danses  les  plus  voluptueuses  ;  elle  voulait  se  faire 
religieuse.  J'ai  appris  ensuite  qu'elle  devint  folle  la  première  nuit 
do  son  mariage.  Lire  l'épisode  d'Âthanase  chez  la  belle  vierge 
d'Alexandrie,  Sozomène,  V,  6. 

3.  C'est  ce  qui  est  particulièrement  sensible  chez  l'auteur,  très 
juif  d'esprit,  du  Testament  des  douze  patriarches.  Lire  Ruben 
tout  entier.  Voir  aussi  Tertullien,  De  virginibus  velandis. 


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[An  172]  MARC-AURÈLE.  247 

est  à  peu  près  exclue.  L'Église  catholique  n'eut 
garde  de  commettre  cette  faute.  La  femme  eut  des 
fonctions  de  diaconîe  dans  l'Église  et  y  fut  avec 
l'homme  dans  des  rapports  subordonnés,  mais  fré- 
quents. Le  baptême,  la  communion  eucharistique,  les 
œuvres  de  charité  entraînaient  de  perpétuelles  déro- 
gations aux  mœurs  de  l'Orient.  Ici  encore,  l'Église 
catholique  trouva  le  milieu  entre  les  exagérations  des 
sectes  diverses  avec  une  rare  justesse  de  tact. 

Ainsi  s'explique  ce  mélange  singulier  de  pudeur 
timide  et  de  mol  abandon  qui  caractérise  le  senti- 
ment moral  dans  les  Églises  primitives.  Loin  d'ici 
les  vils  soupçons  de  débauchés  vulgaires,  incapables 
de  comprendre  une  telle  innocence!  Tout  était  pur 
dans  ces  saintes  libertés;  mais  aussi  qu'il  fallait  être 
pur  pour  pouvoir  en  jouir  !  La  légende  nous  montre 
les  païens  jaloux  du  privilège  qu'a  le  prêtre  d'aper- 
cevoir un  moment  dans  sa  nudité  baptismale  celle 
qui,  par  l'immersion  sainte,  va  devenir  sa  sœur  spi- 
rituelle ^  Que  dire  du  «  saint  baiser  »%  qui  fut  l'am- 

4 .  Voir,  dans  les  maDuscrits  et  les  éditions  xylographiques, 
les  miniatures  représentant  le  baptême  de  Drusiana  (Didot,  les 
ApocaL  figurées^  p.  54-52).  Les  païens  regardent  par  les  trous  de 
la  porte,  d'une  manière  qui  implique  un  soupçon  ou  du  moins 
un  sentiment  de  jalousie  contre  le  ministre  du  sacrement.  Cf.  les 
réflexions  de  Sozomène,  /.  c. 

5.  Saint  Paul^  p.  269,  263. 


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248  ORIGINES  DU   CHRISTIAISISME.  [An  172] 

broisie  de  ces  générations  chastes,  de  ce  baiser  qui, 
comme  le  consolamentum  des  cathares  S  était  un  sa- 
crement de  force  et  d'amour,  et  dont  le  souvenir, 
mêlé  aux  plus  graves  impressions  de  l'acte  eucha- 
ristique, suffisait  durant  des  jours  à  remplir  Tâme 
d'une  sorte  de  parfum?  Pourquoi  l'Église  était-elle  si 
aimée,  que,  pour  y  rentrer  quand  on  en  était  sorti, 
on  allait  au-devant  de  la  mort?  Parce  qu'elle  était 
une  école  de  joies  infinies.  Jésus  était  vraiment  au 
milieu  des  siens.  Plus  de  cent  ans  après  sa  mort,  il 
était  encore  le  maître  des  voluptés  savantes,  Pinitia- 
teur  des  secrets  transcendants. 

1.  Sclimidt,  Histoire  des  cathares,  II,  p.  119  et  suiv. 


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CHAPITRE    XVI. 


MARC-AURÈLE    CHEZ    LES    QUADES.    —   LE    LIVRE 
DES     PENSÉES. 


Trop  peu  soucieux  de  ce  qui  se  passait  dans  le 
reste  du  monde,  le  gouvernement  de  Marc-Aurèle 
semblait  n'exister  que  pour  les  progrès  de  l'intérieur. 
Le  seul  grand  empire  organisé  qui  touchât  aux  fron- 
tières romaines,  celui  des  Parthes,  cédait  devant  les 
légions.  Lucius  Verus  et  Avîdius  Cassius  conquéraient 
des  provinces  que  Trajan  n'avait  occupées  que  pas- 
sagèrement, l'Arménie,  la  Mésopotamie,  TAdiabène  *. 
Le  véritable  danger  était  au  delà  du  Rhin  et  du  Da- 
nube. Là  vivaient,  dans  une  menaçante  obscurité, 
des  populations  énergiques,  pour  la  plupart  germa- 
niques de  race,  que  les  Romains  ne  connaissaient 
guère  que  par  ces  beaux  et  fidèles  gardes  du  corps 
(les  Suisses  de  ces  temps-là),  que  certains  empereurs 

4.  Tillemont,  Ui$t,  desemp.j  II,  p.  352-353. 


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250  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  173] 

aimèrent  à  se  donner,  ou  par  ces  gladiateurs  superbes 
qui,  dévoilant  tout  à  coup  dans  l'amphithéâtre  la 
beauté  de  leurs  formes  nues,  faisaient  éclater  l'ad- 
miration de  l'assistance*.  Conquérir  pas  à  pas  ce 
monde  impénétrable,  reculer  lieue  par  lieue  les  li- 
mites de  la  civilisation;  pour  cela,  s'établir  fortement 
en  Bohême,  dans  ce  quadrilatère  central  de  l'Europe, 
où  il  devait  y  avoir  encore  un  fond  considérable  de 
Boïens  celtiques  ;  de  là,  s'avancer  comme  les  défri- 
cheurs américains,  détruire  arbre  par  arbre  la  forêt 
Hercynienne,  substituer  des  colonies  à  des  tribus  sans 
attache  avec  le  sol,  fixer  et  civiliser  ces  populations 
pleines  d'avenir,  faire  bénéficier  l'empire  de  leurs 
rares  qualités,  de  leur  solidité,  de  leur  force  corpo- 
relle» de  leur  énergie  ;  porter  les  vraies  frontières  de 
l'empire,  d'un  côté,  sur  l'Oder  ou  laVistule,de  l'autre, 
sur  le  Pruth  ou  le  Dniester,  et  donner  ainsi  à  la  par- 
tie latine  de  l'empire  une  prépondérance  décidée,  qui 
eût  empêché  le  schisme  de  la  partie  grecque  et  orien- 
tale ;  au  lieu  de  bâtir  cette  funeste  Constantinople, 
mettre  la  seconde  capitale  à  Bâle  ou  à  Constance,  et 
assurer  ainsi,  pour  le  grand  bien  de  l'empire,  aux 
peuples  celto-germains  l'hégémonie  politique  qu'ils 
devaient  conquérir  plus  tard  sur  les  ruines  de  l'em- 

4.  Tacite,  Germ,,  tO. 


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[An  173]  MÂRG-AURÈLE.  251 

pire,  voilà  quel  aurait  dû  être  le  programme  des 
Romains  éclairés,  s'ils  avaient  été  mieux  renseignés 
sur  l'état  de  l'Europe  et  de  l'Asie,  sur  la  géographie  et 
l'ethnographie  comparées. 

L'expédition  mal  concertée  de  Varus  (an  10  de 
J.-G.)  et  le  vide  éternel  qu'elle  laissa  dans  les  numé- 
ros des  légions  furent  comme  un  épouvantai!  qui  dé- 
tourna la  pensée  romaine  de  la  grande  Germanie. 
Tacite,  seul,  vit  l'importance  de  cette  région  pour 
l'équilibre  du  monde.  Mais  l'état  de  division  où  étaient 
les  tribus  germaniques  endormait  les  inquiétudes  que 
les  esprits  sagaces  auraient  du  concevoir.  Tandis  que 
ces  peuplades,  en  effet,  plus  portées  vers  l'indé- 
pendance locale  que  vers  la  centralisation,  ne  for- 
maient pas  d'agrégat  militaire,  elles  donnaient  peu 
à  craindre.  Mais  leurs  confédérations  étalent  redou- 
tables. On  sait  quelles  conséquences  eut  celle  qui  se 
forma,  au  iir  siècle,  sur  la  rive  droite  du  Rhin,  sous 
le  nom  de  Francs.  Vers  Tan  166,  une  ligue  puissante 
se  forma  en  Bohême,  en  Moravie  et  dans  le  nord  de 
la  Hongrie  actuelle.  Les  noms  d'une  foule  de  peu- 
plades, qui  devaient  plus  tard  remplir  le  monde,  fu- 
rent entendus  pour  la  première    fois.  La   grande 
poussée  des  barbares  commençait  ;   les   Germains, 
jusque-là  inattaquables,  attaquaient.  La  digue  cre- 
vait sur  le  Danube,  dans  la  région  de  T  Autriche 


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252  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  173] 

et  de  la  Hongrie,  vers  Presbourg,  Comorn  et  Gran. 
Tous  les  peuples  germains  et  slaves,  depuis  la  Gaule 
jusqu'au  Don,  Marcomans,  Quades,  Narisques,  Her- 
mundures,  Suèves,  Sarmates,  Victovales,  Roxolans, 
Bastarnes,  Costoboques,  Alains,  Peucins,  Vandales, 
Jazyges,  semblèrent  d'accord  pour  forcer  la  fron- 
tière et  inonder  l'empire.  La  pression  venait  de  plus 
loin.  Refoulés  par  des  barbares  septentrionaux,  pro- 
bablement par  les  Goths,  toute  la  masse  slave  et 
germanique  semblait  en  mouvement  ;  ces  barbares, 
avec  leurs  femmes  et  leurs  enfants,  voulaient  qu'on 
les  reçût  dans  l'empire,  qu'on  leur  donnât  des  terres 
ou  de  l'argent,  offrant  en  retour  leurs  bras  pour 
n'importe  quel  service  militaire.  Ce  fut  un  véritable 
cataclysme  humain.  La  ligne  du  Danube  fut  enfon- 
cée. Les  Vandales  et  les  Marcomans  s'établirent  en 
Pannonie;  la  Dacie  fut  piétinée  par  vingt  peuples; 
les  Costoboques  coururent  jusqu'en  Grèce  ;  la  Rhétie 
et  le  Norique  se  virent  envahis;  les  Marcomans  pas- 
sèrent les  Alpes  Juliennes,  mirent  le  siège  devant 
Aquilée,  saccagèrent  tout  jusqu'à  la  Piave.  Devant  ce 
choc  épouvantable,  l'armée  romaine  plia  ;  le  nombre 
des  captifs  emmenés  par  les  barbares  fut  énorme  *  ; 
l'alarme  fut  vive  en  Italie  ;  on  déclara  que,  depuis 
le  temps    des    guerres    puniques,    Rome   n'avait 

4.  DioD  Gassius,  LXXI,  45, 49. 


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[An  173]  MARC-AURÈLE.  253 

pas  eu  à  soutenir  une  attaque  aussi  furieuse  S 
C'est  une  vérité  bien  constatée  que  le  progrès  philo* 
sophique  des  lois  ne  répond  pas  toujours  à  un  progrès 
dans  la  force  de  lÉlat.  La  guerre  est  chose  brutale  ; 
elle  veut  des  brutaux  ;  souvent  il  arrive  ainsi  que  les 
améliorations  morales  et  sociales  entraînent  un  affai- 
blissement militaire.  L'armée  est  un  reste  de  barbarie, 
que  l'homme  de  progrès  conserve  comme  un  mal 
nécessaire  ;  or  il  est  rare  qu'on  fasse  avec  succès  ce 
qu'on  fait  comme  un  pis  aller.  Antonin  avait  déjà 
une  forte  aversion  pour  l'emploi  des  armes  *  ;  sous 
son  règne,  les  mœurs  des  camps  s'amollirent  beau- 
coup '.  On  ne  peut  nier  que  l'armée  romaine  n'eût 
perdu  sous  Marc-Aurèle  une  partie  de  sa  discipline  et 
de  sa  vigueur*.  Le  recrutement  se  faisait  difficile- 

4.  Jules  Capîtolin,  Anl.  PhiLj  42  et  suiv.,  47,  24  et  suiv.  ; 
Lucius  Verus,  7,  8;  Periinax,  2  ;  Dion  Cassius,  LXXI,  3  et  suiv.; 
Pausanias,  VIII,  xliu,  6;  X,  xxxiv,  5;  Hérodien,  I,  3;  Carm, 
sib.y  XJI,  494  et  suiv.;  Petrus  Palricius,  Exe,  de  leg,,  p.  24 
(Paris,  4648);  Ammien  Marcellin,  XXIX,  vi,  4;  XXXI,  v,  43. 
Eutrope,  VllI,  4  2 ;  Aurelius  Victor,  Cœs,  et  Epit.,  4 6  ;  Orelli,  n»  864  ; 
la  colonne  Antonine  et  les  restes  de  Tare  de  triomphe  de  Maro- 
Âurèle,  au  Palais  des  conservateurs,  à  Rome  ;  Desvergers,  Essai 
sur  MarC'Aurèle,  p.  440  et  suiv. 

2.  Eutrope,  VUI,  8. 

3.  Fronton,  Epist,  ad  Luc,  Ver.,  II,  4;  ad  amicos,  I,  6; 
Principia  hisloriœ,  p.  206  et  suiv.  (Naber). 

4.  Lettre  d'Avidius  Cassius,  dans  Yulc.  Gall.,  Vie  d'Avidius^ 
44,  et  en  général  toute  cette  vie. 


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254  ÔRIGliNËS  DU  CHRISTIANISME.  [An  173] 

ment  ;  le  remplacement  et  l'enrôlement  des  barbares 
avaient  entièrement  changé  le  caractère  de  la  légion*; 
sans  doute  le  christianisme  soutirait  déjà  le  meilleur 
des  forces  de  TÉtat.  Quand  on  songe  qu'à  côté  de 
cette  décrépitude  s'agitaient  des  bandes  sans  patrie, 
paresseuses  au  travail  de  la  terre,  n'aimant  qu'à 
tuer,  ne  cherchant  que  bataille,  fût-ce  contre  leurs 
congénères  *,  il  était  clair  qu'une  grande  substi- 
tution de  races  aurait  lieu.  L'humanité  civilisée 
n'avait  pas  encore  assez  dompté  le  mal  pour  pou- 
voir s'abandonner  au  rêve  du  progrès  par  la  paix  et 
la  moralité. 

Marc-Aurèle,  devant  cet  assaut  colossal  de  toute 
la  barbarie,  fut  vraiment  admirable.  Il  n'aimait  pas 
la  guerre  et  ne  la  faisait  que  malgré  lui  ;  mais,  quand 
il  fallut ,  il  la  fit  bien  ;  il  fut  grand  capitaine  par 
devoir.  Une  effroyable  peste  se  joignit  à  la  guerre. 
Ainsi  éprouvée,  la  société  romaine  fit  appel  à  toutes 
ses  traditions,  à  tous  les  rites  ;  il  y  eut,  comme  d'or- 
dinaire à  la  suite  des  fléaux,  une  réaction  en  faveur 
de  la  religion  nationale.  Marc-Aurèle  s'y  prêta.  On 
vit  le  bon  empereur  présider  lui-même  en  qualité  de 
grand  pontife  aux  sacrifices,  prendre  un  fer  de  jave- 

4.  Naudet,  Comptes  rendus  de  VAc.  des  se.  mor,  ei  pol., 
4875, 2«  sem.,  p.  479  etsuiv, 
2.  Dion  Cassius,  LXXI,  44. 


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[An  174]  MARC-AURÈLE.  255 

lot  dans  le  temple  de  Mars,  le  plonger  dans  le  sang, 
le  lancer  vers  le  point  du  ciel  où  était  l'ennemi  ^  On 
arma  tout,  esclaves,  gladiateurs,  bandits,  diogmites 
(agents  de  police)  ;  on  soudoya  des  bandes  ger- 
maniques contre  les  Germains;  on  fit  argent  des 
objets  précieux  du  garde-meuble  impérial,  pour  évi- 
ter d'établir  de  nouveaux  impôts. 

La  vie  de  Marc-Aurèle  presque  entière  se  passa 
désormais  dans  la  région  du  Danube,  à  Garnonte* 
près  de  Vienne,  ou  à  Vienne  même,  sur  les  bords 
du  Gran,  en  Hongrie,  parfois  à  Sirmium  *.  Son 
ennui  était  immense;  mais  il  savait  vaincre  son 
ennui.  Ces  insipides  campagnes  contre  les  Quades 
et  les  Marcomans  furent  très  bien  conduites  ;  le  dé- 
goût qu'il  en  éprouvait  ne  l'empêchait  pas  d'y  mettre 
l'application  la  plus  consciencieuse.  L'armée  l'aimait 
et  fit  parfaitement  son  devoir.  Modéré  même  envers 
les  ennemis,  il  préféra  un  plan  de  campagne  long, 
mais  sûr,  à  des  coups  foudroyants  ;  il  délivra  com- 
plètement la  Pannonie,  repoussa  tous  les  barbares 
sur  la  rive  gauche  du  Danube,  fit  même  de  grandes 
pointes  au  delà  de  ce  fleuve,  et  pratiqua  prudem- 

4.  Dion  Cassius,  LXXI,  33. 

2.  Petroneli,  près  de  Haimburg.  Pensées,  \.  II,  fin;  lettre 
apocr.  à  la  suite  de  VApol,  I  de  saint  Justin. 

3.  Philostrate,  Soph.,  Il,  i,  Î6  ;  Tertullien,  ApoL,  25. 


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256  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174J 

ment  la  tactique,  dont  on  abusa  plus  tard,  d'opposer 
les  barbares  aux  barbares. 

Paternel  et  philosophe  avec  ces  hordes  à  demi 
sauvages,  il  s'obstinait,  par  respect  pour  lui-même,  à 
conserver  envers  elles  des  égards  qu'elles  ne  compre- 
naient pas,  à  la  façon  d'un  gentilhomme  qui,  par  ga- 
geure de  dignité  personnelle,  traiterait  des  Peaux- 
Rouges  comme  des  gens  bien  élevés.  11  leur  prêchait 
naïvement  la  raison  et  la  justice,  et  il  finit  par  leur 
inspirer  du  respect*.  Peut-être,  sans  la  révolte  d'A~ 
vidius  Cassius,  eut-il  réussi  à  faire  une  province  de 
Marcomannie  (Bohême),  une  autre  de  Sarmatie  (Gai- 
licie),  et  à  sauver  l'avenir*.  Il  admit  sur  une  large 
échelle  le  soldat  germain  dans  les  légions  ;  il  accorda 
des  terres  en  Dacie,  en  Pannonie,  en  Mésie,  dans  la 
Germanie  romaine,  à  ceux  qui  voulaient  travailler', 
mais  maintint  très  ferme  la  limite  militaire,  établit 
une  rigoureuse  police  sur  le  Danube,  et  ne  laissa  pas 
une  seule  fois  le  prestige  de  l'empire  souffrir  des 
concessions  que  lui  arrachaient  la  politique  et  l'hu- 
manité. 

Ce  fut  dans  le  cours  d'une  de  ces  expéditions  que, 

4.  Stalue  équestre,  maintenant  au  Capilole;  bas-reliefs  de 
Tare  de  triomphe  de  MaroAurèle  ;  colonne  Antonine;  v.  ci-des- 
sus, p.  47. 

%.  Dion  Cassius,  LXXI,  47. 

3.  Capitolin,  24. 


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[An  174]  MÂRC-ÂURÈLE.  257 

campé  sur  les  bords  du  Gran,  au  milieu  des  plaines 
monotones  de  la  Hongrie*,  il  écrivît  les  plus  belles 
pages  du  livre  exquis  qui  nous  a  révélé  son  âme 
tout  entière.  Ce  qui  coûtait  le  plus  à  Marc-Aurèle 
dans  ces  lointaines  guerres,  c'était  d'être  privé  de 
sa  compagnie  ordinaire  de  savants  et  de  philosophes. 
Presque  tous  avaient  reculé  devant  les  fatigues  et 
étaient  restés  à  Rome*.  Occupé  tout  le  jour  aux  exer- 
cices militaires,  il  passait  les  soirées  dans  sa  tente, 
seul  avec  lui-même.  Là.,  il  se  débarrassait  de  la 
contrainte  que  ses  devoirs  lui  imposaient  ;  il  faisait 
son  examen  de  conscience,  et  songeait  à  l'inuti- 
lité de  la  lutte  qu'il  soutenait  vaillanmient.  Sceptique 
sur  la  guerre,  même  en  la  faisant,  il  se  détachait  de 
tout,  et,  se  plongeant  dans  la  contemplation  de  Tuni- 
verselle  vanité,  il  doutait  de  la  légitimité  de  ses 
propres  victoires  :  «  L'araignée  est  fière  de  prendre 
une  mouche,  écrivait-il  ;  tel  est  fier  de  prendre  un 
levraut  1  tel,  de  prendre  une  sardine;  tel,  de  prendre 
des  sangliers  ;  tel,  des  Sarmates.  Au  point  de  vue  des 
principes,  tous  brigands  •.  »  Les  Entretiens  (TÉpi- 
ctète,  par  Arrien,  étaient  le  livre  préféré  de  l'empe- 

4.  Pensées j  livre  I®',  fin. 

2.  Galien,  De  'prœnot%one,\\  De  lihris  proprx%s,t\V\i\\o%iv.^ 
Sophisl,,  II,  V,  3. 

3.  Pensées,  X,  40. 

17 


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258  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174] 

reur  ;  il  les  lisait  avec  délices,  et,  sans  le  vouloir,  il 
était  amené  à  les  imiter  *.  Telle  fut  l'origine  de  ces 
pensées  détachées,  formant  douze  cahiers,  qu'on  réunit 
après  sa  mort  sous  ce  titre  Au  sujet  de  lui-même*. 

Il  est  probable  que,  de  bonne  heure,  Marc  tint 
un  journal  intime  de  son  état  intérieur.  Il  y  inscri- 
vait, en  grec,  les  maximes  auxquelles  il  recourait  pour 
se  fortifier,  les  réminiscences  de  ses  auteurs  favoris, 
les  passages  des  moralistes  qui  lui  parlaient  le  plus, 
les  principes  qui,  dans  la  journée,  l'avaient  soutenu, 
parfois  les  reproches  que  sa  conscience  scrupuleuse 
croyait  avoir  à  s'adresser. 

On  se  cherche  des  retraites  solitaires,  chaumières  rus- 
tiques, rivages  des  mers,  montagnes;  comme  les  autres, 
tu  aimes  à  rêver  tout  cela.  Quelle  naïveté,  puisqu'il  t'est 
permis,  à  chaque  heure,  de  te  retirer  en  ton  âme?  Nulle 
part  Thomme  n'a  de  retraite  plus  tranquille,  surtout  s'il  pos- 
sède en  lui-même  de  ces  choses  dont  la  contemplation  suffit 
pour  rendre  le  calme.  Sache  donc  jouir  de  cette  retraite, 
et  là  renouvelle  tes  forces.  Qu'il  y  ait  là  de  ces  maximes 
courtes,  fondamentales,  qui  tout  d'abord  rendroni  la  séré- 
nité à  ton  âme  et  te  remettront  en  état  de  supporter  avec 
résignation  le  monde  où  tu  dois  revenir  '. 

Pendant  les  tristes  hivers  du  Nord,  cette  conso- 

i.  Voir,  par  exemple,  DisserL  EpicL,  III,  viii,  4  et  suiv. 
%.  Ta  %U  *«VTM.  Cf.  Themistius,  Philad.,  p.  97,  Dindorf  ;  Suidas, 
au  mot  Mâpxoc 

3.  Pensées j  IV,  3. 


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[An  174]  MARC-AURÈLE.  259 

lation  lui  devint  encore  plus  nécessaire.  Il  avait  passé 
cinquante  ans;  la  vieillesse  était  chez  lui  prématurée. 
Un  soir,  toutes  les  images  de  sa  pieuse  jeunesse 
remontèrent  en  son  souvenir,  et  il  passa  quelques 
heures  délicieuses  à  supputer  ce  qu'il  devait  à  chacun 
des  êtres  bons  qui  l'avaient  entouré  ^ 

Exemples  de  mon  aïeul  Verus:  douceur  des  mœurs, 
patience  inaltérable. 

Qualités  qu^on  prisait  dans  mon  père,  souvenir  qu'il 
m'a  laissé  :  modestie,  caractère  mâle. 

Souvenir  de  ma  mère  :  sa  piété,  sa  bienfaisance;  pureté 
d'âme  qui  allait  jusqu'à  s'abstenir,  non  seulement  de  faire 
le  mal, mais  même  d'eu  concevoir  la  pensée;  vie  frugale  et 
qui  ressemblait  si  peu  au  luxe  des  riches*. 

Puis  lui  apparaissent  tour  à  tour  Diognète,  qui 
lui  inspira  le  goût  de  la  philosophie  et  rendit  agréa- 
bles à  ses  yeux  le  grabat,  la  couverture  consistant 
en  une  simple  peau  et  tout  l'appareil  de  la  discipline 
hellénique  ;  Junius  Rusticus,  qui  lui  apprit  à  éviter 
toute  affectation  d'élégance  dans  le  style  et  lui  prêta 
les  Entretiens  d'Épictète^;  Apollonius  de  Chalcis, 
qui  réalisait  l'idéal  stoïcien  de  l'extrême  fermeté  et 

1,  Pensées,  livre  1",  entier. 

t.  Une  monnaie  de  Nicée  nous  a  conservé  la  douce  et  aimable 
figure  deDomitia  Lucilla,  la  mère  de  Marc-Aurèle.  De  Longpérier, 
Revm  numism.,  nouv.  série,  t.  VIII  (4863). 

3.  Ta  ÊmxT>i7iia  6.Topr,y.»Ta,  les  Entretiens  rédigés  par  Arrien 


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260  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174] 

de  la  parfaite  douceur  ;  Sextus  de  Chéronée,  si  grave 
et  si  bon  ;  Alexandre  de  Cotiée,  qui  reprenait  avec 
une  politesse  si  raffinée  ;  Fronton,  «  qui  lui  apprit 
ce  qu'il  y  a  dans  un  tyran  d'envie,  de  duplicité, 
d'hypocrisie,  et  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  dureté 
dans  le  cœur  d'un  patricien  »  ;  son  frère  Sévérus, 
«  qui  lui  fit  connaître  Thraséa,  Helvidius,  Galon, 
Brutus;  qui  lui  donna  l'idée  de  ce  qu'est  un  État 
libre,  où  la  règle  est  l'égalité  naturelle  des  citoyens 
et  l'égalité  de  leurs  droits;  d'une  monarchie  qui  res- 
pecte avant  tout  la  liberté  des  citoyens  »  ;  et,  dominant 
tous  les  autres  de  sa  grandeur  immaculée,  Antonin, 
son  père  par  adoption,  dont  il  nous  trace  le  portrait 
avec  un  redoublement  de  reconnaissance  et  d'amour. 

Je  remercie  les  dieux^  dit-il  en  terminant,  de  m*avoir 
donné  de  bons  aïeuls,  de  bons  parents,  une  bonne  sœur, 
de  bons  maîtres,  et,  dans  mon  entourage,  dans  mes  pro- 
ches, dans  mes  amis,  des  gens  presque  tous  remplis  de 
bonté.Jamaisjeneme  suis  laissé  aller  à  aucun  manque  d'é- 
gards envers  eux;  par  ma  disposition  naiurelle,  j'aurais 
pu,  dans  l'occasion,  commettre  quelque  irrévérence;  mais 
la  bienfaisance  des  dieux  n'a  pas  permis  que  la  circon- 
stance s'en  soit  présentée.  Je  dois  encore  aux  dieux  d'avoir 
conservé  pure  la  fleur  de  ma  jeunesse  ;  de  ne  m'éire  pas 
fait  homme  avant  Tâge,  d'avoir  même  différé  au  delà; 
d'avoir  été  élevé  sous  la  loi  d'un  prince  et  d'un  père  qui 
devait  dégager  mon  âme  de  toute  fumée  d'orgueil,  me 
faire  comprendre  qu'il  est  possible,  tout  en  vivant  dans  un 


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[An  174]  MâRC-AURÈLE.  261 

palais,  de  se  passer  de  gardes,  d'habits  resplendissants,  de 
torches,  de  statues,  m'apprendre  enfin  qu'un  prince  peut 
presque  resserrer  sa  vie  dans  les  limites  de  celle  d'un 
simple  citoyen,  sans  montrer  pour  cela  moins  de  noblesse 
et  moins  de  vigueur,  quand  il  s'agit  d*ôtre  empereur  et  de 
traiter  les  affaires  de  TÉtat.  Ils  m'ont  donné  de  rencontrer 
un  frère  dont  les  mœurs  étaient  une  continuelle  exhorta- 
tation  à  veiller  sur  moi-même,  en  même  temps  que  sa  dé- 
férence et  son  attachement  devaient  faire  la  joie  de  mon 

cœur Si  j'ai  eu  le  bonheur  d'élever  ceux  qui  avaient 

soigné  mon  éducation  aux  honneurs  qu'ils  semblaient  dé- 
sirer; si  j'ai  connu  Apollonius,  Rusticus,  Maximus,  si,  plu- 
sieurs fois,  m'a  été  offerte,  entourée  de  tant  de  lumière, 
l'image  d'une  vie  conforme  à  la  nature  (je  suis  resté  en 
deçà  du  but,  il  est  vrai;  mais  c'est  ma  faute)  ;  si  mon  corps 
a  résisté  jusqu'à  cette  heure  à  la  rude  vie  que  je  mène  ;  si 
je  n'ai  touché  ni  à  Bénédicta  ni  à  Théodote  ;  si,  malgré  mes 
fréquents  dépits  contre  Rusticius,  je  n'ai  jamais  passé  les 
bornes,  ni  rien  fait  dont  j'aie  eu  à  me  repentir;  si  ma 
mère,  qui  devait  mourir  jeune,  a  pu  néanmoins  passer  près 
de  moi  ses  dernières  années  ;  si,  chaque  fois  que  j'ai  voulu 
venir  au  secours  de  quelque  personne  pauvre  ou  affligée, 
je  ne  me  suis  jamais  entendu  dire  que  l^argent  me  man- 
quait ;  si,  moi-même,  je  n'ai  eu  besoin  de  rien  recevoir  de 
personne  ;  si  le  sort  m'a  donné  une  femme  si  complaisante, 
si  affectueuse,  si  simple  ;  si  j^ai  trouvé  tant  de  gens  ca- 
pables pour  l'éducation  de  mes  enfants  ;  si,  à  l'origine  de 
ma  passion  pour  la  philosophie,  je  ne  suis  pas  devenu  la 
proie  de  quelque  sophiste,  c'est  aux  dieux  que  je  le  dois. 
Oui,  tant  de  bonheurs  ne  peuvent  être  l'effet  que  de  l'as- 
sistance des  dieux  et  d'une  heureuse  fortune. 

Cette   divine   candeur  respire  à  chaque  page. 


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262  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174] 

Jamais  on  n*écrivit  plus  simplement  pour  soi,  à  seule 
fin  de  décharger  son  cœur,  sans  autre  témoin  que 
Dieu.  Pas  une  ombre  de  système.  Marc-Aurèle,  à 
proprement  parler,  n'a  pas  de  philosophie;  quoiqu'il 
doive  presque  tout  au  stoïcisme  transformé  par  l'es- 
prit romain,  il  n'est  d'aucune  école.  Selon  notre 
goût,  il  a  trop  peu  de  curiosité  ;  car  il  ne  sait  pas 
tout  ce  que  pouvait  savoir  un  contemporain  de  Pto- 
lémée  et  de  Galien  ;  il  a  sur  le  système  du  monde 
quelques  opinions  qui  n'étaient  pas  au  niveau  de  la 
plus  haute  science  de  son  temps.  Mais  sa  pensée 
morale,  ainsi  dégagée  de  tout  lien  avec  un  système, 
y  gagne  une  singulière  élévation.  L'auteur  du  livre 
de  y  Imitation  lui-même,  quoique  fort  détaché  des 
querelles  d'école,  n'atteint  pas  jusque-là  ;  car  sa  ma- 
nière de  sentir  est  essentiellement  chrétienne  ;  ôtez 
les  dogmes  chrétiens,  son  livre  ne  garde  plus  qu'une 
partie  de  son  charme.  Le  livre  de  Marc-Aurèle, 
n'ayant  aucune  base  dogmatique,  conservera  éter- 
nellement sa  fraîcheur.  Tous,  depuis  l'athée  ou  celui 
qui  se  croit  tel,  jusqu'à  l'homme  le  plus  engagé  dans 
les  croyances  particulières  de  chaque  culte*  peuvent 
y  trouver  des  fruits  d'édification.  C'est  le  livre  le 
plus  purement  humain  qu'il  y  ait.  Il  ne  tranche  au- 
cune question  controversée.  En  théologie,  Marc- 
Aurèle  flotte  entre  le  déisme  pur,  le  polythéisme 


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[An  174]  MARG-ÂURÈLE  263 

interprété  dans  un  sens  physique,  à  la  façon  des 
stoïciens,  et  une  sorte  de  panthéisme  cosmique.  Il 
ne  tient  pas  plus  à  Tune  des  hypothèses  qu'à  l'autre, 
et  il  se  sert  indifféremment  des  trois  vocabulaires, 
déiste,  polythéiste,  panthéiste.  Ses  considérations 
sont  toujours  à  deux  faces,  selon  que  Dieu  et  Tâme 
ont  ou  n'ont  pas  de  réalité,  u  Quitter  la  société  des 
hompies  n'a  rien  de  bien  terrible,  s'il  y  a  des  dieux; 
et,  s'il  n'y  a  pas  de  dieux,  ou  qu'ils  ne  s'occupent 
pas  des  choses  humaines,  que  m'importe  de  vivre 
dans  un  monde  vide  de  dieux  ou  vide  de  providence? 
Mais  certes  il  y  a  des  dieux,  et  ils  ont  à  cœur  les 
choses  humaines  *.  » 

C'est  le  dilemme  que  nous  faisons  à  chaque  heure  ; 
car,  si  c'est  le  matérialisme  le  plus  complet  qui  a 
raison,  nous  qui  aurons  cru  au  vrai  et  au  bien,  nous 
ne  serons  pas  plus  dupés  que  les  autres.  Si  l'idéa- 
lisme a  raison,  nous  aurons  été  les  vrais  sages,  et 
nous  l'aurons  été  de  la  seule  façon  qui  nous  con- 
vienne, c'est-à-dire  sans  nulle  attente  intéressée,, 
sans  avoir  compté  sur  une  rémunération. 

Marc-Aurèle  n'est  donc  pas  un  libre  penseur; 
c'est  même  à  peine  un  philosophe,  dans  le  sens  spé- 
cial du  mot.  Comme  Jésus,  il  n'a  pas  de  philosophie 

4.  Pensées,  II,  41  ;  cf.  IV,  3  ;  VI,  40;  VII,  3t,  50;  VIII,  17  i. 
IX,  28,  39,  40;  XII,  24. 


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364  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  17i] 

spéculative;  sa  théologie  est  tout  à  fait  contradic- 
toire ;  il  n'a  aucune  idée  arrêtée  sur  l'âme  et  l'immor- 
talité. Gomment  fut-il  profondément  moral  sans  les 
croyances  qu'on  regarde  aujourd'hui  comme  les  fon- 
dements de  la  morale  ?  Comment  fut-il  éminemment 
religieux  sans  avoir  professé  aucun  des  dogmes  de 
ce  qu'on  appelle  la  religion  naturelle  ?  C'est  ce  qu'il 
importe  de  rechercher. 

Les  doutes  qui,  au  point  de  vue  de  la  raison 
spéculative,  planent  sur  les  vérités  de  la  religion  na- 
turelle ne  sont  pas,  comme  Kant  l'a  admirablement 
montré,  des  doutes  accidentels,  susceptibles  d'être 
levés,  tenant,  ainsi  qu'on  se  l'imagine  parfois,  à  cer- 
tains états  de  l'esprit  humain.  Ces  doutes  sont  inhé- 
rents à  la  nature  même  de  ces  vérités,  et  l'on  peut 
dire  sans  paradoxe  que,  s'ils  étaient  levés,  les  vérités 
auxquelles  ils  s'attaquent  disparaîtraient  du  même 
coup.  Supposons,  en  effet,  une  preuve  directe,  posi- 
tive, évidente  pour  tous,  des  peines  et  des  récompenses 
futures  ;  où  sera  le  mérite  de  faire  le  bien  ?  Il  n'y  au- 
rait que  des  fous  qui,  de  gaieté  de  cœur,  courraient  à 
leur  damnation.  Une  foule  d'âmes  basses  feraient  leur 
salut  cartes  sur  table  ;  elles  forceraient  en  quelque 
sorte  la  main  de  la  Divinité.  Qui  ne  voit  que,  dans  un 
tel  système,  il  n'y  a  plus  ni  morale  ni  religion?  Dans 
l'ordre  moral  et  religieux,  il  est  indispensable  de 


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[An  474]  MARC-ÂURÈLE.  265 

croire  sans  démonstration  ;  il  ne  s* agit  pas  de  certi- 
tude, il  s'agit  de  foi.  Voilà  ce  qu'oublie  un  certain 
déisme,  avec  ses  habitudes  d'alTirmalion  intempé- 
rante. Il  oublie  que  les  croyances  trop  précises  sur  la 
destinée  humaine  enlèveraient  tout  mérite  moral.  Pour 
nous,  on  nous  annoncerait  un  argument  péremptoire 
en  ce  genre,  que  nous  ferions  comme  saint  Louis, 
quand  on  lui  parla  de  l'hostie  miraculeuse  :  nous 
refuserions  d'aller  voir.  Qu'avons-nous  besoin  de  ces 
preuves  brutales,  qui  n'ont  d'application  que  dans 
l'ordre  grossier  des  faits,  et  qui  gêneraient  notre  li- 
berté ?  Nous  craindrions  d'être  assimilés  à  ces  spé- 
culateurs de  vertu  ou  à  ces  peureux  vulgaires,  qui 
portent  dans  les  choses  de  l'âme  le  grossier  égoïsme 
de  la  vie  pratique.  Dans  les  premiers  jours  qui  sui- 
virent l'établissement  de  la  foi  à  la  résurrection  de 
Jésus,  ce  sentiment  se  produisit  de  la  façon  la  plus 
touchante.  Les  vrais  amis  de  cœur,  les  délicats  ai- 
mèrent mieux  croire  sans  preuve  que  de  voir.  «  Heu- 
reux ceux  qui  n'ont  pas  vu  et  qui  ont  cru  !  »  devint 
le  mot  de  la  situation.  Mot  charmant  !  symbole  éternel 
de  l'idéalisme  tendre  et  généreux',  qui  a  horreur  de 
toucher  de  ses  mains  ce  qui  ne  doit  être  vu  qu'avec  le 
cœur! 

Notre  bon  Marc-Aurèle,  sur  ce  point  comme  sur 
tous  les  autres,  devança  les  siècles.  Jamais  il  ne  se 


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266  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174] 

soucia  de  se  mettre  d'accord  avec  lui-même  sur  Dieu 
et  sur  l'âme.  Comme  s'il  avait  lu  la  Critique  de  la 
raison  pratique,  il  vit  bien  que,  dès  qu'il  s'agit  de 
Tinfini,  aucune  formule  n'est  absolue,  et  qu'en  pa- 
reille matière  on  n'a  quelque  chance  d'avoir  aperçu 
la  vérité  une  fois  en  sa  vie  que  si  Ton  s'est  beaucoup 
contredit.  Il  détacha  hautement  la  beauté  morale  de 
toute  théologie  arrêtée;  il  ne  permit  au  devoir  de 
dépendre  d'aucune  opinion  métaphysique  sur  la 
cause  première.  Jamais  l'union  intime  avec  le  Dieu 
caché  ne  fut  poussée  à  de  plus  inouïes  délicatesses. 

Offre  au  gouvernement  du  dieu  qui  est  au  dedans  de 
toi  un  être  viril,  mûri  par  Tâge,  ami  du  bien  public,  un  Ro- 
main S  un  empereur,  un  soldat  à  son  poste,  attendant  le 
signal  de  la  trompette,  un  homme  prêt  à  quiiter  la  vie 
sans  regret*.  —  Il  y  a  bien  des  grains  d'encens  destinés 
au  même  autel  ;  Tun  tombe  plus  tôt,  Tautre  plus  tard  dans 
le  feu  ;  mais  la  différence  n'est  rien  '.  —  L'homme  doit 
vivre  selon  la  nature  pendant  le  peu  de  jours  qui  lui  sont 
donnés  sur  la  terre,  et,  quand  le  moment  de  la  retraite 
est  venu,  se  soumettre  avec  douceur,  comme  une  olive 
qui,  en  tombant,  bénit  Tarbre  qui  l'a  produite  et  rend 
grâces  au  rameau  qui  Ta  portée^.  — Tout  ce  qui  t'arrange 
m'arrange,  6  cosmos.  Rien  ne  m'est  prématuré  ni  tardif, 

4 .  Comp.  Pensées,  II,  5. 

5.  Pensées,  III,  5. 

3.  Pensées,  IV,  45. 

4.  Pensées,  IV,  48. 


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[An  174]  MARC-AURÈLE.  267 

de  ce  qui  pour  toi  vient  à  l'heure.  Je  fais  mon  fruit  de  ce 
que  portent  tes  saisons,  6  nature  I  De  toi  vient  tout;  en  toi 
est  tout;  vers  toi  va  tout. 

Cité  de  Cécrops,  toi  que  j'aime, 

dit  le  poète;  comment  ne  pas  dire: 

Cité  de  Jupiter,  je  t'aime  *  ?  — 

0  homme  !  tu  as  été  citoyen  dans  la  grande  cité  ;  que 
t'importe  de  l'avoir  été  pendant  cinq  ou  pendant  trois 
années?  Ce  qui  est  conforme  aux  lois  n'est  injuste  pour 
personne.  Qu'y  a-t-il  donc  de  si  fâcheux  à  être  renvoyé  de 
la  cité  non  par  un  tyran,  non  par  un  juge  inique,  mais  par 
la  nature  môme,  qui  t'y  avait  fait  entrer?  C'est  comme  si 
un  comédien  est  congédié  du  théâtre  par  le  même  préteur 
qui  Ty  avait  engagé.  «  Mais,  diras-tu,  je  n'ai  pas  joué  les 
cinq  actes  ;  je  n'en  ai  joué  que  trois.  »  Tu  dis  bien  ;  mais, 
dans  la  vie,  trois  actes  sujEsent  pour  faire  la  pièce  entière. 
Celui  qui  marque  la  fin  est  celui  qui,  après  avoir  été  la 
cause  de  la  combinaison  des  éléments,  est  maintenant  la 
cause  de  leur  dissolution  ;  tu  n'es  pour  rien  dans  l'un  ni 
dans  l'autre  de  ces  faits. 

Pars  donc  content  ;  car  celui  qui  te  congédié  est  sans 
colère  '. 

Est-ce  à  dire  qu'il  ne  se  révoltât  pas  quelquefois 
contre  le  sort  étrange  qui  s'est  plu  à  laisser  seuls 
face  à  face  Thomnae,  avec  ses  éternels  besoins  de  dé- 
vouement, de  sacrifice,  d'héroïsme,  et  la  nature,  avec 

4.  Pensées,  IV,  23.  On  ignore  de   quelle  pièce  est  prise  la 
citation  de  Marc-Aurèle. 
«.  PemëeSjXU,  36. 


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268  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  174 

son  immoralité  transcendante,  son  suprême  dédain 
pour  la  vertu  ?  Non.  Une  fois  du  moins  l'absurdité, 
la  colossale  iniquité  de  la  mort  le  frappa.  Mais  bien- 
tôt son  tempérament,  complètement  mortifié,  reprend 
le  dessus,  et  il  se  calme. 

Comment  se  fait-il  que  les  dieux,  qui  ont  ordonné  si 
bien  toutes  choses  et  avec  tant  d*amour  pour  les  hommes, 
aient  négligé  un  seul  point,  à  savoir  que  les  hommes  d'une 
vertu  éprouvée,  qui  ont  eu  pendant  leur  vie  une  sorte  de 
commerce  avec  la  Divinité,  qui  se  sout  fait  aimer  d'elle 
par  leurs  actions  pieuses  et  leurs  sacrifices,  ne  revivent  pas 
après  la  mort,  mais  soient  éteints  pour  jamais  ?  Puisque  la 
chose  est  ainsi,  sache  bien  que,  si  elle  avait  dû  être  autre- 
ment, ils  n'y  eussent  pas  manqué  ;  car,  si  cela  eût  été 
juste,  cela  était  possible  ;  si  ce^a  eût  été  conforme  à  la  na- 
ture, la  nature  l'eût  comporté.  Par  conséquent,  de  cela 
qu'il  n'en  est  pas  ainsi,  coofirme-toi  en  cette  consi- 
dération qù*ii  ne  fallait  pas  qu'il  en  fût  ainsi.  Tu  vois  bien 
toi-même  que  faire  une  telle  recherche,  c'est  disputer  avec 
Dieu  sur  son  droit.  Or  nous  ne  disputerions  pas  ainsi  contre 
les  dieux,  s'ils  n'étaient  pas  souverainement  bons  et  sou- 
verainement justes  ;  s'ils  le  sont,  ils  n'ont  rien  laissé  passer 
dans  Tordonnance  du  monde  qui  soit  contraire  à  la  justice 
et  à  la  raison  *. 

Ah  !  c'est  trop  de  résignation,  cher  maître.  S'il 
en  est  véritablement  ainsi,  nous  avons  le  droit  de 
nous  plaindre.  Dire  que,  si  ce  monde  n'a  pas  sa 

4.  Pensées,  Xll,^. 


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[An  174]  MARC-AURÈL£.  26» 

contre-partie,  Thomme  qui  s'est  sacrifié  pour  le  bien 
ou  le  vrai  doit  le  quitter  content  et  absoudre  les 
dieux,  cela  est  trop  naïf.  Non,  il  a  le  droit  de  les 
blasphémer  !  Car  enfin,  pourquoi  avoir  ainsi  abusé 
de  sa  crédulité  ?  Pourquoi  avoir  mis  en  lui  des  in- 
stincts trompeurs,  dont  il  a  été  la  dupe  honnête  ? 
Pourquoi  cette  prime  accordée  à  Thomme  frivole  ou 
méchant?  C'est  donc  celui-ci  qui  ne  se  trompe 
pas,  qui  est  l'homme  avisé?...  Mais  alors  maudits 
soient  les  dieux  qui  placent  si  mal  leurs  préfé- 
rences !  Je  veux  que  l'avenir  soit  une  énigme;  mais, 
s'il  n'y  a  pas  d'avenir,  ce  monde  est  un  affreux  guet- 
apens.  Remarquez,  en  effet,  que  notre  souhait  n'est 
pas  celui  du  vulgaire  grossier.  Ce  que  nous  voulons, 
ce  n'est  pas  de  voir  le  châtiment  du  coupable,  ni  de 
toucher  les  intérêts  de  notre  vertu.  Ce  que  nous  vou- 
lons n'a  rien  d'égoïste  :  c'est  simplement  d'être,  de 
rester  en  rapport  avec  la  lumière,  de  continuer  notre 
pensée  commencée,  d'en  savoir  davantage,  de  jouir 
un  jour  de  cette  vérité  que  nous  cherchons  avec 
tant  de  travail,  de  voir  le  triomphe  du  bien  que  nous 
avons  aimé.  Rien  de  plus  légitime.  Le  digne  empe- 
reur, du  reste,  le  sentait  bien.  «  Quoi  !  la  lumière 
d'une  lampe  brille  jusqu'au  moment  où  elle  s'éteint, 
et  ne  perd  rien  de  son  éclat  ;  et  la  vérité,  la  justice, 
la  tempérance,  qui  sont  en  toi,  s'éteindraient  avec 


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270  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174] 

toi^  !  »  Toute  la  vie  se  passa  pour  lui  dans  cette  noble 
hésitation.  S'il  pécha,  ce  fut  par  trop  de  piété.  Moins 
résigné,  il  eût  été  plus  juste;  car,  sûrement,  deman- 
der qu'il  y  ait  un  spectateur  intime  et  sympathique 
des  luttes  que  nous  livrons  pour  le  bien  et  le  vrai,  ce 
n'est  pas  trop  demander. 

Il  est  possible  aussi  que,  si  sa  philosophie  eût 
été  moins  exclusivement  morale,  si  elle  eût  impliqué 
une  étude  plus  curieuse  de  Thisloire  et  de  l'univers, 
elle  eût  évité  certains  excès  de  rigueur.  Comme  les 
ascètes  chrétiens,  Marc-Aurèle  pousse  quelquefois 
le  renoncement  jusqu'à  la  sécheresse  et  à  la  subtilité. 
Ce  calme  qui  ne  se  dément  jamais,  on  sent  qu'il  est 
obtenu  par  un  immense  effort.  Certes,  le  mal  n'eut 
jamais  pour  lui  nul  attrait  ;  il  n'eut  à  combattre  au- 
cune passion  :  «  Quoi  qu'on  fasse  ou  quoi  qu'on  dise, 
écrit-il,  il  faut  bien  que  je  sois  homme  de  bien,  comme 
l'émeraude  peut  dire  :  «  Quoi  qu'on  dise  ou  qu'on 
«  fasse,  il  faut  bien  que  je  sois  émeraude  et  que 
«  je  garde  ma  couleur  *.  »  Mais,  pour  se  tenir  tou- 
jours sur  le  sommet  glacé  du  stoïcisme,  il  lui  fallut 
faire  de  cruelles  violences  à  la  nature  et  en  retran- 
cher plus  d'une  noble  partie.  Cette  perpétuelle  répé- 
tition des  mêmes  raisonnements,  ces  mille  images 

4.  Pensées,  XII,  45.  Cf.  XH,  44. 
1.  Pefisées,\lU  46. 


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[Ad174J  MâRG-AURÈLE.  â71 

SOUS  lesquelles  il  cherche  à  se  représenter  la  vanité 
de  toute  chose*,  ces  preuves  souvent  naïves  de  Tuni- 
verselle  frivolité,  témoignent  des  combats  qu'il  eut 
à  livrer  pour  éteindre  en  lui  tout  désir.  Parfois 
il  en  résulte  quelque  chose  d'âpre  et  de  triste  ;  la 
lecture  de  Marc-Aurèle  fortifie,  mais  ne  console  pas  ; 
elle  laisse  dans  Tâme  un  vide  à  la  fois  délicieux 
et  cruel,  qu'on  n'échangerait  pas  contre  la  pleine 
satisfaction.  L'humilité,  le  renoncement,  la  sévérité 
pour  soi-même  n'ont  jamais  été  poussés  plus  loin. 
La  gloire,  cette  dernière  illusion  des  grandes  âmes, 
est  réduite  à  néant.  Il  faut  faire  le  bien  sans  s'inquié- 
ter si  personne  le  saura.  Il  voit  que  l'histoire  parlera 
de  lui  ;  mais  de  combien  d'indignes  ne  parle-t-elle 
pas  *  ?  L'absolue  mortification  où  il  était  arrivé  avait 
éteint  en  lui  jusqu'à  la  dernière  fibre  de  l'amour- 
propre.  On  peut  même  dire  que  cet  excès  de  vertu 
lui  a  nui.  Les  historiens  Tont-  pri$  au  mot.  Peu  de 
grands  règnes  ont  été  plus  maltraités  par  l'historio- 
graphie. Marins  Maximus  et  Dion  Gassius  parlèrent 
de  Marc  avec  amour,  mais  saqg  talent;  leurs  ou- 
vrages, d'ailleurs,  ne  nous  sont  parvenus  qu'en 
lambeaux,  et  nous  ne  connaissons  la  vie  de  l'illustre 

\.  Voir  surtout  PensëeSjYl,  43,  et  aussi  VIII,  24,  37;  IX,  36; 
XI,  4. 

2.  Pensées,  IX,  «9. 


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272  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174] 

souverain  que  par  la  médiocre  biographie  de  Jules 
Capitolin,  écrite  cent  ans  après  sa  mort,  grâce  &  Tad- 
miration  que  lui  avait  vouée  Tempereur  Dioclétien. . 

Heureusement  la  petite  cassette  qui  renfermait  les 
pensées  des  bords  du  Gran  et  la  philosophie  de  Car- 
nonte  fut  sauvée.  Il  en  sortit  ce  livre  incomparable,  où 
Épictète  était  surpassé,  ce  manuel  de  la  vie  résignée, 
cet  Évangile  de  ceux  qui  ne  croient  pas  au  surnaturel, 
qui  n'a  pu  être  bien  compris  que  de  nos  jours.  Véri- 
table Évangile  éternel,  le  livre  des  Pensées  ne  vieillira 
jamais  ;  car  il  n'affirme  aucun  dogme.  L'Évangile  a 
vieilli  en  certaines  parties  ;  la  science  ne  permet  plus 
d'admettre  la  naïve  conception  du  surnaturel  qui  en 
fait  la  base.  Le  surnaturel  n'est  dans  les  Pensées 
qu'une  petite  tache  insignifiante,  qui  n'atteint  pas  la 
merveilleuse  beauté  du  fond.  La  science  pourrait  dé- 
truire Dieu  et  l'âme,  que  le  livre  des  Pensées  resterait 
jeune  encore  de  vie  et  de  vérité.  La  religion  de  Marc- 
Aurèle,  comme  le  fut  par  moments  celle  de  Jésus, 
est  la  religion  absolue,  celle  qui  résulte  du  simple 
fait  d'une  haute  conscience  morale  placée  en  face 
de  Tunivers.  Elle  n'est  ni  d'une  race  ni  d'un  pays. 
Aucune  révolution,  aucun  progrès,  aucune  décou- 
verte ne  pourront  la  changer. 


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CHAPriRE  XVII. 


LA    ISOIO  rULMlNÀTA.  ^  kPOLOQlES     d'APOLLIR AIRE  , 
DE     MILTIADE,    DE     MIRLITON. 


Un  incident  de  la  campagne  contre  les  Quades 
mit  en  quelque  sorte  Marc^Aurèle  et  les  chrétiens 
face  à  face,  et  causa,  du  moins  chez  ces  derniers,  une 
vive  préoccupation  ^  Les  Romains  étaient  engagés 
dans  rintérieur  du   pays';   les  chaleurs  de  Tété 

4.  Pour  le  récit  païen,  voir  Gapitolin,  24;  Dion  Gassius, 
LXXI,  8-40  (en  le  dépouillant  des  additions  de  Xiphilin);  Giau- 
dien,  /n  VI^^  consul.  Honorii,  vers  340  et  suiv.  ;  Thémistius,  Dis- 
cours XV  à  Théodose,  p.  491  (édit.  Petau);  Golonne  Ântonine,  Bel- 
lori  et  Bartoli,  pi.  xv.  Pour  la  version  chrétienne,  voir  Glaude 
Apollinaire,  dans  Eus.,  V,  v,  4;  Tertullien,  ApoL,  5,  iO]  Ad 
Scapulam,  4  (cf.  Eus.,  V,  v,  6)  ;  Eusèbe,  Y,  cb.  v,  et  Chron.,  p.  472, 
473,  Schœne;  lettre  prétendue  de  Marc-Aurèle,  à  la  suite  de 
VApoLlde  saint  Justin;  Xiphiliii,  additions  à  Dion  Gassius,  I.  c; 
Orose,  Vn,  45;  saint  Grég.  de  Nysse,  De  quadraginta  mart.j  or. 
n,  0pp.  t.  ni,  p.  505-506.  L'auteur  des  livres  XI-XIV  des  Vers 
Sibyllins  (m*  siècle},  quoique  chrétien,  admet  la  version  païenne 
de  Gapitolin,  de  Thémistius  et  de  Glaudien  (XII,  496  et  suiv.}. 

2.  Probablement  dans  la  région  du  Gran. 

18 


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274  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174] 

avaient  succédé  sans  transition  à  un  long  hiver.  Les 
Quades  trouvèrent  moyen  de  couper  aux  envahis- 
seurs Tapprovisionnement  d'eau.  L'armée  était  dé- 
vorée par  la  soif,  épuisée  de  fatigues,  égarée  dans 
une  impasse,  où  les  barbares  l*attaquèrent  avec  tous 
les  avantages.  Les  Romains  répondaient  faiblement 
aux  coups  de  Tennemi,  et  Ton  pouvait  craindre  un 
,  désastre,  quand  tout  à  coup  un  terrible  orage  s'a- 
moncela. Une  pluie  serrée  tomba  sur  les  Romains  et 
les  rafraîchit.  On  prétendit,  au  contraire,  que  la 
foudre  et  la  grêle  se  tournèrent  contre  les  Quades  et 
les  effrayèrent,  au  point  qu'une  partie  d'entre  eux  se 
jeta  éperdue  dans  les  rangs  des  Romains. 

Tout  le  monde  crut  à  un  miracle.  Jupiter  s'était 
évidemment  prononcé  pour  sa  race  latine.  La  plupart 
attribuèrent  le  prodige  aux  prières  de  Marc-Aurèle. 
On  fit  des  tableaux,  ou  on  voyait  le  pieux  empereur 
suppliant  les  dieux  et  disant  :  «  Jupiter,  j'élève  vers 
toi  cette  main  qui  n'a  jamais  fait  couler  le  sang^  » 
La  colonne  Antonine  consacra  ce  souvenir.  Jupiter 
Pluvius  s'y  montre  sous  la  figure  d'un  vieillard  ailé, 
dont  les  cheveux,  la  barbe,  les  bras  laissent  échapper 
des  torrents  d'eau,  que  les  Romains  recueillent  dans 
leurs  casques  et  leurs  boucliers,  tandis  que  les  bar- 

4.  C'était  la  version  officielle  :  Gapitolin,  Qaadien,  Thémis« 
tius,  Carm.  sib.,  XII. 


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[An  174]  MARG-ADRÈLE.  275 

bares  sont  frappés  et  renversés  par  la  foudre.  Quel- 
ques-uns crurent  à  Fintervention  d'un  magicien 
égyptien,  nommé  Arnouphîs,  qui  suivait  l'armée, 
et  dont  on  supposa  que  les  incantations  avaient 
fait  intervenir  les  dieux,  en  particulier  Hermès 
aérien*. 

La  légion  qui  avait  reçu  cette  marque  de  la  faveur 
céleste  put  prendre,  au  moins  dans  l'usage  et  pour  un 
temps,  le  nom  de  Fuhninala  ^  Une  telle  épithète 
n'aurait  eu  rien  de  nouveau.  Tout  endroit  touché  par 
la  foudre  était  sacré  chez  les  Romains;  la  légion  dont 
les  campements  avaient  été  atteints  par  les  carreaux 
célestes  devait  être  regardée  comme  ayant  reçu  une 
sorte  de  baptême  de  feu  ;  Fulminata  devenait  pour 
elle  un  titre  d'honneur.  Une  légion,  la  douzième, 
qui,  depuis  le  siège  de  Jérusalem,  auquel  elle  prit 
part,  fut  fixée  à  Mélitène%  près  de  l'Euphrate,  dans 
la  Petite  Arménie,  porta  ce  titre  dès  le  temps  d'Au- 
guste, sans  doute  par  suite  d'un  accident  physique 

4.  Dion  Gassius,  I.  e.;  Saidas,  aux  mots  'Apvcufi;  et  IouXiavoc 
Cf.  Lampride,  Héliog.,  9. 

5.  Ki^auvo^oXoç,  c  frappée  de  la  fondre  »,  fulminata  (compares 
jUfflEUYoe^ev,  c  endroit  frappé  de  la  foudre  »).  Cest  à  tort  qu'es 
écrit  (fioa.,  y,  y,  4}  xê^wfttSokb^  fuhninalrix,  au  sens  actif.  Seloa 
Apollinaire,  la  légion  aurait  reçu  de  l'empereur  le  nom  de  Fid» 
miruUa;  mais  cela  est  difficile  à  croire. 

3.  ios.,  B.  J.,  Vif,  1, 3. 


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276  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  174] 

qui  fit  substituer  cette  appellation  au  surnom  d*iln- 
tiqua,  qu'elle  avait  porté  jusque-là*. 

Il  y  avait  des  chrétiens  autour  de  Marc-Âurèle  ; 
il  y  en  avait  peut-être  dans  la  légion  engagée  contre 
les  Quades.  Ce  prodige  admis  de  tous  les  émut.  Un 
miracle  bienveillant  ne  pouvait  être  Touvrage  que  du 
vrai  Dieu.  Quel  triomphe,  quel  argument  pour  faire 
cesser  la  persécution,  si  l'on  persuadait  à  l'empe- 
reur que  le  miracle  venait  des  fidèles  !  Dès  les  jours 
mêmes  qui  suivirent  l'incident,  une  version  circula, 
d'après  laquelle  l'orage  favorable  aux  Romains  aurait 
été  le  fruit  des  prières  des  chrétiens.  C'est  en  s'age- 
nouillant,  selon  l'usage  de  l'Église,  que  les  soldats 
pieux  auraient  obtenu  du  ciel  cette  marque  de  pro- 
tection, laquelle  flattait,  h  deux  points  de  vue,  les 
prétentions  chrétiennes  :  d'abord  en  montrant  ce  que 
pouvait  sur  le  ciel  une  poignée  de  croyants;  puis  en 
témoignant  chez  le  Dieu  des  chrétiens  d'un  certain 
faible  pour  Tempire  romain.  Que  l'empire  cesse  de 

4.  Dion  Gassius,  LV,  S3;  Notitia  dign.,  duché  d'Arménie 
p.  96,  Bœcking,  I;  inscriptions  dans  Borghesi,  Œuvres  eompl., 
IV,  p.  S3S-S34,  S63;  NM  Desvergers,  p.  94-93;  Pauly,  ReaUn- 
cycL,  IV,  p.  868,  894-898  (Grolefend);  Gruter,  cxciii,  3;  Corpus 
inscr.  lai.,  III,  30,  etc.  (v.  index,  p.  4442)  ;  Orelli,  n^  547;  Henzen, 
6497;  Letronne,  Awcr.  de  l^ Egypte,  II,  p.  3S8  et  suiv.;  Keller- 
mann,  Vigiles,  u^  44  et  S49;  Gh.  Robert,  les  Légions  des  bords 
du  Rhin  (Paris,  4867),  p.  46,  47. 


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[An  175]  MARC-AURÈLE.  S71 

persécuter  les  saints,  on  verra  ce  que  ceux-ci  obtien- 
dront du  ciel  en  sa  faveur.  Dieu,  pour  devenir  le  pro- 
tecteur de  l'empire  contre  les  barbares,  n'attend 
qu'une  seule  chose,  c*est  que  l'empire  cesse  de  se 
montrer  impitoyable  envers  une  élite  qui  est  dans 
le  monde  le  ferment  de  tout  bien. 

Cette  manière  de  présenter  les  faits  fut  très  vite 
acceptée  et  fit  le  tour  des  Églises.  Â  chaque  procès, 
à  chaque  tracasserie,  on  avait  cette  excellente  réponse 
à  faire  aux  autorités  :  «  Nous  vous  avons  sauvés.  » 
Cette  réponse  gagna  une  force  nouvelle,  quand,  à 
l'issue  de  la  campagne,  Marc-Aurèle  reçut  sa  septième 
salutation  impériale  ^  et  que  la  colonne  qui  se  voit 
encore  aujourd'hui  debout  à  Rome  s'éleva,  par  ordre 
du  sénat  et  du  peuple,  portant  parmi  ses  reliefs 
l'image  du  miracle  ^  On  en  prit  même  occasion  de  fa- 
briquer une  lettre  officielle  dé  Marc-Âurèle  au  sénat, 
par  la  elle  peu  il  défendait  de  poursuivre  d'office  les 
chrétiens  et  punissait  de  mort  leurs  dénonciateurs  ^ 
Non  seulement  le  fait  d'une  telle  lettre  est  inadmis- 

4.  Tillemont,  Emp.,  U,  p.  373;  Noël  Desvergers,  Essai,  p.  94; 
Haenel,  Corpus  legum,  p.  420  et  saiv. 

%.  Le  décret  d'érection  est  de  474. 

3.  TertuIIien,  ApoU,  6  (cf.  Bas.,  V,  v,  6;  Chrcin.,  p.  47«, 
473;  Orose  et  Xiphilin,  I.  c).  C'est  probablement,  pour  le  fond, 
la  fausse  lettre  qui  se  lit  à  la  suite  de  VApol.  I  de  saint  Justin. 
Le  C&rra  »aii<i6cu  répond  à  Vei  quidem  tetriore  de  TertuIIien. 


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278  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  175] 

sible;  mais  il  est  très  probable  que  Marc-Aurèle 
ignora  la  prétention  qu'élevaient  les  chrétiens  sur  le 
niiracle  dont  il  passait  lui-même  pour  être  l'auteur. 
Dans  certains  pays,  en  Egypte,  par  exemple,  la 
fable  chrétienne  ne  parait  pas  avoir  été  connue  ^ 
Ailleurs,  elle  ne  fit  qu'ajouter  à  la  dangereuse  répu- 
tation de  magie  qui  commençait  à  s'attacher  aux 
chrétiens*. 

La  légion  du  Danube,  si  elle  prit  un  moment  le 
nom  de  Fulminata,  ne  le  garda  pas  oflTiciellement. 
Comme  la  douzième  légion,  résidant  à  Mélitène,  était 
toujours  désignée  par  ce  titre,  comme,  d'ailleurs,  la 
légion  de  Mélitène  brilla  bientôt  par  son  ardeur  chré- 
tienne, il  s'opéra  une  confusion,  et  l'on  supposa  que 
ce  fut  cette  dernière  légion  qui,  transportée  contre 
toute  vraisemblance  de  l'Euphrate  au  Danube,  fit  le 
miracle  et  reçut  à  ce  propos  le  nom  de  Fulminata; 
on  oubliait  qu'elle  avait  porté  ce  surnom  deux  cents 
ans  auparavant'. 

Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  en  tout  cas,  c'est  que  la  con- 
duite de  Marc-Aurèle  envers  les  chrétiens  ne  fut  en 


4.  Carm.  sib.^  XII,  v,  494  etsuiv.  L'auteur  est  un  chrétien 
d*Égypte,  écrivant  vers  260. 

2.  Mém.  de  M.  Le  Blant,  t.  XXXI  des  Mém.  de  la  Soc.  des 
untiqtuiires  de  France. 

3.  Cette  confusion  parait  surtout  avoir  été  le  fait  d'Eusèbe. 


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[An  175]  MARC-ADRÈLE.  279 

rien  modifiée  ^  On  a  supposé  que  la  révolte  d' A vidius 
Cassius,  appuyée  par  la  sympathie  de  la  Syrie  tout 
entière,  surtout  d'Antioche,  indisposa  l'empereur 
contre  les  chrétiens,  nombreux  en  ces  parages.  Cela 
est  bien  peu  probable.  La  révolte  d'Avidius  eut  lieu 
en  172,  et  la  recrudescence  de  persécutions  se  re- 
marque surtout  vers  176*.  Les  chrétiens  se  tenaient 
à  l'écart  de  toute  politique*;  d'ailleurs,  à  propos 
d'Avidius,  le  pardon  déborda  du  cœur  aimant  de 
Marc-Aurèle  *.  Le  nombre  des  martyrs,  cepen- 
dant, ne  fit  qu'augmenter;  dans  trois  ou  quatre  ans, 
la  persécution  atteindra  le  plus  haut  degré  de  fu- 
reur qu'elle  ait  connu  avant  Dèce.  En  Afrique,  Vi- 
gellius  Saturninus  va  tirer  l'épée',  et  Dieu  sait  quand 
elle  sera  remise  au  fourreau.  La  Sardaigne  se  rem- 
plissait de  déportés,  qui  devaient  être  rappelés  sous 
Commode,  par  l'influence  de  Marcia\  Byzance  vit 
des  horreurs.  Presque  toute  la  communauté  fut  ar- 

4.  Terlullien,  Eusèbe,  Xiphilin,  la  Chronique  pascale,  ne 
soutleoDent  le  contraire  que  par  système. 

2.  Voir  mes  Mél.  d'histoire  et  de  voyages,  p.  487-488. 

3.  TerinWien,  Ad  Scap.,  2;  Apol.,  35. 

4.  Dion  Cassius,  LXXI,  «5,  30;  Capitolin,  Vie  de  Marc,  25; 
Yulcatius,  Vie  d'Avidius,  9. 

5.  Tertullien,  Ad  Scap.,  3.  Vigellius  Saturninus  fit  mettre  à 
mort  les  Scillitains;  or  l'épisode  des  Scillitains  est  de  Tan  480. 
V.  ci-après,  p.  457,  note  o. 

6.  Philos.,  IX,  4«. 


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280  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  175] 

rêtée,  mise  à  la  question,  conduite  h  la  mort.  Byzance 
ayant  été  ruinée,  quelques  années  après,  par  Septime 
Sévère  (en  196),  le  gouverneur  Caecilius  Capella 
s'écria  :  «  Quel  beau  jour  pour  les  chrétiens  *  !  » 

Ce  fut  plus  grave  encore  en  Asie.  L'Asie  était  la 
province  où  le  christianisme  atteignait  le  plus  pro- 
fondément Tordre  social.  Aussi  les  proconsuls  d'Asie 
étaient-ils,  de  tous  les  gouverneurs  de  province,  les 
plus  âpres  à  la  persécution.  Sans  que  l'empereur  eût 
porté  de  nouveaux  édits,  ils  alléguaient  des  instruc- 
tions qui  les  obligeaient  à  procéder  avec  sévérité*. 
Ils  appliquaient  sans  merci  une  loi  qui,  selon  l'in- 
terprétation, pouvait  être  atroce  ou  inoffensive.  Ces 
supplices  répétés  étaient  un  sanglant  démenti  à  un 
siècle  d'humanité.  Les  fanatiques,  dont  ces  violences 
confirrïiaient  les  sombres  rêves,  ne  protestaient  pas; 
souvent  ils  se  réjouissaient.  Mais  les  évêques  mo- 
dérés rêvaient  la  possibilité  d'obtenir  de  Tempereur 
la  fin  de  tant  d'injustices.  Marc-Aurèle  accueillait 
toutes  les  requêtes,  et  était  censé  les  lire.  Sa  ré- 
putation comme  philosophe  et  comme  helléniste 
engageait  ceux  qui  se  sentaient  quelque  facilité  pour 
écrire  en  grec  à  s'adresser  à  lui.  L'incident  de  la 

4.  Épipb.,  Liv,  4  ;  TertuIlieD,  Ad  Scap,,  3;  Baronius,  an  496, 
§  2;  Tilleinont,  Mém,,  II,  p.  345-316. 
S.  Bféliton,  ci-après,p.  282. 


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[An  175]  HARG-AURÈLE.  28i 

guerre  des  Quades  offrait  un  biais  pour  poser  la 
question  plus  nettement  que  ne  Tavaient  pu  faire 
Aristide,  Quadratus,  saint  Justin. 

Ainsi  se  produisit  une  série  de  nouvelles  apolo- 
gies, composées  par  des  évoques  ou  des  écrivains 
d'Asie,  qui  malheureusement  ne  se  sont  pas  conser- 
vées. Claude  Apollinaire,  évoque  d'Hiérapolis,  brilla 
au  premier  rang  dans  cette  campagne.  Le  miracle 
de  Jupiter  Pluvieux  avait  eu  tant  de  publicité, 
qu'Apollinaire  osa  le  rappeler  à  l'empereur,  en  rap- 
portant l'intervention  divine  aux  prières  des  chré- 
tiens ^  —  Miltiade  s'adressa  aussi  aux  autorités  ro- 
maines, sans  doute  aux  proconsuls  d'Asie,  pour 
défendre  «  sa  philosophie  »  contre  les  reproches  in- 
justes qu'on  lui  adressait*.  Ceux  qui  purent  lire  son 
Apologie  n'eurent  pas  assez  d'éloges  pour  le  talent 
et  le  savoir  qu'il  y  déploya'. 

L'ouvrage  de  beaucoup  le  plus  remar(juable  que 
produisit  ce  mouvement  littéraire  fut  l'Apologie  de 
Méliton*.  L'auteur  s'adressait  à  Marc-Aurèle  dans  la 
langue  qu'affectionnait  l'empereur: 

4.  Eusèbe,  IV,  xxvn;  V,  v,  4;  Chron.,  p.  478,  473,  Schœne , 
saint  Jér.,  De  viris  ill.,  S6. 

î.  Eus.,  V,  XVII,  B;  saint  Jér.,  De  viris  ilL,  39. 

3.  Saint  Jérôme,  Epist.,  86,  ad  Magnum  (IV,  V  part.,  p.  656). 

4.  Fragments  dans  Eusèbe,  H.  E.,  IV,  xxvi,  4,  7  et  suiv. 


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i82  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  175] 

Ce  qui  ne  s'était  jamais  yu,  la  race  des  tiommes  pieax 
est  en  Asie  persécutée,  traquée,  au  nom  de  nouveaux  édits^ 
D'impudeots  sycophantes,  avides  des  dépouilles  d'autruî, 
prenant  prétexte  de  la  législation  existante  *,  exercent  leur 
brigandage  à  la  face  de  tous,  guettant  nuit  et  jour,  pour 
les  faire  saisir,  des  gens  qui  n'ont  fait  aucun  mal...  Si  tout 
cela  s'exécute  par  ton  ordre,  c'est  bien  ;  car  il  ne  saurait  se 
faire  qu'un  prince  juste  commande  quelque  chose  d'injuste  ; 
volontiers  alors  nous  acceptons  une  telle  mort  comme  le 
sort  que  nous  avons  mérité.  Nous  ne  t'adressons  qu'une 
demande,  c'est  qu'après  avoir  examiné  par  toi-même  l'af- 
faire de  ceux  qu'on  te  présente  comme  des  séditieux,  tu 
veuilles  bien  juger  s'ils  méritent  la  mort  ou  s'ils  ne  sont 
pas  plutôt  dignes  de  vivre  en  paix  sous  la  protection  de  la 
loi.  Que  si  ce  nouvel  édit  et  ces  mesures',  qu'on  ne  se 
permettrait  pas  même  contre  des  ennemis  barbares,  ne 
viennent  pas  de  toi,  nous  te  supplions  d'autant  plus  instam- 
ment de  ne  pas  nous  abandonner  dorénavant  à  un  pareil 
brigandage  public. 

Nous  avons  déjà  vu  Méliton  *  faire  à  l'empire  les 
plus  singulières  avances,  pour  le  cas  oîi  il  voudrait 

cf.,  ibid.,  IV,  XIII,  8;  Chron,,p.  47i,  473,  et  saint  Jérôme,  Deviris 
ilL,  «7),  et  dans  la  Chron.  pascale,  p.  858,  259  (Du  Cange).  — 
L'ouvrage  est  sûrement  postérieur  à  la  mort  de  Vérus,  arrivée  à 
la  fin  de  469.  De  plus,  letAcràToû  irai^o;  (Eus.,  iy,xxvi,  7]  porte 
à  en  rabattre  la  date  après  475,  ou  même  après  477.  V.Tillemont, 
Mém.,  II,  p.  663,  664. 

4.    KCUVMÇ  ^d'ipAOl. 

3.  È  pouXiQ  oSth  ma  to  xcuvVv  toSto  ^IflÉTA-Yfta. 

4.  V.  ci-dessus,  p.  486  et  suiv. 


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[An  175]  MARC-AURÈLE.  283 

devenir  le  protecteur  de  la  vérité.  Dans  V Apologie, 
ces  avances  sont  encore  plus  accentuées.  Méliton 
s'attache  h  montrer  que  le  christianisme  se  contente 
du  droit  commun  et  qu'il  a  de  quoi  se  faire  chérir 
d'un  vrai  Romain*. 

Oui,  c'est  vrai,  notre  philosophie  a  d'abord  pris  nais- 
sance chez  les  barbares  ;  mais  le  moment  où  elle  a  com- 
mencé de  fleurir  parmi  les  peuples  de  tes  États  ayant 
coïncidé  avec  le'  grand  règne  d'Auguste,  ton  ancêtre,  fut 
comme  un  heureux  augure  pour  l'empire.  C'est  de  ce  mo- 
ment, en  effet,  que  date  le  développement  colossal  de 
cette  brillante  puissance  romaine  dont  tu  es  et  seras,  avec 
ton  fils  ^,  l'héritier  acclamé  de  nos  vœux,  pourvu  que  tu 
veuilles  bien  protéger  cette  philosophie  qui  a  été  en  quel- 
que sorte  la  sœur  de  lait  de  l'empire,  puisqu'elle  est  née 
avec  son  fondateur,  et  que  tes  ancêtres  l'ont  honorée  à  l'é- 
gal des  autres  cultes.  Et  ce  qui  prouve  bien  que  notre  doc- 
trine a  été  destinée  à  fleurir  parallèlement  aux  progrès  de 
votre  glorieux  empire,  c'est  qu'à  partir  de  son  apparition, 
tout  vous  réussit  à  merveille.  Seuls  Néron  et  Domitien, 
trompés  par  quelques  calomniateurs,  se  montrèrent  mal- 
veillants pour  notre  religion  ;  et  ces  calomnies,  comme  il 
arrive  d'ordinaire,  ont  été  acceptées  ensuite  sans  examen. 
Mais  leur  erreur  a  été  corrigée  par  tes  pieux  parents  •,  les- 
quels, en  de  fréquents  rescrits,  ont  réprimé  le  zèle  de  ceux 
qui  voulaient  entrer  dans  les  voies  de  rigueur  contre  nous. 

4.  Méliton,  dans  Eus.,  H.  E.,  IV,  xxvi,  7  et  suiv. 

5.  Ces  paroles  s'adressent  à  Marc-Âurèle.  Le  fils  dont  il  s'agit 
est  Commode.  Ck>mp.  Athénagore,  Leg.,  37. 

3.  Adrien  et  Antonin. 


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S84  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  175] 

Ainsi,  Adrieo,  ton  aïeul,  en  écrivit  à  diverses  reprises,  et 
en  particulier  au  proconsul  Fundanus,  gouverneur  d^Asie. 
Et  ton  père,  à  Tépoque  où  tu  lui  étais  associé  dans  Tad- 
ministration  des  affaires,  écrivit  aux  villes  de  ne  rien  inno- 
ver à  notre  égard,  spécialement  aux  Larisséens,  aux  Thessa- 
Icniciens,  aux  Athéniens  et  à  tous  les  Grecs  ^  Quant  à  toi, 
qui  as  pour  nous  les  mêmes  sentiments,  avec  un  degré  en- 
core plus  élevé  de  philanthropie  et  de  philosophie,  nous 
sommes  sûrs  que  tu  feras  ce  que  nous  te  demandons. 

Le  système  des  apologistes,  si  chaudement  sou- 
tenu par  Tertullîen*,  d'après  lequel  les  bons  empereurs 
ont  favorisé  le  christianisme  et  les  mauvais  empereurs 
l'ont  persécuté,  était  déjà  complètement  éclos.  Nés 
ensemble,  le  christianisme  et  Rome  avaient  grandi 
ensemble,  prospéré  ensemble.  Leurs  intérêts,  leurs 
souffrances,  leur  fortune,  leur  avenir,  tout  était  en 
commun'.  Les  apologistes  sont  des  avocats,  et  les 
avocats  de  toutes  les  causes  se  ressemblent.  On  a  des 
arguments  pour  toutes  les  situations  et  pour  tous  les 
goûts.  Il  s'écoulera  près  de  cent  cinquante  ans  avant 

4.  Ces  pièces  attribuées  à  Antonio  étaient  apocryphes.  Voir 
l'Église  chréL,  p.  301-302.  Eusèbe,  IV^  ch.  xiii. 

5.  Tertullien,  Apol,  5. 

3.  L'auteur  du  poème  sibyllin  XI-XIY  énonce  la  môme  idée. 
(XIÎ,  30-36, 130-136).  TeriuWien,  ApoL,  Î4,  n'est  qu'à  moitié  d'un 
avis  contraire.  Le  christianisme  et  l'empire  sont  pour  lui  deux 
choses  opposées;  cependant  les  synchronismes  ne  laissent  pas  de 
le  frapper. 


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[An  175]  MARC-AURËLE.  285 

que  ces  invitations  doucereuses  et  médiocrement  sin- 
cères soient  entendues.  Mais  le  seul  fait  qu'elles  se 
présentent  sous  Marc-Âurèle  à  Tesprit  d'un  des  chefs 
les  plus  éclairés  de  l'Église  est  un  pronostic  de  l'a- 
venir. Le  christianisme  et  l'empire  se  réconcilieront; 
ils  sont  faits  l'un  pour  l'autre.  L'ombre  de  Méliton 
tressaillira  de  joie,  quand  l'empire  se  fera  chrétien 
et  que  l'empereur  prendra  en  main  la  cause  «  de  la 
vérité  ». 

Ainsi  l'Église  faisait  déjà  plus  d'un  pas  vers 
l'empire.  Par  politesse  sans  doute,  mais  aussi  par 
une  conséquence  très  juste  de  ses  principes,  Méliton 
n'admet  pas  qu'un  empereur  puisse  donner  un  ordre 
injuste.  On  était  bien  aise  de  laisser  croire  que  cer- 
tains empereurs  n'avaient  pas  été  absolument  hos- 
tiles au  christianisme;  on  aimait  à  raconter  que  Ti- 
bère avait  proposé  au  sénat  de  mettre  Jésus  au  rang 
des  dieux;  c'était  le  sénat  qui  n'avait  pas  voulue 
La  préférence  décidée  que  le  christianisme  témoi- 
gnera pour  le  pouvoir,  quand  il  en  pourra  espérer  les 
faveurs,  se  laisse  deviner  par  avance.  On  s'efforçait 
de  montrer,  contre  toute  vérité,  qu'Adrien  et  Antonin 
avaient  cherché  à  réparer  le  mal  causé  par  Néron  et 
Domitien  ^  Tertullien  et  sa  génération  diront  la  même 

4.  Tertullien,  Apol.,  6. 

%.  Voir  l'Égl.  chrét.,  p.  43,  301-301. 


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286  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  175] 

chose  de  Marc-Aurèle*.  Tertullien*  doutera,  il  est 
vrai,  qu'on  puisse  être  à  la  fois  césar  et  chrétien  ; 
mais  cette  incompatibilité,  un  siècle  après  lui,  ne 
frappera  personne,  et  Constantin  se  chargera  de  prou* 
ver  que  Méliton  de  Sardes  fut  un  homme  très  sagace 
le  jour  oii  il  démêla  si  bien,  cent  trente-deux  ans 
d'avance,  au  travers  des  persécutions  proconsulaires, 
la  possibilité  d'un  empire  chrétien. 

Un  voyage  de  Grèce,  d'Asie  et  d'Orient,  que 
l'empereur  fit  vers  ce  temps,  ne  changea  rien  à  ses 
idées.  Il  traversa  en  souriant,  mais  non  sans  quelque 
ironie  intérieure,  ce  nâonde  des  sophistes  d'Athènes^ 
de  Smyrne,  entendit  tous  les  professeurs  célèbres, 
fonda  un  grand  nombre  de  nouvelles  chaires  h 
Athènes,  vit  particulièrement  Hérode  Atticus,  £iius 
Aristide,  Adrien  de  Tyr  \  A  Eleusis,  il  entra  seul 
dans  les  parties  les  plus  reculées  du  sanctuaire  ^  En 
Palestine,  les  restes  des  populations  juives  et  samari- 
taines, plongées  dans  la  détresse  par  les  dernières  ré- 
voltes, l'accueillirent  avec  des  acclamations  bruyantes^ 

4 .  Tertullien,  ApoL,  5. 
%.Apol.,tU 

3.  Dion  Gassitts,  LXXI,  34  ;  Philostr.,  Soph.,  II,  i,  ix,  x,  xi. 
Sur  la  chronologie  de  ce  voyage,  erronée  dans  Tillemont,  comme 
tout  ce  qui  se  rattache  à  la  date  de  la  révolte  d'Avidius,  voir 
mes  MéL  cChist,  et  de  voy.,  p.  186  et  suiv. 

4.  Capitolin,  S7;  Philostrate,  II,  x,  7. 


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[An  175]  MARC-AURÈLE.  287 

sans  doute  des  plaintes.  Une  odeur  fétide  de  misère  ré- 
gnait dans  tout  le  pays.  Ces  fouies  désordonnées  et  d'où 
s*exhalait  la  puanteur  mirent  sa  patience  à  l'épreuve. 
Un  moment,  poussé  à  bout,  il  s'écria  :  «  0  Marco- 
mans,  ô  Quades,  6  Sarmates,  j'ai  trouvé  enfin  des 
gens  plus  bêtes  que  vous^  » 

Le  philosophe,  chez  Marc-Aurèle,  avait  tout 
étouffé,  excepté  le  Romain.  Il  avait  contre  la  piété 
juive  et  syrienne  des  préjugés  instinctifs.  Les  chré- 
tiens cependant  approchaient  bien  près  de  lui.  Son 
neveu  Ummidius  Quadratus  avait  chez  lui  un  eu- 
nuque nommé  Hyacinthe,  qui  était  ancien  de  l'Église 
de  Rome*.  A  cet  eunuque  était  confié  le  soin  d'une 
jeune  fille  nonmiée  Marcia,  d'une  ravissante  beauté^ 
dont  Unmiidius  fit  sa  concubine.  Plus  tard,  en  183^ 
Ummidius  ayant  été  mis  à  mort,  à  la  suite  de  la 
conspiration  de  Lucille,  Commode  trouva  cette  perle 
parmi  ses  dépouilles.  Il  se  l'appropria.  Le  cubiculaire 
Eclectos  suivit  le  sort  de  sa  mal  tresse  '.  En  se  prê- 
tant aux  caprices  de  Commode,  parfois  en  sachant 
les  dominer,  Marcia  exerça  sur  lui  un  pouvoir  sans 
bornes.  Il  n'est  pas  probable  qu'elle  fut  baptisée  ; 

4.  Ammien  Marcellin,  XXII,  5» 

5.  Cest  Texplication  la  plus  probable  de  oiro^Gvn  tcpio^Wp«*. 
PkiloB.,  IX,  42. 

3f  Ce  nom  semble  bien  celui  d^un  chrétien. 


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S88  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  175] 

mais  Teunuque  Hyacinthe  lui  avait  inspiré  un  senti- 
ment tendre  pour  la  foi.  Il  continuait  d'approcher 
d'elle  et  il  en  tirait  les  plus  grandes  faveurs,  en  par- 
ticulier pour  les  confesseurs  condamnés  aux  mines. 
Plus  tard ,  poussée  à  bout  par  le  monstre,  Marcia 
fut  la  tête  du  complot  qui  délivra  l'empire  de  Com- 
mode. Eclectos  se  retrouve  encore  à  côté  d'elle  en 
ce  moments  Par  une  singulière  coïncidence,  le 
christianisme  fut  mêlé  de  très  près  à  la  tragédie 
finale  de  la  maison  Antonine,  comme,  cent  ans  aupa- 
ravant, ce  fut  dans  un  milieu  chrétien  que  se  forma 
le  complot  qui  mit  fin  à  la  tyrannie  du  dernier  des 
Flavius. 

4.  Dion  Gassius  (ou  Xiphilin],  LXXII,  4;  Lampride,  Comm., 
44,  47;  Hérodien,  I,  46-47;  Aurelius  Victor,  EpiL,  47;  Philo- 
sophumena,  IX,  42.  Cf.  Greppo,  Trois  mém.,  p.  S65  et  suiy.; 
de  Rossi,  £?u(/.^4866,  p.  Set  suiv.;  Aube,  Aei?uearcA.^mars4879, 
p.  454  et  suiv. 


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CHAPITRE  XVIIL 


LES    6N0STIQUES     ET     LES     IIONTAIflSTBS     A     LYON. 


11  y  avait  près  de  vingt  ans  que  la  colonie  asiati- 
que de  Lyon  et  de  Vienne,  malgré  plus  d'une  épreuve 
intérieure,  prospérait  en  toutes  les  œuvres  de  Christ. 
Grâce  à  elle,  la  prédication  évangélique  rayonnait 
déjà  dans  la  vallée  de  la  Saône.  L'Église  d'Autun,  en 
particulier,  fut,  à  beaucoup  d'égards,  une  fille  de 
l'Église  gréco-asiatique  de  Lyon^  Le  grec  y  fut  long- 
tenops  la  langue  de  la  mysticité*,  et  y  garda  durant 
des  siècles  une  certaine  importance  liturgique  ^  Puis 
apparaissent,  dans  une  sorte  de  pénombre  matinale 
et  incertaine,  Tournus,  Chalon,  Dijon,  Langres,  dont 
les  apôtres  et  les  martyrs  se  rattachent  à  la  colonie 

4.  Légende  de  saint  Bénigne,  etc.  Tiilemont,  Mém,,  III,  p.  38. 

2.  Inscription  de  Pectorius;  voir  ci-après,  p.  297,  298. 

3.  Bulliot,  Essai  hist.  sur  l'abbaye  de  Saint-Marlin  d'Autun, 
p.  47-50;  E.  Montet,  Ugende  d'Irénée,  p.  46-22.  Voir  VÉgl. 
chrét.,  p.  470. 

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290  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  176] 

grecque  de  Lyon,  et  non  à  la  grande  évangélisation 
latine  de  la  Gaule  au  ni*"  et  au  iv*'  siècle  ^ 

Ainsi,  de  Smyrne  jusqu'aux  parties  inaccessibles 
de  la  Gaule,  s'étendait  un  sillon  de  forte  activité 
chrétienne*.  La  communauté  lugduno-viennoise  était 
liée  par  une  correspondance  active  avec  les  Églises 
mères  d'Asie  et  de  Phrygie.  Les  facilités  qu'offrait 
la  navigation  du  Rhône  servaient  à  la  prompte  im- 
■portation  de  toutes  les  nouveautés;  tel  Évangile  de 
récente  fabrique  %  tel  système  fraîchement  éclos  de 
la  subtilité  alexandrine,  tel  charisme  mis  à  la  mode 
par  les  sectaires  d'Asie  Mineure,  étaient  connus  à 
Lyon  ou  à  Vienne  presque  au  lendemain  de  leur  ap- 
parition. L'imagination  vive  des  habitants  était  un 
véhicule  plus  puissant  encore.  Un  mysticisme  exallc, 
une  délicatesse  de  nerfs  allant  jusqu'à  l'hystérie,  une 
chaleur  de  cœur  capable  de  tous  les  sacrifices,  mais 
susceptible  aussi  d'amener  tous  les  égarements, 
étaient  le  caractère  de  ces  chrétientés  gallo-grec- 

4.  Légendes  des  saints  Marcel  et  Valérien,  de  saint  Bénigne, 
saint  Andocbe  et  saint  Symphorien.  Tillemont,  Mém,,  III,  p.  35  et 
suiv.,  38  et  suiv. 

2.  Le  passage  II  Tim.,  iv,  40,  peut  se  rapporter  à  de  très  an- 
ciennes missions  en  Gaule.  Le  Codex  Sinatticus  porte  tlç  FoXXiav. 
Cf.  Eus.,  H.  E.,  lïl,  XIV,  8;  Épiph.,  li,  44  (note  de  Pelau);  Théo- 
doret,  M  //  Tim.,  iv,  40. 

3.  Ainsi  le  Protëvmgile  de  Jacques  est  déjà  connu  à  Lyon, 
oa  477.  Comp.  Eusèbe,  V,  i,  9, 40,  à  Proiéo.,  20,  24. 


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[An  176]  MARC-AURÈLE.  291 

ques.  Le  vénérable  Pothin,  âgé  de  plus  de  quatre- 
vingt-dix  ans,  avait  la  tâche  difficile  de  gouverner  ces 
âmes,  plus  ardentes  que  soumises,  et  qui  cherchaient 
dans  la  soumission  même  autre  chose  que  le  charme 
austère  du  devoir  accompli. 

Irénée  était  devenu  le  bras  droit  de  Pothin,  son 
coadjuteur,  si  Ton  peut  s'exprimer  ainsi,  son  succes- 
seur désignée  Écrivain  abondant  et  controversiste 
exercé,  il  se  mit,  dès  son  arrivée  à  Lyon,  à  écrire 
en  grec  contre  toutes  les  tendances  chrétiennes  diffé- 
rentes de  la  sienne,  en  particulier  contre  Blastus, 
qui  voulait  revenir  au  judaïsme,  et  contre  Florin,  qui 
admettait,  avec  les  gnostiques,  un  Dieu  du  bien  et 
un  Dieu  du  maP.  Les  doctrines  de  Valentin,  par  leur 
largeur  et  leur  apparence  philosophique,  gagnaient 
beaucoup  d*adeptes  dans  la  population  lyonnaise'. 
Irénée  se  fit  une  sorte  de  spécialité  de  les  combattre. 
Aucun  polémiste  orthodoxe,  avant  lui,  n'avait  à  ce 
point  compris  les  profondeurs  de  la  gnose  et  son  ca- 
ractère  antichrétien*. 

1 .  Eusèbe,  H,  E,^  V,  cb.  iv,  fragment  de  la  lettre  des  confes- 
seurs à  Ëleuthère. 

2.  Eusèbe,  H,  E.,  Y,  cb.  xv  et  xx.  J'ai  donné  la  traduction  de 
la  belle  lettre  k  Florin  dans  Tappendice  à  la  suite  de  VAnlechrisl, 
p.  564-565. 

3.  Voir  LeBlant,  Inscr.  chrét,,  II,  n®  478. 

4.  Irénée,  Adv,  kosr,,  IV,  proœm. 


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292  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  176] 

Valentin  était  une  sorte  de  bel  esprit,  qui  ja- 
mais sûrement  n*eût  réussi  ni  à  remplacer  TÉglise 
catholique  ni  à  en  saisir  la  direction.  Le  gnosticisme 
remonta  le  Rhône  en  la  personne  d'un  docteur  bien 
plus  dangereux,  je  veux  dire  de  ce  Markos  ^  qui  sé- 
duisait les  femmes  par  une  manière  étrange  de  célé- 
brer l'Eucharistie,  et  par  l'audace  avec  laquelle  il  leur 
faisait  croire  qu'elles  avaient  le  don  de  prophétie. 
Sa  façon  d'administrer  les  sacrements  entraînait  les 
plus  dangereuses  privautés.  Feignant  d'être  le  dis- 
pensateur de  la  grâce,  il  persuadait  aux  femmes  qu'il 
était  dans  le  secret  de  leurs  anges  gardiens,  qu'elles 
étaient  destinées  à  un  rang  éminent  dans  son  Église, 
et  il  leur  ordonnait  de  se  préparer  à.  l'union  mystique 
avec  lui.  «  De  moi  et  par  moi,  leur  disait-il,  tu  vas 
recevoir  la  Grâce.  Dispose-toi  comme  une  fiancée  qui 

4.  Voir  ci-dessus,  p*  427  et  suiy.  Si  Ton  s'en  tenait  au  pas- 
sage dlrénée,  I,  xiii,  7,  on  n'aurait  pas  le  droit  d'affirmer  que 
Markos  soit  venu  personnellement  à  Lyon  ;  mais  l'ensemble  du 
chapitre  semble  le  supposer,  et  saint  Jérôme  Ta  entendu  ainsi. 
Epist.j  53  {alias  29),  ad  Theodoram,  t.  IV  de  Martianay,  2«  part., 
p.  584 .  Seulement  on  ne  voit  pas  sur  quoi  saint  Jérôme  s'appuie 
pour  envoyer  Markos  dans  la  région  de  la  Garonne,  dans  les 
Pyrénées,  en  Espagne,  continuer  ses  séductions.  Ces  contrées 
avaient,  au  ii*  siècle,  bien  peu  d'Églises.  î\  semble,  du  reste, 
que,  dès  son  séjour  en  Asie,  Markos  avait  été  énergiquement 
combattu  par  les  matlres  et  les  amis  d'Irénée;  ce  docteur  cite 
des  autorités  de  presbyteri  qui  semblent  dirigées  contre  lui. 
Gebh.  et  Harn.,  Patres  aposL,  I,  ii,  p.  405,  406,  407,  44J. 


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[An  176]  MARC-AURÊLE.  293 

accueille  son  fiancé,  pour  que  tu  sois  ce  que  je  suis 
et  que  je  sois  ce  que  tu  es.  Prépare  ton  lit  à  recevoir 
la  semence  de  lumière.  Voici  la  Grâce  qui  descend 
en  toi  ;  ouvre  ta  bouche,  prophétise  !  —  Mais  je  n'ai 
jamais  prophétisé,  je  ne  sais  pas  prophétiser  » ,  répon- 
dait la  pauvre  femme.  Il  redoublait  ses  invocations, 
effrayait,  étourdissait  sa  victime  :  «  Ouvre  la  bouche, 
te  dis-je,  et  parle;  tout  ce  que  tu  diras  sera  pro- 
phétie. »  Le  cœur  de  l'initiée  battait  fort  ;  l'attente, 
l'embarras,  l'idée  qu'en  effet  peut-être  elle  allait  pro- 
phétiser, lui  faisaient  perdre  la  tête  ;  elle  délirait  au 
hasard.  On  lui  présentait  ensuite  ce  qu'elle  avait  dit 
comme  plein  de  sens  sublimes.  La  malheureuse,  à 
partir  de  ce  moment,  était  perdue.  Elle  remerciait 
Markos  du  don  qu'il  lui  avait  communiqué,  deman- 
dait ce  qu'elle  pouvait  faire  en  retour,  et,  reconnais- 
sant que  l'abandon  de  tous  ses  biens  en  sa  faveur 
était  peu  de  chose,  elle  s'offrait  elle-même  à  lui,  s'il 
daignait  l'accepter.  C'étaient  souvent  les  meilleures  et 
les  plus  distinguées  qui  étaient  ainsi  surprises;  car 
de  tous  les  côtés  déjà  on  parlait  de  pénitentes  vouées 
au  deuil  pour  le  reste  de  leur  vie,  qui,  après  avoir 
reçu  du  séducteur  la  communion  et  l'initiation  pro- 
phétiques, reculaient  avec  horreur  et  venaient  de- 
mander à  l'Église  orthodoxe  le  pardon  et  l'oubli. 
Un  tel  homme  était  particulièrement  dangereux 


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294  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  176] 

à  Lyon.  Le  caractère  mystique  et  passionné  des 
Lyonnaises,  leur  piété  un  peu  matérielle,  leur  goût 
pour  le  bizarre  et  pour  l'émotion  sensible  les  expo- 
saient à  toutes  les  chutes.  Ce  qui  se  passe  aujour- 
d'hui dans  le  public  féminin  des  villes  du  Midi  de  la 
France  à  l'arrivée  d'un  prédicateur  à  la  mode  se  pro- 
duisit alors  ^  La  nouvelle  façon  de  prêcher  fut  fort 
goûtée.  Les  plus  riches  dames,  celles  qu'on  distin- 
guait à  la  belle  bordure  de  pourpre  de  leurs  robes, 
furent  les  plus  curieuses  et  les  plus  imprudentes*. 
Les  chrétiennes  ainsi  séduites  ne  tardaient  pas  à 
être  désabusées.  Leur  conscience  les  brûlait  ;  leur  vie 
désormais  était  fianée.  Les  unes  confessaient  leur 
péché  en  public  et  rentraient  dans  l'église;  d'autres, 
par  honte,  n'osaient  le  faire  et  restaient  dans  la  posi- 
tion la  plus  fausse,  ni  dedans  ni  dehors.  D'autres, 
enfin,  tombaient  dans  le  désespoir,  s'éloignaient  de 
l'église  et  se  cachaient,  «  avec  le  fruit  qu'elles  avaient 
tiré  de  leurs  rapports  avec  les  fils  de  la  gnose  »,  ajoute 
malicieusement  Irénée*. 

4 .  Étudier,  en  particulier,  Fourvières  et  la  rue  montante  qui 
y  mène,  l'imagerie  et  les  objets  de  religion  qui  y  sont  exposés. 
Lyon,  d'un  autre  côté,  est  une  des  villes  où  les  aberrations  spi- 
rites  produisent  le  plus  de  dupes  et  oi!i  Taliénation  mentale  d'un 
caractère  mystique  est  le  plus  ordinaire. 

5.  Irénée^i  I,  xiii,  3  et  suiv.  ;  saint  Jérôme,  Epist.,  53  (29), 
t.  IV,  2«  part.,  col.  581,  Martianay. 

3.  Irénée,  I,  cb.  xiii,  entier,  surtout  §  7. 


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rAnl76]  HARC-AURÈLE.  295 

Les  ravages  que  ce  triste  séducteur  fit  dans  les 
âmes  furent  terribles.  On  parlait  de  philtres,  de  poi- 
sons. Les  pénitentes  avouaient  qu'il  les  avait  totale- 
ment épuisées,  qu'elles  l'avaient  aimé  d'un  amour 
surhumain,  fatal,  qui  s'imposait  à  elles.  On  racontait 
surtout  Tabominable  conduite  de  Markos  envers  un 
diacre  d'Asie,  qui  le  reçut  dans  sa  maison  avec  une 
affection  toute  chrétienne.  Le  diacre  avait  une  femme 
d'une  rare  beauté.  Elle  se  laissa  gagner  par  cet  hôte 
dangereux  et  perdit  la  pureté  de  la  foi  en  même 
temps  que  l'honneur  de  son  corps.  Depuis  ce  temps, 
Markos  la  traîna  partout  avec  lui,  au  grand  scandale 
des  Églises.  Les  bons  frères  avaient  pitié  d'elle  et  lui 
parlaient  avec  tristesse,  pour  la  ramener  ;  ils  réus- 
sirent, non  sans  peine.  Elle  se  convertit,  avoua  ses 
fautes  et  ses  malheurs,  passa  le  reste  de  sa  vie  dans 
une  confession  et  une  pénitence  perpétuelles,  racon- 
tant par  humilité  tout  ce  qu'elle  avait  souffert'  du 
magicien  ^ 

Ce  qu'il  y  eut  de  pis,  c'est  que  Markos  fit  des 
élèves,  comme  lui  grands  corrupteurs  de  femmes,  se 
donnant  le  titre  de  «  parfaits  »,  s'attribuant  la  science 
transcendante,  prétendant  que  «  seuls  ils  avaient  bu 
la  plénitude  de  la  gnose  de  l'ineffable  Vertu  »,  et  que 

4.  Irénée,  I,  xiii,  5. 


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2d6  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  176] 

cette  science  les  élevait  au-dessus  de  toute  puissance, 
si  bien  qu'ils  pouvaient  librement  faire  ce  qu'ils  vou- 
laient. On  prétendait  que  le  mode  de  leur  initiation 
était  des  plus  inconvenants.  On  dressait  un  cabinet 
en  forme  de  chambre  nuptiale  ;  puis,  avec  un  appa- 
reil de  mysticité  douteuse  et  des  mots  cabalistiques, 
on  feignait  de  procéder  à  des  noces  spirituelles,  cal- 
quées sur  celles  des  syzygies  supérieures.  Grâce  à 
leurs  rites  et  à  l'emploi  de  certaines  invocations  à 
Sophia,  les  markosiens  croyaient  même  obtenir  une 
sorte  d'invisibilité,  qui  les  faisait  échapper,  dans  leurs 
chapelles  nuptiales,  aux  yeux  du  souverain  juge^ 
Gomme  tous  les  gnostiques,  ils  abusaient  des  onc- 
tions d'huile  et  de  baume  ;  ils  en  composaient  toute 
sorte  de  sacrements,  d'apolytroses  ou  rédemptions, 
remplaçant  même  le  baptême®.  Leur  extrême-onction 
sur  les  mourants  avait  quelque  chose  de  touchant  et 
est  seule  restée  en  usage*. 

Polhin  et  Irénée  îrésistèrent  énergiquement  à  ces 
guides  pervers.  Irénée  puisa  dans  la  lutte  l'idée  de 
son  grand  ouvrage  Contre  les  hérésies ^  vaste  arsenal 
d'arguments  contre  toutes  les  variétés  du  gnosti- 
cisme.  Son  jugement  droit  et  modéré,  la  base  philo- 

4 .  Irénée,  I,  xiii,  6. 

2.  Iréoëe,  I,  ch.  xxi;  cf.  xiii,  6. 

3.  Irénée,  I,  xxi,  5. 


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[An  1761  MARC-AURÈLE.  297 

sophique  qu'il  donnait  au  christianisme,  ses  idées 
claires  et  purement  déistes  sur  les  rapports  de  Dieu 
et  de  rhommeS  sa  médiocrité  intellectuelle  elle- 
même,  le  préservaient  des  aberrations  sorties  d'une 
spéculation  intempérante.  La  chute  de  ses  amis, 
Florinus  et  Blastus,  lui  servait  d'exemple.  Il  ne 
voyait  de  salut  que  dans  la  ligne  moyenne  repré- 
sentée par  rÉglise  universelle.  L'autorité  de  cette 
Église,  la  catholicité,  lui  parut  l'unique  critérium  de 
vérité. 

Le  gnosticisme,  en  effet,  disparut  de  la  Gaule,  et 
par  la  violente  antipathie  qu'il  inspira  aux  orthodoxes, 
et  par  une  transformation  lente,  qui  ne  laissa  subsister 
de  ses  ambitieuses  théories  qu'un  mysticisme  inof- 
fensif. Un  marbre  du  m*  siècle,  trouvé  à  Autun*,  nous 
a  conservé  un  petit  poème  présentant,  comme  le  hui- 
tième livre  des  oracles  sibyllins',  l'acrostiche  IX0T2. 
Les  pieux  valentiniens  et  les  orthodoxes  ont  pu  goûter 
également  le  style  singulier  de  cet  étrange  morceau  : 

0  race  divine  de  Tixeri  céleste,  reçois  avec  un  cœur 
plein  de  respect  la  vie  immortelle  parmi  les  mortels  ;  rajeu- 
nis ton  âme,  mon  très  cher,  dans  les  eaux  divines,  par  les 

4.  Irénée,  IV,  ch.  xxxvii,  xxxvni,  xxxix. 

5.  Le  BlaDt,  huer,  chrét.  de  la  Gaule,  I,  n»  4  ;  Corpus  inscr. 
grœc,,n'^  9890;  Pohl,  Da$  Ichlhy s- Monument  von  Autun,  fierlin, 
4880. 

3.  Voir  l'Église  chréL,  p.  535. 


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298  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

flots  éternels  de  la  Sophie  qui  donne  les  trésors.  Reçois 
Taliment  doux  comme  le  miel  du  Sauveur  des  saints  ;  mange 
à  ta  faim  et  bois  à  ta  soif;  tu  tiens  Tixeri:  dans  les  paumes 
de  tes  mains. 

Le  montanisme,  comme  le  gnostîcisme,  visita  la 
vallée  du  Rhône  et  y  obtint  de  grands  succès.  Du 
vivant  même  de  Montan,  de  Priscille  et  de  Maxi- 
mille, on  s'entretint  à  Lyon  avec  admiration  de  leurs 
prophéties  et  de  leurs  dons  surnaturels.  Sortie  d'un 
monde  tout  à  fait  voisin  du  montanisme  ^  l'Église  de 
Lyon  ne  pouvait  rester  indifférente  au  mouvement 
qui  entraînait  la  Phrygie  et  troublait  toute  l'Asie 
Mineure.  Les  oracles  effrayants  des  nouveaux  pro- 
phètes, les  pratiques  de  piété  des  saints  de  Pépuze, 
leurs  brillants  charismes,  ce  retour  des  phénomènes 
surnaturels  primitifs  de  l'âge  apostolique,  tant  de 
nouvelles  qui  arrivaient  coup  sur  coup  d'Asie  et  frap- 
paient de  stupeur  tout  le  monde  chrétien,  ne  pou- 
vaient que  les  émouvoir  singulièrement.  C'était  pres- 
que eux-mêmes  qu'ils  revoyaient  dans  ces  ascètes. 
Leur  Yettius  Épagathus  ne  rappelait-il  pas,  par  ses 
austérités,  les  plus  célèbres  nazirs*?  La  plupart  trou- 

4.  Notez  surtout,  dans  Tëpltre  des  Églises  de  Lyon  et  de 
Vienne  aux  Églises  d'Asie,  les  idées  sur  le  Paraclet  (Eus.,  Y,  i,  44), 
sur  les  révélations  personnelles,  etc. 

î.  Voir  l'Église  chrét.,  p.  473,  476. 


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[Anl77J  MARC-AURÈLE.  209 

vèrent  donc  tout  simple  que  la  source  des  dons  de 
Dieu  ne  fût  pas  tarie.  Plusieurs  membres  distingués 
de  l'Église  lyonnaise  étaient  originaires  de  la  Phry- 
gie  ;  un  certain  Alexandre,  médecin  de  profession, 
qui  demeurait  dans  les  Gaules  depuis  plusieurs  an- 
nées, venait  de  ce  pays.  Cet  Alexandre,  qui  éton- 
nait tout  le  monde  par  son  amour  de  Dieu  et  par  la 
hardiesse  de  sa  prédication,  semblait  favorisé  de 
tous  les  charismes  apostoliques  ^ 

Les  Lyonnais,  à  distance,  nous  font  donc  l'effet 
d'appartenir  sous  beaucoup  de  rapports  au  cercle  pié- 
tiste  d'Asie  Mineure.  Ils  recherchent  le  martyre,  ils 
ont  des  visions,  pratiquent  les  charismes,  jouissent 
d'entretiens  avec  le  Saint  Esprit  ou  Paraclet*,  con- 
çoivent l'Église  comme  une  vierge  \  Un  millénarisme 
ardent*,  une  préoccupation  constante  de  l'Antéchrist 
et  de  la  fin  du  monde'  étaient  en  quelque  sorte  le  sol 
commun  oh  ces  grands  enthousiasmes  puisaient  leur 
sève.  Mais  une  touchante  docilité,  jointe  à  un  rare  bon 
sens  pratique,  mettait  la  majorité  des  fidèles  de  Lyon 
en  suspicion  contre  le  mauvais  esprit  qui  se  cachait 
fréquemment  sous  ces  orgueilleuses  singularités. 

4 .  Lettre  des  Églises  de  Lyon  et  de  Vienne,  dans  Eus.,  V,  i,  49. 

2.  Eus.,  V,  I,  44,  34;  m,  3,  4.  Voyez  ci-après,  p.  3<5. 

3.  Lettre,  dans  Eus.,  V,  i,  45. 

4.  Se  rappeler  Irénée,  V,  cb.  xxiiii. 

5.  Voir  ci-après,  p.  340. 


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300  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

Quelquefois,  en  effet,  arrivaient  de  Phrygie  des 
produits  bizarres,  attestant  une  effervescence  chré- 
tienne qu'aucune  raison  ne  dirigeait.  Un  certain 
Alcibiade,  qui  vint  de  ce  pays  se  fixer  à  Lyon,  étonna 
rÉglise  par  ses  macérations  exagérées.  Il  pratiquait 
toutes  les  austérités  des  saints  de  Pépuze,  pauvreté 
absolue,  abstinences  excessives.  C'était  presque  toute 
la  création  qu'il  repoussait  comme  impure,  et  on  se 
demandait  comment  il  pouvait  vivre  en  se  refusant  aux 
besoins  les  plus  évidents  de  la  vie.  Les  pieux  Lyon- 
nais n'aperçurent  d'abord  en  cela  rien  que  de  louable; 
mais  la  façon  absolue  dont  le  Phrygien  entendait  les 
choses  les  inquiétait.  Alcibiade  leur  faisait  par  mo- 
ments l'effet  d'un  égaré.  Il  semblait,  comme  Tatien  et 
beaucoup  d'autres,  condamner  en  principe  toute  une 
classe  des  créatures  de  Dieu,  et  il  scandalisait  plu- 
sieurs frères  par  la  manière  dont  il  érigeait  son  genre 
de  vie  en  précepte.  Ce  fut  bien  pis,  quand,  arrêté  avec 
les  autres,  il  s'obstina  à  continuer  ses  abstinences. 
Il  fallut  une  révélation  céleste  pour  le  ramener  à  la 
raison  S  comme  nous  le  verrons  bientôt. 

Irénée,  si  ferme  dans  la  question  du  marcionisme 
et  du  gnosticisme,  était,  en  ce  qui  touche  le  monta- 
nisme,  beaucoup  plus  indécis.  La  sainteté  des  ascètes 

4.  Eus.,  £r.  £.,  V,  ch.  m. 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  301 

phrygiens  ne  pouvait  que  le  toucher  ;  mais  il  voyait 
trop  clair  dans  la  théologie  chrétienne  pour  ne  pas 
apercevoir  le  danger  des  doctrines  nouvelles  sur  la 
prophétie  et  le  Paraclet.  II  ne  mentionne  pas  les 
montanistes  parmi  les  hérétiques  qu'il  combat.  Il 
blâme  énergiquement  certaines  prétentions  subver- 
sives, sans  toutefois  nommer  leurs  auteurs  S  et  les 
précautions  dont  il  s'entoure  montrent  bien  qu'il  ne 
veut  pas  mettre  les  piétistes  de  Phrygie  sur  le  même 
rang  que  les  sectes  schismatiques.  Homme  d'ordre 
et  de  hiérarchie  avant  tout,  il  finit,  ce  semble,  par 
voir  en  eux  de  faux  prophètes  ;  mais  il  hésita  long- 
temps avant  de  s'arrêter  à  cette  opinion  sévère.  Tous 
les  Lyonnais  étaient  livrés  aux  mêmes  perplexités 
que  lui.  Dans  leur  embarras,  ils  songeaient  à  con- 
sulter Éleuthère,  qui  venait,  depuis  peu,  de  succéder 
à  Soter  sur  le  siège  romain.  Déjà  Tévêque  de  Rome 
était  l'autorité  à  laquelle  on  demandait  la  solution 
des  cas  difficiles,  le  conseiller  des  Églises  divisées, 
le  centre  où  se  faisaient  l'accord  et  l'unité. 

i.  Adv.  hœr.,  I,  xiii,  3;  IV,  xxxiii,  6.  Ailleurs,  II,  xxxii,  4; 
m,  xr,  9;  V,  VI,  4,  Irénée  parait  être  moins  défavorable  aux 
nouveaux  charismes  prophétiques. 


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CHAPITRE    XIX, 


LES    MAETTRS    DB    LYON. 


Lyon  et  Vienne  comptaient  entre  les  centres  les 
plus  brillants  de  l'Église  de  Christ,  quand  un  effroya- 
ble orage  s'abattit  sur  ces  jeunes  Églises  et  mit  en 
évidence  les  dons  de  force  et  de  foi  qu'elles  contenaient 
dans  leur  sein*. 

On  était  en  la  dix-septième  année  du  règne  de 
Marc-Aurèle*.  L'empereur  ne  changeait  pas;  mais 
l'opinion  s'irritait.  Les  fléaux  qui  sévissaient,  les 
dangers  qui  menaçaient  l'empire  étaient  considérés 
comme  ayant  pour  cause  l'impiété  des  chrétiens.  De 
toutes  parts,  le  peuple  adjurait  l'autorité  de  main- 
tenir le  culte  national  et  de  punir  les  contempteurs 

4 .  Lettre  des  Églises  de  Lyon  et  de  Vienne,  conservée  par 
fragments  dans  Eus.,  Y,  i-iv.  Les  indices  de  chrétiens  brûlés  à 
Marseille  ne  sont  pas  suffisants.  Le  Blant,  Inscr.  chréL,  n?  548  A. 

J.  Eusèbe,  Y,  proœm.:  Sulpice  Sévère,  flisL  sacra,  II,  31. 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  303 

des  dieux.  Malheureusement,  l*autorité  cédait.  Les 
deux  ou  trois  dernières  années  du  règne  de  Marc- 
Âurèle  furent  attristées  par  des  spectacles  tout  à  fait 
indignes  d'un  si  parfait  souverains 

A  Lyon,  la  clameur  populaire  alla  jusqu'à  la 
rage.  Lyon  était  le  centre  de  ce  grand  culte  de 
Rome  et  d'Auguste,  qui  était  comme  le  ciment  de  l'u- 
nité gauloise  et  la  marque  de  sa  communion  avec 
l'empire.  Autour  du  célèbre  autel  situé  au  confluent 
du  Rhône  et  de  la  Saône',  s'étendait  une  ville  fédé- 
rale, composée  des  délégués  permanents  des  soixante 
peuples  delà  Gaule,  ville  riche  et  puissante,  fort 
attachée  au  culte  qui  était  sa  raison  d'être*.  Tous 
les  ans,  le  1"  août,   le  grand  jour  des  foires  gau- 

4.  Celse,  dans  Orig.,  VII,  40;  VIII,  38,  B3,  58,  elc. 

%,  L'emplacement  de  Tautel  est  fixé  avec  certitude  sur  la  col- 
line Saint-Sébastien,  vers  Tendroit  où  la  pente  de  la  Croix-Rousse 
devient  tout  à  fait  abrupte,  soit  près  du  chevet  de  l'église  Saint- 
Polycarpe,  au  sommet  du  dos  d'âne  de  la  rue  du  Commerce, 
plus  près  du  Rhône  actuel  que  de  la  Saône  [là  furent  trouvées  les 
tables  de  Claude);  soit,  comme  on  incline  maintenant  à  le  croire, 
à  l'ancien  Jardin  des  Plantes.  Le  confluent  du  Rhône  et  de  la 
Saône  était  autrefois  au  pied  de  la  colline,  à  la  place  des  Ter- 
reaux. Voir  Aug.  Bernard,  le  Temple  d'Auguste,  Lyon,  4863; 
Léon  Renier,  Martin-Daussigny,  Allmer,  divers  mémoires;  Revue 
cri^v  42  juillet  4879,  p.  34  ;  Allmer,  Revue  épigr.,  4878,  p.  2-5^ 
44-43,  25-26,64-64,  89-94. 

3.  Rappelons  que  la  colonie  romaine  avait  son  centre  à  Four- 
vières.  La  ville  sy  ro-asiate  et  chrétienne  devait  être  dans  les  lies  du 
•onûuent,  vers  Athanacum  (  Ainai).  Voir  l'Église  chrétienne,  p.  475. 


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304  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

loises  S-  et  jour  anniversaire  de  la  consécration  de 
l'autel,  des  députés  de  la  Gaule  entière  s'y  réunis- 
saient. C'était  ce  qu'on  appelait  le  Concilium  Gallia- 
runif  réunion  sans  grande  importance  politique,  mais 
d'une  haute  importance  sociale  et  religieuse*.  On 
célébrait  des  fêtes  qui  consistaient  en  luttes  d'élo- 
quence grecque  et  latine  et  en  jeux  sanglants  \ 

Toutes  ces  institutions  donnaient  beaucoup  de  force 
au  culte  national.  Les  chrétiens,  qui  ne  pratiquaient 
pas  ce  culte,  devaient  paraître  des  athées,  des  impies. 
Les  fables,  universellement  admises  sur  leur  compte, 
étaient  répétées  et  envenimées.  Ils  pratiquaient,  di- 
sait-on, des  festins  de  Thyeste,  des  incestes  à  la  façon 
d'OEdipe.  On  ne  s'arrêtait  devant  aucune  absurdité; 
on  alléguait  des  énormités  impossibles  à  décrire,  des 
crimes  qui  n'ont  jamais  existé*.  Dans  tous  les  temps, 
les  sociétés  secrètes  affectant  le  mystère  ont  provoqué 
de  tels  soupçons*.  Ajoutons  que  les  désordres  de 

4 .  D'Ârbois  de  Jubaiaville,  Comptes  rendtis  de  l'Acad.  des 
se.  morales  etpoL,  sept.  4880. 

2.  Âug.  Bernard,  le  Temple  d'Attg.  et  la  Nationalité  gau- 
loise, précité  (réserves  de  M.  de  Barthélémy,  Paris,  4864). 

3.  StraboD,  17,  m,  2;  Tito-Live,  Épit.,  cxxxvii;  Suétone, 
£aUg,j  20  ;  Claude,  2.  Des  inscriptions  marquaient  la  place  des 
délégués  de  chaque  cité  gauloise.  Aug.  Bernard,  ouvrage  cité. 

4.  Comp.  Tertullien,  Apol.,  7,  8.  Hinucius  Félix,  8,  9;  les 
Actes  de  saint  Épipode,  de  saint  PoUion. 

5.  Les  mêmes  calomnies,  en  effet,  sont   exploitées  en  Chine 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  305 

certains  gnostiques,  surtout  des  markosiens,  pouvaient 
y  donner  quelque  apparence,  et  ce  n'était  pas  une 
des  moindres  raisons  pour  lesquelles  les  orthodoxes 
en  voulaient  tant  à  ces  sectaires,  qui  les  compromet* 
taient  aux  yeux  de  l'opinion. 

Avant  d'en  venir  aux  supplices,  la  malveillance 
s'exprima  en  tracasseries,  en  vexations  de  tous  les 
jours.  On  commença  par  mettre  en  quarantaine  la 
population  maudite  à  laquelle  on  attribuait  tous  les 
malheurs.  Il  fut  interdit  aux  chrétiens  de  paraître 
dans  les  bains,  au  forum,  de  se  montrer  en  public  et 
même  dans  les  maisons  particulières.  L'un  d'eux  ve- 
nait-il à  être  aperçu,  c'étaient  d'atroces  clameurs  ; 
on  le  battait,  on  le  traînait,  on  l'assommait  à  coups 
de  pierres,  on  le  forçait  à  se  barricader.  Seul,  Vet- 
tius  Ëpagathus,  par  sa  position  sociale,  échappait  à 
ces  avanies;  mais  son  crédit  était  insuffisant  pour 
préserver  de  la  fureur  populaire  les  coreligionnaires 
qu'il  s'était  donnés  par  un  choix  que  tous  les  Lyon- 
nais qualifiaient  d'aberration. 

L'autorité  n'intervint  que  le  plus  tard  qu'elle  put, 
et  en  partie  pour  mettre  fin  à  des  désordres  intolé- 
rables. Un  jour,  presque  toutes  les  personnes  con- 

contre  le  christiaDisme  (LeBlant,  dans  la  Reviie  de  Fart  chrétien, 
2<  série,  t.  IV},  et  l'ont  été  au  moyen  âge  contre  les  juifs,  les 
vaadois,  etc. 


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306  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

nues  pour  chrétiennes  furent  arrêtées,  conduites  au 
forum*  par  le  tribun  et  par  les  duumvîrs  de  la  cité, 
interrogées  devant  le  peuple.  Tous  s'avouèrent  chré- 
tiens. Le  légat  impérial  pro  prœtore  était  absent;  les 
inculpés,  en  l'attendant,  subirent  les  souffrances  d'une 
rude  prison. 

Le  légat  impérial  étant  arrivé,  le  procès  com- 
mença. La  question  préalable  fut  appliquée  avec  une 
extrême  cruauté.  Le  jeune  et  noble  Vettius  Épagathus, 
qui  avait  échappé  jusque-là  aux  rigueurs  dont  avaient 
souffert  ses  coreligionnaires,  n'y  put  tenir.  Il  se  pré- 
senta au  tribunal  et  demanda  à  défendre  les  accusés, 
à  montrer  du  moins  qu'ils  ne  méritaient  pas  l'accu- 
sation d'athéisme  et  d'impiété.  Un  cri  effroyable  s'é- 
leva. Que  des  gens  des  bas  quartiers,  des  Phrygiens, 
des  Asiates,  fussent  adonnés  à  des  superstitions  per- 
verses, cela  paraissait  tout  simple  ;  mais  qu'un  homme 
considérable,  un  habitant  de  la  ville  haute,  un  noble 
du  pays  se  fit  l'avocat  de  pareilles  folies,  voilà  ce  qui 
semblait  tout  à  fait  insupportable.  Le  légat  impérial 
repoussa  durement  la  juste  requête  de  Vettius  :  «  Et 


i.  Le  forum  était  sur  le  plateau  de  Fourvières.  Les  alroceâ 
scènes  qui  vont  suivre  eurent  lieu  sans  doute  au  palais  du  gou-* 
vernement,  qui  était  situé  à  rendroit  qu'on  appelle  rAntiquaille, 
sur  la  pente  de  Fourvières.  La  tradition  ecclésiastique  est  ici 
d*accord  avec  les  indications  scienti6ques. 


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[An  177]  MARC-AURËLE.  307 

toi  aussi,  es-tu  chrétien?  »  lui  demanda- t-il.  —  «  Je 
le  suis  »,  répondit  Yettius  de  sa  voix  la  plus  écla- 
tante. On  ne  l'arrêta  pas  néanmoins  ^  ;  sans  doute, 
dans  cette  ville  où  la  condition  des  personnes  était 
fort  diverse,  quelque  immunité  le  couvrit. 

L'instruction  fut  longue  et  cruelle.  Ceux  qui  n'a- 
vaient pas  été  arrêtés  et  qui  continuaient  dans  la 
ville  d'être  en  butte  aux  plus  mauvais  traitements, 
ne  quittaient  pas  les  confesseurs  ;  en  payant,  ils  ob- 
tenaient de  les  servir,  de  les  encourager.  La  grande 
angoisse  des  accusés  n'était  pas  le  supplice,  c'était 
la  crainte  que  quelques-uns,  moins  bien  préparés 
que  d'autres  à  ces  luttes  terribles,  ne  se  laissassent 
aller  à  renier  le  Christ.  L'épreuve,  en  effet,  se  trouva 
trop  forte  pour  une  dizaine  de  malheureux,  qui  re- 
noncèrent de  bouche  à  leur  foi.  La  douleur  que  cau- 
sèrent ces  actes  de  faiblesse  aux  détenus  et  aux  frères 
qui  les  entouraient  fut  immense.  Ce  qui  les  consola, 
c'est  que  les  arrestations  continuaient  tous  les  jours  ; 


4 .  Les  mots  àviX^^O»  xxl  olMç  «t;  tov  xX^pov  tûv  piapTUpoiv  (§  4  0) 
et  ce  qui  suit  veulent  dire  qu'Épagathus  eut  tout  le  mérite  du 
martyre,  sans  en  avoir  eu  la  réalité.  H  est  vrai  que  la  môme  for- 
mule est  appliquée  ($$  26  et  48}  à  une  arrestation  réelle;  mais 
les  mots  h  xxl  Ion  sont  décisifs,  et,  d'ailleurs,  si  Vettius  Épaga- 
thus  avait  eu  le  sort  des  autres  confesseurs,  comment  ne  serait-il 
pas  question  de  lui  dans  la  suite?  Sur  le  sens  de  xXîîpoc,  quand  il 
s'agit  de  combats  d'athlètes,  voir  la  note  de  Valois. 


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308  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

d*autres  fidèles  plus  dignes  du  martyre  vinrent  com- 
bler les  vides  que  Tapostasie  avait  laissés  dans  les 
rangs  de  la  phalange  élue.  La  persécution  s'étendit 
bientôt  à  l'Église  de  Vienne,  qui  d'abord,  ce  semble, 
avait  été  épargnée.  L'élite  des  deux  Églises,  presque 
tous  les  fondateurs  du  christianisme  gallo-grec,  se 
trouvèrent  réunis  dans  les  prisons  de  Lyon,  prêts  & 
l'assaut  redoutable  qui  allait  leur  être  livré.  Irénée 
ne  subit  pas  de  détention  ;  il  fut  de  ceux  qui  entou- 
raient les  confesseurs,  qui  virent  toutes  les  particula- 
rités de  leur  combat,  et  c'est  à  lui  peut-être  que 
nous  en  devons  le  récit.  Le  vieux  Pothin,  au  con- 
traire, fut  de  bonne  heure,  sinon  dès  le  commence- 
ment, réuni  à  ses  fidèles;  il  suivit  jour  par  jour  leurs 
souffrances,  et,  tout  mourant  qu'il  était,  il  ne  cessa 
de  les  instruire,  de  les  encourager. 

Selon  l'usage  dans  les  grandes  instructions  cri- 
minelles S  on  arrêta  les  esclaves  en  même  temps  que 
leurs  maîtres  ;  or  plusieurs  de  ces  esclaves  étaient 
païens.  Les  tortures  qu'ils  voyaient  infliger  à  leurs 
maîtres  les  effrayèrent  ;  les  soldats  de  Vofficium  leur 
soufflèrent  ce  qu'il  fallait  dire  pour  échapper  à  la 
question.  Ils  déclarèrent  que  les  infanticides,  les  re- 
pas de  chair  humaine,  les  incestes  étaient  des  réali- 

4.  Cod.  Just.,  IX,  xLi,  4;  Digeste,  XLVIII,  xviii,  4,  8. 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  300 

tés,  que  les  monstrueux  récits  que  Ton  faisait  de 
l'immoralité  chrétienne  n'avaient  rien   d'exagéré*. 

L'indignation  du  public  fut  alors  à  son  comble. 
Jusque-là,  les  fidèles  qui  étaient  restés  libres  avaient 
trouvé  quelques  égards  chez  leurs  parents,  chez  leurs 
proches,  chez  leurs  amis  ;  maintenant  tout  le  monde 
ne  leur  témoigna  que  du  mépris.  On  résolut  de  pousser 
l'art  du  tortionnaire  à  ses  derniers  raSinements  pour 
obtenir  des  fidèles  aussi  l'aveu  des  crimes  qui  de- 
vaient reléguer  le  christianisme  parmi  les  monstruo- 
sités à  jamais  maudites  et  oubliées. 

Effectivement  les  bourreaux  se  surpassèrent  ;  mais 
ils  n'entamèrent  pas  l'héroïsme  des  victimes.  L'exal- 
tation et  la  joie  de  souffrir  ensemble  les  mettaient 
dans  un  état  de  quasi-anesthésie  *•  Ils  s'imaginaient 
qu'une  eau  divine  sortait  du  flanc  de  Jésus  pour  les 
rafraîchir  ••  La  publicité  les  soutenait.  Quelle  gloire 
d'affirmer  devant  tout  un  peuple  son  dire  et  sa  foi! 


4.  Gomp.  Justin,  ApoL  II,  4 S;  Athénag.,  Leg.,  35. 

2.  Ce  fait  n'est  point  rare  dans  Thistoire  des  martyrs.  Voir  le 
récit  du  confesseur  Théodore,  dans  Rufin,  Hisl.  eccL,  I,  ch.  xxxvi 
(comp.  Théodoret,  Hi$t.  eccU,  III,  44).  Voir  aussi  Acta  sir^ 
cera,  p.  404 ,  337,  287,  etc.  ;  Actes  de  sainte  Lucie,  dans  Surius, 
43  déc.,  p.  348  ;  Tertullien,  Ad  marU,  t  ;  mêmes  faiU  observés 
en  Chine  de  nos  jours  :  Le  Blant,  mém.  cité  ci-dessus,  p.  305, 
note. 

3.  Lettre,  $  32.  Comparez  le  récit  de  Théodore,  loe,  cit. 


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310  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  i77] 

Cela  devenait  une  gageure^  et  très  peu  cédaient.  Il  est 
prouvé  que  Tamour-propre  suflSt  souvent  pour  in- 
spirer un  héroïsme  apparent,  quand  la  publicité  vient 
s*y  joindre*  Les  acteurs  païens  subissaient  sans  bron- 
cher d'atroces  supplices;  les  gladiateurs  faisaient 
bonne  figure  devant  la  mort  évidente,  pour  ne  pas 
avouer  une  faiblesse  sous  les  yeux  d'une  foule  assem- 
blée. Ce  qui  ailleurs  était  vanité,  transporté  au  sein 
d'un  petit  groupe  d'hommes  et  de  femmbs  incarcérés 
ensemble,  devenait  pieuse  ivresse  et  joie  sensible. 
L'idée  que  Christ  souffrait  en  eux  ^  les  remplissait 
d'orgueil  et,  des  plus  faibles  créatures,  faisait  des 
espèces  d'êtres  surnaturels. 

Le  diacre  Sanctus,  de  Vienne,  brilla  entre  les  plus 
courageux.  Comme  les  païens  le  savaient  dépositaire 
des  secrets  de  l'Église,  ils  cherchaient  à  tirer  de  lui 
quelque  parole  qui  donnât  une  base  aux  accusations 
infâmes  intentées  contre  la  communauté.  Ils  ne  réus- 
sirent même  pas  à  lui  faire  dire  son  nom,  ni  le  nom 
du  peuple,  ni  le  nom  de  la  ville  dont  il  était  origi- 
naire, ni  s'il  était  libre  ou  esclave.  Â  tout  ce  qu'on 
lui  demandait,  il  répondait  en  latin  :  Christianus  sum. 
C'étaient  là  son  nom,  sa  patrie,  sa  race^  son  tout. 
Les  païens  ne  purent  tirer  de  sa  bouche  d'autre 

4.  §  S3.  Comparez  Passion  de  sainte  Perpétue,  §  45  {Acla 
$inc„p.  404). 


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[An  1771  MARC-AURÈLE.  3it 

aveu  que  celui-là.  Cette  obstination  ne  faisait  que 
redoubler  la  fureur  du  légat  et  des  questionnaires. 
Ayant  épuisé  tous  leurs  moyens  sans  le  vaincre, 
ils  eurent  l'idée  de  lui  faire  appliquer  des  lames  de 
cuivre  chauffées  à  blanc  sur  les  organes  les  plus 
sensibles.  Sanctus,  pendant  ce  temps,  restait  in- 
flexible, ne  sortait  pas  de  sa  confession  obstinée: 
Christianus  sum.  Son  corps  n'était  qu'une  plaie, 
une  masse  saignante,  tordue,  convulsionnée,  con* 
tractée,  ne  présentant  plus  aucune  forme  humaine. 
Les  fidèles  triomphaient,  disant  que  Christ  savait 
rendre  les  siens  insensibles  et  se  substituait  à  eux, 
quand  ils  étaient  dans  les  tortures,  pour  souffrir 
à  leur  place.  Ce  qu'il  y  eut  d'horrible,  c'est  que, 
quelques  jours  après,  on  recommença  la  torture  de 
Sanctus.  L'état  du  confesseur  était  tel,  que,  à  le 
toucher  de  la  main,  on  le  faisait  bondir  de  douleur. 
Les  bourreaux  reprirent  les  unes  après  les  autres  ses 
plaies  enflammées,  on  renouvela  chacune  de  ses 
blessures,  on  répéta  sur  chacun  de  ses  organes  les 
effroyables  expériences  du  premier  jour  ;  on  espérait 
ou  le  vaincre  ou  le  voir  mourir  dans  les  tourments, 
ce  qui  eût  effrayé  les  autres.  Il  n'en  fut  rien  ;  Sanc- 
tus résista  si  bien,  que  ses  compagnons  crurent  à  un 
miracle  et  prétendirent  que  cette  seconde  torture, 
faisant  sur  lui  l'effet  d'une  cure,  avait  redressé  ses 


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9\%  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

membres,  et  rendu  à  son  corps  l'attitude  humaine 
qu'il  avait  perdue. 

Maturus,  qui  n'était  encore  que  néophyte,  se 
comporta  aussi  en  vaillant  soldat  du  Christ.  Quant  à 
la  servante  Blandine,  elle  montra  qu'une  révolution 
était  accomplie.  Blandine^  appartenait  à  une  dame 
chrétienne,  qui  sans  doute  l'avait  initiée  à  la  foi  du 
Christ.  Le  sentiment  de  sa  bassesse  sociale  ne  faisait 
que  l'exciter  &  égaler  ses  maîtres.  La  vraie  émanci- 
pation de  l'esclave,  Témancipation  par  ThéroTsme,  fut 
en  grande  partie  son  ouvrage.  L'esclave  païen  est  sup- 
posé par  essence  méchant,  immoral.  Quelle  meilleure 
manière  de  le  réhabiliter  et  de  l'affranchir  que  de  le 
montrer  capable  des  mêmes  vertus  et  des  mêmes  sa- 
crifices que  l'homme  libre  !  Comment  traiter  avec 
dédain  ces  femmes  que  l'on  avait  vues  dans  l'amphi- 
théâtre plus  sublimes  encore  que  leurs  mattresses? 
La  bonne  servante  lyonnaise  avait  entendu  dire  que 
les  jugements  de  Dieu  sont  le  renversement  des 
apparences  humaines,  que  Dieu  se  platt  souvent  à 
choisir  ce  qu'il  y  a  de  plus  humble,  de  plus  laid  et 
de  plus  méprisé  pour  confondre  ce  qui  paratt  beau 
et  fort.  Se  pénétrant  de  son  rôle,  elle  appelait  les 

4.  Ce  petit  nom  d'esclave,  emprunté  au  latin,  ne  permet 
aacane  induction.  Blandine  a  pu  être  Phrygienne  ou  Smyrniote, 
aussi  bien  qu'AUobroge  ou  Ségusiave. 


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[An  177]  MARC-AORËLE.  313 

tortures  et  brûlait  de  souffrir.  Elle  était  petite,  faible 
de  corps  S  si  bien  que  les  fidèles  tremblaient  qu'elle 
ne  pût  résister  aux  tourments.  Sa  maîtresse  surtout, 
qui  était  du  nombre  des  détenus,  craignait  que  cet 
être  débile  et  timide  ne  fût  pas  capable  d'afBrmer 
hautement  sa  foi.  Blandine  fut  prodigieuse  d'énergie 
et  d'audace.  Elle  fatigua  les  brigades  de  bourreaux 
qui  se  succédèrent  auprès  d'elle  depuis  le  matin 
jusqu'au  soir  ;  les  questionnaires  vaincus  avouèrent 
n'avoir  plus  de  supplices  pour  elle,  et  déclarèrent 
qu'ils  ne  comprenaient  pas  comment  elle  pouvait 
respirer  encore  avec  un  corps  disloqué,  transpercé  ; 
ils  prétendaient  qu'un  seul  des  tourments  qu'ils  lui 
avaient  appliqué  aurait  dû  suffire  pour  la  faire  mou- 
rir. La  bienheureuse,  comme  un  généreux  athlète, 
reprenait  de  nouvelles  forces  dans  l'acte  de  confesser 
le  Christ.  C'était  pour  elle  un  fortifiant  et  un  anes- 
thésique  *  de  dire  :  «  Je  suis  chrétienne  ;  on  ne  fait 
rien  de  mal  parmi  nous.  »  A  peine  avait-elle  achevé 
ces  mots,  qu'elle  paraissait  retrouver  toute  sa  vigueur, 
pour  se  présenter  fraîche  à  de  nouveaux  combats. 

Cette  résistance  héroïque  irrita  l'autorité  romaine  ; 
aux  tortures  de  la  question,  on  ajouta  celles  du  séjour 
dans  une  prison,  qu'on  rendit  le  plus  horrible  pos- 

1.  Comp.  Lettre,  §  47  et  §  4t. 
2;  ÀvoXTifiaîa. 


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314  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

sible\  On  mit  les  confesseurs  dans  des  cachots  ob- 
scurs et  insupportables  ;  on  engagea  leurs  pieds  dans 
les  ceps,  en  les  distendant  jusqu'au  cinquième  trou  ; 
on  ne  leur  épargna  aucune  des  cruautés  que  les  geô- 
liers avaient  à  leur  disposition  pour  faire  souffrir  leurs 
victimes.  Plusieurs  moururent  asphyxiés  dans  les 
cachots.  Ceux  qui  avaient  été  torturés  résistaient 
étonnamment.  Leurs  plaies  étaient  si  affreuses,  qu'on 
ne  comprenait  pas  comment  ils  survivaient.  Tout 
occupés  à  encourager  les  autres,  ils  semblaient  animés 
eux-mêmes  par  une  force  divine.  Ils  étaient  comme 
des  athlètes  émérites,  endurcis  à  tout.  Au  contraire,- 
les  derniers  arrêtés,  qui  n'avaient  pas  encore  souf- 
fert la  question,  mouraient  presque  tous,  peu  après 
leur  incarcération.  On  les  comparait  à  des  novices 
mal  aguerris,  dont  les  corps,  peu  habitués  aux  tour- 
ments, ne  pouvaient  supporter  l'épreuve  de  la  prison. 
Le  martyre  apparaissait  de  plus  en  plus  comme 
une  espèce  de  gymnastique,  ou  d'école  de  gladia- 
teurs, à  laquelle  il  fallait  une  longue  préparation  et 
une  sorte  d'ascèse  préliminaire  *. 

Quoique  séquestrés  du  reste  du  monde,   les 

4 .  Comparez  Lucien,  Toxaris,  29. 

5.  Notez  surtout  §  14  :  àvsTotfMi  xal  à-^paorot.  Voir  le  nié* 
moire  de  M.  Le  Blant  sur  la  préparation  au  martyre,  dans  les  Mém, 
(le  r Académie  des  inscr.,  t.  XXVIII,  4'*  part.,  p.  53  et  suiv. 


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[An  177]  MARC-AURLE.  345 

pieux  confesseurs  vivaient  de  la  vie  de  TÉglise  uni- 
verselle avec  une  rare  intensité.  Loin  de  se  sentir 
séparés  de  leurs  frères,  ils  se  souciaient  de  tout 
ce  qui  occupait  la  catholicité.  L'apparition  du  mon- 
tanisme  était  la  grande  affaire  du  moment.  On  ne 
parlait  que  des  prophéties  de  Mon  tan,  de  Théo- 
dole,  d*Âlcibiade^  Les  Lyonnais  s'y  intéressaient 
d'autant  plus  qu'ils  partageaient  beaucoup  des  idées 
phrygiennes,  et  que  plusieurs  des  leurs,  tels 
que  Alexandre  le  médecin,  Alcibiade  l'ascète,  étaient 
au  moins  les  admirateurs  et  en  partie  les  sectateurs 
du  mouvement  parti  de  Pépuze.  Le  bruit  des  dissen- 
timents qu'excitaient  ces  nouveautés  arriva  jusqu'à 
eux.  Ils  n'avaient  pas  d'autre  entretien,  et  ils  occu- 
paient les  intervalles  de  leurs  tourments  à  discuter  ces 
phénomènes,  que  sans  doute  ils  eussent  aimé  à  trouver 
vrais*.  Forts  de  l'autorité  que  le  titre  de  prisonnier 
de  Jésus-Christ  donnait  aux  confesseurs,  ils  écrivi- 
rent sur  ce  sujet  délicat  plusieurs  lettres,  pleines  de 
tolérance  et  de  charité.  On  admettait  que  les  détenus 
de  la  foi  avaient,  à  leurs  derniers  jours,  une  sorte 
de  mission  pour  pacifier  les  différends  des  Églises 
et  trancher  les  questions  en  suspens  ;  on  leur  attri- 

4.  Ne  pas  confondre  cet  Âlcibiade  d'Asie  avec  IMcibiade 
ascète,  établi  à  Lyon. 

5.  Eus.,  y,  ch.  III. 


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316  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177) 

buait  à  cet  égard  une  grâce  d'état  et  comme  un  pri- 
vilège particulier*. 

La  plupart  des  lettres  écrites  par  les  confesseurs 
étaient  adressées  aux  Églises  d'Asie  et  de  Phrygie, 
avec  lesquelles  les  fidèles  lyonnais  avaient  tant  de 
liens  spirituels  ;  une  d'elles  était  adressée  au  pape 
Éleuthère,  et  devait  être  portée  par  Irénée.  Les  mar- 
tyr^  y  faisaient  le  plus  chaleureux  éloge  de  ce  jeune 
prêtre. 

Nous  te  souhaitons  joie  en  Dieu  pour  toutes  choses  et 
pour  toujours,  père  Éleuthère.  Nous  avons  chargé  de  te 
porter  ces  lettres  notre  frère  et  compagnon  Irénée,  et 
nous  te  prions  de  l'avoir  en  grande  recommandation,  ému- 
lateur qu'il  est  du  testament  de  Christ.  Si  nous  croyions 
que  la  position  des  gens  est  pour  quoi  que  ce  soit  dans 
leur  mérite,  nous  te  Taurions  recommandé  comme  prêtre 
de  notre  Église,  titre  qu'il  possède  réellement*. 

Irénée  ne  partit  pas  sur-le-champ  ;  on  doit  même 
supposer  que  la  mort  de  Pothin,  qui  suivit  de  près, 
l'empêcha  tout  à  fait  de  partir'.  Les  lettres  des 
martyrs  ne  furent  remises  à  leur  adresse  que  plus 
tard,  avec  l'épttre  qui  renfermait  le  récit  de  leurs 
héroïques  combats. 

1.  TJic  T&v  l»cX««t&v    i{piQvi}c  Ivixiv  irpio€iucvTic.  EuS.,  V,  III,  4. 

Cf.  Terlullien,  De  anima,  35. 

S.  Eus.,  V,  IV,  4,  S;  saint  Jérôme,  De  virû  ilL,  35. 

3.  Irénée,  en  effet,  saccéda  immédiatement  à  Polhin/Eus.,Y,v,8. 


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{An  177]  MÂRC-AURÈLE.  317 

Le  vieil  évêque  Pothin  s'épuisait  tous  les  jours; 
Tâge  et  la  prison  le  minaient^  ;  seul,  le  désir  du  mar- 
tyre semblait  le  soutenir.  Il  respirait  à  peine,  le  jour 
où  il  dut  comparaître  devant  le  tribunal  ;  il  eut  ce- 
pendant assez  de  souffle  pour  confesser  dignement  le 
Christ,  On  voyait  bien,  aux  respects  dont  Tentou- 
raient  les  fidèles,  qu'il  était  leur  chef  religieux  ;  aussi 
une  grande  curiosité  s'attachait-elle  à  lui.  Dans  le 
trajet  de  la  prison  au  tribunal,  les  autorités  de  la 
ville  le  suivirent  ;  l'escouade  de  soldats  qui  l'entou- 
rait avait  peine  à  le  tirer  de  la  presse  ;  les  cris  les 
plus  divers  éclataient.  Comme  les  chrétiens  étaient 
appelés  tantôt  les  disciples  de  Pothin,  tantôt  les  dis- 
ciples de  Christos,  plusieurs  demandaient  si  c'était 
ce  vieux  qui  était  Christos.  Le  légat  lui  posa  la  ques- 
tion :  «  Quel  est  le  dieu  des  chrétiens?  —  Tu  le 
connaîtras,  si  tu  en  es  digne  »,  répondit  Pothin.  On 
le  traîna  brutalement,  on  le  roua  de  coups  ;  sans  égard 
pour  son  grand  âge,  ceux  qui  étaient  près  de  lui  le 
frappaient  avec  les  poings  et  les  pieds  ;  ceux  qui 
étaient  éloignés  lui  jetaient  ce  qui  leur  tombait  sous 
la  main  ;  tous  se  seraient  crus  coupables  du  crime 
d'impiété,  s'ils  n'avaient  fait  ce  qui  dépendait  d'eux 
pour  le  couvrir  d'outrages  ;  ils  croyaient  par  là  ven- 

4.  Il  n'est  pas  dit  clairement  que  Pothin  ait  été  arrêté  avec  les 
autres;  mais  cela  parait  le  plus  probable. 


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318  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  -[An  177] 

ger  l'injure  faite  &  leurs  dieux.  On  ramena  dans 
la  prison  le  vieillard  à  demi  mort;  au  bout  de  deux 
jours,  il  rendit  le  dernier  soupir. 

Ce  qui  faisait  un  étrange  contraste  et  rendait 
la  situation  tragique  au  premier  chef,  c'était  l'atti- 
tude de  ceux  que  la  force  des  tourments  avait  vaincus 
et  qui  avaient  renié  le  Christ.  On  ne  les  avait  pas  relâ- 
chés pour  cela;  le  fait  qu'ils  avaient  été  chrétiens 
impliquait  Paveu  de  crimes  de  droit  commun,  pour 
lesquels  on  les  poursuivait,  même  après  leur  aposta- 
sie \  On  ne  les  sépara  pas  de  leurs  confrères  restés 
fidèles,  et  toutes  les  aggravations  du  régime  de  la 
prison  dont  souiTrirent  les  confesseurs  leur  furent 
appliquées.  Mais  combien  leur  état  était  différent  ! 
Non  seulement   les  renégats   se  trouvaient  n'avoir 
tiré  aucun  avantage   d'un  acte  qui  leur  avait  été 
pénible  ;  mais   leur  position  était  en  quelque  sorte 
pire  que  celle  des  fidèles.  Ceux-ci,  en  effet,  n'étafient 
poursuivis  que  pour  le  nom  de  chrétiens,  sans  qu'on 
formulât  contre  eux  aucun  crime  spécial  ;  les  autres 
étaient,  par  leur  aveu  même,  sous  le  coup  d'accu- 
sations d'homicide  et  de  monstrueuses  forfaitures. 
Aussi  leur  mine  faisait-elle  pitié.  La  joie  du  martyre', 

4 .  Souvent  les  choses  se  passaient  autrement.  Toir  Minucius 
Félix,  28. 

î.  È  x«e«  Txç  p.«fTupîa;*  Eus.,  V,  I,  34. 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  319 

l'espérance  de  la  béatitude  promise,  l'amour  du 
Christ,  l'esprit  venant  du  Père*,  rendaient  tout  léger 
aux  confesseurs.  Les  apostats,  au  contraire,  parais- 
saient déchirés  de  remords.  C'était  surtout  dans  les 
trajets  de  la  prison  au  tribunal  que  se  voyait  bien  la 
différence.  Les  confesseurs  s'avançaient  d'un  air  tran- 
quille et  radieux;  une  sorte  de  majesté  douce  et  de 
grâce  éclatait  sur  leur  visage.  Leurs  chaînes  sem- 
blaient la  parure  de  fiancées  ornées  de  tous  leurs 
atours  ;  les  chrétiens  croyaient  sentir  autour  d'eux  ce 
qu'ils  appelaient  «  le  parfum  de  Christ*  »;  quelques- 
uns  prétendaient  même  qu'une  odeur  exquise  s'exha- 
lait de  leur  corps.  Bien  différents  étaient  les  pauvres 
renégats.  Honteux  et  la  tète  basse,  sans  beauté,  sans 
dignité,  ils  marchaient  comme  des  condamnés  vul- 
gaires ;  les  païens  mêmes  les  traitaient  de  lâches  et 
d'ignobles,  de  meurtriers  convaincus  par  leur  propre 
dire  ;  le  beau  nom  de  chrétien,  qui  rendait  si  fiers 
ceux  qui  le  payaient  de  leur  vie,  ne  leur  appartenait 
plus.  Cette  différence  d'allure  faisait  la  plus  forte 
impression.  Aussi  voyait-on  souvent  les  chrétiens 
qu'on  arrêtait  faire  leur  possible  pour  confesser  de 
prime  abord,  afin  de  s'ôter  ensuite  toute  possibilité 
de  retour. 

4.  Tb  iniû(Aa  ro  irarfixov.  £us.,  /.  c.  Se  rappeler  le  moDtanisme. 

5.  Comp.  n  Cor.,  II,  44-16,  xi^ivrw  lùudift  ia(av. 


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320  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

La  grâce  était  parfois  indulgente  pour  ces  mal- 
heureux, qui  expiaient  si  chèrement  un  moment  de 
surprise.  Une  pauvre  Syrienne,  de  complexion  fra- 
gile, originaire  de  Byblos,  en  Phénicie,  avait  renié 
le  nom  de  Christ.  Elle  fut  mise  de  nouveau  à  la  ques- 
tion ;  on  espérait  tirer  de  sa  faiblesse  et  de  sa  timi- 
dité un  aveu  des  monstruosités  secrètes  qu'on  re- 
prochait aux  chrétiens.  Elle  revint  en  quelque  sorte 
à  elle-même  sur  le  chevalet,  et,  comme  sortant  d'un 
profond  sommeil,  elle  nia  énergiquement  toutes  les 
assertions  calomniatrices  :  «  Gomment  voulez-vous, 
dit-elle,  que  des  gens  à  qui  il  n'est  pas  permis  de 
manger  le  sang  des  bêtes  ^  mangent  des  enfants  ?  » 
A  partir  de  ce  moment,  elle  s'avoua  chrétienne 
et  suivit  le  sort  des  autres  martyrs. 

Le  jour  de  gloire  vint  enfin  pour  une  partie  de 
ces  combattants  émérites,  qui  fondaient  par  leur  foi 
la  foi  de  l'avenir.  Le  légat  fit  donner  exprès  une  de 
ces  fêtes  hideuses,  consistant  en  exhibitions  de  sup- 
plices et  en  combats  de  bêtes  qui,  en  dépit  du  plus 
humain  des  empereurs,  étaient  plus  en  vogue  que 
jamais*.  Ces  horribles  spectacles  revenaient  à  des 

4.  Y.  Saint  Paul,  p.  94. 

5.  y.  l'Antéchrist,  p.  463  et  suiv.  ;  TertuUien,  Ad  Scap.,  4; 
Lucien,  Peregr.,  S4;  Lucim,  54;  Gomp.  Philon,  In  Flaccum, 
40, 44.—  Plebi  adpœnam  donatus  ett,  Lampride,  Comm.,  7. 
—  Ad  spect<iculufn  supplicii  nostri.  QuinL,  Declofn,,  IX,  6.  — 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  321 

dates  réglées  ;  mais  il  n*était  pas  rare  qu*on  fit  des 
exécutions  extraordinaires,  quand  on  avait  des  bêtes 
h  montrer  au  peuple  et  des  malheureux  à  leur  livrer  ^ 
La  fête  se  donna  probablement  dans  l'amphi- 
théâtre municipal  de  la  ville  de  Lyon,  c'est-à-dire  de 
la  colonie  qui  s'étageait  sur  les  pentes  de  Fourvières. 
Cet  amphithéâtre  était,  à  ce  qu'il  semble,  situé  au 
pied  de  la  colline,  vers  la  place  actuelle  de  Saint-Jean, 
devant  la  cathédrale;  la  rue  Tramassac  en  devait 
marquer  h  peu  près  le  grand  axe*.  On  a  pu  croire 

Ad  spectaculum  sanclorum.  Actes  de  saint  Mammaire,  dans 
Mabillon,  Analecta,  p.  478  (nova  edit.)* 

4.  Man,  Polyc,  42;  Actes  des  saints  Taraque,  Probe  et  An- 
dronic,  40  (Ruinart,  p.  444  et  suiv.). 

%.  L'existence  de  cet  amphitliéâtre  est  admise  plus  ou  moins 
expressément  par  le  P.  Menestrier,  Histoire  consulaire,  p.  46 
99,  400;  Artaud,  Lyon  souterrain,  p.  484-482  ;  Chenavard,  Lyou 
antique  restauré,  p.  4  4  et  pi.  i;  Monfalcon,  Lugd,  hist,  monum., 
I,  plan  de  Lyon  antique.  Cf.  Raverat,  Fourvière,  Ainay  et  Sainl- 
Sébastien  (Lyon,  4880);  Revue  critique,  48  juillet  4 879;  Journal 
des  Savants,  juillet  4884.  Quelques-uns  veulent  que  l'amphi- 
ihéâlre  où  souffrirent  les  martyrs  de  Tan  477  ait  été  situé  au\ 
Minimes  (c'est  l'opinion  ecclésiastique  :  de  Marca,  Dissert.,  trei^, 
édit.  Baluze,  Paris,  4  669,  p.  2 1 9  ;  Meynis,  les  Grands  souvenu  j 
de  l'ÉgL  de  Lyon,  4872,  p.  44  et  suiv.;  cf.  J.-A.-F.  Ozanan^ 
ÉtabL  du  christ,  à  Lyon,  4829,  p.  33,  237;  É.  Pélagaud,  dai..> 
Lyon-Revue,  nov.  4  880]  ;  mais  la  grande  majorité  des  antiquaires 
considère  la  construction  d'apparence  circulaire  qui  se  voit  (  ii 
cet  endroit  comme  un  théâtre.  Spon,  p.  50;  Artaud,  Chenavard, 
Monfalcon,  L  c.  Quant  à  l'amphithéâtre  qu'on  a  supposé  avcir 
existé  à  l'ancien  Jardin  des  Plantes,  voir  ci-après,  p.  33l-33â, 

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32i  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aa  177] 

qu'il  avait  été  achevé  cinq  ans  auparavant  ^  Une 
foule  exaspérée  couvrait  les  gradins  et  appelait  les 
chrétiens  à  grands  cris.  Maturus,  Sanctus,  Blandine 
et  Atlale  furent  choisis  pour  cette  journée.  Ils  en 
firent  tous  les  frais  ;  il  n*y  eut,  ce  jour-là,  aucun  de 
ces  spectacles  de  gladiateurs  dont  la  variété  avait 
tant  d*attrait  pour  le  peuple. 

Maturus  et  Sanctus  traversèrent  de  nouveau  dans 
Tamphithéâtre  toute  la  série  des  supplices,  comme 
s*ils  n'avaient  auparavant  rien  soulTert.  On  les  com- 
parait aux  athlètes  qui,  après  avoir  vaincu  dans  plu- 
sieurs combats  partiels,  étaient  réservés  pour  une  der- 

note.  Si  Ton  tient  à  conserver  quelque  vérité  à  l'assertion  de 
Grégoire  de  Tours  {De  glor.  mari.,  c.  49),  plaçant  le  martyre  à 
Ainai  (Aihanacum)^  on  peut  observer  que,  d*après  une  décou- 
verte de  M.  Guigue  [Remte  crit.,  1.  c;  Raverat,  ouvr.  cité,  p.  47 
et  suiv.))  la  colline  de  saint  Irénëe  s'est  appelée  Podium  Alha- 
nacense;  mais  il  est  difficile  qu'un  fait  qui  se  serait  passé  à 
l'amphithéâtre  de  la  place  Saint-Jean,  dans  le  vieux  Lugdunum, 
ait  été  rapporté  à  une  localité  distincte  de  Lyon.  Aux  Minimes^ 
l'expression  se  justifierait;  mais  on  peut  expliquer  autrement 
,  l'expression  martyres  athanacenses.  V.  ci-après,  p.  338,  note  3. 
4.  On  rapporte,  en  effet,  à  cet  amphithéâtre  une  inscription 
donnée  par  Spon  (p.  3S,  réimpr.)  et  Menestrier,  p.  46  (de  Bois* 
sieu,  p.  529),  qui  en  fixerait  la  dédicace  aux  consulats  d'Orfitus  et 
de  Maximus,  en  478.  Mais  il  n'est  nullement  probable  que  cette 
inscription  soit  relative  à  l'amphithéâtre.  M.  Guigue  (préf.  à  la 
Monogr,  de  la  cathédr.  de  Lyon,  par  Bégulo,  p.  5-6)  montre  que 
les  matériaux  de  la  cathédrale  vinrent  du  forum  de  Trajan,  sur  la 
hauteur  de  Fourvières. 


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[An  177]  MARCAURÈLE.  m 

Dière  lutte,  laquelle  conférait  la  couronne  définitive ^ 
Les  instruments  de  ces  tortures  étaient  comme  écl»- 
lonnés  le  long  de  la  spina,  et  faisaient  de  l'artee 
une  image  du  Tartare^  Rien  ne  fut  épargné  aux  m- 
times.  On  débuta,  selon  Tusage,  par  une  procession 
hideuse  %  où  les  condamnés,  défilant  nus  devant 
Tescouade  des  belluaires,  recevaient  de  chacun  d*6«c 
sur  le  dos  d'affreux  coups  de  fouet.  Puis  on  lâcha  lei 
bêtes  ;  c'était  le  moment  le  plus  émouvant  de  la  jouiv 
née.  Les  bêtes  ne  dévoraient  pas  tout  de  suite  Ibb 
victimes  ;  ils  les  mordaient,  lea  traînaient  ;  leiui 
dents  s'enfonçaient  dans  les  chair»  nues,  y  laisaaieiit 
des  traces  sanglantes.  A  ce  moment,  les  spectateurs 
devenaient  fous  de  plaisir.  Les  interpellations  s'entra» 
croisaient  sur  les  gradins  de  l'amphithéâtre.  Ce  ffm 
faisait,  en  effet,  l'intérêt  du  spectacle  antique,  c'eut 
que  le  public  y  intervenait.  Gomme  dans  les  coidnlB 
de  taureaux  en  Espagne,  l'assistance  commandait, 
réglait  les  incidents,  jugeait  des  coups,  décidait  lit 
la  mort  ou  de  la  vie.  L'exaspération  contre  les  jshsé- 
tiens  était  telle,  qu'on  réclamait  contre  eux  lessup^ 

4.  Cf.  Lettre,  §  42  ;  Lucien,  Hermotime,  40;  Gruter,  hact., 
p.  344.  Voir  ci-dessus,  p.  307,  la  note  sur  xX^poç. 

t.  LeUre,  ^  51,  54,  55,  56.  SovtVAntechriti,  p.  463  et  suiv. 

3.  G*est  le  sens  de  ^nÇc^cvc,  §  38  ;  cf.  §  43.  Compirec  les 
Actes  des  martyrs  d'Afrique,  §  48;  Lucien,  Toxariê,  47;  QniaS»» 
llen,  Deelam.,  ix,  6;  Martial,  DespecL,  iv  {traducta  e$l  gfff^. 


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334  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

plices  les  plus  terribles.  La  chaise  de  fer  rougie  au 
feu  était  peut-être  ce  que  Tart  du  bourreau  avait 
créé  de  plus  infernal  ;  Maturus  et  Sanctus  y  furent 
assis.  Une  repoussante  odeur  de  chair  rôtie  remplit 
Tamphithéâtre  et  ne  fit  qu'enivrer  ces  furieux.  La 
fermeté  des  deux  martyrs  était  admirable.  On  ne  put 
tirer  de  Sanctus  qu'un  seul  mot,  toujours  le  même  : 
tt  Je  suis  chrétien.  »  Les  deux  martyrs  semblaient  ne 
pouvoir  mourir  ;  les  bêles,  d'un  autre  côté,  parais- 
saient les  éviter;  on  fut  obligé,  pour  en  fmir,  de  leur 
donner  le  coup  de  grâce,  comme  on  faisait  pour  les 
bestiaires  et  les  gladiateurs. 

Blandine,  pendant  tout  ce  temps,  était  suspendue 
à  un  poteau  et  exposée  aux  bêtes,  qu'on  excitait  à  la 
dévorer.  Elle  ne  cessait  de  prier,  les  yeux  élevés 
au  ciel.  Aucune  bête,  ce  jour-là,  ne  voulut  d'elle.  Ce 
pauvre  petit  corps  nu,  exposé  à  des  milliers  de  speo- 
tatëurs,  dont  la  curiosité  n'était  retenue  que  par 
l'étroite  ceinture  que  la  loi  voulait  qu'on  laissât  aux 
actrices  et  aux  condamnées  S  n'excita,  paraît-il,  chez 
les  assistants  aucune  pitié;  mais  il  prit  pour  les 
autres  martyrs  une  signification  mystique.  Le  poteau 
de  Blandine  leur  parut  la  croix  de  Jésus  ;  le  corps 

4.  Comparez  les  Actes  de  sainte  Thècle  (Le  Blant,  ddinsV An- 
nuaire de  P Associât,  des  éludes  grecques,  4877,  p.  263,  S68, 
269). 


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[An  177]  MARG-ÀURÈLE.  335 

de  leur  amie,  éclatant  par  sa  blancheur  à  Tautre 
extrémité  de  Tamphithéâtre,  leur  rappela  celui  du 
Christ  crucifié.  La  joie  de  voir  ainsi  l'image  du  doux 
agneau  de  Dieu  les  rendait  insensibles.  Blandine,  à 
partir  de  ce  moment,  fut  Jésus  pour  eux.  Dans  les 
moments  d'atroces  souffrances,  un  regard  jeté  vers 
leur  sœur  en  croix  les  remplissait  de  joie  et  d'ardeur. 

Âttale  était  connu  de  toute  la  ville  ;  aussi  la  foule 
l'appela-t-elle  à  grands  cris.  On  lui  fit  faire  le  tour 
de  l'amphithéâtre  précédé  d'une  tablette  sur  laquelle 
était  écrit  en  latin  :  hic  est  attalds  christianus.  Il 
marchait  d'un  pas  ferme,  avec  le  calme  d'une  con- 
science assurée.  Le  peuple  demanda  pour  lui  les  plus 
cruels  supplices.  Mais  le  légat  impérial,  ayant  appris 
qu'il  était  citoyen  romain,  fit  tout  arrêter,  et  ordonna 
de  le  ramener  à  la  prison.  Ainsi  finit  la  journée. 
Blandine,  attachée  à  son  poteau,  attendait  toujours 
vainement  la  dent  de  quelque  bête.  On  la  détacha  et 
on  la  ramena  au  dépôt,  pour  qu'elle  servît  une  autre 
fois  au  divertissement  du  peuple. 

Le  cas  d' Âttale  n'était  point  isolé;  le  nombre 
des  accusés  croissait  chaque  jour.  Le  légat  se  crut 
obligé  d'écrire  à  l'empereur,  qui,  vers  le  milieu  de 
l'an  177,  était,  ce  semole,  à  Rome  ^  Il  fallut  des  se- 
maines pour  attendre  la  réponse.  Durant  cet  inter- 
4.  Tîllemont,  Emp.,  U,  p.  390-39S. 


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an  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177 

filUe,  les  détenus  surabondèrent  de  joies  mystiques. 
li^iOxemple  des  martyrs  fut  contagieux  ;  tous  ceux  qui 
«Pfldent  renié  vinrent  à  résipiscence  et  demandèrent 
ft  être  interrogés  de  nouveau.  Plusieurs  chrétiens 
doutaient  de  la  validité  de  telles  conversions;  mais 
k»  martyrs  tranchèrent  la  question  en  offrant  la  main 
MX  renégats  et  en  leur  communiquant  une  part  de 
hi*  grâce  qui  était  en  eux.  On  admit  que  le  vif  pou- 
mît,  en  pareil  cas,  revivifier  le  mort  ;  que,  dans  la 
grande  communauté  de  PÉglise,  ceux  qui  avaient  trop 
prêtaient  à  ceux  qui  n'avaient  pas  assez  ;  que  celui 
qui  avait  été  rejeté  du  sein  de  TÉglise  comme  un 
aiforton  pouvait  en  quelque  sorte  y  rentrer,  étre^conçu 
une  seconde  fois,  se  rattacher  au  sein  virginal,  se 
isttnettre  en  communication  avec  les  sources  de  la 
vie.  Le  vrai  martyr  était  ainsi  conçu  comme  ayant 
le  pouvoir  de  forcer  le  démon  à  vomir  de  sa  gueule 
ceux  qu'il  avait  déjà  dévorés.  Son  privilège  devenait 
as  privilège  d'indulgence,  de  grâce  et  de  charité. 

Ce  qu'il  y  avait  d'admirable,  en  effet,  dans  les  con- 
fiBfseurs  lyonnais,  c'est  que  la  gloire  ne  les  éblouissait 
pas.  Leur  humilité  égalait  leur  courage  et  leur  sainte 
liberté.  Ces  héros  qui  avaient  proclamé  leur  foi  en 
Christ  à  deux  et  trois  reprises,  qui  avaient  affronté 
les  bêtes,  dont  le  corps  était  couvert  de  brûlures,  de 
meurtrissures,  de  plaies,  n'osaient  s'attribuer  le  titre 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  327 

de  martyrs,  ne  permeltaient  même  pas  qu'on  leur 
donnât  ce  nom^  Si  quelqu'un  des  fidèles,  soit  par 
lettre,  soit  de  vive  voix,  les  appelait  ainsi,  ils  le  re- 
prenaient vivement.  Ils  réservaient  le  titre  de  mar- 
tyr, d'abord  à  Christ,  le  témoin  fidèle  et  véritable,  le 
premier-né  des  morts,  l'initiateur  à  la  vie  de  Dieu, 
puis  à  ceux  qui  avaient  déjà  obtenu  de  mourir  en 
confessant  leur  foi  et  dont  le  titre  était  en  quelque 
sorte  scellé  et  entériné  ;  quant  à  eux,  ils  n'étaient 
que  de  modestes  et  humbles  confesseurs,  et  ils  de- 
mandaient à  leurs  frères  de  prier  sans  cesse  pour 
qu'ils  fissent  une  bonne  fin.  Loin  de  se  montrer  fiers, 
hautains,  durs  pour  les  pauvres  apostats,  comme 
l'étaient  les  montanistes  purs,  comme  le  furent  cer- 
tains martyrs  du  m*  siècle',  ils  avaient  pour  eux 
des  entrailles  de  mère  et  versaient  à  leur  inten- 
tion des  larmes  continuelles  devant  Dieu.  Ils  n'accu- 
saient personne,  priaient  pour  leurs  bourreaux,  trou- 
vaient des  circonstances  atténuantes  à  toutes  les 
fautes,  absolvaient  et  ne  damnaient  pas.  Quelques 
rigoristes  les  trouvaient  trop  indulgents  pour  les 
renégats;  ils  répondaient,  par  exemple,  de  saint 
Etienne  :  a  S'il  pria  pour  ceux  qui  le  lapidaient,  di- 
saient-ils, n'est-il  pas  permis  de  prier  pour  ses  frères  ?» 

4.  Eusèbe,  Y,  H.  E.,  cbap.  ii. 

?.  Se  rappeler  surtout  les  novatiens. 


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338  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [kn  177] 

Les  bons  esprits,  au  contraire,  virent  avec  justesse 
que  c'était  la  charité  des  détenus  qui  faisait  leur  force 
et  leur  valait  le  triomphe.  Leur  perpétuelle  recom- 
mandation était  la  paix  et  la  concorde  ;  aussi  laissè- 
rent-ils après  eux,  non  comme  certains  confesseurs, 
courageux  du  reste,  des  déchirements  pour  leur  mère, 
des  discordes  et  des  disputes  pour  leurs  frères,  mais 
un  souvenir  exquis  de  joie  et  de  parfait  amours 

Le  bon  sens  des  confesseurs  ne  fut  pas  moins 
remarquable  que  leur  courage  et  leur  charité.  Le  mon- 
tanisme,  par  son  enthousiasme  et  par  l'ardeur  quMl 
inspirait  pour  le  martyre,  ne  devait  pas  tout  à  fait  leur 
déplaire  ;  mais  ils  en  voyaient  les  excès.  Cet  Alci- 
biade,  qui  ne  vivait  que  de  pain  et  d'eau,  était  du 
nombre  des  détenus.  Il  voulut  conserver  ce  régime 
dans  la  prison*  ;  les  confesseurs  voyaient  de  mauvais 
œil  ces  singularités.  Attale,  après  le  premier  com- 
bat qu'il  livra  dans  l'amphithéâtre,  eut  à  ce  sujet 
une  vision.  Il  lui  fut  révélé  que  la  voie  d'Alcibiade 
n'était  pas  bonne,  qu'il  avait  tort  d'éviter  systémati- 
quement de  se  servir  des  choses  créées  par  Dieu  et 
de  causer  ainsi  un  scandale  &  ses  frères.  Alcibiade 
se  laissa  persuader  et  mangea  désormais  de  toutes 
les  nourritures  sans  distinction,  en  rendant  sur  elles 

4.  Eusèbe,  V,  ii,  7. 

5.  Gomp.  Ruinart,  Acta  $inc.,  p.  226. 


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[An  177]  MARG-AURÈLE.  3» 

grâces  à  Dieu.  Les  détenus  croyaient  ainsi  posséder 
dans  leur  sein  un  foyer  permanent  d'inspiration  et 
recevoir  directement  les  conseils  du  Saint-Esprit*. 
Mais  ce  qui,  en  Phrygie,  ne  provoquait  guère  que 
des  abus  était  ici  un  principe  d'héroïsme.  Monta- 
nistes  par  l'ardeur  du  martyre,  les  Lyonnais  sont 
profondément  catholiques  par  leur  modération  et 
leur  absence  de  tout  orgueil. 

La  réponse  impériale  arriva  enfin.  Elle  était  dure 
•  et  cruelle.  Tous  ceux  qui  persévéraient  dans  leur 
confession  devaient  être  mis  à  mort,  tous  les  rené- 
gats relâchés.  La  grande  fête  annuelle  qui  se  célé- 
brait à  l'autel  d'Auguste,  et  ou  tous  les  peuples  de  la 
Gaule  étaient  représentés,  allait  commencera  L'af- 
faire des  chrétiens  tombait  à  propos  pour  en  relever 
l'intérêt  et  la  solennité. 

Afin  de  frapper  le  peuple,  on  organisa  une  sorte 
d'audience  théâtrale,  où  tous  les  détenus  furent  pom- 
peusement amenés.  On  leur  demandait  simplement 
s'ils  étaient  chrétiens.  Sur  la  réponse  affirmative,  on 
tranchait  la  tête  à  ceux  qui  paraissaient  avoir  le  droit 
de  cité  romaine,  on  réservait  les  autres  pour  les 

4.  Eusèbe,  V,  m,  1-3. 

2.  Tfiç  Méit  wavtiyipiwç  (fon  ^k  aÔTii  ffoXuoévOpMiïoç  U  woEvtmv  tôv 
iOvûv  ouvipxofit^vttv  tiç  aJdrkf)  âpxo[A<yr,ç  ouvtorocvflu,  §  47.  M.  Hirschfeld 
(Allmer,  Revue  épigr.,  p.  88-89)  n'offre  ici  qu'un  tissu  de  con- 
fusions. 


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330  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

bêtes  ;  on  fit  aussi  grâce  à  plusieurs  ^  Gomme  il  fal- 
lait s*y  attendre,  pas  un  confesseur  ne  faiblit.  Les 
païens  espéraient  au  moins  que  ceux  qui  avaient  an- 
térieurement apostasie  renouvelleraient  leur  déclara- 
tion antichrétienne.  On  les  interrogea  séparément 
pour  les  soustraire  à  l'influence  de  Tenthousiasme 
des  autres,  on  leur  montra  la  mise  en  liberté  immé- 
diate comme  conséquence  de  leur  reniement.  Ce  fut 
là  en  quelque  sorte  le  moment  décisif,  le  fort  du 
•combat.  Le  cœur  des  fidèles  restés  libres  qui  assis- 
taient à  la  scène  battait  d'angoisse.  Alexandre  le  Phry- 
gien, que  tous  connaissaient  comme  médecin  et  dont 
le  zèle  n^avait  pas  de  bornes,  se  tenait  aussi  près  que 
possible  du  tribunal  et  faisait  à  ceux  qu'on  interro- 
geait les  signes  de  tête  les  plus  énergiques  pour  les 
porter  à  confesser.  Les  païens  le  prenaient  pour  un 
possédé;  les  chrétiens  virent  dans  ses  contorsions 
quelque  chose  qui  leur  rappela  les  convulsions  de 
l'enfantement,  le  fait  par  lequel  l'apostat  rentrait 
dans  l'Eglise  leur  paraissant  une  seconde  naissance*. 
Alexandre  et  la  grâce  l'emportèrent.  A  part  un  petit 
nombre  de  malheureux  que  les  supplices  avaient 
terrifiés,  les  apostats  se  rétractèrent  et  s'avouèrent 

4.  Cela  résulte  de  Eus.,  V,  4,  3,  où  il  est  question  do  con- 
fesseurs survivants. 

î.  Comp.  Lettre,  §§  46  et  49. 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  331 

chrétiens.  La  colère  des  païens  fut  extrême.  Ils  ac- 
cusèrent hautement  Alexandre  d'être  la  cause  de  ces 
rétractations  coupables.  On  l'arrêta,  on  le  présenta 
au  légat  :  «  Qui  es- tu?  »  lui  demanda  celui-ci.  — 
«  Chrétien  »,  répondit  Alexandre.  Le  légat  irrité  le 
condamna  aux  bêtes.  L'exécution  fut  fixée  au  len- 
demain. 

Telle  était  l'exaltation  de  la  troupe  fidèle,  qu'on 
s'y  souciait  beaucoup  moins  de  la  mort  épouvantable 
qu'on  avait  devant  les  yeux  que  de  la  question  des 
apostats.  L'horreur  que  les  martyrs  conçurent  contre 
les  relaps  fut  extrême.  On  les  traita  de  fils  de  perdi- 
tion, de  misérables  qui  couvraient  de  honte  leur 
Église,  de  gens  à  qui  il  ne  restait  plus  une  trace  de 
foi,  ni  de  respect  pour  leur  robe  nuptiale,  ni  de 
crainte  de  Dieu.  Au  contraire,  ceux  qui  avaient  ré- 
paré leur  première  faute  furent  réunis  à  l'Église  et 
pleinement  réconciliés. 

Le  1*'  août,  au  malin,  en  présence  de  toute  la 
Gaule  réunie  dans  l'amphithéâtre  S  l'horrible  spec- 

4.  Lettre,  §  47.  Jusqu'à  ces  derniers  temps,  la  plupart  des  an- 
tiquaires avaient  cru  à  l'existence  d'un  amphithéâtre  on  nauma- 
chie  près  de  l'autel  de  Rome  et  d'Auguste,  sur  l'emplacement  de 
l'ancien  Jardin  des  Plantes  (Jardin  de  la  Déserte).  Spon,  Ant.de 
Lyon,  p.  60  (réimpr.);  fouilles  d'Artaud  (Chenavard,  p.  47)  et  de 
Martin  Daussigny  {Congrès  de  la  Soc.  franc.  cTarch.,  Gaen,  4862); 
Aug.  Bernard,  le  Temple  aPAug.,  p.  30  et  suiv.  M.  Vermorel 


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332  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

tacle  commença.  Le  peuple  tenait  beaucoup  au  sup- 
plice d'Attale,  qui  paraissait,  après  Pothin,  le  vrai 
chef  du  christianisme  lyonnais.  On  ne  voit  pas  com- 
ment le  légat,  qui,  une  première  fois,  Pavait  ar- 
raché aux  bêtes  à  cause  de  sa  qualité  de  citoyen 
romain,  put  le  livrer  cette  fois  ;  mais  le  fait  est  cer- 
tain ;  il  est  probable  que  les  titres  d'Attale  à  la  cité 
romaine  ne  furent  pas  trouvés  suffisants.  Attale  et 
Alexandre  entrèrent  les  premiers  dans  l'arène  sablée 
et  soigneusement  ratissée.  Ils  traversèrent  en  héros 
tous  les  supplices  dont  les  appareils  étaient  dressés. 
Alexandre  ne  prononça  pas  un  mot,  ne  fit  pas  en- 

m'a  montré  d'anciens  cadastres,  qui  placent  à  cet  endroit  l'image 
d'un  champ  ovale.  Si  une  telle  hypothèse  était  vraie,  cet  amphi- 
théâtre n'aurait  pu  être  qu'une  dépendance  de  l'autel,  destinée 
spécialement  aux  fêtes  annuelles  du  mois  d*août.  Comme  la  se- 
conde série  d'exécutions  de  martyrs  fit  partie  des  fêtes  du  mois 
d'août  (Lettre,  $  47),  il  s'ensuivrait  presque  nécessairement  que 
les  scènes  hideuses  de  cette  seconde  série  d'exécutions  se  pas- 
sèrent dans  le  petit  square,  décoré  de  rocailles  artificielles  et  de 
cactus,  qui  borde  la  rue  du  Commerce,  à  mi-côte  de  la  colline  de 
la  Croix-Rousse.  Mais  la  cause  de  cet  amphithéâtre  parait  main- 
tenant bien  compromise.  Yermorel,  Revue  crit.,  4  2  juillet  4  879  ; 
Hdiverat ^  Fourvières,  p.  Uetsuiv.,  32  etsuiv.;  É.  Pélagaud^art. 
cité,  p.  284  ;  Journal  des  Savants,  juillet  4884.  Il  faut  attendre 
la  publication  des  travaux  de  M.  Yermorel.  C'est  probablement 
l'autel  d'Auguste  et  l'exèdre  où  étaient  les  sièges  des  soixante 
peuples  qui,  par  suite  des  nouvelles  recherches,  viendront  prendre 
place  sur  les  substructions  de  l'ancien  Jardin  des  Plantes,  au  haut 
des  rampes  qui  mènent  de  la  place  Sathonay  à  la  rue  du  Commerce. 


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[An  177]  MARG-AURÉLE.  333 

tendre  un  cri  ;  recueilli  en  lui-même,  il  s'entretenait 
avec  Dieu.  Quand  on  fit  asseoir  Attale  sur  la  chaise 
de  fer  rougie  et  que  son  corps,  brûlé  de  tous  côtés, 
exhala  une  fumée  et  une  odeur  abominables  S  il  dit 
au  peuple  en  latin  :  «  C'est  vous  qui  êtes  des  man- 
geurs d'hommes.  Quant  à  nous,  nous  ne  faisons  rien 
de  mal.  »  On  lui  demanda  2  «  Quel  nom  a  Dieu  ?  — 
Dieu,  dit-il,  n'a  pas  de  nom  comme  un  homme.  » 
Les  deux  martyrs  reçurent  le  coup  de  grâce,  après 
avoir  épuisé  avec  une  pleine  conscience  tout  ce  que 
la  cruauté  romaine  avait  pu  inventer  de  plus  atroce. 
Les  fêtes  durèrent  plusieurs  jours  ;  chaque  jour, 
les  combats  de  gladiateurs  furent  relevés  par  des  sup- 
plices de  chrétiens.  Il  est  probable  qu'on  introdui- 
sait les  victimes  deux  à  deux,  et  que  chaque  jour  vit 
périr  un  ou  plusieurs  couples  de  martyrs.  On  plaçait 
dans  l'arène  ceux  qui  étaient  jeunes  et  supposés 
faibles,  pour  que  la  vue  du  supplice  de  leurs  amis 
les  effrayât.  Blandine  et  un  jeune  homme  de  quinze 
ans,  nommé  Ponticus,  furent  réservés  pour  le  dernier 
jour.  Ils  furent  ainsi  témoins  de  toutes  les  épreuves 
des  autres,  et  rien  ne  les  ébranla.  Chaque  jour,  on 
tentait  sur  eux  un  effort  suprême;  on  cherchait  à 
les  faire  jurer  par  les  dieux  :  ils  s'y  refusaient  avec 

4.  Ceux  à  qui  ces  monstruosités  paraîtraient  incroyables  sont 
priés  de  lire  Quintilien,  DecL,  ix,  6. 


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334  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

dédain.  Le  peuple,  extrêmement  irrité,  ne  voulut 
écouter  aucun  sentiment  de  pudeur  ni  de  pitié.  On 
fit  épuiser  à  la  pauvre  fille  et  à  son  jeune  ami  tout 
le  cycle  hideux  des  supplices  de  l'arène  ;  après 
chaque  épreuve,  on  leur  proposait  de  jurer.  Blan- 
dine  fut  sublime.  Elle  n'avait  jamais  été  mère  ;  cet 
enfant  torturé  à  côté  d'elle  devint  son  fils,  enfanté 
dans  les  supplices.  Uniquement  attentive  à  lui,  elle 
le  suivait  h  chacune  de  ses  étapes  de  douleur,  pour 
l'encourager  et  l'exhorter  h  persévérer  jusqu'à  la  fin. 
Les  spectateurs  voyaient  ce  manège  et  en  étaient 
frappés.  Ponticus  expira,  après  avoir  subi  au  com- 
plet la  série  des  tourments. 

De  toute  la  troupe  sainte,  il  ne  restait  plus  que 
Blandine.  Elle  triomphait  et  ruisselait  de  joie.  Elle 
s'envisageait  comme  une  mère  qui  a  vu  proclamer 
vainqueurs  tous  ses  fils,  et  les  présente  au  Grand  Roi 
pour  être  couronnés.  Cette  humble  servante  s'était 
montrée  l'inspiratrice  de  l'héroïsme  de  ses  compa- 
gnons; sa  parole  ardente  avait  été  le  stimulant  qui 
maintint  les  nerfs  débiles  et  les  cœurs  défaillants. 
Aussi  s'élança-t-elle  dans  l'âpre  carrière  de  tortures 
que  ses  frères  avaient  parcourue,  comme  s'il  se  fût 
agi  d'un  festin  nuptial.  L'issue  glorieuse  et  proche 
de  toutes  ces  épreuves  la  faisait  sauter  de  plaisir. 
D'elle-même,  elle  alla  se  placer  au  bout  de  l'arène, 


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[An  177]  MARC-ÂURÈLE.  33^ 

pour  ne  perdre  aucune  des  parures  que  chaque  sup- 
plice devait  graver  sur  sa  chair.  Ce  fut  d'abord  une 
flagellation  cruelle,  qui  déchira  ses  épaules.  Puis  on 
l'exposa  aux  bêtes,  qui  se  contentèrent  de  la  mordre 
et  de  la  traînera  L'odieuse  chaise  brûlante  ne  lui 
fut  pas  épargnée.  Enfin  on  l'enferma  dans  un  filet,  et 
on  Texposa  à  un  taureau  furieux.  Cet  animal,  la  sai- 
sissant avec  ses  cornes,  la  lança  plusieurs  fois  en  l'air 
et  la  laissa  retomber  lourdement  ^  Mais  la  bienheu- 
reuse ne  sentait  plus  rien  *  ;  elle  jouissait  déjà  de  la 
félicité  suprême,  perdue  qu'elle  était  dans  ses  entre- 
tiens intérieurs  avec  Christ.  Il  fallut  l'achever,  comme 
les  autres  condamnés.  La  foule  finit  par  être  frappée 
d'admiration.  En  s' écoulant,  elle  ne  parlait  que  de 
la  pauvre  esclave.  «  Vrai,  se  disaient  les  Gaulois, 
jamais,  dans  nos  pays,  on  n'avait  vu  une  femme 
tant  souffrir  !  » 

4.  Dans  cette  région  des  Gaules,  il  devait  être  difficile  de  se 
procurer  des  lions.  Aussi  aucun  des  martyrs  n*est-il  dévoré  par 
les  botes;  ce  qui  ne  contribua  pas  peu  à  conûrmer  les  chrétien» 
dans  leurs  idées  sur  les  supplices  destructeurs  du  corps.  Minu- 
cius  Félix,  44.  Comparez  ce  qui  a  lieu  pour  Polycarpe,  r Église 
chrél.,  p.  460,  et  la  légende  de  sainte  Thècle. 

2.  Martial,  S/)cc«.,  xxn  (cf.  xix):  Jaclatutimposilas  tmrus 
in  astra  pilas, 

3.  MtM  a(o6iQoiv  Iti  tmv  ou(i6«vovTttv  fx^uaa.  Comparez  sainte 
Perpétue,  Passio,  §  20. 


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CHAPITRE   XX. 


RECONSTITUTION   DE    l'ÉGLISE   DE   LYON.  —  IRÉNÉB. 


La  rage  des  fanatiques  n'était  pas  satisfaite. 
Elle  s'assouvit  sur  les  cadavres  des  martyrs.  Les 
corps  des  confesseurs  qui  étaient  morts  étouffés  dans 
la  prison  furent  jetés  aux  chiens,  et  une  garde  fut 
établie  jour  et  nuit  pour  qu'aucun  des  fidèles  ne 
leur  donnât  la  sépulture.  Quant  aux  restes  informes 
qu'on  avait  chaque  jour  traînés  ou  ratisses  de 
r  arène  dans  le  spoliaire,  os  broyés,  lan)beaux  arra- 
chés par  la  dent  des  bêtes,  membres  rôtis  au  feu 
ou  carbonisés,  têtes  coupées,  troncs  mutilés,  on  les 
laissa  également  sans  sépulture  et  comme  à  la  voirie, 
exposés  aux  injures  de  Tair,  avec  une  garde  de  sol- 
dats qui  veilla  sur  eux  durant  six  jours.  Ce  hideux 
spectacle  excitait  chez  les  païens  des  réflexions  di- 
verses. Les  uns  trouvaient  qu'on  avait  péché  par 
excès  d'humanité,  qu'on  aurait  dû  soumettre  les  mar- 


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[Anl77J  MARG-AURÈLE.  337 

tyrs  à  des  supplices  plus  cruels  encore  ;  d'autres  y 
mêlaient  Tironie»  quelquefois  même  une  nuance  de 
pitié  :  «  Oii  est  leur  Dieu  ?  disaient-ils.  Â  quoi  leur 
a  servi  ce  culte  qu'ils  ont  préféré  à  la  vie?  »  Les 
chrétiens  éprouvaient  une  vive  douleur  de  ne  pouvoir 
cacher  en  terre  les  restes  des  corps  saints.  L'excès 
d'endurcissement  des  païens  leur  parut  la  preuve 
d'une  malice  arrivée  à  son  comble  et  le  signe  d'un 
prochain  jugement  de  Dieu*.  «  Allons!  se  dirent-ils, 
ce  n'était  donc  pas  assez.  »  Et  ils  ajoutaient,  en  sou- 
venir de  leurs  apocalypses  :  a  Eh  bien,  que  le 
méchant  s'empire  encore,  que  le  bon  s'améliore 
encore*.  »  Ils  tentèrent  d'enlever  les  corps  pendant 
la  nuit,  essayèrent  sur  les  soldats  l'effet  de  l'argent 
et  des  prières  ;  tout  fut  inutile;  l'autorité  gardait  ces 
misérables  restes  avec  acharnement.  Le  septième  jour 
enfin,  l'ordre  vint  de  brûler  la  masse  infecte  et  de 
jeter  les  cendres  dans  le  Rhône,  qui  coulait  près  de 
là  *f  pour  qu'il  n'en  restât  aucune  trace  sur  la  terre. 
Il  y  avait  en   cette  manière  d'agir  plus  d'une 

4.  Daniel,  xii,  40;  Âpoc.,  xxii,  44. 

t.  La  recrudescence  des  idées  sur  l'apparition  de  TÂntechrist 
tenait  toujours  à  une  recrudescence  de  persécution.  Eusèbe,  HisL 
eccL,  VI,  7.  Le  millénarisme  de  Népos  d'Arsinoé  parait  de  môme 
avoir  été  le  contre-coup  de  la  persécution  de  Valérien. 

3.  Le  confluent  de  la  Saône  et  du  Rhône  était  autrefois  aux 
Terreaux,  si  bien  qu'à  partir  de  ce  point  la  Saône  perdait  son 
nom.  L*eau  qui  coulait  au  pied  de  Fourvières  s'appelait  le  Rhône. 

22 


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338  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aa  177] 

anière-pensée.  On  s'imaginait,  par  la  disparition 
complète  des  cadavres,  enlever  aux  chrétiens  l'espé- 
rance de  la  résurrection.  Celte  espérance  paraissait 
aux  païens  l'origine  de  tout  le  mal.  «  C'est  par  la  con- 
fiance qu'ils  ont  en  la  résurrection,  disaient-ils,  qu'ils 
introduisent  chez  nous  ce  nouveau  culte  étrange, 
qu'ils  méprisent  les  supplices  les  plus  terribles,  qu'ils 
marchent  à  la  mort  avec  empressement  et  même 
avec  joie.  Voyons  donc  s'ils  vont  ressusciter  et  si 
leur  dieu  est  capable  de  les  tirer  de  nos  mains.  » 
Les  chrétiens  se  rassuraient  par  la  pensée  qu'on  ne 
peut  vaincre  Dieu,  et  qu'il  saurait  bien  retrouver  les 
restes  de  ses  serviteurs  ^  On  supposa,  en  effet,  plus 
tard  des  apparitions  miraculeuses  qui  révélèrent 
les  cendres  des  martyrs  %  et  tout  le  moyen  âge  crut 
les  posséder  %  comme  si  l'autorité  romaine  ne  les 
eût  pas  anéanties.  Le  peuple  se  plut  à  désigner  ces 

\.  Voir  saint  Augustin,  De  cura  pro  mortuis  gerenda,  8-40. 

2.  Grégoire  do  Tours,  De  gloria  mari,,  49;  Adoo,  2  juin. 
L*liomélie  attribuée  à  saint  Eucher  n'en  parle  pas. 

3.  Dans  l'église  des  Sainls-Apôlres  ou  de  Saintr-Nizier,  selon 
les  uns,  d'Ainai  selon  les  autres  (Tiliemont,  Mém.,  III,  25-26; 
Spon,  p.  487).  Le  nom  de  martyres  Athanacenses,  «  martyrs 
d'Ainaif  (Grégoire  de  Tours,  l,  c.j,  vient  peut-être  de  ce  qu'Ainai 
fut  le  premier  quartier  chrétien.  Voir  FÉgL  chrët.j  p.  475.  Ainai 
s'étendait  alors  sur  la  rive  droite  et  comprenait  la  colline  de  Saint- 
Just.  V.  Journal  des  Sav.j  juin  4  884 ,  p.  346.  Gela  donne  une 
certaine  valeur  au  vocable  des  Macchabées,  Voir  note  suivante. 


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[An  177]  MARG-AURÈLE.  339 

innocentes  victimes  sous  le  nom  de  Macchabées ^ 
Le  nombre  des  victimes  avait  été  de  quarantç- 
huit*.  Les  survivants  des  Églises  si  cruellement 
éprouvées  se  rallièrent  bien  vite.  Vetlius  Épagathus 
se  retrouva  ce  qu'il  était,  le  bon  génie,  le  tuteur  de 
l'Église  de  Lyon.  II  n'en  fut  pas  cependant  l'évoque. 
Déjà  la  distinction  de  l'ecclésiastique  par  profession  et 
du  laïque  qui  sera  toujours  laïque  est  sensible.  Irénée, 
disciple  de  Pothin,  et  qui  avait,  si  on  peut  s'exprimer 
ainsi,  une  éducation  et  des  habitudes  cléricales,  prit 
la  place  de  ce  dernier  dans  la  direction  de  l'Église  ^ 
Ce  fut  peut-être  lui  qui  rédigea,  au  nom  des  com- 
munautés de  Lyon  et  de  Vienne,  cette  admirable 
lettre  aux  Églises  d'Asie  et  de  Phrygie,  dont  la  plus 
grande  partie  nous  a  été  conservée,  et  qui  renferme 
tout  le  récit  des  combats  des  martyrs*.  C'est  un  des 

4 .  C'est  l'ancien  nom  de  Téglise,  d'abord  cathédrale,  de  Saint- 
Just.  Voir  Golonia,  Hist.  litl.  de  Lyon,  I,  p.  4  68  et  suiv. 

8.  Grég.  de  Tours,  De  gloria  f/mrt.,  49;  Hist.,  I,  87  (comp. 
le  martyrologe  d'Adon).  Bien  que  très  inexacts,  ces  passages  peu- 
vent contenir  un  écho  de  la  Lettre  des  Églises,  laquelle,  quand 
elle  était  complète,  se  terminait  par  un  catalogue  et  un  classe- 
ment des  martyrs.  Voir  Eusèbe,  V,  iv,  3. 

3.  Eus.,  V,  V,  8;  xxiii,  3;  xxiv,  U. 

4.  L'esprit  est  le  môme  que  celui  d'irénée  (voir  surtout  Eus., 
y,  u,  6-7,  en  comp.  Eus.,  V,  xxiv,  48),  opposé  au  gnoslicisme, 
très  indulgent  pour  le  monlanisme.  Rapprochez  les  idées  sur 
l'Antéchrist  et  sur  Satan,  qui  remplissent  la  lettre,  du  milléna- 
risme  effréné  d'irénée  (Eus.,  UI,  xxxix,  43].  Notez  aussi  l'amitié 


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340  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

morceaux  les  plus  extraordinaires  que  possède  au- 
cune littérature.  Jamais  on  n'a  tracé  un  plus  frap- 
pant tableau  du  degré  d'enthousiasme  et  de  dévoue- 
ment oii  peut  arriver  la  nature  humaine.  C'est  l'idéal 
du  martyre,  avec  aussi  peu  d'orgueil  que  possible  de 
la  part  du  martyr.  Le  narrateur  lyonnais  et  ses  héros 
sont  sûrement  des  hommes  crédules  ;  ils  croient  à 
l'Antéchrist  qui  va  venir  ravager  le  monde  *  ;  ils 
voient  en  tout  l'action  de  la  Bête',  du  démon  mé- 
chant auquel  le  Dieu  bon  accorde  (on  ne  sait  pour- 
quoi) de  triompher  momentanément.  Rien  de  plus 
étrange  que  ce  Dieu  qui  se  fait  une  guirlande  de 
fleurs  des  supplices  de  ses  serviteurs,  et  se  plaît  à 
classer  ses  plaisirs,  à  désigner  exprès  les  uns  pour 
les  bêtes,  les  autres  pour  la  décapitation,  les  autres 
pour  l'asphyxie  en  prison  ^  Mais  l'exaltation,  le  ton 
mystique  du  style,  l'esprit  de  douceur  et  le  bon  sens 
relatif  qui  pénètrent  tout  le  récit  inaugurent  une 
rhétorique  nouvelle  et  font  de  ce  morceau  la  perle 
de  la  littérature  chrétienne  au  u*  siècle. 

A  l'épître  circulaire,  les  frères  de  Gaule  joignirent 
les  lettres  relatives  au  montanisme  écrites  par  les 

tendre  de  l'auteur  pour  Vettius  Épagathus  et  l'absence  de  toute 
mention  d'Irénée  lui-même.  Cf.  OEcumenius,  In  I  Pétri,  m. 
4.  Eus.,  y,  I,  5. 

2.  ÔBiîp,  I,  57;  II,  6. 

3.  DansËus.,  V,  I,  27,  36. 


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[An  177]  MARC-AURÈLE.  311 

confesseurs  danij  la  prison.  Cette  question  des  prophé- 
ties montanistes  prenait  une  telle  importance,  qu'ils 
se  crurent  obligés  de  dire  eux-mêmes  leur  avis  sur  ce 
point.  Irénée  fut  probablement  encore  ici  leur  inter- 
prète. L'extrême  réserve  avec  laquelle  il  s'explique 
dans  ses  écrits  sur  le  montanisme,  l'amour  de  la  paix 
qu'il  porta  dans  toutes  les  controverses,  et  qui  fit  dire 
tant  de  fois  que  nul  n'avait  été  mieux  nommé  que  lui 
Irénœos  (pacifique)  S  portent  à  croire  que  son  avis 
était  empreint  d'un  vif  désir  de  conciliation*.  Avec 
leur  jugement  ordinaire,  les  Lyonnais  se  prononcèrent 
sans  doute  contre  les  excès,  mais  en  recommandant 
une  tolérance  qui,  malheureusement,  ne  fut  pas  tou- 
jours assez  observée  en  ces  brûlants  débats. 

Irénée,  fixé  désormais  à  Lyon,  mais  en  rapports 
constants  avec  Rome,  y  donna  le  modèle  de  l'homme 
ecclésiastique  accompli.  Son  antipathie  pour  les 
sectes  (le  millénarisme  grossier  qu'il  professait,  et 
qu'il  tenait  des  presbyteri  d'Asie,  ne  lui  paraissait 
pas  une  doctrine  sectaire),  la  vue  claire  qu'il  avait 
des  dangers  du  gnosticisme,  lui  firent  écrire  ces 
vastes  livres  de  controverse,  œuvre  d'un  esprit  borné 

4.  Busèbe,  V,  xxiv,  48. 

2.  Eusèbe  appelle  cet  avis  (xfCoiv)  des  frôres  de  Gaule  i&Xa6< 
xoii  ôptto^oCoTâTT.v.  Il  n'en  eût  pas  porté  ce  jugement  si  la  pièce  avait 
été  tout  à  fait  favorable  à  Montao. 


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342  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

sans  doute,  mais  d'une  conscience  morale  des  plus 
saines.  Lyon,  grâce  à  lui,  fut  un  moment  le  centre 
d'émission  des  plus  importants  écrits  chrétiens. 
Comme  tous  les  grands  docteurs  de  l'Église,  Irénée 
trouve  moyen  d'associer  à  des  croyances  surnatu* 
relies,  qui  aujourd'hui  nous  semblent  inconciliables 
avec  un  esprit  droit,  le  plus  rare  sens  pratique.  Très 
inférieur  à  Justin  pour  l'esprit  philosophique,  il  est 
bien  plus  orthodoxe  que  lui  et  a  laissé  une  plus  forte 
trace  dans  la  théologie  chrétienne.  Â  une  foi  exaltée, 
il  unit  une  modération  qui  étonne  ;  à  une  rare  sim- 
plicité, il  joint  la  science  profonde  de  l'administra- 
tion ecclésiastique,  du  gouvernement  des  âmes  ;  enfin, 
il  possède  la  conception  la  plus  nette  qu'on  eût  en- 
core formulée  de  l'Église  universelle.  Il  a  moins  de 
talent  que  Tertullien  ;  mais  combien  il  lui  est  supé- 
rieur pour  la  conduite  et  le  cœur  !  Seul,  parmi  les 
polémistes  chrétiens  qui  combattirent  les  hérésies, 
il  montre  de  la  charité  pour  l'hérétique  et  se  met 
en  garde  contre  les  inductions  calomnieuses  de  l'or- 
thodoxie ^ 

Les  relations  entre  les  Églises  du  haut  Rhône  et 
l'Asie  devenant  de  plus  en  plus  rares,  l'influence  la- 
tine environnante  prit  peu  à  peu  le  dessus.  Irénée  et 
les  Asiates  qui  l'entourent  suivent  déjà  pour  la  pâque 
4.  Adv,  hœr.,  I,  xxv,  6;  Hf,  xxr,  6,  7. 


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[An  171]  MARC-AURÈLE.  3(3 

Fusage  occidentale  L'usage  du  grec  se  perdit;  le 
latin  fut  bientôt  la  langue  de  ces  Églises,  qui,  au 
!¥•  siècle,  ne  se  distinguent  plus  essentiellement  de 
celles  du  reste  de  la  Gaule.  Cependant  les  traces 
d'origine  grecque  ne  s'effacèrent  que  très  lente- 
ment ;  plusieurs  usages  grecs  se  conservèrent  dans 
la  liturgie  à  Lyon,  à  Vienne,  à  Autun,  jusqu'en  plein 
moyen  âge*.  Un  souvenir  ineffaçable  fut  inscrit  aux 
annales  de  l'Église  universelle  ;  ce  petit  îlot  asiatique 
et  phrygien,  perdu  au  milieu  des  ténèbres  de  l'Occi- 
dent, avait  jeté  un  éclat  sans  égal*.  La  solide  bonté  de 

4 .  V.  ci-dessus,  p.  202  et  suiv. 

%,  Voir  Charvet,  HisL  de  la  sainte  Église  de  Vienne,^,  433; 
Lebrun  des  Marreltes,  Voyage  liturgique  en  France,  4748,  p.  27; 
Godeau,  Hisl.  eccl,,  I,  p.  290;  Tillemont,  Mém.,  II,  p.  343;  Ma- 
billon,  De  liturgia  gallic,  p.  280;  Le  Blant,  Manuel  d'épigr. 
chréL,  p.  93-94;  ci-dessus,  p.  289,  et  l'Égl.  chréL,  p.  470.  In- 
scription grecque  à  Lyon,  au  vi*  siècle  (Le  Blant,  fnscr.  chrél., 
Vk^  46);  à  Vienne  en  444  (ibid,,  n°  445);  à  Autun  (voir  ci-dessus, 
p.  297-298).  Hors  de  Marseille  et  d'Arles,  l'existence  d'inscriptions 
grecques  chrétiennes  ne  doit  pas  faire  croire  que  l'on  parlât  ou 
même  que  l'on  cultivât  la  langue  grecque  dans  le  pays.  Ces  in- 
scriptions viennent,  en  général,  d'Orientaux,  surtout  de  Syriens 
(Grég.  de  Tours,  HisL,  VII,  34  ;  VIIÏ,  4  ;  X,  26),  dont  l'immigra- 
tion continue  jusqu'au  vi*  siècle,  et  qui  avaient  l'habitude  de  se 
faire  des  épitaphes  grecques,  en  mentionnant  e  nom  de  leur  vil- 
lage d'origine.  Le  Blant,  Inscr,  ckrét,,  t.  II,  p.  78.  A  Arles  et  à 
Marseille,  le  grec  vécut  jusqu'au  vi"  siècle. 

3.  Les  légendes  des  saints  Épipode  et  Alexandre  (Tillemont, 
Mém.,  III,  p.  30  et  suiv.  ;  Ruinart,  Acta  sine,  p.  73  et  suiv.  ; 


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344  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  177] 

nos  races,  associée  à  rhérolsme  brillant  et  à  Tamour 
des  Orientaux  pour  la  gloire,  produisit  un  épisode 
sublime*  Blandine,  en  croix  à  Textrémité  de  l'amphi- 
théâtre, fut  comme  un  Christ  nouveau.  La  douce  et 
pâle  esclave,  attachée  à  son  poteau  sur  ce  nouveau 
calvaire,  montra  que  la  servante,  quand  il  s'agit  de 
servir  une  cause  sainte,  vaut  l'homme  libre  et  le  sur- 
passe quelquefois.  Ne  disons  pas  de  mal  des  canuts, 
ni  des  droits  de  l'homme.  Les  ancêtres  de  cette 
cause-là  sont  bien  vieux.  Après  avoir  été  la  ville  du 
gnosticisme  et  du  montanisme,  Lyon  sera  la  ville  des 
vaudois,  des  Pauperes  de  Lugduno^  en  attendant 
qu'elle  devienne  ce  grand  champ  de  bataille  oii  les 
principes  opposés  de  la  conscience  moderne  se  livre- 
ront la  lutte  la  plus  passionnée.  Honneur  à  qui  souffre 
pour  quelque  chose!  Le  progrès  amènera,  j'espère, 
le  jour  où  ces  grandes  constructions  que  le  catholi- 
cisme moderne  élève  imprudemment  sur  les  hauteurs 
de  Montmartre,  de  Fourvières,  seront  devenues  des 
temples  de  l'Amnistie  suprême,  et  renfermeront  une 
chapelle  pour  toutes  les  causes,  pour  toutes  les  vic- 
times, pour  tous  les  martyrs. 

Acia  SS.,  t%  avril),  qui  forment  comme  une  suite  aux  Actes  des 
quarante-huit  martyrs,  n'out  pas  de  valeur  historique. 


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CHAPITRE  XXI. 


CBL8B    ET    LUCIEN. 


L*obstiné  conservateur  qui,  en  passant  près  des 
cadavres  mutilés  des  martyrs  de  Lyon,  se  disait  à 
lui-même  :  «  On  a  été  trop  doux  ;  il  faudra  inventer 
à  Tavenir  des  châtiments  autrement  sévères  ^  !  » 
n*était  pas  plus  borné  que  les  politiques  qui,  dans 
tous  les  siècles,  ont  cru  arrêter  les  mouvements  reli- 
gieux ou  sociaux  par  les  supplices.  Les  mouvements 
religieux  et  sociaux  se  combattent  par  le  temps  et  le 
progrès  de  la  raison.  Le  socialisme  sectaire  de  iS&S 
a  disparu  en  vingt  ans  sans  lois  de  répression  spé- 
ciales. Si  Marc-Âurèle,  au  lieu  d*employer  les  lions 
et  la  chaise  rougie,  eût  employé  Técole  primaire  et 
un  enseignement  d'État  rationaliste,  il  eût  bien 
mieux  prévenu  la  séduction  du  monde  par  le  surna- 

4 .  liOUre  dans  Eus.,  Y,  i,  60.  Z«tg9vWç  tival  ntpioaorcpav  îx^wiioiv 


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346  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

turel  chrétien.  Malheureusement,  on  ne  se  plaçait 
pas  sur  le  terrain  véritable.  Combattre  les  reh'gions 
en  maintenant,  en  exagérant  même  le  principe  reli- 
gieux, est  le  plus  mauvais  calcul.  Montrer  Tinanité  de 
tout  surnaturel,  voilà  la  cure  radicale  du  fanatisme. 
Or  presque  personne  n'était  à  ce  point  de  vue.  Le 
philosophe  romain  Gelse,  homme  instruit,  de  grand 
bon  sens,  qui  a  devancé  sur  plusieurs  points  les  ré- 
sultats de  la  critique  moderne,  écrivit  un  liv^'e  contre 
le  christianisme,  non  pour  prouver  aux  chrétiens  que 
leur  façon  de  concevoir  l'intervention  de  Dieu  dans 
les  choses  du  monde  était  contraire  à  ce  que  nous 
savons  de  la  réalité,  mais  pour  montrer  qu'ils  avaient 
tort  de  ne  pas  pratiquer  la  religion  telle  qu'ils  la 
trouvaient  établie. 

Ce  Celse  était  ami  de  Lucien  ^  et  semble,  au  fond, 
avoir  partagé  le  scepticisme  du  grand  rieur  de  Sa- 
mosate.  Ce  fut  à  sa  demande  que  Lucien  composa  le 
spirituel  essai  sur  Alexandre  d'Abonotique*,  où  la 
niaiserie  de  croire  au  surnaturel  est  si  bien  exposée. 
Lucien,  lui  parlant  cœur  à  cœur*,  le  présente  comme 

4.  L'identification  du  Celse  d'Ori gène  et  du  Celse  de  Lucien 
D*e8t  pas  certaine;  mais  elle  est  très  vraisemblable.  La  date 
approximative  se  conclut  d'Origène,  Contre  Celse j  préf.,  4;  I,  8; 
IV,  54. 

5.  Lucien,  Alex,  (traité  composé  après  Tan  180),  4 S,  64. 
3.  Lucien,  ihid.,  64. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  347 

un  admirateur  sans  réserve  de  cette  grande  philoso- 
phie libératrice,  qui  a  sauvé  l^homme  des  fantômes 
de  la  superstition,  qui  le  préserve  de  toutes  les  vaines 
croyances  et  de  toutes  les  erreurs.  Les  deux  amis, 
exactement  comme  Lucrèce,  tiennent  Épicure  pour 
un  saint,  un  héros,  un  bienfaiteur  du  genre  humain, 
un  génie  divin,  le  seul  qui  ait  vu  la  vérité  et  osé  la 
dire*.  Lucien,  d'un  autre  côté,  parle  de  son  ami 
comme  d'un  homme  accompli;  il  vante  sa  sagesse, 
sa  justice,  son  amour  de  la  vérité,  la  douceur  de  ses 
mœurs,  le  charme  de  son  commerce.  Ses  écrits  lui 
paraissent  les  plus  utiles,  les  plus  beaux  du  siècle, 
capables  de  dessiller  les  yeux  de  tous  ceux  qui  ont 
quelque  raison*.  Celse,  en  effet,  s'était  donné  pour 
spécialité  de  rechercher  les  duperies  auxquelles  la 
pauvre  humanité  est  sujette  '.  Il  avait  une  forte  anti- 
pathie pour  les  goètes  et  les  introducteurs  de  faux 
dieux,  à  la  façon  d'Alexandre  d'Abonotique*.  Quant 
aux  principes  généraux,  il  paraît  avoir  été  moins 
ferme  que  Lucien.  Il  écrivit  contre  la  magie  %  plutôt 
pour  dévoiler  le  charlatanisme  des  magiciens  que 

1.  Lucien,  Alexander,  85,  45,  47,  64.  Cf.  Vera  hisL,  IF,  18; 
Icoroménippej  35. 

2.  Lucien,  Alex,,  th. 

3.  Origène,  Contre  Celse,  VII,  3,  9. 

4.  Ibidem,  VII,  36. 

5.  Ibidem,  I,  68 ;  comp.  VIII,  60,  etc. ;  Lucien,  Alexander,  ti . 


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348  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

pour  montrer  la  vanité  absolue  de  leur  art  ^.  Sa  cri- 
tique, en  ce  qui  concerne  le  surnaturel,  est  identique 
à  celle  des  épicuriens  *  ;  mais  il  ne  conclut  pas.  II  met 
sur  le  même  pied  Tastrologie,  la  musique,  Thistoire 
naturelle,  la  magie,  la  divination  *.  Il  repousse  la 
plupart  des  prestiges  comme  des  impostures  ;  mais 
il  en  admet  quelques-uns.  Il  ne  croit  pas  aux  lé- 
gendes du  paganisme;  mais  il  les  trouve  grandes, 
merveilleuses,  utiles  aux  hommes^.  Les  prophètes, 
en  général,  lui  paraissent  des  charlatans,  et  pourtant 
il  ne  traite  pas  de  rêverie  pure  l'art  de  prédire  l'ave- 
nir. Il  est  éclectique,  déiste,  ou,  si  l'on  veut,  plato- 
nicien. Sa  religion  ressemble  beaucoup  à  celle  de 
Marc-Aurèle,  de  Maxime  de  Tyr,  à  ce  que  sera  plus 
tard  celle  de  l'empereur  Julien  *. 

Dieu,  Tordre  universel,  délègue  son  pouvoir  à  des 
dieux  particuliers,  sorte  de  démons  ou  de  ministres*, 
auxquels  s'adresse  le  culte  du  polythéisme.  Ce  culte 
est  légitime  ou  du  moins  fort  acceptable,  quand  on 
ne  le  porte  pas  à  Texcès.  Il  devient  de  devoir  strict, 

4.  Origène,  Contre  CeUe,  1, 6, 68;  IV,  86,  88;  YI,  39,  40,  44. 

5.  Gomp.  Origène,  ibid.,  I,  8,  40,  ti  ;  II,  60;  III,  34,  48,  75; 
IV,  54,  75;  V,  3. 

3.  Orig.,  ibid.,  IV,  8,  6;  VI,  «8,  33-44  ;  VII,  3. 

4.  Ibid.,  î,  67. 

5.  Voir,  par  exemple,  dans  Orig.,  IV,  6S,  63. 

6.  Orig.,  VIII,  S8,  64,  55. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  340 

quand  il  est  religion  nationale,  chacun  ayant  pour 
devoir  d'adorer  le  divin  selon  la  forme  qui  lui  a  été 
transmise  par  ses  ancêtres.  Le  vrai  culte,  c*est  de 
tenir  toujours  sa  pensée  élevée  vers  Dieu,  père 
commun  de  tous  les  homme3^  La  piété  intérieure  est 
l'essentiel;  les  sacrifices  n'en  sont  que  le  signe*. 
Quant  aux  adorations  que  l'on  rend  aux  démons,  ce 
sont  là  des  obligations  de  peu  de  conséquence,  aux- 
quelles on  satisfait  avec  un  mouvement  de  la  main  et 
qu'on  est  bien  bon  de  traiter  en  chose  sérieuse.  Les 
démons  n*ont  besoin  de  rien,  et  il  ne  faut  pas  trop 
se  complaire  dans  la  magie  ni  les  opérations  ma- 
giques ;  mais  il  ne  faut  pas  non  plus  être  ingrat,  et 
d'ailleurs  toute  piété  est  salutaire.  Servir  les  dieux 
inférieurs,  c'est  être  agréable  au  grand  Dieu  dont  ils 
relèvent.  Les  chrétiens  accordent  bien  des  honneurs 
outrés  à  un  fils  de  Dieu  apparu  récemment  dans  le 
monde!  Comme  Maxime  de  Tyr,  Celse  a  une  philo- 
sophie de  la  religion  qui  lui  permet  d'admettre  tous 
les  cultes.  Il  admettrait  le  christianisme  sur  le  même 
pied  que  les  autres  croyances,  si  le  christianisme 
n'avait  qu'une  prétention  limitée  à  la  vérité. 

La  Providence,  la   divination,   les  prodiges  des 
temples,  les  oracles,  l'immortalité  de  l'âme,  les  récom- 

1.  Orig.,  VIII,  63,66. 
t.  iHd.,  24. 


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350  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

penses  et  les  peines  futures  paraissent  à  Gelse  des 
parties  intégrantes  d'une  doctrine  d'État  *.  Il  faut  se 
rappeler  que  la  possibilité  de  la  magie  était  alors 
presque  un  dogme.  On  était  épicurien,  athée,  impie, 
on  courait  risque  de  la  vie,  si  on  se  permettait  de  la 
nier  *.  Toutes  les  sectes,  les  épicuriens  exceptés,  en 
enseignaient  la  réalité  *.  Gelse  y  croit  sérieusement. 
Sa  raison  lui  montre  la  fausseté  des  croyances  sur- 
naturelles généralement  admises  ;  mais  l'insuffisance 
de  son  éducation  scientifique  et  ses  préjugés  poli- 
tiques l'empêchent  d'être  conséquent  ;  il  maintient,  au 
moins  en  principe,  des  croyances  tout  aussi  peu  ra- 
tionnelles que  celles  qu'il  combat.  La  faible  connais- 
sance que  l'on  avait  alors  des  lois  de  la  nature  rendait 
possibles  toutes  les  crédulités.  Tacite  est  sûrement  un 
esprit  éclairé,  et  pourtant  il  n'ose  repousser  nette- 
ment les  prodiges  les  plus  puérils  ^  Les  apparitions 

4.  Dans  Orig.,  VII,  62,  68-70;  VIII,  2,  44,  42,  43, 44,  45,  «4, 
28,  33,  35,  45,  48,  53,  55,  58,  60,  62,  63.  Cf.  Minucius  Félix, 
OctaviuSj  ch.  vu. 

2.  Lucien,  Alexandre,  25;  Philopseudès,  40;  Apulée,  ^jdo- 
logiej  tout  entière. 

3.  Lucien,  Philopseudès,  6,  7  et  suiv.  ;  Vitarum  aucliOy  2. 
Plus  tard,  le  christianisme  poursuivit  la  magie,  non  comme  vaine, 
mais  comme  impliquant  un  commerce  illicite  entre  Thommo  et  les 
démons.  Cf.  Paul,  Sent.,  V,  xxiii,  9, 44,  42. 

4.  Tacite,  Hist.,  II,  50.  Comparez  la  mention  des  présages 
dans  Suétone,  Dion  Cassius,  HérodieQ  et  les  biographes  de  l'Uis- 
toire  Auguste. 


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[An  178]  MARC-ÀURÈLE.  351 

des  temples,  les  songes  divins  étaient  tenus  pour  des 
choses  notoires*  Élien  va  bientôt  écrire  ses  livres  pour 
démontrer,  par  de  prétendus  faits,  que  ceux  qui  nient 
les  manifestations  miraculeuses  des  dieux  «  sont  plus 
déraisonnables  que  des  enfants  »,  que  ceux  qui  croient 
aux  dieux  s*en  trouvent  bien,  tandis  que  les  plus 
atroces  aventures  arrivent  aux  incrédules,  aux  blas- 
phémateurs*. 

Ce  que  Celse  est  éminemment,  c'est  un  sujet  dé- 
voué de  l'empereur,  un  patriote.  On  le  suppose  Ro- 
main ou  Italien  ;  il  est  certain  que  Lucien,  tout  loyal 
qu'il  est,  n'a  pas  une  sympathie  aussi  prononcée  pour 
l'empire.  Le  raisonnement  fondamental  de  Celse  est 
celui-ci  :  La  religion  romaine  a  été  un  phénomène 
concomitant  de  la  grandeur  romaine  ;  donc  elle  est 
vraie.  Comme  les  gnosliques,  Celse  croit  que  chaque 
nation  a  ses  dieux  qui  la  protègent  tant  qu'elle  les 
adore  ainsi  qu'ils  veulent  être  adorés.  Abandonner  ses 
dieux  est,  pour  une  nation,  l'équivalent  d'un  suicide. 
Celse  est  ainsi  l'inverse  en  tout  d'un  Tatien,  ennemi 
acharné  de  l'hellénisme  et  de  la  société  romaine. 
Tatien  sacrifie  entièrement  la  civilisation  hellénique 
au  judaïsme  et  au  christianisme.  Celse  attribue  tout  ce 
qu'il  y  a  de  bon  chez  les  juifs  et  chez  les  chrétiens  à 

4 .  Fragments  sur  la  Providence  et  les  Apparitions,  édit.  de 
Hercher,  fragm.  40,  43,  53,  62,  89,  98,  404. 


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35S  ORIGINES  BU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

des  emprunts  faits  aux  Hellènes.  Platon  et  Épictète 
sont  pour  lui  les  deux  pôles  de  la  sagesse.  S'il  n*a  pas 
connu  MaroÂurèle,  il  Ta  sûrement  aimé  et  admiré. 
D*un  tel  point  de  vue,  il  ne  pouvait  envisager  le 
christianisme  que  comme  un  mal  ;  mais  il  ne  s'arrête 
pas  aux  calomnies  ;  il  reconnaît  que  les  mœurs  des 
sectaires  sont  douces  et  bien  réglées  ^  ;  ce  sont  les 
motifs  de  crédibilité  de  la  secte  qu'il  veut  discuter. 
Celse  fit  à  ce  sujet  une  véritable  enquête,  lut  les 
livres  des  chrétiens  et  des  juifs,  causa  avec  eux  '•  Le 
résultat  de  ses  recherches  fut  un  ouvrage  intitulé  Dis- 
cours  véritable  %  qui,  naturellement,  n'est  pas  venu 
jusqu'à  nous  S  mais  qu'il  est  possible  de  reconstituer 
avec  les  citations  et  les  analyses  qu'en  a  données 
OrigèneV 

Il  est  hors  de  doute  que  Celse  a  connu  mieux 
qu'aucun  autre  écrivain  païen  le  christianisme  et  les 
livres  qui  lui  servaient  de  base*.  Origène,  malgré  sa 

4.  Orig.,  Conlre  Celse,  I,  27. 

2.  Ibid,,  I,  4Î. 

3.  Celse  parait  avoir  écrit  sur  le  mAme  sujet  deux  autres 
livres,  qui  se  sont  perdus.  Orig.,  Conlre  Celse,  IV,  36. 

4.  La  loi  de  Théodose  II  (au  449  après  J.-G.)  aurait  suffi  pour 
le  faire  détruire  (God.  Just.,  I,  i,  3,  §  4). 

5.  Voir  Th.  Keim,  Celsus'  Wahres  Wori,  Zurich,  4873;  Aube, 
la  Polémique  païenne,  Paris,  4877,  p.  458  etsuiv. 

6.  M.  Aube  a  biea  reconstitué  la  bibliothèque  de  Celse,  op. 
cit.,  p.  245  etsuiv. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  353 

remarquable  instruction  chrétienne,  s'étonne  d'avoir 
tant  de  choses  à  apprendre  de  lui  *.  Pour  l'érudi- 
tion, Celse  est  un  docteur  chrétien.  Ses  voyages  en 
Palestine,  en  Phénicie,  en  Egypte*  lui  ont  ouvert 
l'esprit  sur  les  matières  d'histoire  religieuse.  Il  a  lu 
attentivement  les  traductions  grecques  de  la  Bible, 
la  Genèse,  l'Exode,  les  Prophètes,  y  compris  Jonas, 
Daniel,  Hénoch,  les  Psaumes.  Il  connaît  les  écrits 
sibyllins,  et  il  en  voit  bien  les  fraudes  '  ;  la  vanité 
des  tentatives  d'exégèse  allégorique  ne  lui  échappe 
pas*.  Parmi  les  écrits  du  Nouveau  Testament,  il 
connaît  les  quatre  Évangiles  canoniques  et  plusieurs 
autres,  peut-être  les  Actes  de  Pilate  *.  Tout  en  pré- 
férant Matthieu,  il  se  rend  bien  compte  de  différentes 
retouches  que  les  textes  évangéliques  ont  subies, 
surtout  en  vue  de  l'apologie*.  Il  est  douteux  qu'il  ait 
tenu  dans  ses  mains  les  écrits  de  saint  Paul  ;  comme 
saint  Justin,  il  ne  le  nomme  jamais;  cependant  il  rap- 
pelle quelques-unes  de  ses  maximes  et  n'ignore  pas 
ses  doctrines  ^  En  fait  de  littérature  ecclésiastique,  il 

1.  Orig.,  V,  62;  VI,  24,  27,  30,  38. 

2.  Ibid,,  VII,  8-9.  11  connaît  très  bien  TÉgypte. 

3.  Ibid.,  V,  61  ;  VII,  53,  66. 

4.  /Wrf.,IV,42,  54. 

5.  Acla  PiL,  Â,  2  :  &  «opviîoç  jvfirmrai  xai  ^ot»;  irtvt, 

6.  Orig.,  II,  27. 

7.  Ibid.,  V,  64  (cf.  Gai.,  vr,  U);  î,  9;  VI,  12  (cf.I  Cor.,  m, 

33 


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354  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

a  lu  le  Dialogue  de  Jason  et  Papiscus,  de  nombreux 
écrits  gnostiques  et  marcionites,  en  particulier  le  Dm- 
hgue  céleste,  écrit  dont  il  n'est  pas  question  ailleurs*. 
Il  ne  semble  pas  avoir  manié  les  écrits  de  saint  Justin, 
bien  que  la  façon  dont  il  conçoit  la  théologie  chré- 
tienne, la  christologie,  le  canon,  soit  exactement 
conforme  à  la  théologie,  à  la  christologie,  au  canon 
de  Justin  ^  La  légende  juive  de  Jésus  lui  est  familière. 
La  mère  de  Jésus  a  commis  un  adultère  avec  le  soldat 
Panthère  ;  elle  a  été  chassée  par  son  mari  le  char- 
pentier'. Jésus  a  fait  ses*  miracles  au  moyen  des 
sciences  secrètes  qu'il  avait  apprises  en  Egypte*. 

C'est  surtout  en  exégèse  que  Celse  nous  étonne 
par  sa  pénétration.  Voltaire  n'a  pas  mieux  triomphé 
de  l'histoire  biblique,  des  impossibilités  de  la  Ge- 
nèse, prise  dans  son  sens  naturel,  de  ce  qu'il  y  a  de 

49);  VI,  34  (cf.  I  Cor.,  xv,  «6);  VIII,  S4   (cf.  I  Cor.,  x,  49); 
VIII,  28  (cf.  I  Cor.,  X,  20);  I,  66;  Vllf,  44  (cf.  Rom.,  viii,  32). 
Origène  suppose  que  Celse  avait  lu  les  écrits  mêmes  de  saint  Paul. 
V,  47,64;  VI,  49-24. 
4.  Orig,,  VIII,  45. 

2.  É.  Pélagaud,  Étude  surCetse,  Lyon,  4878,  p.  413-420. 

3.  Orig.,  I,  28,  32,  39.  Cf.  les  Évangiles ^^.  489-190  (ajoutez: 
Elisée  Vartabed,  p.  494,  495,  Langlois)  ;  Talm.  de  Jér.,  Aboda 
zara,  ii,  2.  Voir  G.  Rœsch,  dans  TheoU  Stud.  und  Krit,,  4873, 
p.  77  et  suiv. 

4.  Justin,  Dial.j  69;  ApoL  I,  30;  Arnobe,  1,43;  Celse,  dans 
Orig.,  I,  6,  28,  32,  38;  Talm.  de  Bab.,  Sanhédrin,  407  b; 
Schabbath,  404  6. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  355 

naïvement  enfantin  dans  les  récits  de  la  création,  du 
déluge,  de  l'arche.  Le  caractère  sanglant,  dur,  égoïste 
de  l'histoire  juive  ;  la  bizarrerie  du  choix  divin,  se 
portant  sur  un  tel  peuple  pour  en  faire  le  peuple  de 
DieuS  sont  bien  mis  en  lumière.  L'âpreté  des  rail- 
leries juives  contre  les  autres  sectes  est  Vivement 
relevée  comme  un  acte  d'injustice  et  d'orgueil*.  Tout 
le  plan  messianique  de  l'histoire  judéo-chrétienne, 
ayant  pour  base  l'importance  exagérée  que  leshommes, 
et  en  particulier  les  luifs,  s'attribuent  dans  l'univers, 
est  réfuté  de  main  de  maître  •.  Pourquoi  Dieu  descen- 
drait-il ici -bas?  Serait-ce  pour  apprendre  ce  qui  se 
passe  parmi  les  hommes?  Mais  ne  sait-il  pas  toutes 
choses?  Sa  puissance  est-elle  si  bornée,  qu'il  ne  puisse 
rien  corriger  sans  venir  lui-même  dans  le  monde  ou 
y  envoyer  quelqu'un?  Serait-ce  pour  être  connu? 
C'est  lui  prêter  un  mouvement  de  vanité  tout  humain. 
Et  puis  pourquoi  si  tard?  pourquoi  plutôt  à  un  mo- 
ment qu'à  un  autre  ?  pourquoi  plutôt  en  tel  pays 
qu'en  tel  autre  ?  Les  théories  apocalyptiques  de  l'em- 
brasement final*,  de  la  résurrection,  sont  de  même 
victorieusement  réfutées.  Bizarre  prétention  de  rendre 

4.  Orîg.,  I,  46-20,  «4;  IV,  34,  33;  VIT,  48. 

2.  /Wd.,  m,  49,  M,  43;  V,  44. 

3.  Ibid.,  m,  4,  5,  7;  IV,  2,  3,  5,  6,  7,  40,  44. 

4.  i&irf.,  IV,  41;V,  44. 


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356  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Ao  178] 

immortels  le  fumier,  la  pourriture*  !  Celse  triomphe, 
en  opposant  à  ce  matérialisme  religieux  son  idéalisme 
pur,  son  Dieu  absolu,  qui  ne  se  manifeste  pas  dans 
la  trame  des  choses  finies  ^ 

Juifs  et  chrétiens  me  font  l'effet  d*une  troupe  de  chauves- 
souris,  ou  de  fourmis  sortant  de  leur  trou,  ou  de  grenouilles 
établies  près  d'un  marais,  ou  de  vers  tenant  séance  dans 

le  coin  d'un  bourbier ,  et  se  disant  entre  eux  :  «  G*est 

à  nous  que  Dieu  révèle  et  annonce  d'avance  toute  chose  ; 
il  n'a  aucun  souci  du  reste  du  monde  ;  il  laisse  les  cieux 
et  la  terre  rouler  à  leur  guise  pour  ne  s'occuper  que  de 
nous.  Nous  sommes  les  seuls  êtres  avec  lesquels  il  com- 
munique par  des  messagers,  les  seuls  avec  lesquels  il  désire 
lier  société;  car  il  nous  a  faits  semblables  à  lui.  Tout  nous 
est  subordonné,  la  terre,  Teau,  l'air  et  les  astres;  tout  a 
été  fait  pour  nous  et  destiné  à  notre  service,  et  c'est  parce 
qu'il  est  arrivé  à  certains  d'entre  nous  de  pécher  que  Dieu 
lui-même  viendra  ou  enverra  son  propre  fils  pour  brûler  les 
méchants  et  nous  faire  jouir  avec  lui  de  la  vie  éternelle  '. 

La  discussion  de  la  vie  de  Jésus  est  conduite  exac- 
tement selon  la  méthode  de  Reimarus  ou  de  Strauss. 
Les  impossibilités  du  récit  évangélique,  si  on  le 
prend  comme  de  Thistoire,  n*ont  jamais  mieux  été 
montrées^  L'apparition  de  Dieu  en  Jésus  semble  à 

1.  Orig.,  V,  U;  VII,  3î;  VIII,  53. 
t.  /Wrf.,Vn,  36. 

3.  Celse,  dans  Orig.,  IV,  Î3. 

4.  Orig.,  I,  64,  67,  69,  70,  74;  IH,  4«,  42;  VI,  73,  75,  78, 
81;  VII,  2,  3,  44,48. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  357 

notre  philosophe  messéante  et  inutile.  Les  miracles 
évangéliques  sont  mesquins;  les  magiciens  ambulants 
en  font  autant,  sans  que  pour  cela  on  les  regarde 
comme  fils  de  Dieu.  La  vie  de  lésus  est  celle  d'un 
misérable  goête,  haï  de  Dieu*.  Son  caractère  est  ir- 
ritable ;  sa  manière  de  parler,  tranchante,  indique  un 
homme  qui  est  impuissant  à  persuader;  elle  ne  con- 
vient pas  à  un  dieu,  pas  même  à  un  homme  de  sens\ 
Jésus  aurait  dû  être  beau,  fort,  majestueux,  élo- 
quent*. Or  ses  disciples  avouent  qu'il  était  petit, 
laid  et  sans  noblesse.  Pourquoi,  si  Dieu  voulait  sau- 
ver le  genre  humain,  n'a-t-il  dépêché  son  fils  qu'à 
un  coin  du  monde?  Il  aurait  dû  mettre  son  esprit 
dans  plusieurs  corps  et  mander  ces  envoyés  célestes 
de  divers  côtés,  puisqu'il  savait  que  l'envoyé  destiné 
aux  juifs  serait  mis  h  mort.  Pourquoi  aussi  deux 
révélations  opposées,  celle  de  Moïse  et  celle  de  Jésus? 
Jésus  est,  dit-on,  ressuscité?  On  débite  cela  d'une 
foule  d'autres,  Zamolxis,  Pythagore,  Rhampsinit*. 

Il  faudrait  peut-être  examiner  d'abord  si  jamais  homme 
réellement  mort  est  ressuscité  avec  le  même  corps.  Pour* 

4.  Orîg.,  I,  68,  74.  Comp.  II,  49. 

2.  Ibid.,  II,  76. 

3.  Les  dieux  incarnés,  selon  les  idées  païennes,  étaient  tou- 
jours  beaux.  La  base  du  succès  d'Alexandre  d'Abonotique  fut 
qu'il  était  très  bel  homme. 

4.  Orig.,  If,  54,  55.  Comp.  III,  26,  34 ,  32, 33,  34,  36, 44, 42, 43. 


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3b8  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

quoi  traiter  les  aventures  des  autres  de  fables  sans  vrai- 
semblance, comme  si  Tissue  de  votre  tragédie  avait  bien 
meilleur  air  et  était  plus  croyable,  avec  le  cri  que  votre 
Jésus  jeta  du  haut  du  poteau  en  expirant,  le  tremblement 
de  terre  et  les  ténèbres  ?  Vivant,  il  n'avait  rien  pu  faire 
pour  lui-même  ;  mort,  dites- vous,  il  ressuscita  et  montra 
les  marques  de  son  supplice,  les  trous  de  ses  mains.  Mais 
qui  a  vu  tout  cela?  Une  femme  à  Tesprit  malade,  comme 
vous  Tavouez  vous-mêmes  S  ou  tout  autre  endiablé  de 
la  même  sorte,  soit  que  le  prétendu  témoin  ^it  rêvé  ce 
que  lui  suggérait  son  esprit  troublé,  soit  que  son  imagi- 
nation abusée  ait  donné  un  corps  à  ses  désirs,  ce  qui 
arrive  si  souvent,  soit  plutôt  qu'il  ait  voulu  frapper  l'es- 
prit des  hommes  par  un  récit  merveilleux  et,  à  l'aide  de 

cette  imposture,  fournir  matière  aux  charlatans A  son 

tombeau  se  présentent,  ceux-ci  disent  un  ange,  ceux-là 
disent  deux  anges,  pour  annoncer  aux  femmes  qu'il  est 
ressuscité  ;  car  le  fils  de  Dieu,  à  ce  qu'il  paraît,  n'avait  pas 
la  force  d'ouvrir  seul  son  tombeau  ;  il  avait  besoin  que 

quelqu'un  vînt  déplacer  la  pierre Si  Jésus  voulait  faire 

éclater  réellement  sa  vertu  divine,  il  fallait  qu'il  se  montrât  à 
ses  ennemis,  au  juge  qui  l'avait  condamné,  à  tout  le  monde. 
Car,  puisqu'il  était  mort  et  de  plus  dieu,  comme  vous  le 
prétendez,  il  n'avait  plus  rien  à  craindre  de  personne;  et 
ce  n'était  pas  apparemment  pour  qu'il  restât  caché  qu'il 
avait  été  envoyé.  Au  besoin  même,  pour  mettre  sa  divinité 
en  pleine  lumière,  il  aurait  dû  disparaître  tout  d'un  coup  de 

dessus  la  croix De  son  vivant,  il  se  prodigue  ;  mort,  il 

ne  se  fait  voir  en  cachette  qu'à  une  femmelette  et  à  des 
comparses.  Son  supplice  a  eu  d'innombrables  témoins; 


4 .  D«f ct9Tpoç.  Comp.  Marc,  xvi,  9. 


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[Ad  178]  MARC-AURÈLE.  359 

sa  résurrection  n'en  a  qu'un  seul.  C'est  le  contraire  qui 
aurait  dû  avoir  lieu^ 

Si  vous  aviez  si  fort  envie  de  faire  du  neuf,  combien  il 
aurait  mieux  valu  choisir  pour  le  déifier  quelqu'un  de  ceux 
qui  sont  morts  virilement  et  qui  sont  dignes  du  mythe 
divin  !  Si  vous  répugniez  à  prendre  Héraclès,  Asclépios 
ou  quelqu'un  des  anciens  héros  qui  déjà  sont  honorés 
d'un  culte,  vous  aviez  Orphée,  homme  inspiré,  nul  ne  le 
conteste,  et  qui  périt  de  mort  violente.  Peut-être  direz- 
vous  qu'il  n'était  plus  à  prendre.  Soit;  mais  alors  vous 
aviez  Anaxarque,  qui,  jeté  un  jour  dans  un  mortier» 
comme  on  l'y  pilait  cruellement,  se  jouait  de  son  bour- 
reau. ((  Pilez,  pilez,  disait-il,  l'étui  d'Anaxarque  ;  car,  pour 
lui-même,  vous  ne  le  toucherez  pas  I  »  parole  pleine  d'un 
esprit  divin.  Ici  encore,  dira-t-on,  vous  avez  été  pré- 
venus  Eh  bien,  alors,  que  ne  preniez-vous  Épictëte? 

Comme  son  maître  lui  tordait  la  jambe,  lui,  calme  et  sou- 
riant: ((  Vous  allez  la  casser  »,  disait  il;  et  la  jambe  en 
effet  s'étant  brisée  :  «  Je  vous  disais  que  vous  alliez  la 
casser!  »  Qu'est-ce  que  votre  dieu  a  dit  de  pareil  dans  les 
tourments?  Et  la  Sibylle,  dont  plusieurs  parmi  vous  allè- 
guent l'autorité,  que  ne  l'avez-vous  prise?  Vous  auriez  eu 
les  meilleures  raisons  de  l'appeler  fille  de  Dieu.  Vous  vous 
êtes  contentés  d'introduire  à  tort  et  à  travers,  frauduleu- 
sement, nombre  de  blasphèmes  dans  ses  livres,  et  vous 
nous  donnez  pour  dieu  un  personnage  qui  a  fini  par  une 
mort  misérable  une  vie  infâme.  Tenez,  vous  auriez  mieux 
fait  de  choisir  Jonas,  qui  sortit  sain  etsauf  d'un  gros  poisson, 
Daniel,  qui  échappa  aux  bêtes,  ou  tel  autre  dont  vous 
nous  contez  des  choses  plus  drôles  encore  *. 

1.  Orig.,  II,  54,  55,  63,  67,  68,  70,  78,  73,  74,  75;  V,  6-1. 
i.  Celse,  dans  Orig.,  YII,  53. 


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360  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

Dans  ses  jugements  sur  TÉglise,  telle  qu'elle  exis- 
tait  de  son  temps,  Gelse  se  montre  singulièrement  mal- 
veillant. A  part  quelques  hommes  honnêtes  et  doux  S 
rÉglise  lui  apparaît  comme  un  amas  de  sectaires 
s'injuriant  les  uns  les  autres.  Il  y  a  une  nouvelle  race 
d'hommes,  nés  d'hier,  sans  patrie,  ni  traditions  an- 
tiques, ligués  contre  les  institutions  civiles  et  reli- 
gieuses, poursuivis  par  la  justice,  notés  d'infamie, 
se  faisant  gloire  de  l'exécration  commune  *•  Leurs 
réunions  sont  clandestines  et  illicites  ;  ils  s'y  enga- 
gent par  serment  à  violer  les  lois  et  à  tout  souffrir 
pour  une  doctrine  barbare  %  qui  aurait,  en  tout 
cas,  besoin  d'être  perfectionnée  et  épurée  par  la 
raison  grecque  *.  Doctrine  secrète  et  dangereuse!  Le 
courage  qu'ils  mettent  à  la  soutenir  est  louable  ;  il 
est  bien  de  mourir  pour  ne  pas  abjurer  ou  feindre 
d'abjurer  la  foi  qu'on  a  embrassée  •.  Mais  encore 
faut-il  que  la  foi  soit  fondée  en  raison  et  n'ait  pas 
pour  base  unique  un  parti  pris  de  ne  rien  examiner*. 
Les  chrétiens,  d'ailleurs,  n'ont  pas  inventé  le  mar- 
tyre; chaque  croyance  a  donné  des  exemples  de 

4.  Gelse,  dansOrig.,  I,  27. 
«.  Ibid.,  I,  i. 

3.  7Wrf.,  I,  3;m.U. 

4.  Jbid.,  I,  2. 
6.  Ibid.,  I,  8. 

6.  7Wrf.,I,  9,  18. 


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[An  178]  HARC-AURÈLE.  301 

conviction  ardente  >.  Ils  se  raillent  des  dieux  im- 
puissants, qui  ne  savent  pas  venger  leurs  injures. 
Mais  le  dieu  suprême  des  chrétiens  a-t-il  vengé  son 
fils  crucifié  *  ?  Leur  outrecuidance  à  trancher  des 
questions  oii  les  plus  sages  hésitent  est  le  fait  de 
gens  qui  ne  visent  qu'à  séduire  les  simples  •.  Tout 
ce  qu'ils  ont  de  bon,  Platon  et  les  philosophes  l'ont 
mieux  dit  avant  eux  ^.  Les  Écritures  ne  sont  qu'une 
traduction,  en  style  grossier,  de  ce  que  les  philoso- 
phes, et  particulièrement  Platon,  ont  dit  en  un  style 
excellent  •. 

Celse  est  frappé  des  divisions  du  christianisme, 
des  anathèmes  que  les  diverses  Églises  s'adressent 
réciproquement*.  Â  Rome,  oii,  selon  l'opinion  la  plus 
vraisemblable,  le  livre  fut  écrit,  toutes  les  sectes  floris- 
saient.  Celse  connut  les  marcionites^,lesgnosliques\ 
Il  vit  bien,  cependant,  qu'au  milieu  de  ce  dédale 
de  sectes,  il  y  avait  l'Église  orthodoxe,  «  la  grande 


4.  Celse  dans  Orig.,  VIII,  48. 

2.  7Wrf.,  Vin,38,  4<. 

3.  /Wrf.,  VI,  6,  8,  10,  44,  48. 

4.  Ibid.,  V,  65;  VI,  7;  VU,  44,  4ï,  58,  etc. 

5.  Jbid.,  Yl,  4. 

6.  Ibid.,  m,  9,  40,  42, 44;  V,  62,  63,  64,  65. 

7.  7Wrf.,V,  62;  VI,29,  74;Vn,  2. 

8.  Ibid.,  V,  64,  61,  63;  VI,  25,  28,  34,  33,  34,  38, 39,  40,  52; 
Vn,  9,  40. 


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^2  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Âo  178] 

Église'»,  qui  n'avait  d'autre  nom  que  celui  de  chré- 
tienne. Les  extravagances  montanistes,  les  impostures 
sibyllines*,  ne  lui  inspirent  naturellement  que  du 
mépris.  Certainement,  s'il  avait  mieux  connu  l'épi- 
scopat  lettré  d'Asie,  des  hommes  comme  Méliton, 
par  exemple,  qui  rêvaient  des  concordats  entre  le 
-christianisme  et  l'empire,  son  jugement  eût  été  moins 
sévère.  Ce  qui  le  blesse,  c'est  l'extrême  bassesse  so- 
ciale des  chrétiens  et  le  peu  d'intelligence  du  milieu 
oîi  ils  exercent  leur  propagande.  Ceux  qu'ils  veulent 
gagner  sont  des  niais,  des  esclaves,  des  femmes,  des 
^enfants*.  Comme  les  charlatans,  ils  évitent  autant 
qu'ils  peuvent  les  honnêtes  gens,  qui  ne  se  laissent 
pas  tromper,  pour  prendre  dans  leurs  filets  les  igno- 
rants et  les  sots,  pâture  ordinaire  des  fourbes  ^ 

Quel  mal  y  a-t-il  donc  à  être  bien  élevé,  à  aimer  les  belles 
•connaissances,  à  être  sage  et  à  passer  pour  tel?  Est-ce  là 
un  obstacle  à  la  connaissance  de  Dieu?  Ne  sont-ce  pas  plutôt 
•des  secours  pour  atteindre  la  vérité?  Que  font  les  coureurs 
de  foire,  les  bateleurs?  S'adressent-ils  aux  hommes  de  sens, 
pour  leur  réciter  leurs  boniments?  Non;  mais,  s'ils  aper- 
çoivent quelque  part  un  groupe  d'enfants,  de  portefaix  ou 
de  gens  grossiers,  c'est  là  qu'ils  étalent  leur  industrie  et  se 

4 .  Gelse  dans  Orig.,  V,  59. 

ï.  Jbid.,  V,  6Î  ;  VU,  9;  Vm,  45. 

3.  Ibid.,  m,  44;  VU,  42. 

4.  /6tÛ,  I,  27;  VI,  U. 


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(An  178]  MAR'C-ADRÈLE.  363 

font  admirer.  Il  en  est  de  même  dans  Tintérieur  des  familles. 
Voici  des  cardeurs  de  laine,  des  cordonniers,  des  foulons, 
des  gens  de  la  dernière  ignorance  et  tout  à  fait  dénués 
d'éducation.  Devant  les  maîtres,  hommes  d'expérience  et 
de  jugement,  ils  n'osent  ouvrir  la  bouche  ;  mais  surpren- 
nent-ils en  particulier  les  enfants  de  la  maison  ou  des 
femmes  qui  n'ont  pas  plus  de  raison  qu'eux-mêmes,  ils 
se  mettent  à  débiter  des  merveilles.  C'est  eux  seuls  qu'il 
faut  croire;  le  père,  les  précepteurs,  sont  des  fous  qui 
ignorent  le  vrai  bien  et  sont  incapables  de  l'enseigner.  Ces 
preneurs  savent  seuls  comment  on  doit  vivre  ;  les  enfants 
se  trouveront  bien  de  les  suivre,  et,  par  eux,  le  bonheur 
viendra  sur  toute  la  famille.  Si,  pendant  qu'ils  pérorent, 
survient  quelque  personne  sérieuse,  un  des  précepteurs 
ou  le  père  lui-même,  les  plus  timides  se  taisent;  les 
effrontés  ne  laissent  pas  d'exciter  les  enfants  à  secouer  le 
joug,  insinuant  à  mi-voix  qu'ils  ne  veulent  rien  leur  ap- 
prendre devant  leur  père  ou  leur  précepteur,  pour  ne  pas 
s'exposer  à  la  brutalité  de  ces  gens  corrompus,  qui  les 
feraient  châtier.  Ceux  qui  tiennent  à  savoir  la  vérité  n'ont 
qu'à  planter  là  père  et  précepteurs,  à  venir  avec  les  femmes 
et  la  marmaille  dans  le  gynécée,  ou  dans  l'échoppe  du 
cordonnier,  ou  dans  la  boutique  du  foulon,  afin  d'y  ap- 
prendre l'absolu.  Voilà  comment  ils  s'y  prennent  pour  ga- 
gner des  adeptes^ Quiconque  est  pécheur,  quiconque 

est  sans  intelligence,  quiconque  est  faible  d'esprit,  en  un 
mot  quiconque  est  misérable,  qu'il  approche,  le  royaume 
de  Dieu  est  pour  lui  «. 

On  conçoit  combien  un  pareil  renversement  de 

1.  Orig.,  ffl,49,  50,  55. 
8.  Ibid.,  UI,  69. 


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364  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

l*autorité  de  la  famille  dans  Téducation  devait  être 
odieux  à  un  homme  qui  exerçait  peut-être  les  fonc- 
tions de  précepteur.  L'idée  toute  chrétienne  que  Dieu 
a  été  envoyé  pour  sauver  les  pécheurs  révolte  Celse. 
Il  ne  veut  que  la  justice.  Le  privilège  de  Tenfant  pro- 
digue est  pour  lui  incompréhensible. 

Quel  mal  y  a-t-ilà  être  exempt  de  péché?  Que  Tinjuste, 
dit-on,  s'abaisse  dans  le  sentiment  de  sa  misère,  et  Dieu  le 
recevra.  Mais,  si  le  juste,  confiant  en  sa  vertu,  lève  les 
yeux  vers  Dieu,  quoi  I  sera-t-il  rejeté  ?  Les  magistrats  con- 
sciencieux ne  souffrent  pas  que  les  accusés  se  répandent 
en  lamentations,  de  peur  d'être  entraînés  à  sacriGer  la  jus- 
tice à  la  pitié.  Dieu,  dans  ses  jugements,  serait  donc  acces- 
sible à  la  flatterie?  Pourquoi  une  telle  préférence  pour  les 
pécheurs?...  Ces  théories  ne  viennent-elles  pas  du  désir 
d'attirer  autour  de  soi  une  plus  nombreuse  clientèle?  Dira- 
t-on  que  Ton  se  propose,  par  cette  indulgence,  d'améliorer 
les  méchants?  Quelle  illusion  I  On  ne  change  pas  la  na- 
ture des  gens;  les  mauvais  ne  s'amendent  ni  par  la  force, 
ni  par  la  douceur.  Dieu  ne  serait-il  pas  injuste  s'il  se  mon- 
trait complaisant  pour  les  méchants,  qui  savent  l'art  de  le 
toucher,  et  s'il  délaissait  les  bons,  qui  n'ont  pas  ce  talent^? 

Celse  ne  veut  pas  de  prime  accordée  à  la  fausse 
humilité,  à  Timportunité,  aux  basses  prières.  Son 
Dieu  est  le  dieu  des  âmes  fières  et  droites,  non  le 
dieu  du  pardon,  le  consolateur  des  affligés,  le  patron 

4,  Orig.,  m,  6J,  63,  65,  70,74. 


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[An  1781  HARG-AURÈLE.  305 

des  misérables.  Il  voit  évidemment  un  grand  danger 
au  point  de  vue  de  la  politique,  et  aussi  au  point  de 
vue  de  sa  profession  d'homme  dMnstruction  publique, 
à  laisser  dire  que,  pour  être  cher  à  Dieu,  il  est  bon 
d'avoir  été  coupable,  et  que  les  humbles,  les  pauvres, 
les  esprits  sans  culture,  ont  pour  cela  des  avantages 
spéciaux. 

Écoutez  leurs  professeurs  :  «  Les  sages,  disent-ils,  re- 
poussent notre  enseignement,  égarés  et  empêchés  qu'ils 
sont  par  leur  sagesse.  »  Quel  homme  de  jugement,  en  effet, 
peut  se  laisser  prendre  à  une  doctrine  aussi  ridicule  7  II 
suffit  de  regarder  la  foule  qui  l'embrasse  pour  la  mépriser. 
Leurs  maîtres  ne  cherchent  et  ne  trouvent  pour  disciples 
que  des  hommes  sans  intelligence  et  d'un  esprit  épais. 
Ces  maîtres  ressemblent  assez  aux  empiriques  qui  promet- 
tent de  rendre  la  santé  à  un  malade,  à  condition  qu'on  n'ap- 
pellera pas  les  médecins  savants,  de  peur  que  ceux-ci  ne 
dévoilent  leur  ignorance.  Ils  s'efforcent  de  rendre  la  science 
suspecte  :  o  Laissez-moi  faire,  disent-ils;  je  vous  sauverai, 
moi  seul  ;  les  médecins  ordinaires  tuent  ceux  qu'ils  se 
vantent  de  guérir.  »  On  dirait  des  gens  ivres,  qui,  entre 
eux,  accuseraient  les  hommes  sobres  d'être  pris  de  vin,  ou 
des  myopes  qui  voudraient  persuader  à  des  myopes  comme 
eux  que  ceux  qui  ont  de  bons  yeux  n'y  voient  goutte  ^ 

C'est  surtout  comme  patriote  et  ami  de  l'État  que 
Celse  se  montre  l'ennemi  du  christianisme.  L'idée 
d'une  religion  absolue,  sans  distinction  de  nations, 

I.  Orig.,  m,  78,  77. 


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366  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

lui  paraît  une  chimère  *.  Toute  religion  est,  à  ses 
yeux,  nationale;  la  religion  n'a  de  raison  d'être  que 
comme  nationale'.  Il  n'aime  certes  pas  le  judaïsme  ; 
il  le  trouve  plein  d'orgueil  et  de  prétentions  mal  fon- 
dées, inférieur  en  tout  à  l'hellénisme  ;  mais,  en  tant 
que  religion  nationale  des  Juirs,  le  judaïsme  a  ses 
droits*.  Les  Juifs  doivent  conserver  les  coutumes  et 
les  croyances  de  leurs  pères,  comme  font  les  autres 
peuples,  bien  que  les  Puissances  auxquelles  a  été 
confiée  la  Judée  soient  inférieures  aux  dieux  des  Ro- 
mains, qui  les  ont  vaincues*.  On  est  juif  par  nais- 
sance ;  on  est  chrétien  par  choix.  Voilà  pourquoi 
Rome  n'a  jamais  songé  sérieusement  à  abolir  le  ju- 
daïsme, même  après  les  guerres  atroces  de  Titus  et 
d'Adrien.  Quant  au  christianisme,  il  n'est  la  religion 
nationale  de  personne';  il  est  la  religion  qu'on  adopte 
comme  protestation  contre  la  religion  nationale,  par 
esprit  de  collège  et  de  corporation. 

Refusent-ils  d'observer  les  cérémoûies  publiques  et  de 
rendre  hommage  à  ceux  qui  y  président;  alors  qu'ils  re- 
noncent aussi  à  prendre  la  robe  virile,  à  se  marier,  à  de* 

1.  Orig.,  vm,72. 
8.  Ihid.,  V,  34,  4K 
3.  /6irf.,  V,  25,  41. 
4*  /6trf.,IV,  73;  V,  25. 
6.  /6t(/.,  V,33. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  367 

venir  pères,  à  remplir  les  foDctions  de  la  vie;  qu'ils  s'en 
aillent  tous  ensemble  loin  d'ici,  sans  laisser  la  moindre 
semence  d'eux-mêmes,  et  que  la  terre  soit  débarrassée  de 
cette  engeance.  Mais,  s'ils  veulent  se  marier,  avoir  des  en* 
fants,  manger  des  fruits  de  la  terre,  participer  aux  choses 
de  la  vie,  à  ses  biens  comme  à  ses  maux,  il  faut  qu'ils 
rendent  à  ceux  qui  sont  chargés  de  tout  administrer  les 
honneurs  qui  conviennent...  Nous  devons  continuellement, 
et  dans  nos  paroles  et  dans  nos  actions,  et  même  quand 
nous  ne  parlons  ni  n'agissons,  tenir  notre  âme  tendue  vers 
Dieu.  Gela  posé,  quel  mal  y  a-t-il  à  rechercher  la  bien- 
veillance de  ceux  qui  ont  reçu  de  Dieu  leur  pouvoir,  et  en 
particulier  celle  des  rois  et  des  puissants  de  la  terre  ?  Ce 
n'est  pas,  en  effet,  sans  l'intervention  d'une  force  divine 
qu'ils  ont  été  élevés  au  rang  qu'ils  occupent*. 

En  bonne  logique,  Celse  avait  tort.  Il  ne  se 
borne  pas  à  demander  aux  chrétiens  la  confrater- 
nité politique;  il  veut  aussi  la  confraternité  reli- 
gieuse. II  ne  se  borne  pas  à  leur  dire  :  «  Gardez  vos 
croyances;  servez  avec  nous  la  même  patrie,  laquelle 
ne  vous  demande  rien  de  contraire  à  vos  principes.  » 
Non  ;  il  veut  que  les  chrétiens  prennent  part  à  des 
cérémonies  opposées  et  leurs  idées.  Il  leur  fait  de 
mauvais  raisonnements,  pour  leur  montrer  que  le 
culte  polythéiste  ne  doit  pas  les  choquer. 

Sans  doute,  dit-il,  si  l'on  voulait  obliger  un  homme  pieux 
à  commettre  quelque  action  impie  ou  à  prononcer  quelque 

4.  Celse,  dausOrig.,  Vm,  55,  63. 


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308  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

parole  honteuse,  il  aurait  raison  d^endurer  tous  les  sup* 
plices  plutftt  que  de  le  faire  ^  ;  mais  il  n'en  est  pas  de 
môme  quand  on  vous  commande  de  célébrer  le  Soleil  ou 
de  chanter  un  bel  hymne  en  l'honneur  d'Atbéné.  Ce  sont 
là  des  formes  de  la  piété,  et  il  ne  peut  y  avoir  trop  de 
piété.  Vous  admettez  les  anges;  pourquoi  n'admettez-vous 
pas  les  démons  ou  dieux  secondaires?  Si  les  idoles  ne  sont 
rien,  quel  mal  y  a-t-^il  à  prendre  part  aux  fêtes  publiques? 
S'il  Y  a  des  démons,  ministres  dii  Dieu  tout-puisaant«  ne 
fauUl  pas  que  les  hommes  pieux  leur  rendent  hommage? 
Vous  paraîtrez,  en.  effet,  d'autant  plus  honorer  le  grand 
Dieu  que  vous  aurez  mieux  glorifié  ces  divinités  secon- 
daires. En  s'appliquant  ainsi  à  toute  chose,  la  piété  de- 
vient plus  parfaite'. 

A  quoi  les  chrétiens  avaient  droit  de  répondre  : 
a  Cela  regarde  notre  conscience  ;  TÉtat  n'a  pas  à 
raisonner  avec  nous  sur  ce  point.  Parlez-nous  de 
devoirs  civils  et  nailitaires,  qui  n'aient  aucun  carac- 
tère religieux,  et  nous  les  remplirons.  »  En  d'autres 
termes,  rien  de  ce  qui  tient  à  l'État  ne  doit  avoir  de 
caractère  religieux.  Cette  solution  nous  paraît  très 
simple  ;  mais  comment  reprocher  aux  politiques  du 
u'  siècle  de  ne  l'avoir  pas  mise  en  pratique,  quand, 
de  nos  jours,  on  y  trouve  tant  de  difficultés? 

Plus  admissible  assurément  est  le  raisonnement 


4.  Gomp.  Orig.,  I,  8. 

2.  Celse,  daos  Orig.,  Vni,  S4,  65,  66. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  369 

de  notre  auteur  en  ce  qui  regarde  le  serment  au  nom 
de  l'empereur.  C'était  lit  une  simple  adhésion  à  Tordre 
établi,  ordre  qui  n'était  lui-même  que  la  défense  de 
la  civilisation  contre  la  barbarie,  et  sans  lequel  le 
christianisme  eût  été  balayé  comme  tout  le  reste*. 
Mais  Celse  nous  paraît  manquer  de  générosité,  quand 
il  mêlp  la  menace  au  raisonnement.  «  Vous  ne  préten- 
dez pas  sans  doute,  dit-il,  que  les  Romains  aban- 
donnont,  pour  embrasser  vos  croyances,  leurs  tradi- 
tions religieuses  et  civiles,  qu*ils  laissent  là  leurs 
dieux  pour  se  mettre  sous  la  protection  de  votre  Très- 
Haut,  qui  n'a  pas  su  défendre  son  peuple?  Les  Juifs 
ne  possèdent  plus  une  motte  de  terre,  et  vous,  traqués 
de  toutes  parts,  errants,  vagabonds,  réduits  à  un  petit 
nombre,  on  vous  cherche  pour  en  finir  avec  vous*.  » 
Ce  qu'il  y  a  de  singulier,  en  effet,  c'est  que,  après 
avoir  combattu  h  mort  le  christianisme,  Celse,  par 
moments,  s'en  trouve  fort  rapproché.  On  voit  qu'au 
fond  le  polythéisme  n'est  pour  lui  qu'un  embarras,  et 
qu'il  envie  à  l'Église  son  Dieu  unique.  L'idée  qu'un 
jour  le  christianisme  sera  la  religion  de  l'empire  et 
de  l'empereur  miroite  à  ses  yeux  comme  aux  yeux 
de  Méiiton.  Mais  il  se  détourne  avec  horreur  d'une 
telle  perspective.  Ce  serait  la  pire  manière  de  mourir. 

r  Orig.,  VIII,  68. 
t. /Wrf.,Vm,  44,69. 


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370  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

«  Un  pouvoir  éclairé  et  plus  prévoyant,  leur  dit-il, 
vous  détruira  de  fond  en  comble,  plutôt  que  de  périr 
lui-même  par  vous  ^  »  Puis  son  patriotisme  et  son 
bon  sens  lui  montrent  Timpossibilité  d'une  telle  po- 
litique religieuse.  Le  livre,  qui  avait  commencé  par 
les  réfutations  les  plus  aigres,  finit  par  des  proposi- 
tions de  conciliation.  L'Etat  court  les  plus  grands 
périls;  il  s*agit  de  sauver  la  civilisation;  les  barbares 
débordent  de  tous  les  côtés;  on  enrôle  les  gladiateurs, 
les  esclaves.  Le  christianisme  perdra  autant  que  la 
société  établie  au  triomphe  des  barbares.  L'accord 
est  donc  facile.  «  Soutenez  l'empereur  de  toutes  vos 
forces,  partagez  avec  lui  la  défense  du  droit;  com- 
battez pour  lui,  si  les  circonstances  l'exigent;  aidez- 
le  dans  le  commandement  de  ses  armées.  Pour  cela, 
cessez  de  vous  dérober  aux  devoirs  civils  et  au  ser- 
vice militaire;  prenez  votre  part  des  fonctions  pu- 
bliques, s'il  le  faut  pour  le  salut  des  lois  et  la  cause 
de  la  piété*.  » 

Cela  était  facile  à  dire.  Celse  oubliait  que  ceux 
qu'il  voulait  rallier,  il  les  avait  tout  à  l'heure  menacés 
des  plus  cruels  supplices.  Il  oubliait  surtout  qu'en 
maintenant  le  culte  établi,  il  demandait  aux  chré- 
tiens d'admettre  des  absurdités  plus  fortes  que  celles 

<.  Orig,,  Vm,  69,71. 
î.  76m/.,  vm.  73  76. 


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[Anl78J  MARC-ÂURÈLE.  371 

qu'il  combattait  chez  eux.  Cet  appel  au  patriotisme  ne 
pouvait  donc  être  entendu.  Tertullien  dira  fièrement  : 
«  Pour  détruire  votre  empire,  nous  n'aurions  qu'à 
nous  retirer.  Sans  nous,  il  n*y  aurait  que  l'inertie  et 
la  mort.  »  L'abstention  a  toujours  été  la  vengeance 
des  conservateurs  vaincus.  Les  conservateurs  savent 
qu'ils  sont  le  sel  de  la  terre  ;  que,  sans  eux,  il  n'y  a 
pas  de  société  possible;  que  des  fonctions  de  pre- 
mière importance  ne  peuvent  s'accomplir  en  dehors 
d'eux.  Il  est  donc  naturel  que,  dans  leurs  moments 
de  dépit,  ils  disent  simplement  :  «  Passez-vous  de 
nous?  »  A  vrai  dire,  personne  dans  le  monde  ro- 
main, au  temps  dont  nous  parlons,  n'était  préparé  à 
la  liberté.  Le  principe  de  la  religion  d'État  était  celui 
de  presque  tous.  Le  plan  des  chrétiens  est  déjà  de 
devenir  la  religion  de  l'empire.  Méliton  montre  à 
Marc-Aurèle  l'établissement  du  culte  révélé  comme 
le  plus  bel  emploi  de  son  autorité  ^ 

Le  livre  de  Celse  fut  très  peu  lu  au  temps  de  son 
apparition.  Il  s'écoula  près  de  soixante-dix  ans  avant 
que  le  christianisme  s'aperçût  de  son  existence.  Ce 
fut  Ambroise,  cet  Alexandrin  bibliophile  et  savant,  le 
fauteur  des  études  d'Origène,  qui  découvrit  le  livre 
impie,  le  lut,  l'envoya  à  son  ami  et  le  pria  de  le  ré- 

4.  V.  ci-dessus,  p.  485  et  suiv.,  282  et  suir. 


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372  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

futer*.  L'effet  du  livre  fut  donc  très  peu  étendu.  Au 
IV*  siècle,  Hîéroclès  et  Julien  s'en  servirent  et  le  co- 
pièrent presque  ;  mais  il  était  trop  tard.  Celse  n'en- 
leva probablement  pas  un  seul  disciple  à  Jésus.  Il 
avait  raison  au  point  de  vue  du  bon  sens  naturel  ; 
mais  le  simple  bon  sens,  quand  il  se  trouve  en  oppo- 
sition avec  les  besoins  du  mysticisme^  est  bien  peu 
écouté.  Le  sol  n'avait  pas  été  préparé  par  un  bon 
ministère  de  l'instruction  publique.  Il  faut  se  rap- 
peler que  l'empereur  n'était  pas  lui-même  exempt 
de  toute  attache  au  surnaturel;  les  meilleurs  es- 
prits du  siècle  admettaient  les  songes  médicaux  et 
les  guérisons  miraculeuses  dans  les  temples  des 
dieux.  Le  nombre  des  rationalistes  purs,  si  considé- 
rable au  i"  siècle,  est  maintenant  très  restreint.  Les 
esprits  qui,  comme  le  Csecilius  de  Minucius  Félix, 
avouent  une  sorte  d'athéisme,  n'en  tiennent  que  plus 
énergiquement  pour  le  culte  établi  *.  Dans  la  seconde 
moitié  du  ii®  siècle,  nous  ne  voyons  réellement  qu'un 
seul  homme  qui,  étant  supérieur  à  toute  superstition, 
eût  bien  le  droit  de  sourire  de  toutes  les  folies  hu- 

4.  Orig.,  Contre  Celse,  préf.,  3,  5.  Les  allusions  à  Celse  qu'on 
a  cru  remarquer  dans  Minucius  Félix  et  dans  Tertullien  ne 
prouvent  pas  que  ces  derniers  eussent  lu  dans  l'original  Técrit 
même  de  Celse. 

î.  OclaviuSj  5,  7.  V.  ci-après,  p.  393  et  suiv.  Cœcilius,  d'ail- 
leurs, admet  les  prédictions  (§7). 


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(An  178]  MARC-AURÈLE.  373 

maines  et  de  les  prendre  également  en  pitié.  Cet 
homme,  Tesprit  à  la  fois  le  plus  solide  et  le  plus 
charmant  de  son  temps,  c'est  Lucien, 

Ici  plus  d'équivoque.  Lucien  rejette  absolument  le 
surnaturels  Gelse  admet  toutes  les  religions;  Lucien 
les  nie  toutes*.  Celse  se  croit  consciencieusement 
obligé  d'étudier  le  christianisme  dans  ses  sources  ; 
Lucien,  qui  sait  d'avance  à  quoi  s'en  tenir,  n'en 
prend  qu'une  notion  très  superficielle.  Son  idéal  est 
Démonax  %  qui,  à  l'inverse  de  Celse,  ne  fait  pas  de 
sacrifices,  ne  s'initie  à  aucun  mystère,  n'a  d'autre  re- 
ligion qu'une  gaieté  et  une  bienveillance  universelles. 

Cette  entière  différence  dans  le  point  de  départ  fait 
que  Lucien  est  bien  moins  éloigné  des  chrétiens  que 
ne  l'est  Celse.  Lui  qui  aurait  mieux  que  personne  le 
droit  d'être  sévère  pour  le  surnaturel  des  nouveaux 
sectaires,  car  il  n'admet  aucun  surnaturel,  se  montre, 
au  contraire,  par  moments,  assez  indulgent  pour  eux. 
Comme  les  chrétiens,  Lucien  est  un  démolisseur  du 
paganisme,  un  sujet  résigné,  mais  non  affectionné 
de  Rome.  Jamais,  chez  lui,  une  inquiétude  patrio- 

1.  Jupiter  lrag.,,tt,  ^3. 

â.  V Assemblée  des  dieux  et  les  Dialogues  des  dieux, 
3.  Démonax,  surtout  §  44.  Lucien  étant  seul  à  parler  dé  ce 
philosophe,  on  se  demande  si  c'est  là  un  portrait  idéal  ou  un  per- 
sonnage qui  a  réellement  existé.  Comparez  le  Nigrinus.  Il  y  a, 
dû  reste,  des  objections  contre  Taltribution  du  Démonax  à  Lucien. 


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374  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

tique,  un  de  ces  soucis  d'homme  d'État  qui  dévorent 
son  ami  Celse.  Son  rire  est  le  même  que  celui  des 
Pères,  son  diasyrmos  fait  chorus  avec  celui  d'Her- 
mias*.  Il  parle  de  l'immoralité  des  dieux*,  des  con- 
tradictions des  philosophes  ^  presque  comme  Tatlen. 
Sa  ville  idéale^  ressemble  singulièrement  à  une  Église. 
Les  chrétiens  et  lui  sont  alliés  dans  la  même  guerre, 
la  guerre  contre  les  superstitions  locales,  contre  les 
goëtes,  les  oracles,  les  thaumaturges  \ 

Le  côté  chimérique  et  utopiste  des  chrétiens  ne 
pouvait  que  lui  déplaire.  Il  semble  bien  qu'il  a  pensé 
plusieurs  fois  à  eux  en  traçant,  dans  les  Fugitifs ^  cette 
peinture  d'un  monde  de  bohémiens,  impudents,  igno- 
rants, insolents,  levant  des  tributs  véritables  sous 
prétexte  d'aumône,  austères  en  paroles,  au  fond  dé- 
bauchés, séducteurs  de  femmes,  ennemis  des  Muses, 
gens  au  visage  pâle  et  à  la  tête  rasée,  partisans  des 
orgies  infâmes  ^  La  peinture  est  moins  sombre,  mais 


I .  Sur  les  affinités  entre  les  chrétiens  et  les  épicuriens,  voir 
l'Église  chrétienne,  p.  309  et  suiv. 
S.  Ménippe,  3  et  suiv. 

3.  Lire  surtout  VHermotime. 

4.  Hermotime,  22-24.  Comparez  VÉpilre  à  Diognête. 

5.  Voir  surtout  V Alexandre. 

6.  Les  Fugitifs,  42, 43,  45,  46, 47,  32,  33.  Nous  ne  parlons 
pas  ici  du  Philopatris,  écrit  qui  se  trouve  parmi  les  œuvres  de 
Lucien,  mais  que  nous  rapportons  au  temps  de  l'empereur  Julien. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  375 

l'allusion  est  peut-être  plus  dédaigneuse  dans  Père- 
grinus.  Certes,  Lucien  ne  voit  pas,  comme  Celse,  un 
danger  pour  l'État  dans  ces  niais  sectaires  %  qu'il 
nous  montre  vivant  en  frères  et  animés  les  uns  pour 
les  autres  de  la  plus  ardente  charité.  Ce  n'est  pas  lui 
qui  demandera  qu'on  les  persécute.  Il  y  a  tant  de 
fous  dans  le  monde  !  Ceux-ci  ne  sont  pas,  à  beau- 
coup près,  les  plus  malfaisants^. 

Lucien  se  faisait  assurément  une  étrange  idée  du 
«  sophiste  crucifié  qui  introduisit  ces  nouveaux  mys- 
tères et  réussit  à  persuader  à  ses  adeptes  de  n'adorer 
que  lui  »  *•  Il  a  pitié  de  tant  de  crédulité.  Comment 
des  malheureux  qui  se  sont  mis  en  tête  qu'ils  seront 
immortels  ne  seraient-ils  pas  exposés  à  toutes  les 
aberrations?  Le  cynique  qui  se  vaporise*  à  Olympie, 
le  martyr  chrétien  qui  cherche  la  mort  pour  être  avec 
Christ,  lui  paraissent  des  fous  du  même  ordre.  De- 
vant ces  morts  pompeuses,  recherchées  volontaire- 
ment*, sa  réflexion  est  celle  d'Arrius  Antoninus  :  «  Si 
vous  tenez  tant  à  vous  griller,  faites-le  chez  vous,  à 

4.  Peregrinuê,  43.  On  suppose  que  la  fin  du  §  44  conlenail 
contre  les  chrétiens  des  détails  choquants,  que  les  copistes  auront 
lait  disparaître.  Bernays,  Lucian,  p.  407  et  suiv. 

2.  Peregr.^  44,43.  Gomp.  6xat^c  vcptoMoK,  dans  Justin,  DiaL, 
48.  Cf.  Lucien,  Philopêeudêê,  46. 

3.  Peregrinus,  §  30  (iÇotip6»). 

4.  iftirf.,  §84. 


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376  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

votre  aise  et  sans  cette  ostentation  théâtrale.  »  Ce 
soin  de  recueillir  les  restes  du  martyr,  de  lui  élever 
des  autels,  cette  prétention  d'obtenir  de  lui  des  mi- 
racles de  guérison,  d'ériger  son  bûcher  en  un  sanc- 
tuaire de  prophétie*,  autant  de  folies  communes  à 
tous  les  sectaires.  Lucien  est  d*avis  qu'on  se  con- 
tente d'en  rire,  quand  la  friponnerie  ne  s'y  mêle  pas*. 
Il  n'en  veut  aux  victimes  que  parce  qu'elles  provo- 
quent les  bourreaux. 

.  Il  fut  la  première  apparition  de  cette  forme  du 
génie  humain  dont  Voltaire  a  été  la  complète  incar- 
nation, et  qui,  à  beaucoup  d'égards,  est  la  vérité. 
L'homme  étant  incapable  de  résoudre  sérieusement 
aucun  des  problèmes  métaphysiques  qu'il  a  l'impru- 
dence de  soulever,  que  doit  faire  le  sage  au  milieu 
de  la  guerre  des  religions  et  des  systèmes?  S'ab- 
stenir, sourire,  prêcher  la  tolérance,  l'humanité,  la 
bienfaisance  sans  prétention,  la  gaieté.  Le  mal,  c'est 
l'hypocrisie,  le  fanatisme,  la  superstition.  Substi- 
tuer une  superstition  à  une  superstition,  c'est  rendre 
un  médiocre  service  à  la  pauvre  humanité.  Le  re- 

4  •  Peregrinus,  §  28,  34 ,  39,  en  notant  les  nombreuses  res- 
semblances qu'offre  Peregrinuâ  avec  Ignace  et  Polycarpe. 

2.  Des  cas  comme  celui  de  Calliste,  cherchant  le  martyre  quand 
il  se  croit  perdu  {Philoê.j  IX,  42),  font  disparaître  ce  qu'a  d*in- 
vraisemblable,  au  premier  coup  d'œil,  l'épisode  de  Peregrinus 
devenant  confesseur  de  la  foi. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  377 

mëde  radical  est  celui  d'Épicure,  qui  tranche  du 
même  coup  la  religion,  et  son  objet,  et  les  maux 
qu'elle  entraîne.  Lucien  nous  apparaît  ainsi  comme 
un  sage  égaré  dans  un  monde  de  fous.  Il  ne  hait 
rien,  il  rit  de  tout,  excepté  de  la  sérieuse  vertu*. 

Mais,  au  temps  où  nous  arrêtons  cette  histoire, 
les  hommes  de  ce  genre  deviennent  rares  ;  on  pour- 
rait les  compter  *.  Le  très  spirituel  Apulée  de  Ma- 
daure  est,  ou  du  moins  affecte  d'être  très  opposé 
aux  esprits  forts •.  Il  a  été  revêtu  d'un  sacerdoce*. 
Il  déteste  les  chrétiens  comme  impies  ^  Il  repousse 
l'accusation  de  magie,  non  comme  chimérique,  mais 
comme  un  fait  non  fondé  ;  tout  est  rempli,  pour  lui, 
de  dieux  et  de  démons  •.  Le  libre  penseur  était  de 
la  sorte  un  être  isolé,  mal  vu,  obligé  de  dissimuler. 
On  se  redisait  avec  terreur  l'histoire  d'un  certain 
Euphronius,  épicurien  endurci,  qui  tomba  malade 
et  que  ses  parents  portèrent  dans  un  temple  d'Escu- 


4.  Notez  SOQ  admiration  pour  Épictète,  Adv.  indocL,  43. 

2.  Lucien  classe  comme  il  suit  ceux  qui  adhèrent  fatalement  à 
la  superstition  :  4*  la  plupart  des  Grecs  lettrés;  t*"  la  totalité  des 
Grecs  ignorants;  3"*  la  totalité  des  barbares.  Jupiter  Iragœdus,  53. 

3.  De  magia  (ou  Apologie),  ch.  lvi.  Videanl  irreligiosi, 
videant  et  errorem  êuum  recognoscanl.  Mét,j  Xï,  cb.  xv. 

4.  Florida,  3. 

6.  Métam,,  IX,  ch.  xiv,  fin. 

6.  Lire  son  Apologie  et  son  traité  De  deo  Socratis, 


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378  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

lape.  Là,  un  oracle  divin  lui  signifia  cette  recette  : 
«  Brûler  les  livres  d'Épicure,  en  pétrir  les  cendres 
avec  de  la  cire  humide,  s'enduire  le  ventre  avec 
ce  Uniment  et  envelopper  le  tout  de  bandages.  »  On 
contait  aussi  l'histoire  d'un  coq  de  Tanagre,  qui, 
blessé  à  la  patte,  se  mit  parmi  ceux  qui  chantaient 
un  hymne  à  Esculape,  les  accompagnant  de  son 
chant  et  montrant  au  dieu  sa  patte  malade.  Une  ré- 
vélation s'étant  faite  pour  amener  sa  guérison,  «  on 
vit  le  coq  battant  des  ailes,  allongeant  le  pas,  dressant 
le  cou  et  agitant  sa  crête,  proclamer  la  Providence, 
qui  plane  au-dessus  des  créatures  privées  de  raison  »^ 
La  défaite  du  bon  sens  était  accomplie.  Les  fines 
railleries  de  Lucien,  les  justes  critiques  de  Gelse,  ne 
pèseront  que  comme  des  protestations  impuissantes. 
Dans  une  génération,  l'homme,  en  entrant  dans  la 
vie,  n'aura  plus  que  le  choix  de  la  superstition  S  et 
bientôt  ce  choix  même,  il  ne  l'aura  plus. 

4.  iEliani  fragm.  89,  98,  édit.  Hercher. 

2.  Quelques  jurisconsultes  font  une  noble  exception.  Voir,  par 
exemple,  Topînion  d'Ulpien  sur  les  exorcistes.  Digeste,  L,  xni, 
loi  4 ,  §  3,  De  extraord,  cogniL  Paul  parait  plus  crédule.  Sent., 
V,  XXI,  4;  XXIII,  14,  ht. 


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CHAPITRE   XXII. 


NOUVELLES    APOLOGIES.  —  ATHBNAGOHB,   THEOPHILE 
d'aNTIOGHB,    MINUGIUS    PELIX. 


Jamais  la  lutte  n'avait  été  aussi  ardente  qu'en  ces 
dernières  années  de  Marc-Aurèle.  La  persécution 
était  à  son  plus  haut  période.  Les  attaques  et  les  ré« 
ponses  se  croisaient.  Les  partis  s'empruntaient  taur 
à  tour  les  armes  de  la  dialectique  et  de  l'ironie.  Le 
christianisme  avait  son  Lucien  dans  un  certain  Her- 
mias,  qui  se  qualifie  «  philosophe  ^  »  et  qui  sembla 
prendre  à  tâche  d'ajouter  à  toutes  les  exagérations 
délation'  sur  les  méfaits  de  la  philosophie.  Son  écrite 
composé  probablement  en  Syrie*,  n'est  pas  une  apo- 

4.  La  date  de  cet  écrit  est  incertaine.  Il  n'est  cité  par  per- 
sonne. Nous  le  croyons  de  la  fin  du  ii*  siècle. 

t.  L'écrit  n'est,  en  quelque  sorte,  que  le  développement  de 
Tatien,  Adv.  Gr.,  $  S5. 

3.  Notez  la  géographie  singulière  de  la  première  phrase. 


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380  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Ad  178] 

logie;  c'est  un  sermon  adressé  aux  fidèles  assemblés  \ 
L*auteur  le  publia  sous  le  titre  de  Diasyimos  ou 
«  Persiflage  des  philosophes  du  dehors  »  •  La  plai- 
santerie y  est  lourde  et  assez  fade.  Elle  rappelle  les 
essais  qui  se  sont  produits  de  notre  temps,  dans  le 
sein  du  catholicisme,  pour  employer  l'ironie  de  Vol- 
taire au  profit  de  la  bonne  cause,  et  pour  faire  l'apo- 
logie de  la  religion  sur  le  ton  d'un  Tertullien  en 
belle  humeur.  Les  sarcasmes  d'Hermias  ne  frappent 
pas  seulement  les  prétentions  exagérées  de  la  philo- 
sophie ;  elles  atteignent  les  tentatives  les  plus  légi- 
times de  la  science,  le  désir  de  savoir  des  choses  qui 
sont  aujourd'hui  parfaitement  découvertes  et  con- 
nues*, La  science,  selon  Tauteur,  a  pour  origine 
Tapostasie  des  anges  ^  Ce  sont  ces  êtres  malheureux 
et  pervers  qui  ont  enseigné  aux  hommes  la  philoso- 
phie, avec  toutes  ses  contradictions.  La  connaissance 
des  écoles  anciennes  que  possède  l'auteur  est  étendue, 
mais  peu  profonde;  quant  à  l'esprit  philosophique^ 
on  n'en  fut  jamais  plus  complètement  dépourvu. 
La  clémence  de  l'empereur,  son   amour  bien 

4 .  Les  mots  &  à-^aimni  de  la  première  phrase  doivent  ôlre 
mis  dans  la  bouche  de  l'auteur,  et  non  considérés  comme  faisant 
partie  de  la  citation  de  saint  Paul. 

t.  Dioiyrmoê,  8,  9, 40. 

3.  Ibid.,  4.  Gomp.  Clément  d'Alex.,  Slrom ,  I,  ch.  xvii;  VI, 
ch.  vm. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  381 

connu  de  la  vérilé  ^  provoquaient,  d'année  en  année^ 
des  requêtes  nouvelles,  où  des  avocats  généreux 
de  la  religion  persécutée  essayaient  de  montrer  ce 
que  ces  persécutions  avaient  de  monstrueux.  Com- 
mode, associé  à  Tempire  depuis  la  fin  de  Tan  176  ^, 
eut  sa  part  dans  ces  supplications,  auxquelles,  chose 
étrange  !  il  devait  plus  tard  faire  droit  mieux  que 
son  père.  «  Aux  empereurs  Marc-Aurèle-Antonin 
et  Marc-Aurèle-Commode,  Arméniaques,  Sarmati- 
ques  et,  ce  qui  est  leur  plus  grand  titre,  philoso- 
phes •....  »  Ainsi  débute  une  apologie,  écrite  dans  un 
fort  bon  style  antique  par  un  certain  Athénagore, 
philosophe  athénien,  qui  semble  s'être  converti  au 
christianisme  par  ses  propres  efforts*.  Il  s'indigne 
de  la  situation  exceptionnelle  que  l'on  fait  aux  chré- 
tiens, sous  un  règne  plein  de  douceur  et  de  félicité^ 
qui  donne  à  tout  le  monde  la  paix  et  la  liberté*. 
Toutes  les  villes  jouissent  d'une  parfaite  isonomie.  Il 
est  permis  à  tous  les  peuples  de  vivre  suivant  leurs 
lois  et  leur  religion.  Les  chrétiens,  bien  que  très 

4.  Tô  otXofAttdi;  xai  9(XccXr.6cc.  Athéoag.,  Leg.,  t. 

2.  Tillemont,  Hist.  des  emp..  H,  p.  389  et  suiv. 

3.  AthéDagore,  Leg.,  4,46.  Voir  Tillemont,  Mëm.,  II,  p.  324, 
634  et  suiv. 

4.  Titre.  Cf.  Méthodius,  dans  Epiph.,  hser.,  lxiv,  2i. 

5.  Tb  irpâov  &p.MV  xat  'njupcv  xal  to  irpbç  iiravra  ttpvvtxbv  xol  çiXav- 


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382  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

loyaux  envers  l'empire,  sont  les  seuls  hommes  que 
Ton  persécute  pour  leur  croyance*.  Et  encore,  si  on 
se  contentait  de  leur  enlever  les  biens  et  la  vie!  Mais 
ce  qu'il  y  a  de  plus  insupportable,  ce  sont  les  calom- 
nies officielles  dont  on  les  accable,  athéisme,  repas 
de  chair  humaine,  incestes. 

Si  les  chrétiens  sont  coupables  d'athéisme,  les 
philosophes  sont  coupables  du  même  crime.  Les 
chrétiens  admettent  cette  intelligence  suprême,  invi- 
sible, impassible,  incompréhensible,  qui  est  le  der- 
nier mot  de  la  philosophie.  Pourquoi  leur  faire  un 
reproche  de  ce  qu'on  loue  chez  les  autres  ?  Ce  que 
disent  les  chrétiens  du  Fils  et  de  l'Esprit  complète 
la  philosophie,  ne  la  contredit  pas.  Le  fils  de  Dieu, 
c'est  le  Verbe  de  Dieu,  raison  éternelle  de  l'esprit 
éternel.  Les  chrétiens  rejettent  les  sacrifices,  les 
idoles,  les  fables  immorales  du  paganisme.  Qui  peut 
les  en  blâmer?  Les  dieux  ne  sont  le  plus  souvent  que 
des  hommes  déifiés*.  Les  miracles  de  guérison  qui 
se  font  dans  les  temples  sont  l'ouvrage  des  démons '. 

Athénagore  n'a  pas  de  peine  à  démontrer  que  les 
crimes  contre  nature  qu'on  reproche  aux  chrétiens 
n'ont  aucune  vraisemblance.  Il  affirme  la  pureté  par- 

4.  Athén.,  Legalio,  4,  2. 

2.  Ibid.,  Î8,  29,  30. 

3.  Ibid,,  24-27. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  383 

faite  de  leurs  mœurs,  malgré  les  objections  que  Ton 
tire  du  baiser  de  paix. 

Selon  la  différence  des  âges,  nous  traitons  les  uns  de 
fils  et  de  filles,  tels  autres  de  frères  et  de  sœurs,  tefs 
autres  de  pères  et  de  mères  ;  mais  ces  titres  de  parenté 
n'entraînent  aucune  souillure.  Le  Verbe  nous  dit  en  effet^: 
«  Si  quelqu'un  réitère  le  baiser*  pour  se  procurer  une 
jouissance  de  plaisir...  »;  et  il  ajoute  :  «  II  faut  être  très 
scrupuleux  en  ce  qui  concerne  le  baiser,  à  plus  forte  raison 
en  ce  qui  concerne  le  proscynème,  puisque,  s'il  était 
souillé  de  la  moindre  pensée  impure,  il  nous  priverait  de 
la  vie  éternelle.  »  L'espérance  de  la  vie  éternelle  nous  fait 
mépriser  la  vie  présente  et  jusqu'aux  plaisirs  de  Tâme. 
Chacun  de  nous  use  de  son  épouse  selon  certaines  règles 
que  nous  avons  posées  '  et  dans  la  mesure  qui  sert  à  la 
génération  des  enfanta  ;  de  même  que  le  laboureur,  après 
avoir  confié  son  grain  à  la  terre,  attend  la  moisson  sans 
rien  semer  par-dessus.  Vous  trouverez  parmi  nous  plu- 
sieurs personnes  de  Tun  et  de  l'autre  sexe  qui  vieillissent 
dans  le  célibat,  espérant  ainsi  vivre  plus  près  de  Dieu... 
Notre  doctrine  est  que  chacun  doit  rester  tel  qu'il  est  né 
ou  se  contenter  d'un  seul  mariage.  Les  secondes  noces  ne 
sont  qu'un  adultère  convenablement  déguisé... 

Que  si  l'on  demande  à  nos  accusateurs  s'ils  ont  vu  ce 

4.  Leg.,  32.  L'écrit  cité  comme  inspiré  par  Âlhénagore  est 
sans  doute  quelque  recueil  de  Didascalies  apostoliques. 

5.  Cf.  Saint  Paul,  p.  262,  et  ci-après,  p.  520. 

3.  Leg.,  33, 6<p'  i&(amv  (édit.  Otto).  Dom  Maran  et  plusieurs  autres 
critiques  lisent  &y  6(ubv;  mais  jamais  les  chrétiens  ne  considèrent 
le  mariage  romain  comme  étant  pratiqué  parmi  eux.  t|A&y  voudrait 
dire  Marc-Aurèle  et  Commode,  ce  qui  n'est  guère  satisfaisant. 


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384  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

qu'ils  disent,  ii  n'y  en  a  pas  d'assez  impudent  pour  le  dire. 
Nous  avons  des  esclaves,  les  uns  plus,  les  autres  moins  ; 
nous  ne  songeons  pas  à  nous  cacher  d'eux,  et  néanmoins 
pas  un  d'entre  eux  n'a  tenu  encore  ces  propos  mensongers 
contre  nous.  Nous  ne  pouvons  souffrir  la  vue  d'un  homme 
que  l'on  fait  mourir,  même  justement.  Qui  ne  se  porte  avec 
empressement  aux  spectacles  de  gladiateurs  et  de  bêtes, 
principalement  quand  c'est  vous  qui  les  donnez?  Eh  bien, 
nous  avons  renoncé  à  ces  spectacles,  croyant  qu'il  n'y  a 
guère  de  différence  entre  regarder  un  meurtre  et  le  com- 
mettre ^  Nous  tenons  pour  homicides  les  femmes  qui 
se  font  avorter,  et  nous  croyons  que  c'est  tuer  un  enfant 

que  de  l'exposer* 

Ce  que  nous  demandons,  c'est  le  droit  commun,  c'est 
de  n'être  pas  punis  pour  le  nom  que  nous  portons.  Quand 
un  philosophe  commet  un  délit,  on  le  juge  pour  ce  délit, 
et  on  n'en  rend  pas  la  philosophie  responsable.  Si  nous 
sommes  coupables  des  crimes  dont  on  nous  accuse,  n'é- 
pargnez ni  âge  ni  sexe,  exterminez  avec  nous  nos  femmes 
et  DOS  enfants.  Si  ce  sont  des  inventions,  sans  autre  fon- 
dement que  l'opposition  naturelle  du  vice  et  de  la  vertu, 
c'est  à  vous  d'examiner  notre  vie,  notre  doctrine,  notre 
soumission  dévouée  à  vous,  à  votre  maison,  à  l'empire,  et 
de  nous  faire  la  même  justice  que  vous  feriez  à  nos  adver- 
saires'. 

La  déférence  extrême,  presque  Tobséquiosîté  en- 
vers l'empire  est  le  caractère  d'Athénagore,  comme 

4.  Gump.  Théophile,  Ad  AtUoL,  IIl,  45. 

5.  Leg.,  3),  33,  34,  36. 
a.  Ibid ,  S,  3. 


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[An  178]  MARC-ÀURÈLE.  385 

de  tous  les  apologistes.  Il  flatte  en  particulier  les 
idées  d'hérédité  et  assure  Marc-Aurèle  que  les  prières 
des  chrétiens  peuvent  avoir  pour  effet  d'assurer  la 
succession  régulière  de  son  fils*. 

Mainienant  que  j'ai  répondu  à  toutes  les  accusations,  et 
que  ]'ai  montré  notre  piété  envers  Dieu,  aussi  bien  que  la 
pureté  de  nos  âmes,  je  ne  vous  demande  plus  qu'un  signe 
de  votre  royale  tète,  ô  princes  que  la  nature  et  Téducation 
ont  faits  si  excellents,  si  modérés,  si  humains.  Qui  est  plus 
digne  d'être  favorablement  écouté  du  souverain  que  nous 
qui  prions  pour  votre  gouvernement,  afin  que  la  succession 
s'établisse  parmi  vous  de  père  en  ûls,  selon  ce  qui  est  le 
plus  juste,  et  que  votre  empire,  recevant  sans  cesse  de 
nouveaux  accroissements,  s'étende  à  tout  1* univers  ?  Et,  en 
priant  ainsi,  nous  prions  pour  nous-mêmes,  puisque  la 
tranquillité  de  l'empire  est  la  condition  pour  que  nous 
puissions,  au  sein  d'une  vie  douce  et  tranquille,  nous  appli- 
quer tout  entiers  à  Tobservation  des  préceptes  qui  nous 
ont  été  imposés. 

Le  dogme  de  la  résurrection  des  morls  était  celui 
qui  causait  le  plus  de  difficultés  aux  esprits  qui 
avaient  reçu  l'éducation  grecque*.  Athénagore  y  con- 
sacra une  conférence  spéciale',  essayant  de  répondre 

4.  Voir  ci-dessus,  p.  484,  note,  et  283. 

2.  Voir  Celse,  ci-dessus,  p.  355-356  ;  Théophile,  Ad  Autol., 
I,  8, 43  ;  II,  44;  le  traité  De  la  réêurrectian  faussement  attribué 
à  saint  Justin;  Minucius  Félix,  44,42;  voyez  ci-après  p.  398-399. 

3.  De  resurr.,  23.  Cf.  Leg.,  36. 

25 


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386  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  i7&] 

aux  objections  tirées  des  cas  oii  le  corps  perd  son 
identité.  L'immortalité  de  l'âme  ne  suffit  pas.  Des 
préceptes  comme  ceux  qui  concernent  l'adultère,  la 
fornication,  ne  regardent  point  l'âme,  puisque  l'âme 
n'est  pas  susceptible  de  pareils  méfaits.  Le  corps  a  sa 
part  dans  la  vertu;  il  doit  avoir  sa  part  dans  la  récom- 
pense. L'homme  n'est  complet  que  composé  de  corps 
et  d'âme  ;  or  tout  ce  qu'on  dit  des  fins  de  l'homme 
s'applique  à  l'homme  complet.  —  Nonobstant  tous 
ces  raisonnements,  les  païens  s'obstinaient  k  dire  : 
«  Montrez-nous  un  ressuscité  d'entre  les  morts,  et, 
quand  nous  aurons  vu,  nous  croirons^  »,  et  ils  n'a- 
vaient pas  tout  à  fait  tort. 

Théophile,  évêque  d'Antioche,  vers  l'an  170", 
est,  comme  Athénagore,  un  converti  de  l'helléirisme', 
qui,  en  se  convertissant,  n'a  pas  cru  faire  autre 
chose  que  changer  une  philosophie  pour  une  autre 
meilleure.  C'était  un  docteur  très  fécond,  un  cathé- 
chiste  doué  d'un  grand  talent  d'exposition,  un  polé- 
miste habile  selon  les  idées  du  temps.  Il  écrivit 
contre  le  dualisme  de  Marcion  et  contre  Hermo- 

4.  Théophile,  Ad  AutoL,  I,  43. 

2.  Eusèbe,  IV,  ch.  xx,  xxiv;  Chronigue^dHk  170;  saint  Jérôme, 
Devins  ilL,  85;  Ad  Algasiam,  quaeât.  6,  t.  IV,  i'*  part., p.  197, 
Mart.;  In  McUih.,  proœm.  Voir  Tillemont,  Méni.,  lil,  p.  49-53, 
614-648. 

3.  Ad  AutoL,  l,  a. 


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[An  178]  HARC-AURÈLE.  387 

gène  S  qui  niait  la  création  et  admettait  une  matière 
éternelle.  II  commenta  les  Evangiles  et  en  fit,  dit- 
on,  une  Concorde  ou  Harmonie^.  Son  principal  ou* 
vrage,  qui  nous  a  été  conservé,  fut  un  traité  en  trois 
livres  adressé  à  un  certain  Autolyque  *,  personnage 
probablement  fictif,  sous  le  nom  duquel  Théophile 
représente  le  païen  instruit,  retenu  dans  Terreur 
par  les  préjugés  répandus  contre  le  christianisme. 
Selon  Théophile,  on  est  chrétien  par  le  cœur;  ce 
sont  les  passions  et  les  vices  qui  empêchent  de  voir 
Dieu.  Dieu  est  immatériel  et  sans  forme;  mais  ses 
œuvres  le  révèlent.  Les  dieux  des  païens  sont  des 
hommes  qui  se  sont  fait  adorer,  et  les  pires  des 
hommes*. 

Théophile  parle  déjà  de  trinité;  mais  sa  trinité  n'a 
que  l'apparence  de  celle  de  Nicée  ;  elle  se  compose 

4.  Voir  ci-dessas,  p.  496.  G*est  l'HermogèDe  que  TertuIIieD 
prend  si  fort  à  partie  dans  un  traité  spécial,  In  Hermogenem,  et 
dans  ses  différents  écrits,  Prœscr.,  30,  33;  De  monog.y  i^\  De 
anima,  4.  Cf.  Clém.  d'Alex.,  Exe,  ex  script,  proph.,  56  ;  Tbéo- 
doret,  Hœr.  fab,,  I,  49;  Philaslre,  64. 

%.  Saint  Jérôme,  qui  seul  parle  de  cette  Harmonie,  confond 
peut-être  Théophile  et  Tatien. 

3.  L'ouvrage  a  été  écrit  plusieurs  années  après  Tan  480,  puis- 
que l'auteur  cite  Ghrysérôs,  qui  écrivit  lui-même  après  l'an  480 
(III,  87,  28).  La  persécution  durait  encore,  quoique  aflbiblie  (m, 
30);  Irénée  paraît  avoir  connu  l'ouyrage  de  Théophile.  Cf.  Âd. 
Harnack,  Die  Zeit  des  Ignaiius  (Leipzig,  4878),  p.  4S-44.. 

4.  AdAutol,,  I,  9;  m,  3,  8. 


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388  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

de  trois  personnes  :  Dieu,  le  Verbe,  la  Sagesse*.  Sa 
confiance  en  la  lecture  des  prophètes,  comme  moyen 
de  conversion  des  païens,  peut  paraître  exagérée*.  Son 
érudition  est  abondante;  mais  la  critique  lui  fait 
totalement  défaut,  et  l'exégèse  qu'il  donne  des  pre- 
miers chapitres  de  la  Genèse  est  très  faible  •.  Que 
dire  de  Tassurance  avec  laquelle  il  cite  aux  païens, 
comme  une  autorité  décisive,  la  sibylle  judéo-chré- 
tienneS  dont  il  admet  pleinement  l'authenticité? 

En  somme,  Théophile  se  rapproche  bien  plus  de 
l'esprit  étroit  et  haineux  de  Tatien  que  de  l'esprit 
libéral  de  Justin  et  d'Athénagore.  Quelquefois  il 
admet  que  les  philosophes  et  les  poètes  grecs  ont 
devancé  la  révélation,  notamment  en  ce  qui  con- 
cerne la  conflagration  finale  du  monde*;  mais  le  plus 
souvent  il  les  trouve  entachés  d'erreurs  énormes  *• 
Les  Grecs  ont  pillé  la  Genèse  en  l'altérant  \  La  sa- 
gesse grecque  n'est  qu'un  pâle,  moderne  et  faible 
plagiat  de  Moïse'.  De  même  que  la  mer  se  dessé- 
cherait, si  elle  n'était  sans  cesse  alimentée  par  les 

4.  Tiic  rpio^oc,  Ad  AutoL,  II J 5;  Cf.  I,  3,  5;  II,  40,  2S. 

2.  AdAtaol.,1,  U;  II,  9. 

3.  Ibid.,  Il,  40  etsuiv. 

4.  JM.,  II,  9,  34,  36,  38. 
6.  Ibid.,  H,  37,  38. 

6.  Ibid.,  Il,  4-8;  III,  4-3,  6-7,  46,  48. 

7.  Jbid,,  II,  ^t; 

8.  Ibid.,  m,  47,  20-30. 


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[An  178]  HARC-AURÈLE.  389 

fleuves,  de  même  le  monde  périrait  par  la  méchan- 
ceté des  hommes,  si  la  Loi  et  les  prophètes  n'y  en- 
tretenaient la  vertu  et  la  justice.  L'Église  catholique 
est  comme  une  île  préparée  par  Dieu,  au  milieu 
d'une  mer  d'erreurs.  Mais  qu'on  ne  s'y  trompe  pas  : 
il  y  a  les  hérésies,  lies  de  récifs,  sans  eau,  sans  fruits, 
pleines  de  bêtes  féroces.  Gare  aux  pirates  qui  vous  y 
attirent  et  vous  y  perdent*  !....  Théophile  n'est  tout  à 
fait  triomphant  que  quand  il  réduit  à  néant  les  ca- 
lomnies absurdes  dont  on  poursuivait  ses  coreligion- 
naires*. Ailleurs,  il  est  faible,  et  Autolyque  n'a  pas 
tort,  après  de  tels  arguments,  de  persister  dans  son 
incrédulité. 

La  perle  de  cette  littérature  apologétique  des  der- 
nières années  de  Marc-Aurèle  est  le  dialogue  com- 
posé par  l'Africain  Minucius  Félix'.  C'est  le  premier 
ouvrage  chrétien  écrit  en  latin,  et  déjà  on  y  sent  que 

4.  AdAuU)L,U\,  U. 

2.  /6trf.^lII,  4-5,  45. 

3.  Lactance  {InsUt.  div,.  Y,  ch.  i")  le  met  avant  Tertullien. 
Saint  Jérôme,  au  contraire,  De  viris  ilL,  58  (cf.  63  et  Epist.,  83 
ad  Magnum,  col.  656,  Mart.},  le  met  après  Tertullien  et  avant 
saint  Cyprien  ;  mais  le  lien  avec  Fronton  ne  permet  guère  de  des- 
cendre au-dessous  de  Marc-Âurèle  ou  de  Ck)mmode.  C'est,  d'ail- 
leurs, Tertullien  qui  imite  Minucius,  et  non  Minucius  qui  imite 
Tertullien.  Voir  Ebert,  dans  les  AbhandL  der  phiL-hUl.  Classe 
der  Sàchs.  Ges.  der  Wiss.,  V,  349  et  suiv.  ;  Keim,  Celsus,  p.  464 
et  suiv.;  Bonwetsch,  Die  Sehr,  TerL,  p.  %\  et  suiv.  On  peut  voir 
des  allusions  aux  massacres  de  Lyon,  dans  Octat>,,  29,  33,  37. 


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390  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Ab:178] 

la  littérature  chrétienne  latine,  théologiquement  infé- 
rieure, l'emportera  sur  la  littérature  chrétienne  grecque, 
par  les  nuances  et  la  virilité  du  style.  L'auteur,  origi- 
naire de  CirtaS  demeurait  à  Home  et  y  exerçait  la 
profession  d'avocat*.  Né  païen,  il  avait  reçu  l'éduca- 
tion la  plus  distinguée  et  avait  embrassé  le  christia- 
nisme par  réflexion'.  Il  connaît  parfaitement  ses  clas- 
siques, les  imite,  les  copie  quelquefois  ;  Gicéron,  Sé- 
nèque^  Salluste,  sont  ses  auteurs  favoris.  Parmi  ses 
contemporains,  personne  n'écrivit  en  latin  mieux  que 
lui.  Le  livre  de  son  compatriote  Fronton  le  frappa  ; 
il  voulut  répondre  à  l'attaque;  il  le  fit,  en  calquant, 
ce  semble,  le  style  un  peu  apprêté  de  l'illustre  rhé- 
teur et  en  lui  faisant  plus  d'un  emprunt*.  Peut-être 
aussi  avait-il  lu  l'ouvrage  de  Celse  et  le  vise-t-il 
plus  d'une  fois  sans  le  nommer'. 

Un  païen  instruit,  appartenant  à  la  première  fa- 
mille de  Cirta,  Gaecilius  Natalis  %  et  deux  chrétiens, 

4.  Octaioius,  9,  34.  Girta  est  notre  Ck)nstantiiie. 

2.  Ibid.,  t.  Cf.  Lactance,  Inst.,  V,  4. 

3.  Oclav.,\. 

4.  Voir  l'Égl.  chrét.,  p.  493. 11  y  a  beaucoup  d'analogie  entre 
les  jolies  amplifications  d'OcUvius,  §§  2,  3,  4,  et  les  lettres  de 
Marc-Aurèle  et  de  Fronton.  Le  style  du  discours  de  GaBcilius,  d'ail* 
leurs,  est  plus  frontonien  que  le  reste  de  Touvrage.  Minucius  est 
coutumier  du  plagiat;  ainsi  il  copie  souvent  Gicéron  sans  le  citer. 

5.  Keim,  CelsuSj  p.  456  et  suiv. 

6.  On  a  trouvé  à  Gonstantine  plusieurs  iascriptioas  de  Tan  240 


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Un  178]  HARC-AURÈLE.  301 

Octavius  et  Minucius,  se  promènent  au  bord  de  la 
mer,  près  d'Ostie,  pendant  les  vacances  d'automne. 
Cœcilius,  apercevant  une  statue  de  Sérapis,  porte  la 
main  à  sa  bouche,  selon  Tusage.  La  discussion  s'en- 
gage. CsBcilius  commence  par  un  long  discours,  que 
Ton  peut  considérer  comme  une  reproduction  à  peu 
près  textuelle  de  l'argumentation  de  Fronton.  C'est 
le  parfait  exposé  des  objections  qu'un  Romain  comme 
il  faut  opposait  au  christianisme.  Le  ton  est  celui 
d'un  conservateur,  qui  ne  dissimule  pas  bien  son 
incrédulité  hautaine,  et  défend  la  religion  sans  y 
croire.  Sceptique  sur  le  fond  des  choses,  dédaigneux 
de  toute  spéculation,  Caecilius  ne  tient  à  la  religion 
établie  que  par  bienséance,  par  habitude,  et  parce 
que  le  dogmatisme  des  chrétiens  lui  déplaît.  Les 
écoles  de  philosophie  n'ont  produit  que  des  disputes; 
l'esprit  humain  ne  saurait  franchir  l'espace  qui  le 
sépare  de  la  Divinité.  Les  plus  sages  y  renoncent. 
Que  dire  de  l'outrecuidance  de  certaines  gens  qui, 

à  Fan  247,  provenant  d'un  certain  âfarcus  Cœcilius  Quinti  F.  Na- 
ialis,  triumvir  quinquennal  [Recueil  deGonstaDtine,4869,  p.  695; 
Corptis  inscr.  /a/.^  VIII,  6996, 7094-7098  ;  Hermès,  t.  XV,  4880, 
p.  474-474),  fonction  qui  ne  peut  avoir  été  exercée  que  par  un 
homme  très  avancé  dans  sa  carrière.  Il  n'est  pas  impossible  que  ce 
Cœcilius  soit  identique  à  celui  que  Minucius  Félix  met  en  scène. 
Si  l'on  voit  de  la  difficulté  à  cela,  on  peut  supposer  que  le  Gœci« 
ius  Nalalis  de  l'épigraphie  est  le  fils  du  Caecilius  Nalalis  du  Dia- 
logue; les  règles  de  l'onomastique  latine  ne  s'y  opposent  pas. 


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392  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

sortis  des  plus  basses  classes,  sans  éducation  ni 
science,  étrangers  à  toute  littérature,  prétendent 
trancher  des  questions  devant  lesquelles,  depuis  des 
siècles,  la  philosophie  délibère  ?  N'est-il  pas  bien 
plus  sage,  laissant  là  les  questions  supérieures  à  notre 
humilité,  de  suivre  le  culte  établi  par  les  ancêtres^? 
Les  vieux  siècles,  grâce  à  leur  ignorance  et  à  leur 
simplicité,  eurent  des  privilèges,  en  particulier  celui 
de  voir  les  dieux  de  près,  de  les  avoir  pour  rois*.  En 
pareille  matière,  l'antiquité  est  tout  ;  le  vrai,  c'est  ce 
que  l'on  croit  depuis  longtemps.  Rome  a  mérité  de 
régner  sur  le  monde  en  acceptant  les  rites  du  monde 
entier.  Comment  songer  à  changer  une  religion  si 
utile'?  Ce  culte  antique  a  vu  les  commencements  de 
Rome,  l'a  défendue  contre  les  barbares,  a  bravé  au 
Capitole  l'assaut  des  Gaulois.  Veut-on  que  Rome  y 
renonce  pour  plaire  à  quelques  factieux  qui  abusent 
de  la  crédulité  des  femmes  et  des  badauds? 

Grâce  à  une  rare  habileté  de  langage,  Caecilius 
laisse  entendre  que  tout  est  fabuleux  et  cependant 
vrai  dans  ce  qui  touche  à  la  divination,  aux  cultes, 

4 .  «  Quanto  venerabilius  ac  melius  antistitem  veritatis  majo- 
rum  excipere  doclrÎDaxn  »,  §  6.  Cf.  Gelse,  dans  Orig.,  Contre 
Celse.l  9;  VïlT,  36,  44. 

2.  Oclav.,  S  6. 

3.  «  Religionem  tam  vetustam,  tam  utilem,  tam  salubrem 
{Oclav,,  S  8).  » 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  393 

aux  guérisons  miraculeuses,  aux  songes  ^  Son  attî* 
tude  est  celle  de  Celse.  Au  fond,  il  est  épicurien;  il 
croit  peu  à  la  Providence  et  aux  interventions  surna- 
turelles ;  mais  son  attachement  à  la  religion  d'État  le 
rend  cauteleux. 

L'homme  et  les  animaux  naissent,  s'animent,  grandis- 
sent par  une  sorte  de  concrétion  spontanée  des  éléments, 
qui  ensuite  se  divise,  se  dissout,  se  dissipe.  Tout  revient 
sur  soi-môme,  retourne  à  sa  source,  sans  qu'un  être  joue 
en  cela  le  rôle  de  fabricateur,  de  juge,  de  créateur^.  Ainsi 
la  réunion  des  éléments  ignés  fait  éclater  sans  cesse  des 
soleils,  puis  des  soleils  encore.  Ainsi  les  vapeurs  qui  s*ex- 
halent  de  la  terre  s'agglomèrent  en  brouillards,  s'élèvent 
en  nuages,  tombent  en  pluie.  Les  vents  souffleot,  la  grêle 
crépite,  le  toanerre  mugit  au  choc  des  nuées,  les  éclairs 
brillent,  la  foudre  éclate;  tout  cela  à  tort  et  à  travers;  la 
foudre  s'en  prend  aux  montagnes,  frappe  les  arbres,  touche 
sans  choix  les  lieux  sacrés  et  les  lieux  profanes,  atteint  les 
hommes  coupables  et  souvent  les  hommes  religieux.  Que 
dire  de  ces  forces  aveugles,  capricieuses,  qui  entraînent 
tout  sans  ordre,  sans  examen  :  dans  les  naufrages,  le  sort 
des  bons  et  des  méchants  confondus,  les  mérites  ex  œquo; 
dans  les  incendies,  les  innocents  surpris  par  la  mort  aussi 
bien  que  les  malfaiteurs  ;  quand  le  ciel  est  infecté  de  virus 
pestilentiels,  la  mort  sans  distinction  pour  tous  ;  au  milieu 
des  fureurs  de  la  guerre,  les  plus  braves  succombant  ;  en 
temps  de  paix,  la  scélératesse  non  seulement  égalée  à  la 

4 .  ce  Etiam  per  quietem  deos  videmus,  audimus,  agnoscimus, 
quos  impie  per  diem  negamus,  noiumus,  pejeramus  (S  7).  » 
%,  «  Nulle  artifice,  necjudice,  necauctore.  » 


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304  ORIGINES  DU  CHRISTIANlSliE.  [An  178] 

verta,  mais  privilégiée,  si  bien  que  le  nombre  est  grand  de 
ceux  pour  lesquels  on  se  demande  s^il  faut  détester  leur  mé- 
chanceté ou  souhaiter  pour  soi  leur  fortune?  Si  le  monde 
était  gouverné  par  une  Providence  supérieure  et  par  Tau- 
torité  de  quelque  divinité,  est-ce  que  Phalaris  et  Denys  au- 
raient mérité  la  couronne,  Rutiliuset  Camille  Pexil,  Socrate 
le  poison  7  Voici  des  arbres  couverts  de  fruits,  une  moisson, 
une  vendange  exubérantes;  la  pluie  gâte  tout,  la  grêle 
casse  tout  ;  tant  il  est  vrai  que  la  vérité  est  pour  nous  ca- 
chée, interdite,  ou  plutôt  que  le  hasard  sans  loi  règne  seul 
au  travers  de  Tinfinie  et  insaisissable  variété  des  cas^ 

Le  tableau  que  Caecîlius,  interprète  des  préjugés 
de  la  haute  société  romaine,  fait  des  mœurs  chré- 
tiennes est  des  plus  sombres.  Ils  ont  raison  de  se  ca- 
cher, ces  sectaires  :  c'est  qu'ils  n'oseraient  se  mon- 
trer. Leurs  réunions  secrètes  et  nocturnes*  sont  des 
conventicules  de  plaisirs  infâmes.  Dédaignant  tout 
ce  qui  est  honorable,  les  sacerdoces,  la  pourpre,  les 
honneurs  publics,  incapables  de  dire  un  mot  dans 
les  réunions  honorables,  ils  se  réfugient  dans  les 
coins  pour  dogmatiser'.  Ces  gens  en  haillons,  à  demi 
nus,  ô  comble  de  l'audace!  méprisent  les  tourments 
actuels  par  la  croyance  en  des  tourments  futurs  et 

4 .  Octaviuê,  5. 

t.  «  Nocturnis  congregationibus  (§  8).  »  G'éUit  un  délit  puai 
par  la  loi. 

3.  «  Latebrosa  etlucifaga  oatio,  io  publicam  muta,  in  angulis 
garrula  (§  8).  »  Comparez  Celse,  ci-dessus,  p.  36Ï-363. 


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[An  178]  MARG-ÂURÈLE.  305 

incertains.  Par  crainte  de  mourir  après  leur  mort,  ils 
ne  craignent  pas  maintenant  de  mourir  ^ 

Ils  se  connaissent  à  des  marques,  à  des  signes  secrets  ; 
ils  s'aiment  presque  avant  de  s'être  connus.  Puis  la  débauche 
devient  la  religion,  le  lien  qui  les  enlace.  Ils  s'appellent 
sans  distinction  frïres  et  sœun,  si  bien  que,  par  remploi 
de  ce  nom  sacré,  ce  qui  ne  serait  qu'adultère  ou  fornica- 
tion devient  inceste.  C'est  ainsi  que  cette  vaine  et  folle 
superstition  se  glorifie  de  ses  crimes.  S*il  n'y  avait  pas  à 
ces  récits  un  fonds  de  vérité,  il  est  impossible  que  le  bruit 
public,  toujours  sagace,  répandit  sur  leur  compte  tant  de 
choses  monstrueuses.  J'entends  dire  qu'ils  vénèrent  la  tête 
de  la  plus  ignoble  bête',  rendue  sacrée  à  leurs  yeux  par  la 
plus  inepte  des  persuasions  ;  digne  religion,  en  vérité^  et 
faite  exprès  pour  de  telles  mœurs!  D'autres  racontent. . . 
Sont-ce  là  des  faussetés,  je  l'ignore  ;  ce  sont  au  moins  les 
soupçons  que  provoquent  naturellement  des  rites  occultes 
et  nocturnes.  Et,  après  tout,  quand  on  leur  attribue  le  culte 
d'un  homme  puni  du  dernier  supplice  pour  ses  méfaits, 
ainsi  que  la  présence  dans  leurs  cérémonies  du  bois  sinistre 
de  la  croix,  on  ne  fait  que  leur  prêter  les  autels  qui  leur 
conviennent  ;  ils  adorent  ce  qu'ils  méritent. 

Le  tableau  de  l'initiation  des  néophytes  est  aussi  connu 
qu'abominable.  Un  enfant,  couvert  de  pâte  et  de  farine, 
pour  tromper  ceux  qui  ne  sont  pas  au  courant,  est  placé 
devant  celui  qui  doit  être  initié.  On  l'invite  à  frapper  ;  la 
croûte  farineuse  fait  croire  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  plusinno- 

4.  Oclav,,%  8. 

5.  L'âne.  Cf.  §  28.  Cf.  Gelse,  dans  Orig.,  VIî,  40;  Tertullien, 


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396  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

cent  ;  l'enfaot  périt  sous  des  coups  occultes,  aveugles.  Et 
alors,  ô  horreur!  ils  lèchent  avidement  son  sang,  ils  s*ar- 
rachent  ses  membres;  désormais,  leur  fédération  est  scellée 
par  une  victime;  la  connaissance  mutuelle  qu'ils  ont  de 
leur  crime  est  le  gage  de  leur  silence. 

Personne  n'ignore  ce  qui  concerne  le  festin;  on  en  parle 
de  tous  les  côtés,  et  le  discours  de  notre  compatriote  de 
Cirta^  en  fait  foi.  Aux  jours  solennels,  des  gens  de  tout  âge, 
hommes  et  femmes,  se  réunissent  pour  un  banquet,  avec 
leurs  enfants,  leurs  sœurs,  leurs  mères.  Après  un  copieux 
repas,  quand  les  convives  sont  échauffés  et  que  l'ivresse  a 
excité  en  eux  le  feu  de  l'inceste,  il  se  passe  ce  qui  suit.  Un 
chien  est  attaché  au  candélabre;  on  l'attire,  on  le  fait  sauter 
hors  de  l'espace  où  il  est  attaché,  en  lui  jetant  un  petit  gâ- 
teau. Le  candélabre  se  renverse.  Alors,  débarrassés  de  toute 
lumière  importune,  au  sein  de  ténèbres  complaisantes  pour 
toutes  les  impudeurs,  ils  confondent  au  hasard  du  sort  les 
accouplements  d'une  lubricité  infâme,  tous  incestes,  sinon 
de  fait,  au  moins  par  complicité,  puisque  le  vœu  de  tous 
poursuit  ce  qui  peut  résulter  de  Tacte  de  chacun.  J'en  passe  : 
car  voilà  déjà  bien  assez  d'allégations,  toutes  ou  presque 
toutes  prouvées  par  le  seul  fait  de  l'obscurité  de  cette  re- 
ligion perverse.  Pourquoi,  en  effet,  s'efforcent-ils  de  cacher 
l'objet  de  leur  culte,  quel  qu'il  soit,  quand  il  est  constaté 
que  le  bien  aime  la  publicité,  que  le  crime  seul  cherche 
le  secret  ?  Pourquoi  n'ont-ils  pas  d'autels,  de  temples, 
d'images  connues?  Pourquoi  ne  parlent-ils  jamais  en  pu- 
blic? Pourquoi  cette  horreur  pour  les  réunions  libres,  si  ce 
qu'ils  adorent  avec  tant  de  mystère  n'était  ou  punissable 
ou  honteux  ?  Qu'est-ce  que  ce  dieu  unique,  solitaire,  en 

4.  Fronton.  Cf.  §  34.  V.  l'Église  chrétienne,  p.  493. 


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[Ânl7S]  MÂRC-AURÈLE.  397 

détresse,  que  ne  connaît  pas  une  nation  libre,  pas  un 
royaume,  pas  môme  le  degré  inflme  de  la  superstition 
romaine?  Seule,  la  misérable  nationalité  juive  honora  ce 
dieu  unique  ;  mais  du  moins  elle  Thonora  ouvertement, 
avec  des  temples,  des  autels,  des  victimes,  des  cérémo- 
nies; pauvre  Dieu  Gni,  détrôné,  puisqu'il  est  maintenant 
captif  des  dieux  romains  avec  sa  nation ^..  La  plus  grande, 
la  meilleure  partie  de  vous  souffre,  vous  l'avouez,  de  la 
misère,  du  froid,  de  la  fatigue,  de  la  faim,  et  votre  Dieu  le 
permet,  le  dissimule!  Ou  il  ne  veut  pas,  ou  il  ne  peut  pas 
secourir  les  siens;  il  est  impuissant  ou  injuste^. 

Menaces,  supplices,  tourments,  voilà  votre  sort;  la 
croix,  il  ne  s'agit  pas  de  l'adorer,  mais  d'y  monter;  le  feu 
que  vous  prédisez,  que  vous  craignez,  vous  le  subissez  ac- 
tuellement. Où  est  donc  ce  Dieu  qui  peut  sauver  ses  servi- 
teurs quand  ils  revivent,  et  ne  peut  rien  pour  eux  pendant 
qu'ils  vivent  ?  Est-ce  par  la  grâce  de  votre  Dieu  que  les  Ro- 
mains régnent,  commandent,  sont  vos  maîtres?  Et  vous, 
pendant  ce  temps,  toujours  en  soupçon  et  inquiets,  vous 
vous  abstenez  des  plaisirs  honnêtes,  vous  désertez  les  fêtes, 
les  banquets  publics,  les  spectacles  sacrés.  Comme  si  vous 
redoutiez  les  dieux  que  vous  niez,  vous  avez  en  horreur  les 
viandes  dont  une  part  a  été  coupée  pour  le  sacrifice,  les 
boissons  qui  ont  été  prélibées.  Vous  n'entourez  pas  vos 
têtes  de  fleurs  ;  vous  refusez  les  parfums  à  vos  corps,  les 
réservant  pour  les  funérailles;  vous  déniez  même  les  cou- 
ronnes aux  tombeaux;  pâles,  tremblants,  dignes  de  pitié 

Ainsi  malheureux,  vous  ne  ressuscitez  pas»  et,  en  atten- 
dant, vous  ne  vivez  pas.  Si  donc  vous  avez  quelque  sagesse, 

4.  Octav,,  §§  9  et  40.  Comparez  Gelse,  dans  Orig.,  V,  25,  44  ; 
VIII,  69. 

5.  Octav.,  %^t. 


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398  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  (An  178] 

quelque  sentiment  du  ridicule»  cessez  de  vous  perdre  dans 
les  espaces  célestes,  de  chercher  avidement  les  destins  et 
les  secrets  de  la  terre.  C'est  assez  de  regarder  à  ses  pieds, 
surtout  pour  des  gens  ignorants,  grossiers,  sans  éducation, 
sans  culture,  à  qui  il  n'est  pas  donné  de  comprendre  les 
choses  humaines,  à  plus  forte  raison  qui  n'ont  pas  le  droit 
de  disserter  sur  les  choses  divines^. 

Le  mérite  de  l'auteur  de  ce  curieux  dialogue  est 
de  n'avoir  en  rien  diminué  la  force  des  raisons  de 
ses  adversaires.  Gelse  et  Fronton  n'avaient  pas 
exprimé  avec  plus  d'énergie  ce  qu'avaient  de  contraire 
aux  plus  simples  idées  de  la  science  naturelle  ces 
perpétuelles  annonces  de  conflagration  du  monde  par 
lesquelles  on  effrayait  les  simples.  Les  idées  chré- 
tiennes sur  la  résurrection  ne  sont  pas  critiquées  avec 
moins  de  vigueur.  D'où  vient  cette  horreur  du  bûcher 
et  de  la  crémation  des  cadavres,  comme  si  la  terre 
ne  faisait  pas  en  quelques  années  ce  que  le  bûcher  fait 
en  quelques  heures?  Qu'importe  au  cadavre  d'être 
broyé  par  les  bêtes,  ou  noyé  dans  la  mer,  ou  recou- 
vert par  la  terre,  ou  absorbé  par  la  flarmne'  ? 

Octavius  répond  faiblement  à  ces  objections,  in- 
hérentes en  quelque  sorte  à  son  dogme,  et  que  le 
christianisme  traînera  avec  lui  durant  tout  le  cours 
de  son  existence.  Dieu,  dit  l'avocat  du  christianisme, 

4.  Octav.,%  42. 
%.  Ibid.,  \K. 


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An  178]  MARC-AUBÈLE.  39» 

a  créé  le  monde  ;  il  peut  le  détruire.  S*il  a  fait 
rhomme  de  rien,  il  saura  bien  le  ressusciter.  La  doc- 
trine de  la  conflagration  est  enseignée  dans  les  phi- 
losophes ^  Si  les  juifs  ont  été  vaincus,  c'est  de  leur 
faute.  Dieu  ne  les  a  pas  abandonnés  ;  ce  sont  eux 
qui  ont  abandonné  Dieu^. 

Octavius  se  montre  plus  subtil  encore,  quand  il 
prétend  que  le  signe  de  la  croix,  est  la  base  de  toute 
religion  et  en  particulier  de  la  religion  romaine  ;  que 
l'étendard  romain  est  une  croix  dorée;  que  le  tro- 
phée  représente  un  homme  en  croix  ;  que  le  navire 
avec  ses  vergues,  le  joug  d'un  char,  l'attitude  d'un 
homme  en  prières,  sont  des  images  de  la  croix •.  Son 
explication  des  augnres  et  des  oracles  par  l'action 
d'esprits  pervers  *  est  aussi  quelque  peu  enfantine. 
Mais  il  réfute  éloquemment  les  préjugés  aristocra- 
tiques de  Caecilius.  La  vérité  est  la  même  pour 
tous  ;  tous  peuvent  la  trouver  et  doivent  la  chercher. 
Dieu  est  évident  à  l'esprit  ;  la  Providence  résulte 
d'un  coup  d'œil  jeté  sur  l'ordre  du  monde  et  sur  la 
conscience  de  l'homme.  Cette  vérité  se  révèle  même, 
quoique  oblitérée,  dans  les  traditions  païennes.  Au 

4 .  Octav.j  34,  35.  Orig.,  Contre  CeUe,  IV,  20. 
t.  Octav.,  33. 

3.  Ibid.,  Î9.  Cf.  TertuUien,  Apol.,  46. 

4.  Ociav.,  27. 


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400  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178] 

fond  de  toutes  les  religions  et  de  toutes  les  poésies, 
se  trouve  Tidée  d'un  être  tout-puissant,  père  des  dieux 
et  des  hommes,  qui  voit  tout,  qui  est  la  cause  uni- 
verselle, Octavîus  prouve  sa  thèse  par  des  phrases 
empruntées  à  Cicéron.  Le  monothéisme  est  la  reli- 
gion naturelle  de  l'homme,  puisque  celui-ci,  dans 
l'émotion,  dit  simplement  :  a  0  Dieu  M  «  La  pro- 
vidence de  Dieu  est  le  dernier  mot  de  la  philo- 
sophie grecque  et  en  particulier  de  Platon,  dont  la 
doctrine  serait  divine  s'il  ne  l'avait  gâtée  par  trop  de 
complaisance  pour  le  principe  de  la  religion  d'État. 
Ce  principe,  Octavius  l'attaque  avec  une  extrême 
vivacité.  Les  raisons  tirées  de  la  grandeur  de  Rome 
le  touchent  peu;  cette  grandeur  n'est  à  ses  yeux 
qu'un  tissu  de  violences,  de  perfidies  ou  de  cruautés. 
Octavius  excelle  à  montrer  que  les  chrétiens  sont 
innocents  des  crimes  dont  on  les  accuse.  On  les  a 
mis  à  la  torture  ;  pas  un  n'a  avoué,  et  pourtant  l'aveu 
les  eût  sauvés.  Les  chrétiens  n'ont  ni  statues,  ni 
temples,  ni  autels.  Ils  ont  raison.  Le  vrai  temple  de 
la  Divinité,  c'est  le  cœur  de  l'homme.  Quelles  vic- 
times valent  une  conscience,  un  cœur  innocent  ?  Pra- 
tiquer la  justice,  c'est  prier  ;  cultiver  la  vertu,  c'est 
sacrifier;  sauver  son  frère,  c'est  la  meilleure  des 
offrandes.  Chez  les  chrétiens,  le  plus  pieux,  c'est  le 

4.  Octav.,%  48. 


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[An  178]  MARC-AURÈLE.  401 

plus  juste.  —  Octavius  triomphe  surtout  du  courage 
des  martyrs. 

Quel  beau  spectacle  pour  Dieu,  quand  le  chrétien  com- 
bat avec  la  douleur,  quand  il  se  recueille  contre  les  me- 
naces, les  supplices,  les  tourments,  quand  il  se  rit  du  bruit 
sinistre  de  la  mort  et  de  l'horreur  du  bourreau,  quand  il 
dresse  sa  liberté  contre  les  rois,  les  princes  et  qu'il  s'in- 
cline devant  Dieu  seul,  à  qui  il  appartient,  quand,  triom- 
phateur et  vainqueur,  il  brave  celui  qui  a  prononcé  sa  sen- 
tence de  mort!  Vaincre,  en  effet,  c'est  savoir  atteindre  son 
but I...  Le  chrétien  peut  donc  sembler  malheureux,  il  ne 
l'est  jamais.  Vous  élevez  au  ciel  des  hommes  comme  Mucius 
Scaevola,  dont  la  mort  était  assurée,  s'il  n'eût  sacrifié  sa 
main  droite.  Et  combien  des  nôtres  ont  souffert  sans  une 
plainte,  non  seulement  que  leur  main  droite,  mais  que  tout 
leur  corpâ  fût  brûlé,  quand  il  était  en  leur  pouvoir  de  se 
faire  relâcher  !..  Nos  enfants,  nos  femmes  se  jouent  des 
croix,  des  tourments,  des  bêtes,  de  tout  l'appareil  des  sup- 
plices, grâce  à  une  patience  qui  leur  est  inspirée  d'en 
haut*. 

Que  leH  magistrats  qui  président  à  ces  horreurs 
tremblent  !  Dieu  ne  leur  laisse  les  honneurs  et  les 
richesses  que  pour  les  perdre  ;  élevés  plus  haut,  leur 
chute  sera  plus  lourde.  Ce  sont  des  victimes  engrais- 
sées et  déjà  couronnées  pour'  la  mort.  Escortes, 
faisceaux,  pourpre,  noblesse  du  sang,  quelles  va- 

4.  Octav,,37, 

20 


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402  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  178| 

nités^  !  Tous  les  hommes  sont  égaux  ;  la  vertu  seule 
fait  la  difTérence  entre  eux^ 

Vaincu  par  ces  arguments,  Gaecilius,  sans  laisser 
k  Minucius  le  temps  de  conclure,  déclare  qu'il  croit 
à  la  Providence  et  à  la  religion  des  chrétiens  '.  Octa- 
vius,  dans  son  exposition,  est  à  peine  sorti  du  pur 
déisme.  Il  ne  mentionne  ni  Jésus,  ni  les  apôtres,  ni 
les  Écritures.  Son  christianisme  n'est  pas  la  vie  mo- 
nacale que  rêve  le  Pasteur  :  c'est  un  christianisme 
d'hommes  du  monde,  qui  n'empêche  ni  la  gaieté,  ni 
le  talent,  ni  le  goût  aimable  de  la  vie,  ni  la  recherche 
de  rélégance  du  style*.  Que  nous  sommes  loin  de 
l'ébionîte  ou  même  du  juif  de  Galilée  !  Octavius,  c'est 
Cicéron,  ou  mieux  Fronton,  devenu  chrétien.  En  réa- 
lité, c'est  par  la  culture  intellectuelle  qu'il  arrive  au 
déisme.  Il  aime  la  nature,  il  se  plaît  à  la  conversation 
des  gens  bien  élevés.  Des  hommes  faits  sur  ce  modèle 
n'auraient  créé  ni  l'Évangile  ni  l'Apocalypse  ;  mais, 
réciproquement,  sans  de  tels  adhérents,  l'Évangile, 
l'Apocalypse,  les  épitres  de  Paul  fussent  restés  les 

4.  a  VaDus  error  homiDis  et  inanis  cultus  dignitatis  {$  37).  v 
%,  «  Omnes  pari  sorte  uascimur,  sola  virtttte  distinguimur.  » 
[Ibidem,] 

3.  C'est  là  probablement  une  fiction  de  l'auteur  ;  les  inscrip- 
tions de  Gonslantine,  en  effet  (v.  ci-dessus,  p.  390-394,  note), 
bous  montrent  Gsecilius  ou  son  fils^rempiissant  des  devoirs  païens 

4.  Octavius,  les  premiers  paragraphes 


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[An  178]  MARG-AURÈLE.  403 

écrits  secrets  d'une  secte  fermée,  qui,  comme  les 
esséniens  ou  les  thérapeutes,  eût  finalement  disparu. 
Minucius  Félix  donne  bien  mieux  que  les  apolo* 
gistes  grecs  le  ton  qui  prévaudra  chez  les  défenseurs 
du  christianisme  en  tous  les  temps.  C'est  un  habile 
avocat,  s' adressant  à  des  gens  moins  versés  dans  la 
dialectique  que  les  Grecs  d'Egypte  ou  d'Asie,  dissi- 
mulant les, trois  quarts  de  son  dogme  pour  enlever 
l'adhésion  à  l'ensemble  sans  discussion  du  détail, 
prenant  les  apparences  du  lettré  pour  convertir  les 
lettrés  et  leur  persuader  que  le  christianisme  ne  les 
oblige  pas  à  renoncer  aux  philosophes  et  aux  écri- 
vains qu'ils  admirent,  a  Philosophes,  chrétiens...  mais 
quoi?  c'est  une  seule  et  même  chose.  Dogmes  répu- 
gnant à  la  raison!...  Allons  donc!  Mais  le  dogme 
chrétien,  c'est,  en  propres  termes,  ce  qu'ont  dit  Zenon, 
Aristote,  Platon,  rien  de  plus.  Vous  nous  traitez  de 
barbares;  mais,  aussi  bien  que  vous,  nous  cultivons 
les  bons  auteurs.»  Des  croyances  particulières  à  la  re- 
ligion que  l'on  prêche,  pas  un  mot;  pour  inculquer  le 
christianisme,  on  évite  de  prononcer  le  nom  de  Christ. 
Minucius  Félix,  c'est  le  prédicateur  de  Notre-Dame, 
parlant  à  des  gens  du  monde  faciles  à  contenter,  se 
faisant  tout  à  tous,  étudiant  les  faiblesses,  les  manies 
des  personnes  qu'il  veut  convaincre,  affectant,  sous 
sa  chape  de  plomb,  les  allures  de  l'homme  dégagé, 


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404  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  178J 

faussant  son  symbole  pour  le  rendre  acceptable. 
Faites-vous  chrétien  sur  la  foi  de  ce  pieux  sophiste, 
rien  de  mieux  ;  mais  souvenez- vous  que  tout  cela  est  un 
leurre.  Le  lendemain,  ce  qui  était  présenté  comme  ac- 
cessoire deviendra  le  principal  ;  l'écorce  amère  qu'on 
a  voulu  vous  faire  avaler  sous  un  petit  volume  et  ré- 
duite à  sa  plus  simple  expression  retrouvera  toute 
son  amertume.  On  vous  avait  dit  quQ  le  galant 
homme,  pour  être  chrétien,  n'avait  presque  rien  à 
changer  à  ses  maximes  ;  maintenant  que  le  tour  est 
joué,  on  vous  apporte  à  payer  par  surcroît  une  note 
énorme.  Cette  religion  qui  n'était,  disait-on,  que  la 
morale  naturelle,  implique,  par-dessus  le  marché, 
une  physique  impossible,  une  métaphysique  bizarre, 
une  histoire  chimérique,  une  théorie  des  choses 
divines  et  humaines  qui  est  en  tout  le  contraire  de 
la  raison. 


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CHAPITRE    XXIIl. 


PROGRÈS    d'organisation. 


\\x  milieu  de  circonstances  en  apparence  si  diffi- 
cilesy  Torganisalion  de  l'Église  se  complétait  avec 
une  surprenante  rapidité.  A  l'heure  où  nous  sommes 
arrivés,  TÉglise  de  Jésus  est  quelque  chose  de  so- 
lide et  de  consistant.  Le  grand  danger  du  gnosti- 
cisme,  qui  était  de  diviser  le  christianisme  en  sectes 
sans  nombre,  est  conjuré.  Le  mot  d'  «  Église  catho- 
lique ))^  éclate  de  toutes  parts,  comme  le  nom  de  ce 
grand  corps  qui  va  désormais  traverser  les  siècles 
sans  se  briser.  Et  on  voit  bien  déjà  quel  est  le  ca- 
ractère de  cette  catholicité.  Les  montanistes  sont 
tenus  pour  des  sectaires  ;  les  marcionites  sont  con- 

4 .  ÉxxXvioia  xadoXtxin/^ËpUre  des  Smyrniotes  sur  le  martyre  de 
Polycarpe,  titre,  §§  8,  46  {-cHz  <v  l^^r^  xaAokaâîç  UxXimoiç)^  49; 
Épltres  pseudo-ign.,  ad  Smym.,  8.  Comp.  Actes  de  saint  Pione, 
§  49.  Dans  Celse  (Orig.,  V,  59),  iq  {At-foXn  txxXvioia.  Cf.  fragm.  de 
Huralori,  lignes  55-57,  64-62,  66,  69. 


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406  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179J 

vaincus  de  fausser  la  doctrine  apostolique  ;  les  diffé- 
rentes écoles  gnostiques  sont  de  plus  en  plus  repous- 
sées du  sein  de  l'Église  générale.  Il  y  a  donc  quelque 
chose  qui  n'est  ni  le  montanisme,  ni  le  marcionisme, 
ni  le  gnosticisme,  qui  est  le  christianisme  non  sec- 
taire, le  christianisme  de  la  majorité  des  évoques, 
résistant  aux  hérésies  et  les  usant  toutes,  n'ayant,  si 
l'on  veut,  que  des  caractères  négatifs,  mais  préservé 
par  ces  caractères  négatifs  des  aberrations  piétistes 
et  du  dissolvant  rationaliste.  Le  christianisme,  comme 
tous  les  partis  qui  veulent  vivre,  se  discipline  lui- 
même,  retranche  ses  propres  excès.  II  joint  à  l'exal- 
tation mystique  un  fonds  de  bon  sens  et  de  modéra- 
tion, qui  tuera  le  millénarisme,  les  charismes,  la 
glossolalie,  tous  les  phénomènes  spirites  primitifs. 
Une  poignée  d'exaltés,  comme  les  montanistes,  cou- 
rant au  martyre,  décourageant  la  pénitence,  condam- 
nant le  mariage,  n'est  pas  l'Église.  Le  juste  milieu 
triomphe  ;  il  ne  sera  donné  aux  radicaux  d'aucune 
sorte  de  détruire  l'œuvre  de  Jésus.  L'Église  est  tou- 
jours d'opinion  moyenne;  elle  est  la  chose  de  tout  le 
monde,  non  le  privilège  d'une  aristocratie.  L'aristo- 
cratie pîétîste  des  sectes  phrygiennes  et  l'aristocratie 
spéculative  des  gnostiques  sont  également  déboutées 
de  leurs  prétentions.  11  y  a  dans  l'Église  les  parfaits 
et  les  imparfaits  ;  tous  peuvent  en  faire  partie.  Le 


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[An  179]  MARC>AURÈLE.  407 

martyre,  le  jeûne,  le  célibat  sont  choses  excellentes  ; 
mais  on  peut  sans  héroïsme  être  chrétien  et  bon 
chrétien. 

Ce  fut  répiscopat  qui,  sans  nulle  intervention  du 
pouvoir  civil,  sans  nul  appui  des  gendarmes  ni  des 
tribunaux,  établit  ainsi  l'ordre  au-dessus  de  la  liberté 
dans  une  société  fondée  d'abord  sur  l'inspiration  indi- 
viduelle. Voilà  pourquoi  les  ébionites  de  Syrie,  qui 
n'ont  pas  l'épiscopat,  n'ont  pas  non  plus  l'idée  de 
catholicité.  Au  premier  coup  d'œil,  l'œuvre  de  Jésus 
n'était  pas  née  viable  ;  c'était  un  chaos.  Fondée  sur 
une  croyance  à  la  fin  du  monde,  que  les  années,  en 
s' écoulant,  devaient  convaincre  d'erreur,  la  congré- 
gation galiléenne  semblait  ne  pouvoir  que  se  dis- 
soudre dans  l'anarchie.  La  libre  prophétie,  les  cha- 
rismes, la  glossolalie,  l'inspiration  individuelle,  c'était 
plus  qu'il  n'en  fallait  pour  tout  ramener  aux  propor- 
tions d'une  chapelle  éphémère,  comme  on  en  voit 
tant  en  Amérique  et  en  Angleterre.  L'inspiration  in- 
dividuelle crée,  mais  détruit  tout  de  suite  ce  qu'elle 
a  créé.  Après  la  liberté,  il  faut  la  règle.  L'œuvre  de 
Jésus  put  être  considérée  comme  sauvée,  le  jour  où 
il  fut  admis  que  l'Église  a  un  pouvoir  direct,  un 
pouvoir  représentant  celui  de  Jésus*.  L'Église  dès 

4.  Malth,,  XVIII,  17-20. 


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408  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179] 

lors  domine  l'individu,  le  chasse  au  besoin  de  son 
sein.  Bientôt  FÉglise,  corps  instable  et  changeant, 
se  personnifie  dans  les  anciens  ;  les  pouvoirs  de 
rÉglise  deviennent  les  pouvoirs  d'un  clergé  dispen- 
sateur de  toutes  les  grâces,  intermédiaire  entre  Dieu 
et  le  fidèle.  L'inspiration  passe  de  l'individu  à  la 
communauté.  L'Église  est  devenue  tout  dans  le  chri- 
stianisme; un  pas  de  plus,  l'évêque  devient  tout 
dans  l'Église.  L'obéissance  k  l'Église,  puis  à  l'é- 
vêque, est  envisagée  comme  le  premier  des  devoirs; 
l'innovation  est  la  marque  du  faux  ;  le  schisme  sera 
désormais  pour  le  chrétien  le  pire  des  crimes  *. 

Ainsi  l'Église  primitive  eut  à  la  fois  l'ordre  et 
l'excessive  liberté.  Le  pédantisme  de  la  scolastique 
était  encore  inconnu.  L'Église  catholique  acceptait 
vite  les  idées  fécondes  qui.  naissaient  chez  les  héré- 
tiques, en  retranchant  ce  qu'elles  avaient  de  trop  sec- 
taire. La  spontanéité  de  la  théologie  dépassait  tout 
ce  qui  s'est  vu  plus  tard.  Sans  parler  des  gnostiques, 
qui  poussent  la  fantaisie  aux  dernières  limites,  saint 

4.  Irénée,  III,  iv;  xxiv,  4.  Voir  surtout  saint  Cyprien,  ^pi'tre;^ 
a,  3,  4,  43,  45, 48,  56,  57,  59,  63,  65,  66,  67,  7î,  73,  Notez  iwÉvra 
|iovoc  aÙTo;  âv  dans  le  Peregrinus  de  Lucien,  §  44.  Le  mot  Xomoc 
se  trouve  pour  la  première  fois  dans  Tépltre  de  Clément,  ch.  xl; 
puis  dans  Pépttre  pseudo-clémentine  à  Jacques,  §  5.  Cf.  Glém. 
d'Alex.,  Slrom.,  HT,  42  (p.  499);  V,  6  (p.  840),  etc.  Quant  au 
mot  xx^po;,  il  a  le  sens  d'  «  ordre  »,  et  il  a  été  opposé  à  Xawoç, 
comme  ordo  (sous-entendu  nobilissimus)  a  été  opposé  à  plebs. 


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[An  179]  MARC-AURÈLE.  409 

Justin,  Fauteur  des  Reconnaissances,  pseudo-Hermas, 
Marcion,  ces  innombrables  maîtres  apparaissant  de 
toutes  parts,  taillent  en  plein  drap,  si  l'on  peut  s'ex- 
primer ainsi  ;  chacun  se  fait  une  christologie  à  sa 
guise.  Mais,  au  milieu  de  l'énorme  variété  d'opinions 
qui  remplit  le  premier  âge  chrétien,  se  constitue  un 
point  fixe,  l'opinion  de  la  catholicité.  Pour  convaincre 
l'hérétique,  il  n'est  pas  nécessaire  de  raisonner  avec 
lui.  Il  suffit  de  lui  montrer  qu'il  n^est  pas  en  com- 
munion avec  l'Église  catholique,  avec  les  grandes 
Églises  qui  font  remonter  leur  succession  d'évêques 
jusqu'aux  apôtres ^  Quod  semper,  quod  ubique  devient 
la  règle  absolue  de  vérité.  L'argument  de  prescription, 
auquel  Tertullien  donnera  une  forme  si  éloquente, 
résume  toute  la  controverse  catholique.  Prouver  à. 
quelqu'un  qu'il  est  un  novateur,  un  tard  venu  dans 
la  théologie,  c'est  lui  prouver  qu'il  a  tort.  Règle  in- 
suffisante, puisque,  par  une  singulière  ironie  du  sort, 
le  docteur  même  qui  a  développé  celte  méthode  de 
réfutation  d'une  façon  si  impérieuse  est  mort  héré- 
tique ! 

La  correspondance  entre  les  Églises  fut  de  bonne 
heure  une  habitude  '.  Les  lettres  circulaires  des 

4.  Irénée,  III,  iv,  4  ;  Tertullien,  /Vœ«cr.^  36. 
2.  Se  rappeler  Taffaîre  du  montanisme  et  de  la  pâque.  Voir 
surtout  Eusèbe,  H.  E,,  V,  cb.  xxv. 


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410  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179] 

chefs  des  grandes  Églises,  lues  le  dimanche  à  la 
réunion  des  fidèles,  étaient  une  continuation  de  la 
littérature  apostolique  *.  L'église,  comme  la  syna- 
gogue et  la  mosquée,  est  une  chose  essentiellement 
citadine.  Le  christianisme  (on  en  peut  dire  autant  du 
judaïsme  et  de  l'islamisme)  sera  une  religion  de  villes, 
non  une  religion  de  campagnards.  Le  campagnard,  le 
paganuSj  sera  la  dernière  résistance  que  rencontrera 
le  christianisme.  Les  chrétiens  campagnards,  très  peu 
nombreux,  venaient  à  l'église  de  la  ville  voisine  *. 

Le  municipe  romain  devint  ainsi  le  berceau  de 
l'Église.  Comme  les  campagnes  et  les  petites  villes 
reçurent  TÉvangile  des  grandes  villes,  elles  en  re- 
çurent aussi  leur  clergé,  toujours  soumis  à.  l'évoque 
de  la  grande  ville.  Entre  les  villes,  la  civitas  a 
seule  une  véritable  Église,  avec  un  épiscopos  ;  la 
petite  ville  est  dans  la  dépendance  ecclésiastique  de 
la  grande*.  Cette  primatie  des  grandes  villes  fut  un 
fait  capital.  La  grande  ville  une  fois  convertie,  la 
petite  ville  et  la  campagne  suivirent  le  mouvement. 
Le  diocèse*  fut  ainsi  l'unité  originelle  du  conglo- 
mérat chrétien. 

4.  Denys  de  Corinthe  et  Soter,  ci-dessus,  p.  473  et  suiv. 

2.  Justin,  ApoL  /,  67. 

3.  Concile  d'Ancyre  (315),  canon  43. 

4.  Le  mot  icàpouux,  d'où  est  venu  «  paroisse  »,  fut  d'abord 


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[An  170]  MARC-AURÈLE.  411 

Quant  à  la  province  ecclésiastique,  impliquant  la 
préséance  des  grandes  Églises  sur  les  petites  S  elle 
répondit  en  général  à  la  province  romaine.  Le  fon- 
dateur des  cadres  du  christianisme  fut  Auguste.  Les 
divisions  du  culte  de  Rome  et  d'Auguste  furent  la 
loi  secrète  qui  régla  tout.  Les  villes  qui  avaient  un 
flamine  ou  archiéreus  sont  celles  qui,  plus  tard,  eurent 
un  archevêque;  le  flamen  civitatis  devint  l'évêque. 
A  partir  du  m*  siècle,  le  flamine  duumvir  occupe 
dans  la  cité  le  rang  qui,  cent  ou  cent  cinquante  ans 
après,  fut  celui  de  Tévéque  dans  le  diocèse  *.  Julien 
essaya  plus  tard  d'opposer  ces  flamines  aux  évoques 
chrétiens  et  de  faire  des  curés  avec  les   augus- 

à  peu  près  synonyme  d'Église  ou  diocèse.  Titre  de  la  lettre  des 
Smyrniotes  sur  le  martyre  de  saint  Polycarpe  ;  Irénée  dans  Eus., 
V,  XXIV,  §  44;  comp.  §  9  et  I,  i,  4  ;  III,  xxvui,  3  ;  IV,  xv,  8; 
V,  v,  8;  XXIII,  2;  Yl,  xi,  1.  nopcixia  impliquait  le  sens  de  colonie 
étrangère,  TÉglise,  à  la  manière  des  Juifs,  se  considérant  comme 
étrangère  ou  exilée  partout  où  elle  était  (comp.  DU\I7in,  ^Xifi<ria 
ffapaxcuïflt  I,a6pvav,elc.;  Epist,  Polyc,  titre;  Clém.  Rom.  I,  titre; 
I  Pelrl,  1, 47,  ii,44  ;  AcL,  xiii,  47;  Ps.  xxxix,  43;  ÉpUre  à  Dio- 
gnéte,  5;  Constil.  aposi.,  YIII,  40). 

4.  Voir  ci-dessus,  p.  478,  205. 

2.  Allmer,  Revue  épigr,,  n<*  4,  p.  62;  n^  40,  p.  454  et  saiv.; 
Eusèbe,  H,  E,,  VIII,  xiv,  9  ;  IX,  iv,  2,  et  les  notes  de  Valois. 
Dans  les  Actes  des  martyrs,  c'est  souvent  le  flamine  qui  pour- 
suit. cc*,Seditio  coorta  est  pontificum.  »  Ruinart,  p.  72.  Cf.  ibid., 
p.  440.  Voir  aussi  Acta  SS,,  24  févr.,  p.  463;  24  août,  p.  749, 
sans  oublier  Lactance,  De  mort,  persec,  36;  saint  Optât,  p.'255, 
262,  édit.  Du  Pin. 


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412  ORIGINES   DU  CHRISTIANISME.  [An  179] 

talesK  C'est  ainsi  que  la  géographie  ecclésiastique 
d'un  pays  est^  à  très  peu  de  chose  près,  la  géographie 
de  ce  même  pays  à  l'époque  romaine.  Le  tableau  des 
évêchés  et  des  archevêchés  est  celui  des  civilates 
antiques,  selon  leurs  liens  de  subordination  >.  L'em- 
pire fut  comme  le  moule  où  la  religion  nouvelle  se 
coagula.  La  charpente  intérieure,  les  divisions  hié- 
rarchiques furent  celles  de  l'empire.  Les  anciens 
rôles  de  l'administration  romaine  et  les  registres  de 
l'Église  au  moyen  âge  et  même  de  nos  jours  ne 
diffèrent  presque  pas. 

Rome  était  le  point  où  s'élaborait  cette  grande 
idée  de  catholicité.  Son  Église  avait  une  primauté 
incontestée.  Elle  la  devait  en  partie  à  sa  sainteté  et 
à  son  excellente  réputation  '.  Tout  le  monde  recon- 
naissait maintenant  que  cette  Église  avait  été  fondée 
par  les  apôtres  Pierre  et  Paul,  que  ces  deux  apôtres 
avaient  souffert  le  martyre  à  Rome,  que  Jean  même 
y  avait  été  plongé  dans  l'huile  bouillante  *.  On  mon- 

4.  Lettre  à  Arsace,  archiéreus  de  Galatie,  p.  429  et  suiv. 
Spanb.  (p.  65S  et  suiv.,  Hertiein).  D*uii  évoque  converti  au  pa- 
ganisme, Julien  fait  un  Uptû;.  Lettre  sur  Pégase  :  Hermès  de 
Berlin,  t.  IX  (4875),  p.  259  (p.  603  et  suiv.,  Hertiein). 

2.  Ainsi  Césarée  a  la  préséance  sur  iElia  Capitolina.  Voir  ci- 
dessus,  p.  205. 

3.  Rom.,  I,  8;  Ign.,  ad  Rom,,,  suscr.;  lettre  de  Denys  de 
Cor.,  dans  £us.,  IV,  23. 

4.  Voir  l'Antéchrist,  p.  497-199. 


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|Ân  179]  MARC-AURÈLE.  413 

trait  les  lieux  sanctifiés  par  ces  Actes  apostoliques, 
en  partie  vrais,  en  partie  faux  *.  Tout  cela  entourait 
rÉglise  de  Rome  d'une  auréole  sans  pareille  ^  Les 
questions  douteuses  étaient  portées  à  Rome  pour  re- 
cevoir un  arbitrage,  sinon  une  solution'.  On  faisait 
ce  raisonnement  que,  puisque  Christ  avait  fait  de 
Céphas  la  pierre  angulaire  de  son  Église,  ce  privi- 
lège devait  s'étendre  à  ses  successeurs.  L'évêque  de 
Rome  devenait  l'évêque  des  évêques,  celui  qui  avertit 
Jes  autres.  Le  pape  Victor  (189-199)  pousse  cette 
prétention  à  des  excès  que  réprime  le  sage  Irénée  ; 
mais  le  coup  est  porté;  Rome  a  proclamé  son  droit 
(droit  dangereux!)  d'excommunier  ceux  qui  ne  mar- 
chent pas  en  tout  avec  elle.  Les  pauvres  artémonites 
(sorte  d'ariens  anticipés)  ont  beau  se  plaindre  de  l'in- 
justice du  sort,  qui  fait  d'eux  des  hérétiques,  tandis 
que,  jusqu'à  Victor,  toute  l'Église  de  Rome  pensait 
conmie  eux^.  L'Église  de  Rome  se  mettait  dès  lors 
au-dessus  de  l'histoire.  L'esprit  qui,  en  1870,  fera 

4.  Voir  l'Antechrish  ?•  <9<  et  suiv. 

%.  Irénée,  III,  m  ;  Tertallien,  Prœscr.,  24,  36  ;  saint  Gyprien, 
Epist.,  52,  55  (ecclesiam  principalem  unde  unitas  sacerdotalis 
exorta  est),  67,  74,  75  (Firmilien). 

3.  Voir,  ci-dessus,  ce  qui  concerne  le  montanisrae  et  la  ques- 
tion de  la  pàque.  Il  en  fut  de  môme  au  m*  siècle,  dans  la  question 
des  lapsi  et  du  baptême  des  hérétiques,  ainsi  que  dans  Taffaire 
d*Origène. 

4.  Euâèbe,  H.  E.^  Y,  xxviii,  3. 


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414  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179J 

proclamer  Tinfaillibilité  du  pape  se  reconnaît,  dès  la 
fin  du  II*  siècle,  à  des  signes  déjà  certains.  L'ouvrage 
dont  fit  partie  le  fragment  connu  sous  le  nom  de  Canon 
de  Muralori,  écrit  à  Rome  vers  180,  nous  montre  déjà 
Rome  réglant  le  Canon  des  Églises,  donnant  pour 
base  à  la  catholicité  la  Passion  de  Pierre,  repoussant 
également  le  montanisme  et  le  gnosticisme  ^ .  Les 
essais  de  symboles  de  foi  commencent  aussi,  dans 
l'Église  romaine,  vers  ce  temps*,  Irénée  réfute  toutes 
les  hérésies  par  la  foi  de  cette  Église,  «  la  plus  grande, 
la  plus  ancienne,  la  plus  illustre;  qui  possède,  par  une 
succession  continue,  la  vraie  tradition  des  apôtres 
Pierre  et  Paul;  à  laquelle,  à  cause  de  sa  primauté*, 
doit  recourir  le  reste  de  l'Église  ».  Toute  Église  cen- 
sée fondée  par  un  apôtre  avait  un  privilège;  que 
dire  de  l'Église  que  l'on  croyait  avoir  été  fondée  par 
les  deux  plus  grands  apôtres  à  la  fois? 

Cette  préséance  de  l'Église  de  Rbme  ne  fit  que 
grandir  au  m*  siècle.  Les  évoques  de  Rome  montrè- 

4.  Lignes  36  etsuiv.,  70etsuiv.;  73  et  suiv.;  80  et  suiv.  Voir 
Gredoèr  (Volkmar),  Gesch.  des  neut.  Kanon,  p.  344  et  suiv.  ; 
Hesse,  Das  muralori'scké  Fragment  (Giessen,  4873);  Harnack, 
dans  le  Zeitsckrift  fur  K.  G.,  III  (4872),  p.  358  et  suiv. 

2.  Caspari,  Qttellen  zur  Gesch.  des  Taufsymbols  und  der 
Glaubensregel,  quatre  parties  (Christiania,  4866-4879);  Gebb.  et 
Harn.,  Paires  aposL,  I,  ii,  édit.  ait.,  p.  445  et  suiv. 

3.  a  Propler  potiorem  principalitatem  »,  Irénée,  III,  m,  2. 


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[An  179]  MARC-AUHÈLE.  415 

rent  une  rare  habileté,  évitant  les  questions  théo- 
logiques, mais  toujours  au  premier  rang  dans  les 
questions  d'organisation  et  d'administration.  Le  pape 
Corneille  conduit  tout  dans  l'affaire  du  novatianisme; 
on  l'y  voit,  en  particulier,  destituer  les  évêques  d'Italie 
et  leur  donner  des  successeurs  ^  Rome  était  aussi 
l'autorité  centrale  des  Églises  d'Afrique*.  Aurélien, 
en  272,  juge  que  le  véritable  évêque  d'Antioche 
est  celui  qui  est  en  correspondance  avec  l'évêque 
de  Rome  '.  Quand  est-ce  que  cette  supériorité  de 
l'Église  de  Rome  souffre  une  éclipse?  Quand  Rome 
cesse  d'être  en  réalité  la  capitale  unique  de  l'empire, 
à  la  fin  du  m*  siècle  ;  quand  le  centre  des  grandes 
affaires  se  transporte  à  Nicée,  à  Nicomédie,  et  sur- 
tout quand  l'empereur  Constantin  crée  une  nouvelle 
Rome  sur  le  Bosphore.  L'Église  de  Rome,  depuis 
Constantin  jusqu'à  Gharlemagne,  est  en  réalité  dé- 
chue de  ce  qu'elle  était  au  ii®  et  au  m''  siècle.  Elle  se 
relève  plus  puissante  que  jamais  quand,  par  son 
alliance  avec  la  maison  carlovingienne,  [elle  devient, 
pour  huit  siècles,  le  centre  de  toutes  les  grandes 
affaires  de  l'Occident. 

4.  Lettre  de  Corneille  dans  Eus.,  H.  E,,  VI,  xliii,  8,  40. 

2.  Tertullien,  Presser.,  i\  ;  saint  Cyprien,  Epist.,  52,  B5,  74, 
75  (Firmilien). 

3.  Affaire  de  Paul  Samosate.  Eus.,  H.  E.,  VII,  30. 


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416  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  170] 

On  peut  dire  que  Torganisation  des  Eglises  a 
connu  cinq  degrés  d'avancement,  dont  quatre  Ont  été 
traversés  dans  la  période  embrassée  par  cet  ouvrage. 
D*abord,  Veccksia  primitive,  oîi  tous  les  membres 
sont  également  inspirés  de  l'Esprit.  —  Puis  les  an- 
ciens ou  presbyteri  prennent  dans  Vecclesia  un  droit 
de  police  considérable  et  absorbent  Vecclesia.  —  Puis 
le  président  des  anciens,  Vepiscopos^  absorbe  à  peu 
près  les  pouvoirs  des  anciens  et  par  conséquent  ceux 
tie  Vecclesia.  —  Puis  les  episcopi  des  différentes 
Églises,  correspondant  entre  eux,  forment  l'Église 
catholique.  —  Entre  les  episcopi^  il  y  en  a  un,  celui 
de  Rome,  qui  est  évidemment  destiné  à  un  grand 
-avenir.  Le  pape,  l'Église  de  Jésus  transformée  en 
monarchie,  avec  Rome  pour  capitale,  s'aperçoivent 
dans  un  lointain  obscur;  mais  le  principe  de  cette 
•dernière  transformation  est  encore  faible  à  la  fin 
du  ii<  siècle.  Ajoutons  que  cette  transformation  n'a 
pas  eu,  comme  les  autres,  le  caractère  universel. 
L'Église  latine  seule  s'y  est  prêtée,  et  même,  dans  le 
sein  de  cette  Église,  la  tentative  de  la  papauté  a  fini 
par  amener  la  révolte  et  la  protestation. 

Ainsi  les  grands  organismes  qui  forment  encore 
une  part  si  essentielle  de  la  vie  morale  et  politique 
des  peuples  européens  ont  tous  été  créés  par  ces 
hommes  naïfs  et  sincères,  dont  la  foi  est  devenue  in- 


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[An  179]  MARC-AURÈLE.  417 

séparable  de  la  culture  morale  de  Thumanité,  A  la 
fin  du  II*  siècle,  Tépiscopat  est  entièrement  mûr,  la 
papauté  existe  en  germe.  Les  conciles  œcuméniques 
étaient  impossibles;  l'empire  chrétien  pouvait  seul 
permettre  ces  grandes  assemblées;  mais  le  synode 
provincial  fut  pratiqué  dans  les  affaires  des  monta- 
nisles  et  de  la  pâque  ;  la  présidence  de  l'évêque  de 
la  capitale  de  la  province  fut  admise  sans  contesta- 
tion \  Un  commerce  épistolaire  extrêmement  actif 
était,  comme  aux  temps  apostoliques,  Tâme  et  la 
condition  de  tout  le  mouvement  '.  Dans  l'affaire  du 
novatianisme,  vers  252,  les  diverses  réunions  provin- 
ciales, communiquant  entre  elles,  constituent  un  véri- 
table concile  par  correspondance,  ayant  le  pape  Cor- 
neille pour  présidente  Dans  le  procès  contre  Privatus, 
évêque  de  Lambèse,  et  dans  la  question  du  baptême 
des  hérétiques,  les  choses  se  passent  d'une  manière 
toute  semblable*. 

Un  écrit  qui  montre  bien  les  progrès  rapides  de 
ce  mouvement  intérieur  des  Eglises  vers  la  consti- 
tution, disons  mieux,  vers  l'exagération  de  l'auto- 
rité hiérarchique,  c'est  la  correspondance  supposée 

1.  Voir  ci-dessus,  p.  475,  478,  205. 

2.  Cf.  Eusèbe,  H,  E.,  IV,  xxiii;  VI,  xx,  1. 

3.  Eusèbe,  H,  E.,  VI,  ch.  xliii. 

4.  Saiat  Cyprien,  Epist,,  30,  55. 

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418  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179] 

d'Ignace*,  dont  la  lettre  censée  de  Polycarpe*  est 
peut-être  une  annexe.  On  peut  supposer  que  ces 
écrits  parurent  vers  le  tenops  où  nous  sommes  ar- 
rivés*. Qui  mieux  que  ces  deux  grands  évêques  mar- 
tyrs, dont  la  mémoire  était  partout  révérée*,  pou- 
vait conseiller  aux  fidèles  la  soumission  et  Tordre? 

Obéissez  à  Tévêque  comme  Jésus-Christ  obéit  au  Père, 
«t  au  corps  presbytéral  comme  aux  apôtres  ;  révérez  les 
•diacres  comme  le  commandement  même  de  Dieu.  Que  rien 
de  ce  qui  concerne  l'Église  ne  se  fasse  en  dehors  de  l'é- 
voque. ËQ  fait  d'eucharistie,  celle-là  doit  être  tenue  pour 
bonne  qui  est  administrée  par  Tévêque  ou  par  celui  à 
qui  il  en  a  confié  le  soin.  Là  où  Tévêque  est  visible,  que  là 
soit  le  peuple,  de  même  que,  là  où  est  le  Christ  Jésus, 
là  est  PÉglise  catholique.  Il  n'est  permis  ni  de  baptiser, 
-ni  de  faire  Tagape  en  dehors  de  Tévêque  ;  l'approbation 


4.  Voir  les  Évangiles,  p.  xvii  et  suiv.  On  ne  diminue  pas  les 
-objections  contre  Tauthenticité  de  ces  Épttres  en  rabaissant  le  mar- 
tyre d'Ignace  au  temps  d'Adrien  ou  d'Antonin  (Harnack,  Die  Zeil 
des  Ignatius,  Leipzig,  4878).  C'est  dans  leur  style  môme  et  leur 
tour  que  les  épttres  ignatiennes  portent  le  caractère  de  l'apo- 
cryphe. 

2.  L'Église  chrétienne,  p.  442  et  suiv. 

3.  La  façon  vague  dont  Irénée  (Y,  xxviii,  4)  parle  d'Ignace, 
TIC  Tttv  4(itWpMv,  semble  indiquer  que  l'écrit  d'où  la  citation  est 
tirée  était  récent. 

4.  Comparez  At^aoxaXta  ou  ^i^«xiî  KXi^imç,  IpatCou,  noXuxap- 
1C0U,  dans  les  Canons  d'Anastase  leSinaïte  et  deNicépbore,  Credner, 
^.  S44,  2U. 


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[An  179J  MARC-ADRÈLE.  4W 

épiscopale  est  la  marque  de  ce  qui  platt  à  Dieu,  la  règle 
ferme  et  sûre  à  suivre  dans  la  pratique  ^.. 

Il  convient  donc  que  vous  abondiez  dans  le  sens  de 
révêque,  comme  vous  faites.  Car  votre  vénérable  corps 
presbytéral,  digne  de  Dieu,  est  avec  Tévéque  dans  le  même 
rapport  harmonique  que  les  cordes  avec  là  cithare.  C'est 
par  l'effet  de  votre  union  et  de  votre  affectueuse  concorde 
que  Jésus-Christ  est  chanté.  Que  chacun  de  vous  soit  donc 
un  chœur,  afin  que,  pleinement  d'accord  et  unanimes, 
recevant  la  chromatique  de  Dieu  en  parfaite  unité,  vous 
chantiez  d'une  seule  voix  par  Jésus-Christ  au  Père,  pour 
qu'il  vous  entende  et  qu'il  vous  reconnaisse,  à  vos  bonnes 
actions,  pour  des  membres  de  son  fils  '. 

Déjà  on  s'était  servi  du  nom  de  Paul  et  de  ses 
relations  avec  Tile  elTimothée  pour  donner  à  l'Église 
une  espèce  de  petit  code  canonique  sur  les  devoirs 
des  fidèles  et  des  clercs.  On  fit  de  même  sous  le  nom 
d'Ignace*.  Une  piété  tout  ecclésiastique  prit  la  place 
de  l'ardeur  que,  pendant  plus  de  cent  ans,  entretint 
le  souvenir  de  Jésus.  L'orthodoxie  est  maintenant  le 
souverain  bien  ;  la  docilité,  voilà  ce  qui  sauve  ;  le 
vieillard  doit  s'incliner  devant  l'évêque  même  jeune  *. 
L'évéque  doit  s'occuper  de  tout,  savoir  le  nom  de 

4 .  Ad  Smym.,  §  8.  Cf.  ad  Philad.,  §  4 . 

2.  AdEph,,i. 

3.  Voir  surtout  répttre  censée  d'Ignace  à  Polycarpe,  et  TépUre 
de  Polycarpe. 

4.  Ad  Eph.,  3,  5;  ad  Magti.,  3-7,  43;  ad  TralL,  2,  3,  42; 
ad  Philad.,  4-4,  7,  8;  ad  Smym.,  8-9;  ad  Polyc,  6. 


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420  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  (An  179] 

tous  ses  subordonnés*.  Ainsi,  à  force  de  pousser  à 
outrance  les  principes  de  Paul,  on  arrivait  à  des  idées 
qui  eussent  révolté  Paul.  Lui  qui  ne  voulait  pas  qu'on 
fût  sauvé  par  les  œuvres,  eût-il  admis  davantage 
qu'on  fût  sauvé  par  la  simple  soumission  à  des  supé- 
rieurs? Par  d'autres  côtés,  pseudo- Ignace  est  un 
disciple  bien  authentique  du  grand  apôtre.  A  égale 
distance  du  judaïsme  et  du  gnosticisme  S  il  est  un 
de  ceux  qui  parlent  de  la  manière  la  plus  exaltée  de 
la  divinité  de  Jésus-Christ ^  Le  christianisme*^  est 
pour  lui,  comme  pour  l'auteur  de  l'épître  à  Diognète, 
une  religion  entièrement  séparée  du  mosaïsme. 
Toutes  les  distinctions  primitives  avaient,  du  reste, 
disparu  devant  la  tendance  dominante  qui  entraînait 
les  partis  les  plus  opposés  vers  l'unité.  Pseudo-Ignace 
donnait  la  main  au  judéo-chrétien  pseudo-Clément  *, 
pour  prêcher  l'obéissance  et  le  respect  de  l'autorité®. 
Un  exemple  bien  frappant  de  cette  abdication 

i.  AdPolyc,  4. 

2.  Ad  Magn.,  8,-10;  ad  TralL,  6,  7,  44  ;  arf  Philad.,  6,  9  ; 
ad  Smyrfi,,  2-7  ;  Epistola  Polyc,  ad  PhiL,  7. 

3.  Ad  Eph.jT. 

4.  Ad  Magn,,  \{S\  ad  Rom,,  3 ;  ad  Philad., 6.  Le  mot  xpi^ria- 
via|xoç  est  déjà  dans  Gelse  (Orig.,  III,  75). 

5.  Voir  ci-dessus,  p.  90-9i. 

6.  La  syDODymie  d'episcopos  et  de  presbyleros  durait  tou- 
jours. Episl.PoIyc,  litre;  Irénée  à  Victor,  dans  Eus.,  V.  ch.  xxiv. 
Cf.  Clm.  Rom.  1, 42. 


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[Anl79j  MARG-AUUÈLE.  421 

des  dissidences  qui^  avaient  rempli  pendant  plus 
de  cent  ans  l'Église  du  Christ  fut  celui  que  donna 
Hégésippe*.  Sorti  de  Tébionisme,  mais  accueilli  plei- 
nement par  l'Église  orthodoxe,  ce  respectable  vieil- 
lard achevait  à  Rome  ses  cinq  livres  de  Mémoires, 
base  première  de  l'histoire  ecclésiastique  *.  L'ou- 
vrage commençait  à  la  mort  de  Jésus-Christ.  11  est 
douteux  cependant  qu'il  fut  conduit  selon  un  ordre 
chronologique  ^  A  beaucoup  d'égards,  c'était  un  livre 
de  polémique  contre  les  hérésies  *  et  contre  les  révé- 
lations apocryphes  écrites  par  les  gnostiques  et  les 
marcionites.  Hégésippe  montrait  que  beaucoup  de 
ces  apocryphes  venaient  d'être  composés  tout  ré- 
cemment \ 

Les  Mémoires  d' Hégésippe  auraient  pour  nous  un 
prix  infini,  et  leur  perte  n'est  pas  moins  regrettable 
que  celle  des  écrits  de  Papias.  C'était  tout  le  trésor 
des  traditions  ébionites,  rendues  acceptables  aux 
catholiques,  et  présentées  dans  un  esprit  de  vive 
opposition  à  la  gnose.  Ce  qui  concerne  les  sectes 

4.  Voir  ci-dessus,  p.  74-73. 

2.  Easèbe,  IV,  ch.  viii,  2i;  saint  Jér.,  De  vir,  ilL,  22;  Sozom., 
I,  4  ;  le  Syncelle,  p.  337  et  suiv.^  345  (Paris). 

3.  Le  récit  de  la  mort  de  Jacques,  frère  du  Seigaeur,  faisait 
partie  du  cinquième  livre, 

4.  Eus.,  IV,  VII,  45. 
o.  Jbid.j  IV,  XXII,  8. 


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422  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179J 

juives  et  la  famille  de  Jésus  était  très  développé, 
évidemment  d'après  des  renseignements  particuliers. 
Hégésippe,  dont  la  langue  maternelle  était  l'hébreu, 
et  qui  ne  reçut  pas  d'éducation  hellénique,  avait  la 
crédulité  d'un  talmudiste.  Il  ne  reculait  devant  au- 
cune bizarrerie.  Son  style  paraissait  aux  Grecs  simple 
et  plat,  sans  doute  parce  qu'il  était  calqué  sur 
l'hébreu,  comme  celui  des  Actes  des' Apôtres.  Nous 
en  avons  un  curieux  spécimen  dans  ce  récit  de  la 
mort  de  Jacques*,  morceau  d'un  ton  si  singulier 
qu'on  est  tenté  de  croire  qu'il  a  été  emprunté  à  un 
ouvrage  ébionite  écrit  en  hébreu  rythmé. 

Rien  ne  ressemblait  moins  cependant  à  un  sec- 
taire que  le  pieux  Hégésippe.  L'idée  de  catholicité 
tient  dans  son  esprit  autant  de  place  que  chez  l'au- 
teur des  épîtres  pseudo-ignatîennes.  Son  but  est 
de  prouver  aux  hérétiques  la  vérité  de  la  doctrine 
chrétienne,  en  leur  montrant  qu'elle  s'enseigne  uni- 
formément dans  toutes  les  Églises,  et  qu'elle  y  a  tou- 
jours été  enseignée  de  la  même  manière  depuis  les 
apôtres.  L'hérésie,  à  partir  de  celle  de  Thébuthis  (?), 
est  venue  d'orgueil  ou  d'ambition  '.  L'Église  ro- 

i.  Eus.,  II,  ch.  XXIII.  La  circonstance  xai  fn  airou  i  orihi  ^ÀiU 
ita^k  TM  vaû  (§  48)  semble  provenir  d'un  document  écrit  ayant 
Tan  70. 

%.  Dans  Eus.,  lY,  xxii,  5. 


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[An  179]  MARC-AURÈLE.  423^ 

maine,  en  particulier,  a  remplacé  pour  l^autorité  la 
vieille  discipline  juive,  et  créé  en  Occident  un  centre 
d'unité  comme  celui  que  constitua  tout  d*abord  en 
Orient  Tépiscopat  des  parents  de  Jésus,  issus  comme 
lui  de  la  race  de  David  *. 

On  voit  que  le  vieil  Ébion  était  bien  adouci.  Après 
Hégésippe,  on  ne  connaît  plus  cette  variété  du  chris- 
tianisme, si  ce  n'est  au  fond  de  la  Syrie.  Là,  Jules 
Africain,  vers  215,  trouve  encore  des  Nazaréens  pri- 
mitifs et  reçoit  d'eux  des  traditions  fort  analogues  h 
celles  dont  vécut  Hégésippe*.  Ce  dernier  souffrit  des- 
progrès  ou,  pour  mieux  dire,  du  rétrécissement  de 
l'orthodoxie.  On  le  lut  peu,  on  le  copia  moins  encore. 
Origène,  saint  Hippolyte  ignorent  son  existence.  Seuls, 
les  curieux  d'histoire  comme  Eusèbe  le  connurent,  et, 
de  ces  pages  précieuses,  celles-là  furent  sauvées  que 
les  chronographes  plus  modernes  insérèrent  dans 
leurs  récits  *• 

Un  autre  signe  de  maturité  est  l'épître  adressée 

1.  Êvfixnç  T^ç  ixxXuoioç.  Hégés.,  dans  Eus.,  IV,  xxii,  5. 

2.  Voyez  les  ÉvangileSj  p.  74-75. 

3.  Eusèbe,  i/.  ^.,11,23;  III,  H,i6,  20,  3Î;  IV,  8, 44,  21,  22; 
le  Syncelle,  /.  c.  C'est  à  tort  qu*on  a  conclu  d'une  note  trouvée  à 
Patmos  par  M.  Sakkélion  que  THégésippe  complet  a  dû  exister  au 
XVI*  siècle  (Zeiischrift  fur  K.  G„  II,  p.  288-294).  Cette  note  est 
une  liste  de  desiderata,  c'est-à-dire  d'écrits  perdus  en  grec,  et- 
non  un  catalogue  d'ouvrages  encore  existants. 


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42i  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  179] 

à  un  <îertain  Diognèle,  personnage  fictif  sans  doute  *, 
par  un  anonyme  éloquent  et  assez  bon  écrivain*,  qui 
rappelle  par  moments  Celse  et  Lucien  '.  L'auteur 
suppose  son  Diognète  animé  du  désir  de  connaître 
((  la  nouvelle  religion*  ».  Les  chrétiens,  répond  l'apo- 
logiste, sont  à  égale  distance  et  de  l'idolâtrie  grecque 
et  de  la  superstition,  de  l'esprit  inquiet,  de  la  vanité 
des  juifs  *.  Tout  le  travail  de  la  philosophie  grecque 
n'est  qu'un  amas  d'absurdités  et  de  duperies  charla- 
tanesques  ®.  Les  juifs,  d'un  autre  côté,  ont  le  tort 


4 .  Diognète,  le  maître  de  Marc-Aurèle,  n'eul  pas  assez  de  cé- 
lébrité pour  qu'on  puisse  admettre  qu'il  s'agit  de  lui. 

2.  Epistola  ad  Diogn.,  Gebh.  et  Harn.,  Patrum  aposL  Op., 
I,  r  fascic.  (Lips.,  4878)  ou  dans  le  Sai?it  Justin  d'Otto  (3'édit., 
4879).  On  a  cru  voir  une  allusion  à  Marc-Âurèle  et  Commode 
dans  le  ch.vii.  Ce  qui  est  dit  de  la  persécution  (ch.  v,  vu,  x)  répond 
bien  aux  dernières  années  de  Marc-Àurèle.  Les  chapitres  xi  et  xii 
sont,  de  l'aveu  de  tous,  interpolés.  L'écrit  peut  à  la  rigueur  être  du 
iii«  siècle  ;  mais  nous  nous  refusons  absolument  à  y  voir  une 
fiction  plus  moderne.  L'attribution  à  saint  Justin  n'est  soutenable 
en  aucune  façon.  Le  livre  n'est  pas  cité  dans  l'antiquité  ecclésias- 
tique ;  mais  il  en  est  de  môme  d'Hermias,  et  très  peu  s'en  est  fallu 
qu'il  n'en  fût  de  môme  d'Âthénagore. 

3.  Comparez  le  tableau  de  la  république  chrétienne  (ci-après, 
p.  425->427)  à  la  description  de  la  cité  idéale  de  Lucien,  Hermo- 
lime,  28-24. 

4.  Ch.  I,  9. 

5.  Tr«v  tou^aittv    ^itai^aip.oviay icoXuirpaTpbOO^vDv ,    dDcaCoviéav* 

Ch.  1,  III,  IV. 

6.  EpisU  ad  Diogn.,  8,  9. 


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[An  179]  MARC-AURÈLE.  425 

d'honorer  le  Dieu  unique  de  la-même  manière  que 
les  polythéistes  adorent  leurs  dieux,  c'est-à-dire  par 
des  sacrifices,  comme  si  cela  pouvait  lui  être  agréable*. 
Leurs  précautions  méticuleuses  sur  la  nourriture, 
leur  superstition  du  sabbat  S  leur  jactance  à  propos 
de  la  circoncision,  leur  préoccupation  mesquine  des 
jeûnes  et  des  néoménies,  sont  ridicules.  Il  n'est  pas 
permis  à  l'homme  de  distinguer  entre  les  choses  que 
Dieu  a  créées,  d'admettre  les  unes  comme  pures  et 
de  rejeter  les  autres  comme  inutiles  et  superflues. 
Prétendre  que  Dieu  défend  de  faire  le  jour  du  sab- 
bat une  action  qui  n'a  rien  de  déshonnête,  quoi  de 
plus  impie?  Présenter  la  mutilation  de  la  chair  comme 
un  signe  d'élection,  et  s'imaginer  que,  pour  cela,  on 
est  aimé  de  Dieu,  quoi  de  plus  grotesque? 

Quant  au  mystère  du  culte  chrétien,  n'espère  l'ap- 
prendre de  personne.  Les  chrétiens,  en  effet,  ne  se  distin- 
guent des  autres  hommes  ni  par  le  pays,  ni  par  la  langue, 
ni  par  les  mœurs;  ils  n'habitent  pas  des  villes  qui  leur 
soient  propres,  ne  se  servent  pas  d'un  dialecte  à  part  ; 
leur  vie  ne  se  fait  remarquer  par  aucun  ascétisme  particu- 
lier; ils  n'adoptent  pas  à  la  légère  les  imaginations  et  les 

1.  L'auteur  parle  ici  de  la  loi  juive  telle  qu'elle  est  écrite.  On 
a  eu  bien  tort  de  conclure  de  ce  passage  que  récrit  était  antérieur 
à  70.  Comparez  TÉpltre  de  Barnabe,  2,  4,  9,  43,  44,  4  6;  Prœd. 
Pelri  et  Pauli,  p.  58-59,  Hilg.;  Glém.  d'Alex.,  Slrom.,  VI,  5. 

%,  Ttiv  iript  rà  oa€CaTa  ^iioi^oupLoviav.  Ch.  IV. 


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426  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179] 

rêves  d'esprits  agités  ;  ils  ne  s'attachent  pas,  comme  tant 
d'autres,  à  des  sectes  portant  le  nom  de  tel  ou  tel;  mais, 
demeurant  dans  les  villes  grecques  et  barbares,  selon  que 
le  sort  les  y  a  placés,  se  conformant  aux  coutumes  locales 
pour  les  habits,  le  régime  et  le  reste  de  la  vie,  ils  étonnent 
tout  le  monde  par  l'organisation  vraiment  admirable  de 
leur  république.  Ils  habitent  des  patries  particulières,  mais 
à  la  façon  de  gens  qui  n'y  sont  que  domiciliés;  ils  par- 
ticipent aux  devoirs  des  citoyens,  et  ils  supportent  les 
charges  des  étrangers.  Toute  terre  étrangère  leur  est  une 
patrie,  et  toute  patrie  leur  est  une  terre  étrangère.  Ils  se 
marient  comme  tout  le  monde,  ils  ont  des  enfants  ;  mais 
jamais  ils  n'abandonnent  leurs  nouveau-nés.  Ils  mangent 
en  commun,  mais  leur  table  pour  cela  n'est  pas  commune  ^ 
Ils  sont  engagés  dans  la  chair,  mais  ne  vivent  pas  selon  la 
chair.  Ils  demeurent  sur  la  terre,  mais  sont  citoyens  du 
ciel.  Ils  obéissent  aux  lois  établies,  et,  par  leurs  principes 
de  vie,  ils  s'élèvent  au-dessus  des  lois.  Ils  aiment  tout  le 
monde,  et  ils  sont  persécutés  par  tout  le  monde,  mé- 
connus, condamnés.  On  les  met  à  mort,  et,  par  là,  on 
leur  assure  la  vie.  Ils  sont  pauvres  et  ils  enrichissent  les 
autres  ^  ils  manquent  de  tout  et  surabondent.  Ils  sont 
accablés  d'avanies,  et,  par  l'avanie,  ils  arrivent  à  la  gloire. 
On  les  calomnie,  et,  l'instant  d'après,  on  proclame  leur 
justice;  injuriés,  ils  bénissent';  ils  répondent  à  l'insulte 
par  le  respect  ;  ne  faisant  que  le  bien,  ils  sont  punis 
comme  malfaiteurs;  punis,  ils  se  réjouissent  comme  si  on 
les  gratifiait  de  la  vie.  Les  Juifs  leur  font  la  guerre  comme 

4.  C'est-à-dire  qu'on  n'y  mange  pas  indifféremment  de  toutes 
choses.  Voir  Otto,  p.  478-479  (S*  édit.). 

2.  Cr.  IlCor.,  VI,  40. 

3.  Cf.  IGor.,  IV,  42. 


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[An  170J  MARC-AURÈLE.  427 

à  des  gentils^  ;  ils  sont  persécutés  par  les  Grecs,  et  ceux 
qui  les  haïssent  ne  sauraient  dire  pourquoi. 

Bref,  ce  qu'est  l'âme  dans  le  corps,  les  chrétiens  le  sont 
dans  le  monde.  L'âme  est  répandue  entre  tous  les  membres 
du  corps,  et  les  chrétiens  sont  répandus  entre  toutes  les 
villes  du  monde.  L'âme  habite  dans  le  corps,  et  pourtant 
elle  n'est  pas  du  corps;  de  même  les  chrétiens  habitent  dans 
le  monde  sans  être  du  monde'.  L'âme  invisible  est  retenue 
prisonnière  dans  le  corps  visible;  de  même  la  présence  des 
chrétiens  dans  le  monde  est'de  notoriété  publique;  mais  leur 
culte  est  invisible.  La  chair  hait  l'âme  et  lui  fait  la  guerre» 
sans  que  celle-ci  ait  d'autre  tort  envers  elle  que  de  l'empê- 
cher de  jouir;  le  monde  hait  aussi  les  chrétiens,  sans  que 
les  chrétiens  aient  d'autre  tort  que  de  faire  de  l'opposition 
au  plaisir.  L'âme  aime  la  chair,  qui  la  hait  ;  de  même  les 
chrétiens  aiment  ceux  qui  les  détestent.  L'âme  est  empri- 
sonnée dans  le  corps,  et  pourtant  elle  est  le  lien  qui  con-- 
serve  le  corps;  de  même  les  chrétiens  sont  détenus  dans 
la  prison  du  monde,  et  ce  sont  eux  qui  maintiennent  le 
monde.  L'âme  immortelle  habite  une  demeure  mortelle  ; 
de  même  les  chrétiens  sont  provisoirement  domiciliés  dans 
des  habitations  corruptibles,  attendant  l'incorruptibilité  du 
ciel.  L'âme  est  améliorée  par  les  souffrances  de  la  faim,  de 
la  soif;  les  chrétiens,  suppliciés  chaque  jour,  se  multiplient 
de  plus  en  plus.  Dieu  leur  a  assigné  un  poste  qu'il  ne  leur 
est  pas  permis  de  déserter  '. 

Le  spirituel  apologiste  nous  met  lui-même  le  doigt 

4.  tizh  icu^outtv  &c  dXXofuXot  iroXtf&oGvrot.  Ch.  V.  Cf.  Justîn,  cité 
dans  rÉgl.  chréL,  p.  277. 

2.  Jean,  XVII,  44,  44, 46. 

3.  Ad  Diogn.,  5,  6. 


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428  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aa  179J 

sur  l'explication  du  phénomène  qu'il  veut  présenter 
comme  surnaturel.  Le  christianisme  et  l'empire  sô 
regardaient  l'un  l'autre  comme  deux  animaux  qui  vont 
se  dévorer,  sans  se  rendre  compte  des  causes  de  leur 
hostilité.  Quand  une  société  d'hommes  prend  une  telle 
attitude  au  sein  de  la  grande  société,  quand  elle  de- 
vient dans  l'État  une  république*  à  part,  fût-elle 
composée  d'anges,  elle  est  un  fléau.  Ce  n'est  pas 
sans  raison  qu'on  les  détestait,  ces  hommes  en  appa- 
rence si  doux  et  si  bienfaisants.  Ils  démolissaient 
vraiment  l'empire  romain.  Ils  buvaient  sa  force  ;  ils 
enlevaient  à  ses  fonctions,  à  l'armée  surtout,  les 
sujets  d'élite.  Rien  ne  sert  de  dire  qu'on  est  un  bon 
citoyen,  parce  qu'on  paye  ses  contributions,  qu'on 
est  aumônieux,  rangé,  quand  on  est  en  réalité  ci- 
toyen du  ciel  et  qu'on  ne  tient  la  patrie  terrestre  que 
pour  une  prison  oii  l'on  est  enchaîné  côte  à  côte  avec 
des  misérables.  La  patrie  est  chose  terrestre  ;  qui 
veut  faire  l'ange  est  toujours  un  pauvre  patriote. 
L'exaltation  religieuse  est  mauvaise  pour  l'État.  Le 
martyr  a  beau  soutenir  qu'il  ne  se  révolte  pas,  qu'il 
est  le  plus  soumis  des  sujets  ;  le  fait  d'aller  au-devant 
des  supplices  *,  de  mettre  l'État  dans  lalternative  de 
persécuter  ou  de  subir  la  loi  de  la  théocratie  est  plus 

4.  noXtTiia.  Ad  Diogn,,  5. 
2.  Ad  Diogn.y  10,  etc. 


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|Anl79J  MARC-AURÈLE.  429 

préjudiciable  à  l'État  que  la  pire  des  révoltes.  Ce 
n'est  jamais  sans  quelque  raison  qu'on  est  l'objet  de 
la  haine  de  tous  '  ;  les  nations  ont,  à  cet  égard,  un 
instinct  qui  ne  les  trompe  pas.  L'empire  romain 
sentait,  au  fond,  que  cette  république  secrète  le 
tuerait.  Hâtons-nous  d'ajouter  qu'en  la  persécutant 
violemment,  il  se  laissait  aller  à  la  plus  mauvaise 
des  politiques  et  qu'il  accélérait  le  résultat  en  vou- 
lant l'empêcher. 

1.  Ad  Diogn,y  endroits  cités  et  ch  ii. 


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CHAPITRE  XXIY. 


ÉCOLES  D*ALEXANDRIE,    d'ÉDESSE. 


Beaucoup  de  choses  finissaient;  d*aulres  com- 
mençaient ;  l'école  et  les  livres  remplaçaient  la  trar 
dition.  Personne  n'a  plus  la  prétention  d'avoir  vu 
ni  les  apôtres  ni  leurs  disciples  immédiats.  Des  rai- 
sonnements comme  celui  que  faisait  Papias,  il  y  a 
quarante  ans  S  ce  dédain  du  livre  et  cette  préférence 
avouée  pour  les  gens  qui  savent  d'original,  ne  sont 
plus  de  mise.  Hégésippe  sera  le  dernier  qui  aura  fait 
des  voyages  pour  étudier  sur  place  la  doctrine  des 
Églises.  Irénée  trouve  ces  inquisitions  inutiles*. 
L'Eglise  est  un  vaste  dépôt  de  vérité,  où  il  n'y  a 
qu'à  puiser.  Si  l'on  excepte  les  barbares  qui  ne 
savent  pas  écrire,  personne  n'a  plus  besoin  de  con- 
sulter la  tradition  orale. 

4.  Voir  V Église  chrétienne,  p.  125  et  suiv. 
î.  Irénée,  m,  IV,  4,  2. 


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[An  179]  MARC-AURELE.  431 

On  se  met  donc  résolument  à  écrire;  le  docteur, 
récrivain  ecclésiastique  remplacent  le  traditioniste  ; 
l'époque  créatrice  des  origines  est  finie;  l'histoire 
ecclésiastique  commence.  Nous  disons  ecclésiastique 
et  non  pas  cléricale.  Le  docteur,  en  effet,  à  l'époque 
où  nous  sommes,  est  très  souvent  laïque.  Justin, 
Tatien,  Âthénagore,  la  plupart  des  apologistes  ne 
sont  ni  évêques  ni  diacres.  Les  docteurs  de  l'école 
d'Alexandrie  ont  une  place  distincte  en  dehors  de  la 
hiérarchie  cléricale.  L'institution  du  catéchuménat 
servit  au  développement  de  cette  institution.  Des 
postulants,  souvent  gens  instruits,  préparés  hors  de 
l'Église  à  l'acceptation  du  baptême,  réclamaient  un 
enseignement  h.  part,  plus  précis  que  celui  des  fidèles. 
Origène  est  catéchiste  et  prédicateur  avec  la  permis- 
sion de  révêque  de  Césarée,  sans  avoir  de  rang  défini 
dans  le  clergé.  Saint  Jérôme  gardera  une  situation 
analogue  qui,  déjà  de  son  temps,  est  pleine  de  diffi- 
cultés. Il  était  naturel,  en  effet,  que  peu  à  peu  l'Église 
absorbât  l'enseignement  ecclésiastique  et  que  le 
docteur  devînt  membre  du  clergé,  subordonné  à  l'é- 
véque. 

Nous  avons  vu  qu'Alexandrie,  par  suite  des  dis- 
putes du  gnosticisme  et  peut-être  à  l'imitation  du 
MuséCj  eut  une  école  catéchétique  de  lettres  sacrées, 
distincte  de  l'Église,  et  des  docteurs  ecclésiastiques 


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432  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179] 

pour  commenter  rationnellement  les  Écritures  ^  Cette 
école,  espèce  d'université  chrétienne,  s'apprêtait  à 
devenir  le  centre  du  mouvement  de  toute  la  théologie. 
Un  jeune  Sicilien  converti,  nommé  Pantaenus  %  en 
était  le  chef  et  allait  porter  dans  l'enseignement  sacré 
une  largeur  d'idées  qu'aucune  chaire  chrétienne 
n'avait  connue  jusque-là.  Tout  lui  plaisait,  les  philo- 
sophies,  les  hérésies,  les  religions  les  plus  étranges. 
De  tout,  il  faisait  son  miel,  gnostique  dans  le  meilleur 
sens,  mais  éloigné  des  chimères  que  le  gnosticisme 
impliquait  presque  toujours.  Dès  lors  se  groupaient 
autour  de  lui  quelques  adolescents  à  la  fois  lettrés  et 
chrétiens,  en  particulier  le  jeune  converti  Clément, 
âgé  d'environ  vingt  ans,  et  Alexandre,  futur  évêque 
de  Jérusalem,  qui  eut,  dans  la  première  moitié  du 
III®  siècle,  un  rôle  si  considérable.  La  vocation  de 
Pantaenus  était  surtout  l'enseignement  oral  ;  sa  parole 
avait  un  charme  extrême;  il  laissa  chez  ses  disciples, 
plus  célèbres  que  lui,  un  sentiment  profond.  Non 
moins  favorable  que  Justin  à  la  philosophie,  il  conce- 
vait le  christianisme  comme  le  culte  de  tout  ce  qui  est 
beau.  Heureux  génie,  brillant,  lumineux,  bienveillant 

4.  Eusèbe,  V,  ch.  40,  14  ;  VI,  6,  14, 19;  saint  Jér.,  De  vins 
ilLy  36;  ÉpUreSj  83  (Mart.,  IV,  r  part.,  col.  656);  Clém.  d'Alex., 
Strom.,  I,  I,  p.  118. 

t,  PantdBnus  pouvait  avoir  vingt-cinq  ans.  à  l'époque  où  nous 
sommes  arrivés. 


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[An  179]  MARC-AURÈLE.  433 

pour  tout,  il  fut  à  son  heure  l'esprit  le  plus  libéral  et 
le  plus  ouvert  que  l'Église  eût  possédé  jusque-là,  et. 
il  marqua  l'aurore  d'un  remarquable  mouvement  in- 
tellectuel, supérieur  peut-être  à  tous  les  essais  de 
rationalisme  qui  se  sont  jamais  produits  au  sein  du 
christianisme.  Origène,  à  la  date  où  nous  nous  arrê- 
tons, n'est  pas  né  encore  ;  mais  son  père  Léonide 
nourrit  en  son  cœur  cet  ardent  idéalisme  qui  fera  de 
lui  un  martyr  et  le  premier  maître  du  fils  dont  il 
baisera  la  poitrine  pendant  son  sommeil,  comme  le 
temple  du  Saint-Esprit. 

L'Orient  païen  n'inspirait  pas  toujours  aux  chré- 
tiens la  même  antipathie  que  la  Grèce.  Le  polythéisme 
égyptien,  par  exemple,  était  traité  par  eux  avec  moins 
de  sévérité  que  le  polythéisme  hellénique.  Le  poète 
sibyllin  du  ii*  siècle  annonce  à  Isis  et  à  Sérapis  la 
fin  de  leur  règne  avec  plus  de  tristesse  que  d'insulte. 
Son  imagination  est  frappée  de  la  conversion  d'un 
prêtre  égyptien,  qui,  à  son  tour,  convertira  ses  com- 
patriotes. Il  parle  en  termes  énigmatiques  d'un  grand 
temple  élevé  au  vrai  Dieu,  qui  fera  de  l'Egypte  une 
sorte  de  terre  sainte  et  ne  sera  détruit  qu'à  la  fin  des 
temps*. 

L'Orient,  de  son  côté,  toujours  porté  au  syncré- 
tisme, et  d'avance  sympathique  à  tout  ce  qui  porte 

4.  Carm.  sib,,  V,  483  et  suiv. 

28 


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434  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  119] 

le  caractère  de  la  spéculation  désintéressée,  rendait 
.au  christianisme  cette  large  tolérance.  Que  Ton  com- 
pare au  patriotisme  étroit  d'un  Gelse,  d'un  Fronton, 
l'esprit  ouvert  d'un  penseur  tel  que  Numénius  d'Âpa* 
mée;  quelle  différence  !  Sans  être  précisément  chré- 
tien ni  juif,  Numénius  admire  Moïse  et  Pbilon.  Il  égale 
Philon  à  Platon;  il  appelle  ce  dernier  un  Moïse  at- 
tique^  il  connaît  jusqu'aux  compositions  apocryphes 
sur  Jamnès  et  Mambré^.  A  l'étude  de  Platon  et  de 
Pythagore,  le  philosophe  doit,  selon  lui,  unir  la  con- 
naissance des  institutions  des  brahmanes,  des  juifs, 
des  mages,  des  Égyptiens  ^  Le  résultat  de  l'enquête, 
on  peut  en  être  sûr  d'avance,  sera  que  tous  ces  peu- 
ples sont  d'accord  avec  Platon,  Comme  Philon  allégo- 
i-ise  l'Ancien  Testament,  Numénius  explique  symbo- 
liquement certains  faits  de  là  vie  de  Jésus-Christ^.  Il 
admet  que  la  philosophie  grecque  est  originaire  de 
l'Orient,  et  doit  la  vraie  notion  de  Dieu  aux  Égyp- 
tiens, aux  Hébreux '^;  il  proclame  cette  philosophie 

A.  Mtt»u«iic  aTTtxiCtov.  Porphyre,  De  anlronymph.,  40;  Clément 
d'Alexandrie,  Strom.,  I,  ch.  xxii,mot  répété  par  un  grand  nombre 
de  Pères. 

t.  Eusèbe,  Prap.  evang,,  IX,  8. 

3.  Dans  Eusèbe,  Prœp.  evang,,  IX,  7,  8. 

4.  Origène,  Contre  CeUe,  I,  15;  IV,  51  ;  V,  57. 

5.  Théodoret,  De  cur,  Grœc.  ajf.y  sermo  i,  p.  466-467;  sermo  ii, 
p.  499;  sermo  v,  p.  547  (Paris,  4642). 


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(An  179]  MARG-AURÈLE.  4$5 

insuffisante,  même  en  ses  maîtres  les  plus  vénérés* 
Justin  et  Tauteur  de  l'Épitre  à  Diognète  n'en  disaient 
guère  davantage.  Numénius  n'appartint  pas  cepen- 
dant à  rÉglise  ;  la  sympatliie  et  l'admiration  pour 
une  doctrine  n'entraînent  pas  chez  un  éclectique  l'ad- 
hésion formelle  à  cette  doctrine.  Numénius  est  un  des 
précurseurs  du  néoplatonisme;  c'est  par  lui  que  l'in- 
fluence de  Philon  et  une  certaine  connaissance  du 
christianisme  pénètrent  dans  l'école  d'Alexandrie. 
Ammonius  Saccas,  à  l'heure  où  nous  finissons  cette 
histoire,  fréquente  peut-être  encore  l'église,  d'où  la 
philosophie  ne  tardera  pas  à  le  faire  sortir.  Clément, 
Ammonius,  Origène,  Plotin  !  Quel  siècle  va  s'ouvrir 
pour  la  ville  qui  nourrit  tous  ces  grands  hommes,  et 
devient  de  plus  en  plus  la  capitale  intellectuelle  de 
l'Orient! 

La  Syrie  comptait  beaucoup  de  ces  esprits  indé- 
pendants, qui  se  montraient  favorables  au  christia- 
nisme, sans  pour  cela  l'embrasser.  Tel  fut  ce  Mara, 
fils  de  Sérapion  S  qui  considérait  Jésus  comme  un  lé- 

i.  Lettre  de  Mara,  fils  de  Sérapion,  dansGureton,  Spicil  syr., 
p. 73-74.  Comparez  Justin,  IHa/.,46.  Voir  l'Antéchrist,  p.  65;  les 
Évangiles,  p.  40,  note  3;  Land,  Anecdota  syr.,  p.  30.  Ce  singu- 
lier ouvrage  cite  l'oracle  sibyllin  sur  Samos,  et  parle  de  la  disper- 
sion des  Juifs  comme  ayant  été  la  conséquence  immédiate  de  lu 
mort  de  Jésus.  II  est  donc  d'une  époque  où  Tintervaile  de  33  à  70 
faisait  l'effet  de  0,  et  où  la  dispersion  des  Juifs  était  devenue  ur) 


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436  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  179] 

gislateur  excellent,  et  admettait  que  la  destruction  de 
la  nationalité  des  Juifs  était  venue  de  ce  qu'ils  avaient 
mis  à  mort  «  leur  sage  roi*  ».  Tel  fut  aussi  Longin  ou 
l'auteur  quel  qu'il  soit  du  traité  Du  sublime,  lequel  a 
lu  avec  admiration  les  premières  pages  de  la  Genèse 
et  place  le  verset  «  Que  la  lumière  soit,  et  la  lumière 
fut  »  parmi  les  plus  beaux  traits  qu'il  connaisse  ^ 

Le  plus  original  parmi  ces  esprits  mobiles  et  sin- 
cères que  la  loi  chrétienne  charma,  mais  non  d'une 
façon  assez  exclusive  pour  les  détacher  de  tout  le 
reste  et  faire  d'eux  de  simples  membres  de  l'Église, 
fut  Bardesane  d'Édesse*.  C'était,  si  l'on  peut  s'ex- 

fait  établi  depuis  assez  longtemps.  Cette  façon  de  traiter  Jésus  en 
législateur  rappelle  Lucien,  Peregrinus,  43,  et  suppose  un  état 
des  textes  évangéliques  et  des  institutions  chrétien oes  qui  ne  con- 
vient qu'à  la  fin  du  II*  siècle.  Ce  qui  est  dit  des  Romains  (Cureton, 
p.  xiu-xv)  peut  se  rapporter  à  la  campagne  de  Lucius  Verus 
(162-165). 

4 .  Le  passage  Carm.  sib,,  XU,  111,  semble  exprimer  la  môme 
idée;  mais  M.  Alexandre  corrige  le  texte  avec  bonheur. 

%,  De  subi.,  sect.  ix.  Ce  passage,  interpolé  ou  non,  a  été  écrit 
sûrement  à  la  fin  du  w  siècle  ou  au  iii«  siècle,  par  un  païen  qui 
avait  eu  des  relations  avec  des  juifs  ou  des  chrétiens,  plutôt  qu'il 
n'avait  lu  le  Pentateuque  (notez  la  forte  inexactitude  ^modoi  ^; 
comp.  Jos.,  Anl,,  proœm.,  3;  Galien,  De  usu,  part.,  xi,  44).  Cela 
convient  bien  à  Longin  ;  mais  on  sait  les  difficultés  qui  s'opposent 
par  ailleurs  à  ce  que  le  ministre  de  Zénobie  soit  l'auteur  de  IIipl 

3  Le  jour  de  sa  naissance  est  marqué  dans  la  Chronique 
d'Édesse  au  41  de  tammuz  de  Tan  465  des  Grecs  =  453  de  J.-C. 


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[An  179]  HARG-AURÈLE.  437 

primer  ainsi  S  un  homme  du  monde,  riche,  ai- 

(Assémani,  Bibl.  or,,  I,.  p.  389  ;  cf.  Chron.  eccl.  de  Barhebrseus, 
édit.  Abbeloos  el  Lamy,  p.  4  45  et  suiv.).  Eusèbe,  saint  Ëpiphane, 
Théodoret  le  font  fleurir  sous  Marc-Aurèle.  Un  passage  du  dia- 
logue De  faio  (Eusèbe,  Prœp,,  VI,  ch.  x,  p.  Î79  ;  Cureton,  SpiciL 
syr,,  p.  30)  présente  la  conquête  de  TArabie  par  les  Romains 
comme  un  fait  récent  (x^t'c).  Or  il  s'agit  là  de  la  campagne 
de  Lucius  Yerus,  462-165  (cf.  Chron.  d'Édesse,  p.  390),  à  moins 
qu'il  ne  s'agisse  de  la  campagne  qui  valut  à  Septime  Sévère  le 
titre  d'Arabique  vers  l'an  200.  Une  grande  partie  des  conquêtes 
de  Lucius  Yerus,  par  exemple  Hatra,  pouvait  s'appeler  Arabie. 
La  Chronique  d'Édesse  (p.  390,  393)  place  la  chute  de  Marcion 
en  437,  la  naissance  de  Bardesane  en  453,  la  naissance  de  Manôs 
en  239.  A  peu  près  d'accord  avec  cette  Chronique,  le  Kiiab  et- 
fihrist  met  Bardesane  trente  ans  après  Marcion  et  soixante-dix 
ans  avant  Manès  (Fluegel,  Mani,  p.  85,  450-454;  cf.  Masoudi, 
t.  IX,  p.  337;  Land,  Anecd,  syr,,  I,  p.  18;  Aboulferadj,  Dyn., 
p.  79,  Poe.).  Il  ne  faut  pas  nier  cependant  que  d'autres  autorités 
feraient  de  Bardesane  un  contemporain  d'Héracléon  el  de  saint 
Hippolyte.  Voir  Philosophum.,  VI,  35;  VII,  34,  en  comparant 
Tert.,  Adv,  VaL,  4.  Porphyre  et  Moïse  de  Khorène  (supposé  qu'ils 
parlent  du  même  personnage)  le  font  vivre  sous  Héiiogabale.  Eu- 
sèbe  el  Ëpiphane  ont  pu  confondre  Marc-Aurèle  avec  Caracalla 
ou  Héiiogabale,  dont  le  titre  impérial  était  Marcus  Aurelius  Anto- 
ninus.  Ajoutons  que  l'Abgar  chrétien  avec  lequel  Bardesane  fut 
en  rapport  paraît  avoir  été  Abgar  VIII  bar  Manou,  qui  régna  de 
202  à  217.  Cf.  Eusèbe,  Chron.,  Schœne,  p.  478-479. 

4.  Philosoph,,  VI,  35;  VU,  31  ;  Origène  (?),  Dial,  de  reciain 
Deumfide,  sect.  iv  ;  Eus.,  H.  E.,  IV,  ch.  xxx ;  PrcB/?.,VI,  ch.  ix, x ; 
Épiphane,  lvi;  Théodoret,  Hœr.  fah,,  I,  22;  HisL  eccl,,  IV,  26; 
saint  Jérôme,  De  viris  ilL,  33;  Chron,,  an  42  de  Marc-Aurèle; 
In  Osée,  40;  Pseudo-Aug.,  hser.,  35;  Sozom.,  III,  ch.  xvi;  saint 
Éphrem,  Hymnes  contre  les  fiérésies,  0pp.,  t.  II  de  la  partie  sy- 
riaque, p.  438  et  suiv.,  554  et  suiv.  (Rome,  4740);  Moïse  de  Kho- 


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43S  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179) 

mable%  iibéral,  instruit,  bien  posé  à  la  cour,  versé  à 
la  fois  dans  la  science  chaldéenne  et  dans  la  culture 
hellénique,  une  sorte  de  Numénius,  au  courant  de 
toutes  les  philosopbies,  de  toutes  les  religions,  de 
toutes  les  sectes.  Il  fut  sincèrement  chrétien  ;  ce  fut 
même  un  prédicateur  ardent  du  christianisme,  presque 
un  missionnaire';  mais  toutes  les  écoles  chrétiennes 
qu*il  traversa  laissèrent  quelque  chose  dans  son  es- 
prit ;  aucune  ne  le  retint.  Seul,  Marcion,  avec  son 
austère  ascétisme,  lui  déplut  tout  à  fait\  Le  valen- 
tinianisme,  au  contraire,  dans  sa  forme  orientale^  fut 
la  doctrine  à  laquelle  il  revint  toujours.  Il  se  complut 
aux  syzygies  des  éons  et  nia  la  résurrection  de  la 
chair.  Il  préférait  à  cette  conception  matérielle  les 
vues  du  spiritualisme  grec  sur  la  préexistence  et  la 
survivance  de  l'âme*.  L'âme,  selon  lui,  ne  naissait  ni 
ne  mourait  ;  le  corps  n'était  que  son  instrument  pas- 

rène,  HisLj  n,  66;  Photius,  cod.  ccxxni;  Phrioxènê  de  lfd!)ong, 
dans  Curelon,  Spic.j  p.  v-vi. 

4.  Saint  Êphrem,  Hymnes,  p.  438  r;  Pfatloxène  de  Haboug, 
dans  Curelon,  Spicil,  syr,,  p.  v,  en  observant  pourtant  qtte  l'as- 
sertion de  Phiïoxène  n'a  probablement  pour  base  que  les  Dia- 
logues, où  Bardesane  s'explique  en  effet  avec  beaucoup  d'aménité. 

%.  Ettsèbe,  IV,  xxx,  1  ;  Moïse  de  Khorène,  H,  66. 

3.  Eusèbe,  H.  E.,  IV,  xxx,  4;  Philos.,  Vil,  Z^;  Moïse  do 
Khorène,  HisL,  If,  66. 

4.  IHalogue,  p.  43,  Cureton.  Harmonius  alla  plus  loin  e&eore 
dans  ce  sens.  Sozom.,  III,  46. 


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[4a  179]  MARC-AURÈLE.  439 

sager»  Jésus  n'a  pas  eu  de  corps  véritable  ;  il  s'est 
uni  à  un  fantôme.  Il  semble  que,  vers  la  fin  de  sa 
vie,  Bardesane  se  rapprocha  des  catholiques  ;  mais, 
en  définitive,  l'orthodoxie  le  repoussa*.  Après  avoir 
enchanté  sa  génération  par  une  prédication  brillante, 
par  son  ardent  idéalisme  et  par  son  charme  person- 
nel, il  fut  accablé  d*anathèmes;  on  le  classa  parmi  les 
gnostiques*,  lui  qui  n'avait  jamais  voulu  être  classé. 
Un  seul  des  traités  de  Bardesane  trouva  grâce 
auprès  des  lecteurs  orthodoxes  :  ce  fut  un  dialogue 
dans  lequel  il  combattait  la  pire  erreur  de  l'Orient, 
l'erreur  chaldéenne,  le  fatalisme  astrologique.  La 
forme  des  entretiens  socratiques  plaisait  à  Bardesane. 
Il  aimait  à  poser  pour  le  public  environné  de  ses 
amis  et  discutant  avec  eux  les  plus  hauts  problèmes 
de  la  philosophie*.  Un  des  disciples  nommé  Philippe 
rédigeait  ou  était  censé  rédiger  l'entretient  Dans  le 
dialogue  sur  la  fatalité,  l'interlocuteur  principal  de 

4.  Eusèbe,  H.  E.,  IV,  30,  parait  avoir  mieux  saiâi  qu'Épi- 
pbane  {L  c)  la  vraie  marche  de  Fespril  de  Bardesane. 

2.  Voir  surtonl  les  ardentes  réfutations  de  saint  Ëpbrem 
{Hymnes,  i,  u,  m,  lu,  un,  ly,  lvi),  entachées  sans  doute  du 
môme  défaut  que  celles  de  saint  Épiphane,  c'est-à-dire  d'une  ten- 
dance à  faire  rentrer  la  doctrine  en  question  dans  les  cadres  géné- 
raux des  erreurs  gnostiques. 

3.  Eusèbe,  Prœp.,  VI,  9,  fin. 

4.  Cureton,  p.  m;  Land,  Anecdota  syr,,  I,  p.  30,  5t-S3. 
Bardesane  n'en  était  pas  moins  considéré  comme  auteur,  de  môme 


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440  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  179] 

Bardesane  est  un  certain  Aoueid*,  entiché  des  er- 
reurs de  l'astrologie.  L  auteur  oppose  à  ces  erreurs 
un  raisonnement  vraiment  scientifique  :  «  Si  Thomme 
est  dominé  par  les  milieux  et  les  circonstances,  com- 
ment se  fait-il  que  le  même  pays  voie  se  produire  des 
développements  humains  tout  à  fait  différents?  Si 
rhomme  est  dominé  par  la  race,  comment  se  fait-il 
qu'une  nation»  changeant  de  religion,  par  exemple 
se  faisant  chrétienne,  devient  toute  différente  de  ce 
qu'elle  était?  »  Les  détails  intéressants  que  l'auteur 
donne  sur  les  mœurs  de  pays  inconnus  piquèrent  la 
curiosité.  Le  dernier  rédacteur  du  roman  des  Recon- 
naissances*, puis  Eusèbe,  puis  saint  Césaire  en  firent 
leur  profit'.  Il  est  singulier  qu'étant  en  possession 

que  les  Entretiens  d'Epictète,  recueillis  par  Àirien,  sont  cités 
comme  un  ouvrage  d'Ëpiclète.  D'autres  fois,  pourtant,  on  consi- 
dérait les  Dialogues  comme  des  c  livres  de  ses  disciples».  Cf.  Phi- 
loxène  de  Maboug,  dans  Gureton,  p.  v. 

4.  Pour  ce  nom  arabe,  voir  Wetzstein,  Inschr,  in  Trach,  und 
Hauran,  au  mot  Àoutî^oç  ;  Acta  5.  Barsimœi,  init.,  Moesinger. 

t.  L'hypothèse  inverse  est  impossible.  Des  traits  d'actualité 
précise,  comme  ce  qui  est  relatif  à  la  conquête  romaine  et  à  la 
conversion  du  Manou  au  christianisme  (p.  30,  34,  32,  Gureton}, 
manquent  dans  les  Reconnaissances, 

3.  Outre  ces  citations,  nous  possédons  le  texte  complet  de 
Touvrage  en  syriaque  (Gureton,  SpidL  syr.j  p.  \  et  suiv.).  On 
ne  saurait  affirmer  que  ce  syriaque  soit  Toriginal  de  Bardesane  ; 
c'est  peut-être  une  traduction  refaite  sur  le  grec.  Le  titre,  Livre 
des  lois  des  pays,  que  porte  l'ouvrage  dans  le  manuscrit  du  Mu- 


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[Anl79J  MARC-AURÈLE.  441 

d'un  pareil  écrit,  nous  devions  encore  nous  demander 
ce  que  Bardesane  pensa  sur  la  question  de  l'influence 
des  astres  dans  les  actes  de  Thomme  et  dans  les  évé- 
nements de  l'histoire.  Le  dialogue  s'exprime  sur  ce 
point  avec  toute  la  netteté  que  l'on  peut  désirer*. 
Cependant  saint  Éphrem*,  Diodore  d'Antioche', 
combattent  Bardesane  comme  ayant  versé  dans  l'er- 
reur de  ses  maîtres  de  Chaldée.  Par  moments,  son 
école  apparaît  comme  une  école  profane  d'astronomie 
autant  que  de  théologie.  On  y  prétendait  fixer  par 
des  calculs  la  durée  du  monde  à  six  mille  ans^  On 


sée  britannique,  est  peut-être  une  précaution  pour  dissimuler  le 
nom  mal  famé  de  Bardesane.  Cest  à  tort  qu'Eusôbe  dit  que 
l'ouvrage  était  adressé  irpo;  ÀvTttvîvov,  ce  dont  saint  Jérôme  a  fait 
Marco  Àntonino,  Le  texte  conservé  de  Touvrage  ne  porte  rien  de 
semblable.  Épiphane  a  icpbc  'A6ii9àv  th  àgr^vofAcv,  ce  qui  est  exact. 
AirPONOMON  a  pu  devenir  ANTON€lNON,  par  des  confusions  de 
lettres,  il  est  peu  vraisemblable  qu'un  dialogue  écrit  en  syriaque 
ait  été  adressé  à  un  empereur  romain.  L'hypothèse  de  Avida  = 
Avitm  (nom  d'Héliogabale)  est  absolument  inadmissible. 

\,  Ck)mparez  la  doctrine  du  Dialogue  à  celle  de  saint  Ëphrem, 
Hymnes,  iv, p.  445-447;  v,  p.  449  a;  vi,  p.  453  F;  viii,  p.  458  a; 
IX  entier. 

2.  Hymnes,  vi,  p.  452  p;  viii,  p.  457  f. 

3.  Photius,  cod.  ccxxiii.  Il  parait  que  l'ouvrage  de  Diodore 
existe  complet  en  syriaque.  W.  Smith,  Dici,  ofgreek  and  roman 
biography,!,  p.  4015. 

4.  Gureton,  p.  40 ;  saint  Éphrem,  Hymnes,  i,  439  e  ;  u, p.  550  c, 
d;  lui,  553  f;  Journ.  asiat.,  avril  4852,  p.  298-299;  Land,  Anecd. 
syr.,  p.  32;  Hiigenfeld,  Bardesanes,  p.  54  et  suiv. 


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442  ORIGINES   DU  CHRISTIANISME.  [An  179) 

admettait  l'existence  d'esprits  sidéraux  résidant  dans 
les  sept  planètes,  surtout  dans  le  soleil  et  la  lune, 
dont  l'union  mensuelle  conserve  le  monde  en  lui  don- 
nant de  nouvelles  forces  ^ 

Ce  que  Bardesane  fut  sans  contestation,  c'est  le 
créateur  de  la  littérature  syriaque  chrétienne.  Le 
syriaque  était  sa  langue  ;  quoiqu'il  sût  le  grec,  il  n'é- 
crivait pas  en  cet  idiome.  Le  travail  nécessaire  pour 
assouplir  l'idiome  araméen  à  l'expression  d'idées  phi- 
losophiques lui  appartient  tout  entier.  Ses  ouvrages, 
du  reste,  étaient  traduits  en  grec  par  ses  disciples 
sous  ses  yeux.  Lié  avec  la  famille  royale  d'Édesse, 
ayant  été,  à  ce  qu'il  semble,  élevé  en  la  compagnie 
d'Âbgar  YIII  bar  Manou,  qui  fut  un  fervent  chrétien, 
il  contribua  puissamment  à  extirper  les  coutumes 
païennes,  et  eut  un  rôle  social  et  littéraire  des  plus 
importants.  La  poésie  avait  toujours  manqué  à  la 
Syrie  ;  les  anciens  idiomes  araméens  n'avaient  connu 
que  le  vieux  parallélisme  sémitique  et  n'en  avaient 
pas  su  tirer  grand'cbose.  Bardesane  composa,  à  l'imi- 
tation de  Valentin*,  cent  cinquante  hymnes,  dont  le 
rythme  cadencé,  en  partie  imité  de  la  Grèce,  ravit 

4.  Saint  Éphrem,  Œuvres,  11,  Hymnes,  un,  p.  553  f;  lv, 
p.  558  B,  F. 

5.  TertQlIien,  De  came  Christi,  W  ;  cf.  Canon  de  Haratori^ 
lignes  82  et  shîv. 


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[An  179]  MARC-AURÈLE.  443 

tout  le  monde,  surtout  les  jeunes  gens*.  Cétait  à  la 
fois  philosophique,  poétique,  chrétien.  La  strophe  se 
composait  de  onze  ou  douze  vers  de  cinq  syllabes, 
scandés  d'après  Taccent*.  On  chantait  les  hymnes 
en  chœur,  au  son  de  la  cithare,  sur  des  airs  grecs. 
LMnfluence  civih'satrice  de  celte  belle  musique  fut 
considérable.  Presque  toute  TOsrhoène  se  fit  chré- 
tienne. Malheureusement  Abgar  IX,  fils  d^Abgar  VIII, 
fut  détrôné  en  216  par  Caracalla  ;  ce  phénomène 
éphémère  d'une  petite  principauté  fondée  sur  les 
principes  d'un  christianisme  libéral  disparut  ;  le  chri- 
stianisme continua  de  faire  des  progrès  en  Syrie, 
mais  dans  la  direction  orthodoxe  et  en  s'écartant 
chaque  jour  davantage  des  libertés  spéculatives  qu'il 
s'était  d'abord  permises. 

Les  rapports  de  Bardesane  avec  Tempire  romain 
sont  obscurs'.  Selon  certaines  apparences,  la  perse- 

4.  Saint  Éphrem»  Hymnes,  i,  p.  439  d  ;  un,  p.  553-554. 

2.  Zingerle,  dans  Zeiischr.  der  d,  m.  G,,  4848,  €6  et  soiv.; 
4856, 446  otsaiv.,  etc.  Ce  rythme  avait  beaucoup  d'analogie  avec 
celai  de  l'hymne  au  Christ,  dans  Clément  d'Alexandrie,  Pœdag., 
m,  42,  adcalcem. 

3.  Nous  ne  croyons  pas  que  Bardesane  de  Babylone,  auteur 
d'un  ouvrage  sur  Tlnde,  fait  d'après  les  récits  des  ambassadeurs 
indiens  qui  vinrent  trouver  Héliogabale,  vers  %%0  (Porphyre, 
De  abslinentia,  lY,  47;  Stobée,  Ed.,  I,  m,  56;  cf.  saint  Jérôme^ 
In  Jov.,  Il,  44,  p.  206,  Mart.),  soit  identique  à  notre  Bardesane. 
VoirLassen,  Ind,  Alterth.,  III,  p.  62,  348  et  suiv.,  361,  367  et 


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444  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Âa  i79J 

cation  des  dernières  années  de  Marc-Aurèle  lui  au- 
rait donné  l'idée  d'adresser  une  apologie  à  cet  em- 
pereur*. Peut-être  fut-il  en  rapport  avec  Caracalla 
ou  Héliogabale,  qu'il  est  très  facile  de  confondre 
dans  les  textes  avec  Marc-Aurèle  \  Il  semble  qu'il 
composa  un  dialogue  entre  lui-même  et  un  certain 
Apollonius,  censé  ami  de  l'empereur*,  où  celui-ci 
l'engageait  à  renier  le  nom  de  chrétien.  Bardesane 
répondait  courageusement,  comme  Démétrius  le  Cy- 
nique :  u  L'obéissance  aux  ordres  de  l'empereur  ne 
me  débarrasserait  pas  de  la  nécessité  de  mourir^.  » 
Bardesane  laissa  un  fils,  nommé  Harmonius,  qu'il 
envoya  faire  ses  études  à  Athènes,  et  qui  continua 
l'école,  en  la  faisant  pencher  encore  davantage  du  côté 

suiv.,  416  ;  Joum.  of  the  R.  As,  Soc,  t.  XIX  (486Î),  p.  280  el 
suiv.  Ce  que  notre  Bardesane  dit  de  Tlnde  dans  le  De  falo  n'est 
pas  assez  caractérisé  pour  qu'on  suppose  qu'il  a  puisé  à  des  ren- 
seignements originaux.  Le  Bardesane  historien  syrien  d'Arménie, 
dont  parle  Moïse  de  Khorène  (II,  66),  me  parait  aussi  un  autre 
personnage  (peut-être  identique  au  Bardesane  de  Babylone),  que 
Moïse,  avec  son  manque  de  critique  habituel,  aura  pris  pour 
l'hérésiarque.  Le  nom  de  Bardesane  était  très  commun  à  Ëdesse, 
à  cause  de  la  rivière  Daïsan,  qui  entoure  la  ville.  On  connaît  en- 
core un  personnage  de  ce  nom  (Kioroî  de  Jules  Africain,  dans  les 
Vet.  Mathem,,  Paris,  4693,  p.  300). 

4.  Eusèbe,  IV.xxx,  2.  Gomp.  Moïse  de  Khorène,  II,  66. 

2.  Voir  ci-dessus,  p.  440-444 ,  note  3. 

3.  Apollonius  de  Ghalcis  (?). 

4.  Ëpiph.,  Lvi,  4. 


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[An  170]  MARC-AURÈLE.  445 

de  rhellénisme.  Â  Timitation  de  son  père,  il  exprima 
les  idées  les  plus  élevées  de  la  philosophie  grecque  en 
hymnes  syriaques*.  Il  résultait  de  tout  cela  une  dis- 
cipline trop  distinguée  eu  égard  à  la  moyenne  que 
comportait  le  christianisme.  Il  fallait,  pour  être 
membre  d'une  telle  Église,  de  Fesprit,  de  l'instruc- 
tion. Les  bons  Syriens  en  furent  effrayés.  Le  sort  de 
Bardesane  ressembla  fort  à  celui  de  Paul  de  Samo^ 
sate.  On  le  traita  de  charmeur  dangereux,  de  femme 
séductrice,  irrésistible  dans  le  secret.  Ses  hymnes, 
comme  la  Thalie  d*Arius,  furent  traitées  d'œuvre  de 
magie*.  Plus  tard,  saint  Éphrem  ne  trouva  d'autre 
moyen  pour  détrôner  ces  rythmes  et  soustraire  les 
enfants  à  leur  charme,  que  de  composer  des  hymnes 
orthodoxes  sur  le  même  air^.  Désormais,  quand  il  se 
produisit  dans  l'Église  de  Syrie  quelque  sujet  dis- 
tingué, ayant  de  Tindépçndance  d'esprit  et  une 
grande  connaissance  des  Écritures,  on  se  disait  avec 
terreur  :  «  Ce  sera  un  Bardesane*.  » 

On  n'oublia  pas  cependant  son  talent  et  les  ser- 

4.  SozomèDe,  III,  46;  Théodoret,  Hisi.  eccles,,  IV,  26. 

2.  Saint  Éphrem,  Ilymfies,  i,  p.  439  d,  e. 

3.  Actes  de  saint  Éphrem,  dans  Assémani,  Bibl.  orient.,  I, 
p.  47  et  suiv.,  448  et  suiv.  ;  saint  Éphrem,  0pp.  (partie  syriaque), 
t.  H,  Hymnes  contre  les  hérésies;  t.  III,  Hymnes  polémiqties, 
p.  428;  Sozomène,  111,  46;  Théodoret,  Hist,  eccl.^lY,  26. 

4.  Gennadius,  7//.  vir,  calai.,  ch.  iv. 


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446  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  (Aa  179] 

vices  qu*il  avait  rendus.  Le  jour  de  sa  naissance  fut 
marqué,  dans  la  Chronique  d'Édesse,  parmi  les 
grands  anniversaires  de  la  cité.  Son  école  dura  pen- 
dant tout  le  ui*  siècle,  mais  ne  produisit  aucun  homme 
bien  célèbre  ^  Plus  tard,  le  germe  de  dualisme  qui 
était  dans  la  doctrine  du  maître  rapprocha  Técole  du 
manichéisme.  Les  chroniqueurs  byzantins  et  leurs 
disciples  les  polygraphes  arabes  constituèrent  une 
sorte  de  trinité  du  mal,  composée  de  Marcion,  Ibn- 
Dalsan,  Manès.  Le  nom  de  daïsanites  devint  syno- 
nyme d^athée,  de  zendik  ;  ces  daïsanites  comptèrent, 
pour  les  musulmans,  parmi  les  sectes  secrètes  affiliées 
au  parsisme,  tronc  maudit  de  toutes  les  hérésies  \ 

4.  Origène  (?],  Dial.  de  recta  fuie,  Delarue,  I,  834,  840. 

5.  FlUgel,  Mani,^.  40S,  461-462,  165,  356,  361;  Schahrîs- 
tani,  lÀvre  des  sectes,  trad.  Haarbriicker,  I,  p.  285  et  suiy.,  293 
et  suiv.  ;  texte  arabe  de  Gureton,  I,  p.  4  94  et  suiv.  ;  Masoudi,  VIII, 
p.  293;  IX,  p.  337;  Aboul-faradj,  Dyn.,  p.  77,  79,  82,  édit.  Po- 
cocke.  Cette  association  se  trouve  déjà  dans  Macarius  Hagoes, 
lY,  45,  p.  484,  et  même  dans  la  Chronique  d'Édesae,  p.  389  et  393; 
dans  Aphraate  [Aphraates  Homilien,  (rad.  Bickell,  p.  59),  el  dans 
saint  Ëphrem  (Hymnes  contre  les  hérésies,  Œuvr.,  partie  syr., 
t.  II).  Voir  Hilgenfeld,  Bardesanes,  p.  36,  49-50,  70-72;  Assé- 
mani,  BibL  or.,  I,  p.  428, 445;  Journal  de  Galland  (édit.  Schefer), 
tl,  p.  276,285-286. 


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CHAPITRE   XXV. 


STATISTIQUE    ET     EXTENSION    GÉOGRAPHIQUE 
DU    CHRISTIANISME. 


En  cent  cinquante  ans,  la  prophétie  de  Jésus 
s'était  accomplie.  Le  grain  de  sénevé  était  devenu 
un  arbre  qui  commençait  à  couvrir  le  monde.  Dans 
le  langage  hyperbolique  qui  est  d'usage  en  pareille 
matière,  le  christianisme  était  répandu  «  partout  »*. 
Saint  Justin  affirmait  déjà,  vers  150,  qu'il  n'y  avait 
pas  un  coin  de  terre,  même  chez  les  peuples  bar- 
bares, où  l'on  ne  priât  au  nom  de  Jésus  crucifié*. 
Saint  Irénée  s'exprime  de  la  même  manière  *.  — 
«  Ils  poussent  et  se  répandent  comme  la  mauvaise 
herbe  ;  leurs  lieux  de  réunion  se  multiplient  de  toutes 

4.  Pasteur  d'Hermas,  sim.  ix,  47  ;  Épttre  à  ùiognèle,  ch.  vi; 
voir  ci-dessus,  p.  425  et  suiv. 

2.  IHal.,  447;  cC   440,  424  ;  ApoL  I,  63.  Cf.  Orig.,  Adv. 
CeU.,l,%^\  m,  8. 

3.  Irénée,  I,  x,  4,2;  lU,  m,  4;  iv,  2  ;  xi  ;  V,  xx,  4. 


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448  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aa  180] 

parts  *  »,  disaient  les  malveillants.  —  TertuUien,  d'un 
autre  côté,  écrira  dans  vingt  ans  :  «  Nous  sommes 
d'hier,  et  déjà  nous  remplissons  tous  vos  cadres,  vos 
cités,  vos  places  fortes,  vos  conseils,  vos  camps,  vos 
tribus,  vos  décuries,  le  palais,  le  sénat,  le  forum  ; 
nous  ne  vous  laissons  que  vos  temples.  Sans  recourir 
aux  armes,  auxquelles  nous  sommes  peu  propres, 
nous  pourrions  vous  combattre  en  nous  séparant  de 
vous;  vous  seriez  effrayés  de  votre  solitude',  d'un 
silence  qui  paraîtrait  la  stupeur  d'un  monde  mort.  » 
Jusqu'au  temps  d'Adrien,  la  connaissance  du 
christianisme  est  le  fait  des  gens  qui  sont  dans  les 
secrets  de  la  police  et  d'un  petit  nombre  de  curieux*. 
Maintenant  la  religion  nouvelle  jouit  de  la  plus 
grande  publicité.  Dans  la  partie  orientale  de  l'em- 
pire, nul  n'ignore  son  existence  ;  les  lettrés  en  par- 


4.  Minucius  Félix,  9  ;  Celse,  voyez  ci  dessus,  p.  369  et  suiv. 
Celse  se  cootredit,  selon  les  besoins  de  sa  polémique,  tanlôt  pré- 
sentant les  chrétiens  comme  réduits  par  les  exécutions  à  un  petit 
nombre  de  fugitifs,  tantôt  les  adjurant  de  ne  pas  persister  dans 
leur  abstention,  qui  tue  la  patrie  et  la  livre  aux  barbares. 

«.  Apol.j  4,  21,  37,  41,  42.  Cf.  Ad  nal.j  I,  7;  Ad  ScapiUam, 
2,  3,  4,  5;  Adv,  Jadœos,  43.  Cf.  Àrnobe,  1,  24.  Corrigez  ces 
exagérations  par  Origène,  In  Malth.  comm,  séries,  p.  857,  2*  col.,  F, 
Delarue. 

3.  Voir  ci-dessus,  p.  54,  56, 440,  les  opinions  de  Marc-Aurèle, 
d'Ëpictète,  de  Galien,  d'Aristide,  d'Apulée.  Pour  Phlégon,  voir 
Origène,  Contre  Celse,  II,  44,  33. 


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[Au  180]  MARC-AURÈLE.  449 

lent,  la  discutent,  y  font  des  emprunts  ^  Loin  d'être 
renfermée  dans  le  cercle  juif,  la  religion  nouvelle 
recueille  dans  le  monde  païen  le  plus  grand  nombre 
de  ses  convertis*,  et,  du  moins  à  Rome,  surpasse 
en  nombre  l'Église  juive,  d'où  elle  est  sortie  *.  Elle 
n*est  ni  le  judaïsme  ni  le  paganisme  ;  c'est  une  troi- 
sième religion  détinitiveS  destinée  à  remplacer  tout 
ce  qui  a  précédé. 

Les  chiffres  sont,  en  pareille  matière,  impossibles 
à  préciser,  et  certainement  ils  différaient  beaucoup 
selon  les  provinces.  L'Asie  Mineure  continuait  d'être 
la  province  oii  la  population  chrétienne  était  le  plus 
dense.  Elle  était  aussi  le  foyer  de  la  piété.  Le  mon- 
tanisme  semblait  le  ferment  de  l'universelle  ardeur 
qui  brûlait  le  corps  spirituel  de  l'Eglise.  Même,  en 
le  combattant,  on  s'animait  de  ce  qu'il  y  avait  en 
lui  de  flamme  sacrée.  Â  Hiérapolis  et  dans  plusieurs 

4.  Épictète  [DisserL^  H,  ix,  SO  et  suiv.],  Dion  Cassius  (LXYll, 
4  4)  confondent  cependant  encore  les  juifs  et  les  chrétiens.  Notez 
même,  dans  Lucien,  Peregr.,  46,  ce  qui  est  dit  des  nourritures 
défendues.  Voir  aussi  Lampride,  Csarac,  \ ,  Les  absurdités  de  Plu- 
tarque  sur  les  juifs  {QuœH.  conv.,  iy,qudest.  vi}  nous  surprennent 

2.  Justin,  ApoL  I,  53» 

3.  II  Glem.,  ii,  3» 

4.  TpiTov  Y^voç,  genus  tertium.  Pelri  et  Pauli  Prœd,,  Hîlg., 
p.  58-59;  Terlullien,  Scorp.,  40;  Ad  nat.,  I,  8-9;  EpUt  an 
Diogn.^  2,  3,  4,  8-9.  Voir  ci-dessus,  p.  424  et  suiv.  Cf.  Constit. 
aposL,Sl  24,  25. 

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450  ORIGINEIS  DU  CHRISTIANISME.  [An  180J 

villes  de  Phrygie*,  les  chrétiens  devaient  former  la 
majorité  de  la  population.  Depuis  le  règne  de  Sep- 
time  Sévère,  Apamée  de  Phrygie  prend  sur  ses  mon- 
naies un  emblème  biblique,  l'arche  de  Noé,  par  allu- 
sion à  son  nom  de  Kibotos  \  Dans  le  Pont,  on  vit, 
dès  le  milieu  du  m''  siècle,  des  villes  détruire  leurs 
anciens  temples  et  se  convertir  en  masse'.  Toute  la 
région  voisine  de  la  Propontide  participait  au  mou- 
vement. La  Grèce  proprement  dite,  au  contraire, 
s'attardait  à  ses  vieux  cultes,  qu'elle  ne  devait  aban- 
donner qiTen  plein  moyen  âge  et  presque  à  contre- 
cœur *. 

En  Syrie,  vers  240,  Origène  trouve  que,  par 
rapport  à  l'ensemble  de  la  population,  les  chrétiens 
sont  «  très  peu  nombreux  »  %  à  peu  près  ce  qu'on 
dirait  des  protestants  ou  des  israélites  à  Paris.  Quand 

4 .  Voir  Saint  Paulj  ch.  xiii.  Notez  rioscription  eiû  éoiM  x%i 
^ucaîtt,  8ttt  &4^9Tiii,  dans  Mcuattcv  t^c  %ÙQCf[.  ^X^^?»  4880,  p.  461 ,  469 
(Smyrne). 

2.  Eckhel,  4'<  part.,  vol.  III,  p.  430  et  suiv.  L'explication 
d'Eckhel  a  définitivement  prévalu  et  est  tenue  aujourd'hui  pour 
certaine.  Voir  De  Witle,  Ch.  Lenormant,  dans  les  Mélanges  des 
PP.  Cahier  et  Martin,  t.  III,  p.  469  et  suiv.,  499  et  suiv. 

3.  Grég.  de  Nysse,  Vie  de  Grég.  ThaumaL,  dans  le  t.  lU  de 
ses  Œuvres,  Paris,  4638. 

4.  Sathas,  Docum.  relat.  à  VhiiU  de  la  Gr,  (m  moyen  âge, 
4  '•  série,  t.  I,  p.  xi  et  suiv. 

5.  nàvu  axi-yei..  Orig.,  Adv.  Ce**.,  VIII,  69.  Ailleurs,  Adv.  Ceh„ 
I,  96,  il  dit  c^  iXifw. 


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[An  180]  MARG-AURÈLE.  451 

Tertullien  nous  dit  :  Fiunt  non  nascuntur  christiani  ^, 
il  nous  indique  par  cela  même  que  la  génération  chré- 
tienne antérieure  avait  compté  peu  d'âmes.  L'Église 
de  Rome,  en  251,  possède  quarante-six  prêtres,  sept 
diacres,  sept  sous-diacres,  quarante-deux  acolytes, 
cinquante-deux  exorcistes,  lecteurs  et  portiers;  elle 
nourrit  plus  de  quinze  cents  veuves  ou  indigents*, 
ce  qui  ferait  supposer  environ  trente  ou  quarante 
mille  fidèles*.  A  Carthage,  vers  Tan  212,  les  chré- 
tiens sont  le  dixième  de  la  population*.  Toute  la 
partie  grecque  de  l'empire  comptait  des  chrétientés 
florissantes  ;  il  n'y  avait  pas  une  ville  quelque  peu 
importante  qui  n'eût  son  Église  et  son  évêque.  En 
Italie,  il  y  avait  plus  de  soixante  évêques;  même 
des  petites  villes  presque  inconnues  en  avaient  *. 

4.  ApoL,  48. 

2.  Lettre  du  pape  Corneille  à  Fabius  d'Antioche,  dans  Eusèbe, 
VI,  XLiii,  44-42. 

3.  Mtrà  {u^ioTou  xat  àvaptO{iiirrou  Xaoû.  Saint  Corneille,  /•  c.  Saint 
Jean  Chrysostome  (/n  Matth.,  homil.  lxvi  (al.  lxvii),  t.  VII, 
p.  658,  Montf.)  dit  que  l'Église  d*Antioche  nourrissait  plus  de 
trois  mille  veuves  ou  vierges,  sans  compter  toutes  les  autres  per- 
sonnes qui  avaient  besoin  d'être  assistées.  La  population  chré- 
tienne d'Antioche  était  alors  la  moitié  de  la  population  totale  de  la 
ville  {Adv.  Jud,,  i,  5),  c'est-à-dire  d'environ  cent  mille  âmes 
(voir  les  Apôtres,  p.  S45-246).  Les  rapprochements  tirés  des 
statistiques  de  nos  jours  ont  ici  peu  de  valeur. 

4.  Tertullien,  Ad  Scap.,  5. 

6.  Eusèbe,  VI,  xuii,  §  2  ;  Corneille,  ibid.,  §  8.  «  Évêque  »,  en 


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452  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  180] 

La  Dalmatie  était  évangélisée  \  Lyon,  Vienne  avaient 
des  colonies  chrétiennes  composées  d'Asiates  et  de 
Syriens,  se  servant  du  grec,  mais  exerçant  leur  apo- 
stolat sur  les  populations  voisines  qui  parlaient  latin 
ou  gaulois  ^  Le  monde  gallo-romain  et  hispano- 
romain,  néanmoins,  était,  en  réalité,  à  peine  entamé. 
Un  polythéisme  local  très  superstitieux  devait  offrir 
dans  ces  vastes  continents  une  masse  bien  difficile  à 
percer. 

La  Bretagne  avait  sans  doute  déjà  vu  des  mis- 
sionnaires de  Jésus.  Ses  prétentions  à  cet  égard  sont 
fondées  beaucoup  moins  sur  les  fables  dont  l'île  des 
Saints,  comme  toutes  les  grandes  chrétientés,  en- 
toura le  berceau  de  sa  foi',  que  sur  un  fait  capital, 
savoir  l'observance  de  la  pâque  selon  le  rite  quarto- 
déciman,  c'est-à-dire  à  l'ancienne  façon  de  l'Asie  Mi- 
neure^. Il  est  possible  que  les  premières  Églises  de 
Bretagne  aient  dû  leur  origine  à  des  Phrygiens,  à 
des  Asiates,  comme  ceux  qui  fondèrent  les  Églises  de 


pareil  cas,  est  synooyme  de  «  curé  »  ;  toute  paroisse  avait  un 
évèque. 

4.ÏITim.,  4,  9.  Cf.  TiU,  m,  18. 

2.  Ce  sont  là  ces  barbares  qui  croient  en  Christ,  «  ayant  le 
salut  écrit  dans  leur  cœur  par  le  ministère  de  FEsprit,  sans  papier 
ni  encre  »,  dont  parle  Irénée,  III,  iv,  t. 

3.  Gildas,  ch.  vi,  vu  ;  Bède,  1. 1,  ch.  iv. 

4.  Voir  ci-dessus,  p.  S04;  Bède,  1.  Il,  ch.  ii  et  suiv. 


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[AniSO]  MARC-AURÈLE.  453 

Lyon,  de  Vienne.  Origène  dit  que  la  vertu  du  nom 
de  Jésus-Christ  a  passé  les  mers  pour  aller  chercher 
les  Bretons  dans  un  autre  mondée 

La  condition  des  croyants  était,  en  général,  fort 
humble  *.  A  part  quelques  exceptions,  toutes  sujettes 
au  doute,  on  ne  vit  aucune  grande  famille  romaine 
passer  au  christianisme,  avec  ses  esclaves  et  sa 
clientèle,  avant  Commode '•  Un  homme  du  monde,  un 
chevalier,  un  fonctionnaire  se  heurtaient  dans  TÉglise 
à  des  impossibilités.  Les  riches  y  étaient  comme 
hors  de  leur  élément.  La  vie  en  commun  avec  des 
gens  qui  n'avaient  ni  leur  fortune  ni  leur  rang  so- 
cial était  pleine  de  difficultés,  et  les  relations  de 
société  se  trouvaient  pour  eux  à  peu  près  interdites*. 
Les  mariages  surtout  présentaient  d'énormes  diffi- 
cultés ;  beaucoup  de  chrétiennes  épousaient  des 
païens  plutôt  que  de  se  résigner  à  un  mari  pauvre  '• 
De  ce  que  Ton  trouve  dans  les  cimetières  chrétiens 
de  l'époque  de  Marc-Aurèle  et  des  Sévères  les  noms 
des  Corneliiy  des  Pomponii^   des  Cœcilii^j  il  est 

4.  In  Lacam,  homel.  vi,  p.  939,  édit.  Delarae  (t.  III). 
t.  Origène,  Contre  Celse,  III,  48-50. 

3.  Eusèbe,  H.  E.,  V,  xxi,  1. 

4.  Voir  VÉglise  chréliennej  p.  393  et  suiv.,  et  ci-dessus, 
p.  99  et  suiv. 

5.  TertuUien,  Ad  ux.,  II,  8.  Cf.  Philos.,  IX,  44. 

6.  De  Rossi,  BulL,  4  866,  p.  «4.  Voir,  Le  Blanl,  Inscr.  chr. 


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45t  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

hasardeux  de  conclure  qu'il  y  eût  des  fidèles  portant 
ces  grands  noms  par  le  droit  du  sang.  La  clientèle 
et  la  servilité  étaient  Torigine  de  ces  ambitieux  agno- 
mina.  —  De  même,  Tétiage  intellectuel  fut  d'abord 
assez  bas  S  Cette  haute  culture  de  la  raison  que  la 
Grèce  avait  inaugurée  fit  généralement  défaut  dans 
les  deux  premières  générations.  Avec  Justin,  Minu- 
cius  Félix,  l'auteur  deTÉpîlre  à  Diognète,  la  moyenne 
s'élève;  bientôt  avec  Clément  d'Alexandrie  et  Ori- 
gène,  elle  s'élèvera  encore  ;  à  partir  du  m*  siècle,  le 
christianisme  possédera  des  hommes  ayant  avec  les 
hommes  éclairés  du  siècle  une  commune  mesure. 

Le  grec  est  encore  essentiellement  la  langue  chré- 
tienne. Les  plus  anciennes  catacombes  sont  toutes 
grecques.  Au  milieu  du  iir  siècle,  les  sépultures  des 
papes  ont  des  épitaphes  en  grec  \  Le  pape  Corneille 
écrit  aux  Églises  en  grec  '.  La  liturgie  romaine  est 
en  langue  hellénique  ;  même  quand  le  latin  a  prê- 
che la  Gaule j  I,  p.  448  et  suiv.;  Revue  arch.,  avril  4880,  p.  322  et 
suiv.  «  de  ultima  faece  ».  Mio.  Fel.,  8  (cf.  36}  ;  Celse,  voir  ci- 
dessus,  p.  362  et  suiv.;  saint  Jérôme,  In  Gai.,  III,  proL;  Acles  des 
martyrs.  Le  Blant,  Revue  arch.,  1.  c. 

4.  Justin,  Apol.  If,  40;  Athénag.,  44.  Facilité  à  se  laisser 
duper  :  Lucien,  Peregr.,  43. 

2.  Gatacombe  de  saint  Cailiste  :  de  Rossi,  Rotna  $olL,  II,  p.  27 
et  suiv.  La  première  épitaphe  latine  est  celle  de  saiot  Corneille, 
mort  en  252. 

3.  Eusèbe,  H.  £.,  YI,  xmi,  3  et  suiv. 


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[An  180]  MâRC-AURÈLE.  455 

valu,  on  l'écrit  souvent  en  caractères  grecs;  des 
mots  grecs  prononcés  à  la  façon  iotacîste,  qui  était 
celle  du  peuple  en  Orient*,  restent  comme  des  mar- 
ques d'origine  *.  Un  seul  pays  avait  réellement  une 
Église  parlant  latin,  c'était  l'Afrique  ^  Nous  avons 
vu  Minucius  Félix  ouvrir  la  liltérature  latine  chré- 
tienne par  un  chef-d'œuvre*.  Terlullien,  dans  vingt 
ans  S  après  avoir  hésité  entre  la  langue  grecque 
et  la  langue  latine   pour  la   composition    de   ses 

4.  Kyrie  eleison  imas,  ischyros,  athanatos,  eic,  office  du 
vendredi  saint. 

2.  Voir  Caspari,  Quellen  zut  Gesch,  des  Taufsymhols  und 
der  Glaubensregel,  t.  III  (Christiania,  4875),  p.  267-466. 

3.  Dans  les  écoles  de  Garthage,  on  enseignai  surtout  le  grec. 
Apulée,  né  à  Madaure,  et  qui  avait  fait  ses  études  à  Carthage  et  à 
Athènes,  ne  savait  pas  encore  le  latin  quand  il  vint  à  Rome. 
Mëlam.j  1.  I,  ch.  i.  Voir  aussi  son  Apologie,  92 

4.  Selon  certains,  Técrit  dont  nous  possédons  un  fragment 
connu  sous  le  nom  de  Canon  de  âfuralori  aurait  été  écrit  primi- 
tivement en  lalin.  Il  nous  paraît  probable  que  l'original  était  grec. 
En  effet,  cet  original  fut  essentiellement  un  ouvrage  romain,  écrit 
à  Rome  vers  480.  Or,  à  Rome,  a  cette  époque,  les  chrétiens  écri- 
vaient  en  grec.  Les  africanismes  du  texte,  s'il  y  en  a,  s'explique- 
raient par  la  supposition  que  le  morceau  fut  traduit  en  Afrique, 
peu  après  sa  composition. 

5.  L* Apologétique,  le  premier  ouvrage  de  Tertuliien,  est  de 
Tan  497,  498  ou  499.  Voir  Bonwelsch,  Die  Schriften  Terlul- 
lians,  nach  der  Zeii  ihrer  Abfassung  (Bonn.  4878);  cf.  Zeit- 
sckrift  fur  K.  G.,  II  (4878),  f.  572  et  suiv.:  Keim,  Aus  dem 
Urchristenthum,  p.  494-498  (Zurich,  4878);  Âubé,  Revue  hisL, 
t.  XI  (4879),  p.  272  et  suiv. 


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456  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

écrits  S  préférera  heureusement  la  seconde,  et  pré- 
sentera le  phénomène  littéraire  le  plus  étrange  : 
un  mélange  inouï  de  talent,  de  fausseté  d'esprit, 
d'éloquence  et  de  mauvais  goût  ;  grand  écrivain,  si 
Ton  admet  que  sacrifier  toute  grammaire  et  toute 
correction  à  l'effet  soit  bien  écrire.  Enfin  l'Afrique 
donnera  au  monde  un  livre  fondamental,  la  Bible 
latine.  Une  au  moins  des  premières  traductions  la- 
tines de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament  a  été  faite 
en  Afrique*  ;  le  texte  latin  de  la  messe,  des  parties 
capitales  de  la  liturgie,  paraissent  également  d'ori- 
gine africaine.  La  lingua  volgata  d'Afrique'  con- 
tribua ainsi  dans  une  large  part  à  la  formation  de 
h.  langue  ecclésiastique  de  l'Occident,  et  ainsi  elle 
exerça  une  influence  décisive  sur  nos  langues  mo- 

4 .  De  corona,  6  ;  De  virgin,  veL,  \  ;  De  bapL,  4  5.  Je  crois  que 
rorigioal  des  Actes  des  martyrs  scillitains,  qui  sont  de  Tan  480, 
était  en  grec.  {Acyllinus  eu  certains  manuscrits  pour  Aquilinus. 
Lœlantius  pour  KouXianvcç,  xat  ayant  été  pria  pour  la  copule.) 
Usener,  Acla  mart.  Scylit.  grœce,  Bonn,  4884  ;  Aube,  Étude  sur 
un  nouveau  texte  des  Actes  des  martyrs  scillitains,  Paris,  4884. 

â.  Voir  les  éditions  et  travaux  de  YercelloDe,  Rœnsch,  Reusch, 
Ziegler,  E.  Ranke,  surtout  Ziegler,  Die  latein.  Bibelubersetz .  vor 
nieronymus,  Munich,  4879.  Le  Codex  Lugdunefisis,  récemment 
publié  par  M.  Ulysse  Robert  (Paris,  4884),  contient  une  version 
qui  parait  africaine.  Voir  p.  cxxv  et  suiv.,  cxli  et  suiv. 

3.  Se  rappeler  certaines  inscriptions  (par  exemple  Guérin, 
Voy.  en  Tttn,,  I,  p.  289,  343  et  suiv.);  les  rapprocher  de  Corn- 
modien  et  du  Canon  de  Muratori. 


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(Anl80J  HâRC-AURÈLE.  457 

dernes.  Mais  il  résulta  de  là  une  autre  conséquence; 
c'est  que  les  textes  fondamentaux  de  la  littérature 
latine  chrétienne  furent  écrits  dans  une  langue  que 
les  lettrés  d'Italie  trouvèrent  barbare  et  corrompue, 
ce  qui  plus  tard  donna  occasion  de  la  part  des 
rhéteurs  à  des  objections  et  à  des  épigrammes  sans 
fin*. 

De  Garthage,  le  christianisme  rayonna  puissam- 
ment en  Numidie  et  en  Mauritanie*.  Cirta  produisait 
les  adversaires  et  les  défenseurs  les  plus  ardents  de 
la  foi  en  Jésus  '•  Une  ville  perdue  au  fond  de  la  pro- 
vince d'Afrique,  Scillium  *,  à  cinquante  lieues  de 
Garthage,  fournit,  quelques  mois  après  la  mort  de 
Marc-Aurèle*,  un  groupe  de  douze  martyrs,  con- 
duits par  un  certain  Speratus,  qui  montra  une  fer- 
meté inébranlable,  tint  tête  au  proconsul  et  ouvrit 
glorieusement  la  série  des  martyrs  africains  ^ 

4.  Arnobe,  Adv.  génies,  I,  45,  58,  59. 

2.  Origène,  In  Luc,  boni,  vi,  p.  939,  Deiarae. 

3.  Voir  VÉgl.  chréL,  p.  493,  et  ci-dessus,  p..390  et  suiv. 

4.  Voir  Guérin,  Voy,  en  Tunisie,  ï,  p.  308  et  suiv.  Notez, 
dans  l'inscription  p.  302,  le  nom  de  Speratœ. 

5.  M.  Usener  {op.  cit.)  a  démontré  ce  qu'avait  déjà  bien  en- 
trevu M.  Léon  Renier  (Œuvres  de  Borghesi,  t.  VIII,  p.  615), 
savoir  que  les  Actes  des  martyrs  scillitains  sont  de  l'an  480.  Rui- 
narr,  Acta  sine,,  p.  84  et  suiv.;  Tillemonti  Mém,,  III,  p.  431  et 
suiv  ,  638  et  suiv.  Le  texte  grec,  publié  par  M.  Usener^  me  paraît 
roriginal.  Voir  page  prccédente,  note  1. 


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458  ORIGINES  DU   CBRISTIANISME.  [An  180) 

Édesse  devenait  de  jour  en  jour  un  centre  chré- 
tien d'importance  majeure.  Placée  jusque-là  dans  le 
vasselage  des  Parthes,  TOsrhoène  était  soumise  aux 
Romains  depuis  la  campagne  de  Lucius  Yerus  (165)  ; 
mais  elle  garda  sa  dynastie  d'Abgars  et  de  Manous 
jusque  vers  le  milieu  du  iii«  siècle  *.  Celte  dynastie, 
qui  se  rat^chait  aux  Izates  juifs  de  TAdiabène,  se 
montra  extrêmement  favorable  au  christianisme*. 
En  202,  à  Édesse,  une  église  est  détruite  par  une 
inondation  '.  L*Osrhoène  possédait  de  nombreuses 
communautés  chrétiennes  à  la  fin  du  ii*  siècle^.  Un 
certain  Palut,  évoque  d'Édesse,  ordonné  par  Séra- 
pion  d*Antioche  (190-210),  resta  célèbre  par  ses 
luttes  contre  les  hérésies  \  Enfin,  Abgar  VIII  bar 
Manou  (1 76-213)  •  embrassa  définitivement  le  chris- 

4.  Tillemont,  Hist.  des  emp,j  II,  p.  352-354;  III,  p.  444- 
445.  Cf.  Lucien,  Quom.  hist,  conscr,,  22,  24. 

2.  C'est  par  erreur  cependant  qu'on  a  cru  voir  la  croix  dans 
Tornement  de  perles  que  présente,  sur  certaines  monnaies  d'Édesse, 
la  tiare  de  TAbgar  [de  Longpérier]. 

3.  Chron.  d'Édesse,  dans  Assem.,  BibL  or.,  I,  394. 

4.  £us.,  //.  E.,  V,  xxiii,  3. 

5.  Bickell,  Conspeclus  rei  Syr*  lit.j  p.  46-47;  Cureton,  ^4»- 
cienl  syr.  doc,  p.  48,  43,  74;  Mœsinger,  Acla  SS.  mari,  edes- 
senorum  (Inspruck,  4874),  p.  97, 103-404;  Zahn,  GœtL  gel.  Anz., 
4877,  p.  480  et  suiv.  Cf.  V Antéchrist,  p.  64-65,  note. 

6.  De  Gutschmid,  dans  le  Rhein.  Mus.,  V  série,  t.  XIX  (1864], 
474  et  suiv.;  Lipsius,  Die  edessenische  Abgar-Sage  (Brunswick, 
4880),  p.  8  et  suiv. 


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[An  180J  MARG-ÂURÈLE.  459 

tianisme  du  temps  de  Bardesane,  et,  d'accord  avec 
ce  grand  homme*,  fit  une  rude  guerre  aux  coutumes 
païennes,  surtout  à  la  pratique  de  Témasculation, 
vice  profondément  enraciné  dans  les  cultes  syriens. 
Ceux  qui  continuèrent  à  honorer  Targatha  de  cette 
étrange  manière  eurent  la  main  coupée  ^  Bardesane, 
pour  combattre  la  théorie  des  climats,  fait  remarquer 
que  les  chrétiens  répandus  en  Parthie,  en  Médîe,  à 
Hatra  et  dans  les  pays  les  plus  reculés,  ne  se  confor- 
ment nullement  aux  lois  de  ces  pays'.  Le  premier 
exemple  d'un  royaume  chrétien,  avec  une  dynastie 
chrétienne,  fut  donné  par  Édesse.  Cet  état  de  choses, 
qui  fit  beaucoup  de  mécontents,  surtout  parmi  les 
grands,  fut  renversé  en  216  par  Caracalla^;  mais  la 
foi  chrétienne  n'en  souffrit  guère.  Dès  lors,  furent 
probablement  composées  les  pièces  apocryphes  des- 
tinées à  prouver  la  sainteté  de  la  ville  d'Édesse,  et 

4 .  Cet  Âbgar  Hanou  parait  aussi  avoir  été  en  rapports  avec 
Jules  Africain.  Fragments  des  Ke<iToC  dans  Thévenot,  Mathem. 
veL,  p.  300-304  ;  Gutschmid,  l.  c. 

2.  De  fato^ûans  Eus.,  Prœp.,  VI,  ch.  x,  p.  279,  plus  expli- 
cite dans  Cureten,  p.  34-32  ;  Eus.  (d'après  Jules  Africain),  Chron., 
année  de  Macrin  ;  Épiphane,  hœr.  lvi,  4  • 

3.  Dans  Eus.,  l.  c.^p.  279-280;  Cureton,  p.  32-33.  L'énumé- 
ration  diffère  dans  le  syriaque,  dans  Eusèbe  et  dans  le  latin  dd 
Recogniliones  ;  il  est  clair,  du  reste,  qu'il  ne  faut  pas  la  prendre 
trop  à  la  rigueur. 

4.  Dion  Cassius,  LXXVII,  5,42;  Spartien,  Çarac,,  7. 


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460  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  [An  180] 

surtout  cette  leitre  prétendue  de  Jésus-Christ  à  Abgar, 
dont  Édesse  devait  être  si  fière  plus  tard  ^ 

Âînsî  fut  fondée,  à  côté  de  la  littérature  latine  des 
Églises  d'Afrique,  une  nouvelle  branche  de  littéra- 
ture chrétienne  :  la  littérature  syriaque.  Deux  causes 
la  créèrent,  le  génie  de  Bardesane  et  le  besoin  de  pos- 
séder une  version  araméenne  des  livres  saints.  L'écri- 
ture araméenne  était  depuis  longtemps  employée 
dans  ces  contrées,  mais  n'avait  pas  encore  servi  à 
fixer  un  vrai  travail  littéraire.  Des  judéo-chrétiens 
posèrent  la  base  d'une  littérature  araméenne  en  tra- 
duisant l'Ancien  Testament  en  syriaque  *.  Puis  vint  la 
traduction  des  écrits  du  Nouveau;  puis  on  composa 
des  récits  apocryphes.  Cette  Église  syrienne,  destinée 
plus  tard  à  un  vaste  développement,  paraît  avoir 

4.  y.  l'Antéchrist,  p.  64-63.  Ajoutez  G.  Phillips,  the  Doc- 
Irine  of  Addau  Londres,  4876  (voy.  Revue  crit.,  6  janv.  1877, 
p.  5-7;  6  déc.  1880,  p.  447-449;  Zeilschrift  fur  K.  G.,  H, 
p.  9S-94,  494-195);  Lipsius,  ouvrage  cité.  Gomp.  la  Ai^axin  'A^- 
^atcu  dans  Lagarde,  Rel.  jur.  eccl.  ant.,  p.  89  et  suîv.;  Tischon- 
dorf,  Actaapost.  apocr.,p.%%\  et  suiv.;  saint  Ëphrem,  Cartnina 
Nisibena,  p.  438  (trad.  Bickell).  La  légende  de  Bérénîee  (la  Véro- 
nique ;  comparez  la  ncTpovîxv)  des  fables  édessiennes,  et  Nicéphore, 
II,  7]  est  aussi  rapportée  à  Édesse  (Macarius  Magnes,  dans  Pitra, 
Spic.  Soi.,  I,  p.  33Î-333),  et  il  y  a  peut-être  un  rapport  entre 
la  statue  de  Thémorrhoïsse  et  le  portrait  du  Christ  que  prétendait 
posséder  la  ville  sainte  de  Syrie. 

a.  L'Église  chrétienne,  p.  287-288  ;  Nœldeke,  Litt.  Central^ 
blatt,tO  noY.  4875. 


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[An  180]  MARC-AURÈLE.  461 

renfermé,  à  cette  époque,  les  plus  grandes  variétés, 
depuis  le  judéo-chrétien  jusqu'au  philosophe  comme 
Bardesane  et  Harmonius. 

Les  progrès  de  TÉglise  hors  de  l'empire  romain 
étaient  beaucoup  moins  rapides.  L'importante  Église 
de  Bosra  ^  avait  peut-être  des  Églises  suffragantes 
parmi  les  Arabes  indépendants.  Palmyre  comptait 
déjà  sans  doute  des  chrétiens  ^.  Les  nombreuses  po- 
pulations araméennes  soumises  aux  Parthes  embras- 
saient le  christianisme  avec  l'empressement  que  la 
race  syrienne  montra  toujours  pour  le  culte  de  Jésus'. 
L'Arménie  reçut,  vers  le  môme  temps,  les  premiers 
germes  de  christianisme,  auxquels  il  est  possible  que 
Bardesane  n'ait  pas  été  étranger^.  On  parle  de  mar- 
tyrs dans  l'Arménie  perse  dès  le  m«  siècle  *. 

Des  traditions  fabuleuses,  avidement  accueillies  à 


4.  Eusèbe,  VI,  cb.  xx,  xzxui,  xxxvu. 

2.  Zénobie  et  Wahballath  paraissent  avoir  été  juifs.  Mommsen» 
Zeitschrifi  fur  Numisînalik  de  Sallet,  V,  p.  229-234;  Derenbourg, 
Journal  asiat ,  mars-avril  4869,  p.  373  et  suiv. 

3.  Bardesane,  Dialogue,  p.  3i-33,  Careton.  Notez  le  passage 
des  KeoTct  déjà  cité  (p.  444,  note)  :  Ba^^wé^nç  i  nd^. 

4.  Moïse  de  Khorène,  II,  66.  Notez  dans  les  PMloBophumena, 
VU,  34 ,  Bap^notiwiç  i  *Appivte(, 

5.  Moïse  de  Khorène,  II,  ch.  lxxv.  L'esprit  de  rivalité  des  Sy-^ 
riens  et  des  Arméniens  a  porté  ensuite  ces  derniers  à  exagérer 
rancienneté  de  leurs  origines  et  à  s'attribuer  Abgar  comme  un 
compatriote. 


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462  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  {An  180] 

partir  du  iv^  siècle,  attribuèrent  au  christianisjne 
des  conquêtes  bien  plus  lointaines.  Chaque  apôtre  fut 
censé  avoir  choisi  sa  part  du  monde  pour  la  convertir. 
L'Inde  surtout,  par  Findécision  géographique  du 
nom  qu'elle  porte  et  l'analogie  du  bouddhisme  avec 
le  christianisme,  fit  de  singulières  illusions.  On  pré- 
tendit que  saint  Barthélémy  y  avait  porté  le  chris- 
tianisme et  y  avait  laissé  un  exemplaire  en  hébreu 
de  rÉvangile  de  saint  Matthieu.  Le  célèbre  docteur 
alexandrin  Pantsenus  y  serait  retourné  sur  les  traces 
de  l'apôtre  et  y  aurait  retrouvé  ledit  Évangile  ^  Tout 
cela  est  douteux.  L'emploi  du  mot  Inde  était  extrê- 
mement vague  ;  quiconque  s'était  embarqué  à  Glysma 
et  avait  fait  la  navigation  de  la  mer  Rouge  était  censé 
avoir  été. dans  l'Inde.  L'Iémen  était  souvent  désigné 
par  ce  nom  ^  En  tout  cas,  il  ne  résulta  certainement 
des  voyages  de  Pantsenus  aucune  Église  durable. 
Tout  ce  que  les  manichéens  racontèrent  des  missions 
de  saint  Thomas  dans  l'Inde  est  fabuleux  %  et  c'est 

4.  Eus.,  H.  E.,  Y,  X,  s,  3.  Saint  Jérôme,  De  viris  ilL,  3C, 
traduit  très  inexactement  Eusèbe.  Comp.  Nicéphore,  IV,  32. 

2.  *Iv^6t  ol  xaXou{x<vu  iù^ai(Aovt(.  Cf.  Letroone,  Mém.  de  l'Acad, 
des  inscr,,  nouv.  série,  t.  IX,  p.  458  et  suiv.  ;  t.  X,  p.  235  et 
suiv.;  Joum.  des  Sav.,  4842,  p.  665  et  suiv.;  nonobstant  Rei- 
naud,  Joum.  asiat.,  mai-juin  4863,  p.  343  et  suiv. 

3.  Actes  de  saint  Thomas,  dans  Tischendorf,  Acta  apost. 
apocr.ji^.  490  et  suiv.  (Le  nom  du  roi  reuv^ocçcpcç  a  seul  de  Tau- 


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[An  180]  MARC-AURÈLE.  463 

artificiellement  que  Ton  rattacha  plus  tard  à  celte 
légende  les  chrétientés  syriennes  qui  s'établirent,  au 
moyen  âge,  sur  la  côte  de  Malabar,  Peut-être  se 
mêla-t-il  à  ce  tissu  de  fables  quelque  confusion  de 
Thomas  et  de  Gotama.  La  question  de  Tiniluence  que 
le  christianisme  put  exercer  sur  Tlnde  brahmanique 
et  en  particulier  dans  le  culte  de  Krichna^  est  en 
dehors  des  limites  où  nous  devons  nous  arrêter. 


thenticité,  Reinaud,  Mém.  de  VAcad.  des  inscr,,U  XVIH,  2«  par- 
lie,  p.  95-96  ;  de  Gutschmid ,  Bhein,  Mus.,  V  série,  t.  XIX, 
4864,  p.  461  et  suiv.,  482).  Avant  la  rédaction  des  Actes  ma- 
nichéens, c'est  en  Parthie  qu'on  faisait  voyager  saint  Thomas. 
Origône,  dans  Eusèbe,  H,  E,,  \\\,  4  ,  Recognit,,  IX,  29.  Saint 
Jérôme  et  Socrate  suivent  cette  version,  par  suite  de  laquelle  on 
plaça  le  tombeau  de  Tapôtre  à  Édesse.  Saint  Éphrem,  Carm. 
nisib.y  p.  4 63  (trad.  Bickell,  Leipzig,  4866);  Germann,  DieKirche 
der  Thomaschrisien,  Gutersioh,  4877;  Lassen,  Ind.  Ali,,  II, 
p.  4449  et  suiv.,  2*  édit. 

4.  A.  Weber,  Ind.  Skizzen,  p.  28-29,  37-38,  92  et  suiv.,  et 
autres  travaux  de  M.  Weber.  Cf.  fiartb.  Les  religions  de  VInde, 
p.  434  et  suiv. 


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CHAPITRE   XXVI. 


LE    MARTYRE     INTERIEUR    DE    MARG-AURELE . 
SA    PRÉPARATION  A  LA    UORT. 


Pendant  que  ces  étranges  révolutions  morales 
s'accomplissaient,  Texcellent  Marc-Aurèle,  jetant  sur 
chaque  chose  un  regard  aimant  et  calme,  portait 
partout  son  visage  pâle,  sa  douce  figure  résignée  et 
sa  maladie  de  cœur.  Il  ne  parlait  plus  qu'à  voix 
basse,  et  il  marchait  à  petits  pas*.  Ses  forces  dimi- 
nuaient sensiblement  ;  sa  vue  baissait.  Un  jour  qu'il 
dut  déposer  par  fatigue  le  livre  qu'il  tenait  à  la  main; 
«  Il  ne  t'est  plus  permis  de  lire,  écrivit-il;  mais  il 
t'est  toujours  permis  de  repousser  de  ton  cœur  la 
violence  ;  il  t'est  toujours  permis  de  mépriser  le 
plaisir  et  la  peine;  il  t'est  toujours  permis  d'être  su- 
périeur à  la  vaine  gloire;  il  t'est  toujours  permis  de 
ne  pas  t'emporler  contre  les  sots  et  les  ingrats;  bien 
plus,  il  t*est  permis  de  continuer  à  leur  faire  du  bien\» 

4.  Hérodien,  V,  ii,  3-4. 
2.  Pensées,  Vm,  8. 


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|Anl80]  MARC-ÂURÈLE.  465 

Portant  la  vie  sans  plaisir  comme  sans  révolte, 
résigné  au  sort  que  la  nature  lui  avait  dévolu,  il  Tai-^ 
sait  son  devoir  de  tous  les  jour^,  en  ayant  sans  cesse 
il  l'esprit  la  pensée  de  la  mort.  Sa  sagesse  était  ab- 
solue, c'est-à-dire  que  son  ennui  était  sans  .bornes.. 
La  guerre,  la  cour,  le  théâtre  le  fatiguent  également, 
et  pourtant  il  fait  bien  tout  ce  qu'il  fait;  car  il  le  fait 
par  devoir.  Au  point  où  il  est  arrivé,  le  plaisir  et  la 
douleur,  l'amour  des  hommes  et  leur  haine  sont  une 
seule  et  même  chose.  La  gloire  est  la  dernière  des 
illusions;  combien  pourtant  elle  est  vaine!  Le  souve- 
nir du  plus  grand  homme  disparaît  si  vite  !  Les  plus 
brillantes  cours  comme  celle  d'Adrien,  ces  grandes 
parades  à  la  façon  d'Alexandre,  que  sont-elles,  si  ce 
n'est  un  décor  qui  passe  et  qu^on  jette  au  rebut.  Les 
acteurs  changent;  l'inanité  du  jeu  est  la  môme  *. 

Quand  des  chrétiens  exaltés  arriveront  à  com- 
prendre qu'on  ne  peut  plus  espérer  voir  se  réaliser  le 
royaume  de  Dieu  si  ce  n'est  en  fuyant  au  désert,  les 
Ammonius,  les  Nil  et  les  Pacôme  proclameront  le 
renoncement  et  le  dégoût  des  choses  comme  la  loi 
suprême  de  la  vie.  Ces  maîtres  de  la  Thébaïde  n'éga- 
leront pas  en  parfait  détachement  leur  confrère  cou- 
ronné. Il  s'était  fait  des  procédés  d'ascète,  des  recettes 


4.  Pensées,  X,  27. 

30 


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4Bft  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

comine  celles  des  Pères  de  la  vie  spirituelle,  afin  de 
se  couvatncrey  par  des  déductions  invincibles,  de 
runiveraelle  vanité.    . 

Four  mépriser  le  chant«  la  danse»  le  pancrace,  il  suffit 
de  les  diviser  en  leurs  éléments.  Pour  la  musique,  par 
eiemplet  si  tu  divises  chacun  des  accords  en  sons,  et  que 
tu  te  demandes  pour  chaque  son  :  a  Est-ce  là  ce  qui  te 
charme?»  il  n'y  a  plus  de  charme.  De  même,  pour  la 
danse,  divise  le  mouvement  en  attitudes.  De  même  pour 
le  pancrace.  En  un  mot,  pour  tout  ce  qui  n'est  pas  la  vertu, 
réduis  Tobjet  à  ce  qui  le  compose  en  dernière  analyse» 
et,  par  cette  division,  tu  arriveras  à  le  mépriser.  Applique 
ce  procédé  à  toute  la  vie  *. 

Ses  prières  étaient  d'une  humilité,  d'une  résigna* 
lion  toute  chrétienne  *  : 

Seras-tu  donc  enfin  un  jour,  6  mon  âme,  bonne,  simple, 
parfaitement  une,  nue,  plus  diaphane  que  le  corps  maté- 
riel qui  t'enveloppe?  Quand  pourras-tu  goûter  pleluement 
la  joie  d'aimer  toute  chose?  Quand  seras-tu  satisfaite,  in- 
dépendante, sans  aucun  désir,  sans  la  moindre  nécessité 
d'un  être  vivant  ou  inanimé  pour  tes  jouissances  ?  Quand 
n'auras-tu  besoin  ni  du  temps  pour  prolonger  tes  plaisirs, 
ni  de  l'espace,  ni  du  lieu,  ni  de  la  sérénité  des  doux 
climats,  ni  même  de  la  concorde  des  humains?  Quand 
seras-tu  heureuse  de  ta  condition  actuelle,  contente  des 
biens  présents,  persuadée  que  tu  as  tout  ce  que  tu  dois 
âvoîr,  que  tout  est  bien  en  ce  qui  te  concerne,  que  tout  te 

4.  Pensées,  XI,  t. 


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[An  180]  MARC-AURÈLE.  467 

\ieDt  des  dieux,  que  dans  l'avenir  tout  sera  également  bien, 
je  yeux  dire  tout  ce  quHls  décideront  pour  la  conservation 
de  Tètre  vivant  S  parfait,  bon,  Juste,  beau,  qui  a  tout  pro- 
duit, renferme  tout,  enserre  et  comprend  toutes  les  choses 
particulières,  lesquelles  ne  se  dissolvent  que  pour  en  for- 
mer de  nouvelles  pareilles  aux  premières  ?  Quand  seras-tu 
donc  telle,  ô  mon  àme,  que  tu  puisses  vivre  enûn  dans  la 
cité  des  dieux  et  des  hommes,  de  manière  à  ne  leur  jamais 
adresser  une  plainte  et  à  n'avoir  jamais  non  plus  besoin  de 
leur  pardon? 

Cette  résignation  devenait  de  jour  en  jour  plus 
nécessaire;  car  le  mai,  qu'on  avait  pu  croire  un  moment 
maîtrisé  par  le  gouvernement  des  philosophes,  re- 
levait la  tête  de  toutes  parts.  Au  fond,  les  progrès 
opérés  par  les  règnes  d'Antonin  et  de  Marc-Aurèle 
n'avaient  été  que  superficiels.  Tout  s'était  borné  à  un 
vernis  d'hypocrisie,  à  des  mines  extérieures  qu'on 
avait  prises  pour  se  mettre  à  l'unisson  des  deux  sages 
empereurs.  La  masse  était  grossière;  l'armée  s'affai- 
blissait; les  lois  seules  avaient  été  améliorées.  Ce  qui 
régnait  partout,  c'était  une  profonde  tristesse.  Marc- 
Aurèle  avait  en  un  sens  trop  bien  réussi.  Le  monde 
antique  prenait  le  capuchon  du  moine,  comme  ces 
descendants  de  la  noblesse  de  Versailles  qui  se  font 
aujourd'hui  trappistes  ou  chartreux.  Malheur  aux 
vieilles  aristocraties  qui,  après  les  excès  d'une  folle 

I.  Toû.ttXtÎM»  (mou. 


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468  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

jeunesse,  deviennent  tout  à  coup  vertueuses,  hu- 
maines et  rangées!  C'est  là  un  symptôme  qu'elles 
vont  mourir. 

La  sainteté  de  l'empereur  avait  obtenu,  en  ce 
qui  touchait  l'opinion,  un  résultat  supérieur  à  celui 
qu'on  devait  attendre  :  elle  l'avait,  en  quelque  sorte, 
sacré  aux  yeux  du  peuple.  C'est  ici  un  fait  hono- 
rable pour  la  nature  humaine,  et  que  l'histoire  ne 
doit  pas  plus  omettre  que  tant  d'autres  faits  at- 
tristants. Marc-Aurèle  fut  extrêmement  aimé;  la 
popularité,  si  sujette  à  se  méprendre  sur  la  valeur 
des  hommes,  une  fois  au  moins  a  été  juste.  Le  meil* 
leur  des  souverains  a  été  le  mieux  apprécié.  Mais  la 
méchanceté  du  siècle  reprenait  par  d'autres  côtés  sa 
revanche.  Trois  ou  quatre  fois,  la  bonté  de  Marc- 
Aurèle  faillit  le  perdre.  Le  grand  inconvénient  de 
la  vie  réelle  et  ce  qui  la  rend  insupportable  à 
rhommé  supérieur,  c'est  que,  si  l'on  y  transporte  les 
principes  de  l'idéal,  les  qualités  deviennent  des  dé- 
fauts ,  si  bien  que  fort  souvent  l'homme  accompli  y 
réussit  moins  bien  que  celui  qui  a  pour  mobiles  l'é- 
goïsme  ou  la  routine  vulgaire.  L'honnêteté  conscien- 
cieuse de  l'empereur  lui  avait  fait  commettre  une  pre- 
mière faute  en  lui  persuadant  d'associer  à  l'empire 
Lucius  Verus,  envers  qui  il  n'avait  aucune  obligation. 
Verus  était  un  homme  frivole  et  sans  valeur.  Il  fallut 


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[An  180]  MARC-AURÈLE.  469 

des  prodiges  de  bonté  et  de  délicatesse  pour  l'empê- 
cher de  faire  des  folies  désastreuses.  Le  sage  empe- 
reur, sérieux  et  appliqué,  traînait  avec  lui  dans  sa 
litière  le  sot  collègue  qu'il  s'était  donné.  Il  le  prit 
toujours  obstinément  au  sérieux  ;  il  ne  se  révolta  pas 
une  fois  contre  cet  assommant  compagnonnage. 
Comme  les  gens  qui  ont  été  très  bien  élevés,  Marc- 
Âurèle  se  gênait  sans  cesse;  ses  façons  venaient  d'un 
parti  pris  général  de  ténue  et  de  dignité.  Les  âmes 
de  cette  sorte,  soit  pour  ne  pas  faire  de  la  peine  aux 
autres,  soit  par  respect  pour  la  nature  humaine,  ne 
se  résignent  pas  à  avouer  qu'elles  voient  le  mal.  Leur 
vie  est  une  perpétuelle  dissimulation. 

Faustine  fut,  dans  la  vie  du  pieux  empereur,  une 
bien  autre  source  de  tristesse.  La  Providence  qui  veille 
à  l'éducation  des  grandes  âmes  et  travaille  sans  cesse 
il  leur  perfection  lui  prépara  la  plus  pénible  des 
épreuves,  une  femme  qui  ne  le  comprit  pas.  Elle 
commença,  ce  semble,  par  l'aimer;  peut-être  même 
trouva-t-elle  d'abord  quelque  bonheur  dans  celle 
villa  de  Lorium  ou  dans  cette  belle  retraite  de  Lanu- 
vium,  sur  les  dernières  pentes  des  monts  Albains, 
que  Marc-Aurèle  décrit  h  Fronton  comme  un  séjour 
plein  des  joies  les  plus  pures  ^  Puis  elle  se  fatigua  de 

4.  FroDtODÎs  EpisL,  p.  4S4,  4S5,  433,  435,  436,  444,  44S, 
464, 45«,  453, 459,  édit.  Maï,  48S3  (Naber,  p.  80  et  suiv.jv 


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470  ORIGINES  DU  CHBISTIANISME.  [An  180] 

tant  de  sagesse.  Disons  tout  :  les  belles  sentences  de 
Marc-Aurèle,  sa  vertu  austère,  sa  perpétuelle  mélan- 
colie, son  aversion  pour  tout  ce  qui  ressemblait  à  une 
cour  S  purent  sembler  ennuyeuses  à  une  femme 
jeune,  capricieuse,  d'un  tempérament  ardent  et  d'une 
merveilleuse  beauté.  Des  recherches  attentives  ont 
réduit  à  peu  de  chose  les  faits  que  la  calomnie  s^est 
plu  à  relever  contre  l'épouse  de  Marc-Aurèle*.  Ce 
qui  reste  à  sa  charge  est  grave  encore;  elle  n'aima 
pas  les  amis  de  son  mari  ;  elle  n'entra  pas  dans  sa 
vie;  elle  eut  des  goûts  hors  de  lui. 

Le  bon  empereur  le  comprit,  en  souflKt  et  se 
tut.  Son  principe  absolu  de  voir  les  choses  telles 
qu'elles  doivent  être  et  non  telles  qu'elles  sont  ne  se 
démentit  pas.  En  vain  on  osa  le  désigner  sur  la  scène 
comme  un  mari  trompé  ;  les  comédiens  eurent  beau 
nommer  au  public  les  amants  de  Faustine;  il  ne  eon- 
sentit  à  rien  entendre.  Il  ne  sortit  pas  de  son  im- 
placable douceur.  Faustine  resta  toujours  «  sa  très^ 
bonne  et  très  fidèle  épouse  »•  On  ne  réussit  jamais» 
même  après  qu'elle  fût  morte,  à  lui  faire  abandon* 
ner  ce  pieux  mensonge.  Dans  un  bas-relief  qui  se 
voit  encore  aujourd'hui  à  Rome,  au  musée  du  Oapn 

4.  PenséesAi  47;  X,  S7. 

i.  J'ai  discuté  ce  point  ob  détail  dans  mas  Mékntg^  éfkis^ 
loire,  p.  469  et  saiv. 


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[Ad  180]  MARC-AURÈLE.  «7t 

tole,  pendant  que  Faustîne  est  enlevée  an  del  par 
une  Renommée,  l'excellent  empereur  la  sari  de  i&rre 
avec  un  regard  plein  d'amour.  Ce  qu'il  y  a  de  pluB 
extraordinaire,  c'est  que,  dans  sa  belle  prière  in- 
time aux  dieux,  qu'il  écrivît  sur  les  bords  du  Gran^ 
il  les  remercie  de  lui  avoir  donné  «  une  femme  fii 
complaisante,  si  affectueuse  et  si  simple  ^  s>,  11  était 
arrivé,  dans  les  derniers  temps,  à  se  faine  ithiBion  it 
lui-même  et  à  tout  oublier.  Hais  quelle  ItiHe  il  dut 
traverser  pour  en  arriver  là!  Durant  de  fougues  an- 
nées, une  maladie  intérieure  le  consuma  leolemeint* 
L'effort  désespéré  qui  fait  l'essence  de  sa  phîbsopbie, 
cette  frénésie  de  renoncement,  poussée  parfois  jus^ 
qu'au  sophisme,  dissimulent  au  fond  une  wraoDBe 
blessure.  Qu'il  faut  avoir  dit  adieu  au  bonheur  poor 
arriver  à  de  tels  excès  !  On  ne  comprendra  jamais 
tout  ce  que  souffrit  ce  pauvre  cœur  flétri,  œ  <<pi'il 
y  eut  d'amertume  dissimulée  par  ce  front  {lâle,  ton^ 
jours  calme  et  presque  souriant.  Il  est  vrai  «que  i'adîeii 
.  au  bonheur  est  le  commencement  de  la  sugesn  et  te 
moyen  le  plus  sûr  pour  trouver  le  bonhev.  Il  n^  a 
rien  de  doux  comme  le  retour  de  joie  qui  suit  le  r^ 
noncement  à  la  joie;  rien  de  vif,  de  frafoad,  lie 
charmant  comme  Tenchantement  du  désenchanté. 

i.  Pemées,  1, 47, 


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173  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  \kh  i90\ 

Un  martyre  bien  plus  dur  fut  infligé  à  Marc- 
Aurèle  en  la  personne  de  son  fils  Commode.  La  na^ 
ture,  par  un  jeu  crueU  avait  donné  pour  fils  au  meil^ 
leur  des  hommes  une  sorte  d'athlète  stupide,  unique- 
ment propre  aux  exercices  du  corps,  un  superbs 
garçon  boucher,  féroce,  n'aimant  qu'à  tuer.  Sa  nul- 
lité d'esprit  lui  inspira  la  haine  du  monde  intelli- 
gent qui  entourait  son  père;  il  tomba  entre  les  mains 
de  goujats  de  bas  étage  qui  firent  de  lui  un  des 
inonstres  les  plus  odieux  qui  aient  jamais  existé. 
M arc-Aurèle  voyait  mieux  que  personne  l'impossibi- 
Jité  de  tirer  quelque  chose  de  cet  être  borné,  et  néan- 
-moins  il  ne  négligea  rien  pour  le  bien  élever.  Les 
meilleurs  philosophes  dissertaient  devant  l'adoles- 
cent*.  Lui,  il  écoutait,  à  peu  près  comme  ferait  un 
jeune  lion  qu'on  doctrinerait  et  qui  laisserait  dire,  en 
bâillant  et  en  montrant  de  longues  dents  à  ses  maîtres. 
Marc- Aurèle  fut  égaré  dans  cette  affaire  par  son 
manque  de  finesse  pratique.  Il  ne  sortit  pas  de  ses 
phrases  habituelles  sur  la  bienveillance  qu'il  faut 
porter  dans  les  jugements  et  sur  les  égards  qu'on  doit 
à  ceux  qui  sont  moins  bons  que  nous*.  Les  neuf 
«nolifs  d'indulgence  qu'il  se  fait  valoir  à  lui-même 

4.  Lampride,  Commode,  4. 

5.  yo\TPemée$j  IX,  SS,  surtout  XII,  46,  une  des  pensées  où 
4a  bonié  est  exagérée  jusqu'à  la  fausseté. 


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[An  180]  MARC-AURÈLE.  473 

>nous  montrent  sa  charmante  bonhomie  ^  «  Quel  mal 
pourrait  te  faire  le  plus  méchant  des  hommes,  si  tu 
restais  obstînémeirt  doux  pour  lui,  si,  à  l'occasion,  tu 
l'exhortais  paisiblement,  et  lui  donnais  sans  colère, 
alors  qu'il  s'efforce  de  te  nuire,  des  leçons  comme 
celle-ci  :  «  Non,  mon  enfant,  nous  sommes  nés  pour 
«  autre  chose.  Ce  n'est  pas  moi  qui  éprouverai  le 
P  mal,  c'est  toi  qui  t'en  feras  à  toi-même,  mon  en- 
«  fanl!  »  Montre-lui  adroitement,  par  une  considéra- 
tion générale,  que  telle  est  la  règle,  que  ni  les  abeilles 
n'agissent  comme  lui,  ni  aucun  des  animaux  qui 
vivent  naturellement  en  troupes.  N'y  mets  ni  mo- 
querie ni  insulte  ;  que  tout  soit  dit  sur  le  ton  d'une 
affection  véritable,  comme  sortant  d'un  cœur  que 
n'aigrit  point  la  colère;  ne  lui  parle  point  comme  on 
fait  à  l'école,  ni  en  vue  d'obtenir  l'admiration  des 
assistants  ;  mais  parle-lui  avec  le  même  abandon  que 
si  vous  étiez  tous  deux  seuls.  »  Commode  (si  c'est  de 
lui  qu'il  s'agit)  fut  sans  doute  peu  sensible  à  cette 
bonne  rhétorique  paternelle.  Il  n'y  avait  évidemment 
qu'un  moyen  de  prévenir  les  affreux  malheurs  qui 
menaçaient  le  monde  :  c'était,  en  vertu  du  droit 
d'adoption,  de  substituer  un  sujet  plus  digne  à  celui 
que  le  hasard  de  la  naissance  avait  désigné.  Julien 

4.  Pensées,  Xf,  48. 


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474  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aa  IHO] 

particalarise  davantage  et  croit  que  Marc-Aurèle 
aurait  dft  associer  à  Tempire  son  gendre  Pompéien, 
qui  aurait  continué  à  gouverner  dans  les  mêmes  prin- 
cipes que  lui  ^* 

Ce  sont  là  des  choses  qu*il  est  très  facile  de 
dire  quand  les  obstacles  ne  sont  plus  là  et  qu'on 
raisonne  loin  des  fsûts.  On  oublie  d'abord  que  les 
empereurs,  depuis  Nerva,  qui  firent  de  l'adoption  un 
système  politique  si  fécond,  n'avaient  pas  de  fils. 
L'adoption,  avec  exhérédation  du  fils  ou  du  petit-fils, 
se  voit  au  i"  siècle  de  l'empire,  mais  n'a  pas  de  bons 
résultats.  Marc-Âurèle,  par  principes,  était  pour 
l'hérédité  directe»  à  laquelle  il  voyait  l'avantage  de 
prévenir  les  compétitions '•  Dès  que  Commode  fut 
né,  en  161,  il  le  présenta  seul  aux  légions,  quoiqu'il 
eût  un  jumeau;  souvent  il  le  prenait  tout  petit  entre 
ses  bras  et  renouvelait  cet  acte,  qui  était  une  sorte 
de  proclamation.  Marc  était  excellent  père  :  «  J*ai 
vu  ta  petite  couvée,  lui  écrivait  Fronton,  et  rien 
ne  m'a  jamais  fait,  tant  de  plaisir.  Ils  te  ressemblent 
à  un  tel  degré,  qu'on  ne  vit  jamais  au  monde  pa- 
reille ressemblance.  Je  te  voyais  doublé,  pour  ainsi 
dire;  à  droite,  à  gauche»  c'était  toi  que  je  croyais 

f»  Cœsares,  p.  404,  ëdit.  HertleÎD. 
S.  Noliez  raltentioD  des  apologistes  chrétiens  à  flatter  cette 
idée.  V.  ci-dessus,  p.  S83,  385. 


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[An  180]  MARG-AUR&LB.  475 

voir.  Ils  ont,  gr&ce  aux  dieux,  la  couleur  de  la  santé 
et  une  bonne  façon  de  crier.  L'un  d'eux  tenait  un  mor-^ 
ceau  de  pain  bien  blanc,  comme  un  enfant  royal; 
Tautre,  un  morceau  de  pain  de  ménage,  en  vrai  fils 
de  philosophe.  Leur  petite  voix  m'a  paru  si  douce  et 
si  gentille,  que  j'ai  cru  reconnaître  dans  leur  babil  le 
son  clair  et  charmant  de  ta  parole  ^  »  Ces  sentiments 
étaient  alors  ceux  de  tout  le  monde.  En  166,  c'est 
Luoius  Verus  lui-même  qui  demande  que  les  deux  fils 
de  Marc,  Commode  et  Annius  Yerus,  soient  faits: 
césars.  En  172,  Commode  partage  avec  son  père  le 
titre  de  Germanique.  Après  la  répression  de  la  ré- 
volte d'Avidius,  le  sénat,  pour  reconnaître  en  quelque 
sorte  le  désintéressement  de  famille  qu'avait  montré 
Marc^Aurèle,  demande  par  acclamation  Tempire 
et  la  puissance  tribunitienne  pour  Commode*.  Déjà 
le  mauvais  naturel  de  ce  dernier  s'était  trahi  par 
plus  d'un  indice,  connu  de  ses  pédagogues  ^  mais: 
comment  préjuger  sur  quelques  mauvaises  notos' 
Tavenir  d'un  enfant  de  douze  ans?  En  176^177,  bm 

K  Front,  et  M.-Aur.,  EpùUd^,  p.  454-I5S  (Ma'O.  Comp. 
%bid.j,  p.  436,  où  Fronton  revient  sur  la  ressemblance  des  enianU 
avec  leur  père. 

f.  Yàlcatiut,  Vie  d'Àvid.,  43  :  c  Gemmodo  iaperinm  jostaoi! 
rogamuB.  Progeniem  tuam  robora.  Fac  securi  sînt  liberi  aoatri. 
Commodo  Aotonino  tribunitiam  poleelatem  rogani».  » 

Z.  Lampride,  Commode^  4« 


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476  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

père  le  fit  imperaior,  consul,  auguste.  Ce  fut  sûre- 
ment une  imprudence;  mais  on  était  lié  par  les  actes 
antérieurs;  Commode,  d'ailleurs,  se  contenait  encore. 
Vers  la  fin  de  la  vie  de  Marc-Aurèle,  le  mal  se  dé- 
cela tout  à  fait  ;  à  chaque  page  des  derniers  livres 
des  Pensées,  nous  voyons  la  trace  des  souffrances 
intérieures  du  père  excellent,  de  l'empereur  accompli, 
qui  voit  un  monstre  grandir  à  côté  de  lui,  prêt  à  lui 
succéder,  et  décidé  à  prendre  en  toute  chose  par 
antipathie  le  contre-pied  de  ce  qu'il  avait  vu  faire 
aux  gens  de  bien. 

La  pensée  de  déshériter  Commode  dut  sans  doute 
venir  alors  plus  d'une  fois  à  Marc-Aurèle.  Mais  il 
était  trop  tard.  Après  l'avoir  associé  à  l'empire,  après 
l'avoir  proclamé  tant  de  fois  parfait  et  accompli  de- 
vant les  légions,  venir  à  la  face  du  monde  le  déclarer 
indigne  était  un  scandale.  Marc-Aurèle  fut  pris  par 
ses  propres  phrases,  par  ce  style  d'une  bienveillance 
convenue  qui  lui  était  trop  habituel.  Et,  après  tout, 
Commode  avait  dix-sept  ans;  qui  pouvait  être  sûr 
qu'il  ne  s'améliorerait  pas  ^  ?.  Même  après  la  mort  de 
Marc-Aurèle,  on  put  l'espérer.  Commode  montra 
d'abord  l'intention  de  suivre  les  conseils  des  per- 
sonnes de  mérite  dont  son  père  l'avait  entouré  ^ 

4.  Dion  Cassius,  LXXIl,  I. 
t.  Hérodien,  1,  ch.  v,  vi. 


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[An  180]  MARG-AURËLE.  477 

N'étàit-il  pas  évident,  d'ailleurs,  que,  si  Pompéien 
ou  Pertinax  succédait  à  Marc-Aurèle,  Commode  de- 
venait sur-le-champ  le  chef  du  parti  militaire,  conti- 
nuation de  celui  d'Avidius,  qui  avait  en  horreur  les 
philosophes  et  les  amis  du  sage  empereur  ? 

Nous  croyons  donc  qu'il  faut  se  garder  de  juger 
légèrement  la  conduite  de  Marc-Aurèle  en  cette  cir- 
constance. 11  eut  moralement  raison;  mais  les  faits 
lui  donnèrent  tort.  A  la  vue  de  ce  misérable,  per- 
dant l'empire  par  sa  vie  crapuleuse,  traînant  hon- 
teusement parmi  les  valets  du  cirque  et  de  l'amphi- 
théâtre un  nom  consacré  par  la  vertu,  on  maudissait 
la  bonté  de  Marc  ;  on  regrettait  que  l'optimisme  exa- 
géré qui  l'avait  amené  à  prendre  Yerus  pour  col- 
lègue, et  qui  peut-être  ne  lui  permit  jamais  de  voir 
tous  les  torts  de  Faustine,  lui  eût  fait  commettre  une 
faute  beaucoup  plus  grave.  Selon  la  voix  publique,  il 
pouvait  d'autant  mieux  déshériter  Commode  qu'une 
légende  se  formait  d'après  laquelle  Marc  aurait  été 
déchargé  envers  ce  dernier  de  tout  devoir  paternel. 
Par  un  sentiment  de  pieuse  indignation,  on  ne  voulait 
pas  admettre  que  Conunode  fût  le  fils  de  Marc-Aurèle. 
Pour  absoudre  la  Providence  d'une  telle  absurdité, 
on  calomnia  la  mère.  Quand  on  voyait  l'indigne  fils 
du  meilleur  des  hommes  combattre  dans  l'amphi- 
théâtre et  se  comporter  en  histrion  de  bas  étage  : 


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47t  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  tW] 

Il  Ce  n*est  pas  un  prince,  disait-on,  c*est  un  gladia- 
teur ^  Non,  ce  n*est  pas  là  le  fils  de  Man>Âurèle«  n 
Bientôt  on  découvrit  dans  la  troupe  des  gladiateurs 
quelque  individu  avec  qui  on  lui  trouva  de  la  re»- 
semblance,  et  Ton  affirma  que  c'était  là  le  vrai  père 
de  Commode.  Le  fait  est  que  tous  les  momiments 
attestent  la  ressemblance  de  Commode  avec  Marc% 
'  et  confirment  pleinement  à  cet  égard  le  témoignage 
tie  Fronton. 

Sans  reprocher  à  Marc-Aurèle  de  n'avoir  pas  des- 
hérité Commode,  on  peut  donc  regretter  qu'il  ne  l'ait 
pas  fait.  La  perfection  de  l'homme  nuisit  à  l'inflexibi- 
lité du  souverain.  Capable  d'une  dureté,  il  eût  peut- 
être  sauvé  le  monde,  et  il  n'eût  porté  en  rien  la  res- 
ponsabilité de  l'affreuse  décadence  qui  suivit.  Son  tort 
fut  d'avoir  un  fils.  11  oublia  que  le  -césar  n'est  pas  un 
homme  comme  un  autre,  que  son  premier  devoir  est 
d'entrer  en  arrangement  avec  le  destin,  de  savoir 
deviner  celui  que  le  temps  a  marqué  d'un  signe.  L'hé- 
rédité des  dynasties  féodales  est,  dans  le  césarisme 
de  nulle  application.  Ce  régime  est  de  tous  celui  qui 
produit  les  fruits  les  meilleurs  ou  les  plus  mauvais. 

4.  Làmprlde^Cotnmode,  4,  S,  8, 4 S,  43, 48,  4 9< 

5.  Noël  Desyergers,  Essai  sur  Marc-Aurèle,  p.  74,  75;  mes 
Mélanges  d'histoire,  p.  492.  Voir  surtout  le  buste  de  Ck>mmode 
au  Musée  du  Gapitole,  à  Rome. 


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An  180]  MARG-AURÈLE.  470 

Quand  il  n*est  pas  excellent,  il  est  exécrable.  Atroce 
au  i"  siècle  de  notre  ère,  tandis  qu'on  poursuit 
une  loi  de  demi-hérédité,  le  césarisme  devint  splen* 
dide  au  ii^,  quand  le  principe  de  Tadoption  l'eut  dé*, 
finitivement  emporté.  La  décadence  commença  le 
jour  où,  par  une  faiblesse  pardonnable  puisqu'elle 
était  inévitable,  le  meilleur  des  princes  que  l'adoption 
eût  portés  à  l'empire  ne  suivit  pas  un  usage  qui  avait 
donné  pour  chefs  à  l'humanité  la  plus  belle  séria  de 
bons  et  grands  souverains  qu'elle  ait  jamais  eue.  Pour 
comble  de  malheur,  il  ne  réussit  pas  à  fonder  l'hé- 
rédité. Pendant  tout  le  m*  siècle,  l'empire  fut  aux 
enchères  de  l'intrigue  et  de  la  violence.  Le  monde 
antique  y  succomba. 

Pendant  des  années,  Marc^Aurèle  supporta  ce  sup- 
plice, le  plus  cruel  que  le  sort  ait  infligé  à  un  homme 
de  cœur.  Ses  amis  d'enfance  et  de  jeunesse  n'étaient 
plus.  Tout  ce  monde  excellent,  formé  par  Antonin, 
cette  société  sérieuse  et  distinguée  qui  croyait  si  pro- 
fondément à  la  vertu,  était  descendue  dans  la  tombe. 
Resté  seul  au  milieu  d'une  génération  qui  ne  le  com- 
prenait plus  et  désirait  même  être  débarrassée  de 
lui  S  à  côté  d'un  ûls  qui  l'abreuvait  de  douleur,  il 
n'avait  devant  lui  que  l'horrible  perspective  d'être 

4.  PenséeSjlX,  3;X,  36. 


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480  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180J 

le  père  d'un  Néron,  d'un  Galigula,  d'un  Domitien  ^ 

Ne  maudis  pas  la  mort;  mais  fais-lui  bon  accueil,  puis- 
qu'elle est  du  nombre  de  ces  phénomènes  que  veut  la 
nature.  La  dissolution  de  notre  être  est  un  fait  aussi  na- 
turel que  la  jeunesse,  la  vieillesse,  la  croissance,  la  pleine 
maturité...  Que  si  tu  as  besoin  d'une  réflexion  toute  spé- 
ciale, qui  te  rende  bienveillant  envers  la  mort,  tu  n*as 
qu'à  considérer  ce  dont  elle  va  te  séparer,  et  le  milieu 
moral  auquel  ton  &me  ne  sera  plus  mêlée.  Ce  n*est  pas 
qu'U  faille  te  brouiller  avec  eux>;  loin  de  là,  tu  dois  les 
aimer,  les  supporter  avec  douceur.  Seulement  il  faut  bien 
te  dire  que  ce  ne  sont  pas  des  gens  partageant  tes  senti- 
ments que  tu  vas  quitter;  le  seul  motif  qui  pourrait  nous 
attacher  à  la  vie  et  nous  y  retenir,  ce  serait  d'avoir  le 
bonheur  de  nous  trouver  avec  des  hommes  qui  auraient  les 
mêmes  opinions  que  nous.  Mais,  à  cette  heure,  tu  vois 
quels  déchirements  dans  ton  intérieur,  à  ce  point  que  tu 
t'écries  :  u  0  morti  ne  tarde  plus  à  venir,  de  peur  que  je 
«  n'en  arrive,  moi  aussi,  à  m'oublier  '.  » 

—  «  C'était  un  honnête  homme,  c'était  un  sage  »,  se 
dira-tK)n;  ce  qui  n'empêchera  pas  tel  autre  de  se  dire  en 
lui-même  :  «  Nous  voilà  donc  enfin  délivrés  de  ce  péda- 
gogue; respirons  I  Certes  il  n'était  méchant  pour  per- 
sonne d'entre  nous;  mais  je  sentais  qu'au  fond  il  nous 

désapprouvait  I  » Qu*au  Ut  de  mort,  cette  réflexion  te 

fasse  quitter  la  vie  plus  aisément  :  u  Je  sors  de  cette  vie, 

4.  Gapitolin,  2S,  dit  qu*il  allait  jusqu'à  désirer  la  mort  de  son 
fils.  Cela  est  en  contradiction  avec  les  Pensées,  1.  c. 

5.  Maro-Aurèle  ne  désigne  que  d'une  manière  vague  ceux 
qa'il  a  en  vue.  H  parait  bien  que  Commode  était  du  nombre. 

3.  Pensées,  IX,  3. 


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[An  180]  MARC-AURÈLE.  481 

OÙ  même  mes  compagnons  de  route,  pour  qui  j'ai  tant 
lutté,  fait  tant  de  vœux,  pris  tant  de  peine,  désirent  que 
je  m'en  aille,  espérant  que  ma  mort  les  mettra  plus  à 
Taise.  »  Quel  motif  pourrait  donc  nous  faire  souhaiter  de 
demeurer  plus  longtemps  ici  ? 

Ne  va  pas,  toutefois,  en  partant,  montrer  moins  de  bien- 
veillance pour  eux;  conserve  à  leur  égard  ton  caractère  ha- 
bituel; reste  affectueux,  indulgent,  doux,  et  ne  prends  pas 

Tair  d'un  homme  qui  se  fait  tirer  pour  sortir C'est  la 

nature  qui  avait  formé  ton  lien  avec  eux.  Voici  qu'elle  le 
rompt.  Eh  bien,  adieu,  amis,  je  m*en  vais  sans  qiril  soit 
besoin  d'employer  la  force  pour  m'arracher  du  milieu  de 
vous;  car  cette  séparation  même  n'a  rien  que  de  conforme 
à  la  nature  ^ 

Les  derniers  livres  des  Pensées  se  rapportent  à 
cette  époque,  où  Marc-Aurèle,  resté  seul  avec  sa 
philosophie,  que  personne  ne  partage  plus,  n'a  qu'une 
pensée,  celle  de  sortir  tout  doucement  du  monde. 
C'est  la  même  mélancolie  que  dans  la  philosophie  de 
Carnonte*;  mais  l'heure  de  la  vie  du  penseur  est  bien 
autre.  A  Carnonte  et  sur  les  bords  du  Gran,  Marc- 
Aurèle  médite  pour  se  rendre  fort  dans  la  vie.  Main- 
tenant, toute  sa  pensée  n'est  plus  qu'une  préparation 
à  la  mort  %  un  exercice  spirituel  pour  arriver  paré 
comme  il  faut  à  l'autel.  Tous  les  motifs  par  lesquels 
on  peut  chercher  à  se  persuader  que  la  mort  n'est 

4.  Pensées,  X,  36. 

2.  Ibid.,  livre  H. 

3.  /ôtrf.^XII,  4. 

31 


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482  ORIGINES  DO   CHRISTIANISME.  (An  180| 

pas  une  souveraine  injustice  pour  T homme  vertueux, 
il  se  les  donne;  il  va  jusqu'au  sophisme  afin  d'ab- 
soudre la  Providence  et  de  prouver  que  l'homme,  en 
mourant,  doit  être  satisfait • 

Le  temps  que  dure  la  vie  de  l'homme  n'est  qu'un 
point;  son  être  est  dans  un  flux  perpétuel;  ses  sensations 
sont  obscures  ^  Son  corps,  composé  d'éléments  divers,  tend 
de  lui-même  à  la  corruption;  son  àme  est  un  tourbillon; 
son  destin  est  une  énigme  insoluble  ;  la  gloire  est  une  in- 
déterminée. En  un  mot,  tout  ce  qui  regarde  le  corps  est  un 
fleuve  qui  s'écoule  ;  tout  ce  qui  regarde  l'àme  n'est  que 
songe  et  fumée;  la.  vie  est  un  combat,  un  séjour  en  pays 
étranger;  la  renommée  posthume,  c'est  l'oubli.  Qui  peut 
donc  nous  servir  de  guide?  Une  chose,  une  seule  chose, 
c'est  la  philosophie.  Et  la  philosophie,  c'est  de  faire  en 
sorte  que  le  génie  qui  est  nous  reste  pur  de  toute  souil- 
lure, plus  fort  que  les  plaisirs  ou  les  souffrances,.,  accep- 
tant les  événements  et  le  sort  comme  des  émanations  de  la 
source  d'où  il  vient  lui-même,  enfm  attendant  d'une  hu- 
meur sereine  la  mort,  qu'il  prend  pour  la  simple  dissolution 
des  éléments  dont  tout  être  vivant  est  composé.  Si,  pour 
les  éléments  eux-mêmes,  ce  n'est  point  un  mal  que  de 
subir  de  perpétuelles  métamorphoses,  pourquoi  regarder 
avec  tristesse  le  changement  et  la  dissolution  de  toutes 
choses?  Ce  changement  est  conforme  aux  lois  de  la  nature, 
et  rien  n'est  mal  de  ce  qui  est  conforme  à  la  nature. 

Ainsi,  à  force  d'analyser  la  vie,  il  la  dissout,  il  la 
rend  peu  différente  de  la  mort.  II  arrive  à  la  parfaite 

4.  Pensées,  II,  17.  Comp.  IV,  3,  G. 


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[An  180]  MARC-AURÈLE.  483 

bonté,  à  l'absolue  indulgence,  à  Tindifférence  tem- 
pérée par  la  pitié  et  le  dédain.  «  Passer  sa  vie  résigné 
au  milieu  des  hommes  menteurs  et  injustes^  »,  voilà  le 
programme  du  sage.  Et  il  avait  raison.  La  plus  solide 
bonté  est  celle  qui  se  fonde  sur  le  parfait  ennui,  sur 
la  vue  claire  de  ce  fait  que  tout  en  ce  monde  est  fri- 
vole et  sans  fond  réel.  Dans  cette  ruine  absolue  de 
toute  chose,  que  reste-t-il?  La  méchanceté?  Oh  !  cela 
n'en  vaut  pas  la  peine.  La  méchanceté  suppose  une 
certaine  foi  au  sérieux  de  la  vie,  la  foi  du  moins  au 
plaisir,  la  foi  à  la  vengeance,  la  foi  à  l'ambition» 
Néron  croyait  à  l'art;  Commode  croyait  au  cirque, 
et  cela  les  rendait  cruels.  Mais  le  désabusé  qui  sait 
que  tout  objet  de  désir  est  frivole,  pourquoi  se  don- 
nerait-t-il  la  peine  d'un  sentiment  désagréable?  La 
bonté  du  sceptique  est  la  plus  assurée,  et  le  pieux 
empereur  était  plus  que  sceptique;  le  mouvement  de 
la  vie  dans  cette  âme  était  presque  aussi  doux  que  les 
petits  bruits  de  l'atmosphère  intime  d'un  cercueil.  II 
avait  atteint  le  nirvana  bouddhique,  la  paix  du  Christ» 
Comme  Jésus,  Çakya-Mouni,  Socrate,  François  d'As- 
sise, et  trois  ou  quatre  autres  sages,  il  avait  totale- 
ment vaincu  la  mort.  Il  pouvait  sourire  d'elle,  car 
vraiment  elle  n'avait  plus  de  sens  pour  lui. 

4.  Pensées,  VI,  47. 


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CHAPITRE  XXVII. 


MORT    DE    MARC-AURÈLE.  —  LA    FIN   DU   MONDE 
ANTIQUE. 


Le  5  août  178,  le  saint  empereur  quitta  Rome* 
pour  retourner,  avec  Commode,  à  ces  interminables 
guerres  du  Danube,  qu'il  voulait  couronner  par  la  for- 
mation de  provinces  frontières  solidement  constituées. 
Les  succès  furent  éclatants.  On  semblait  toucher  au 
terme  tant  désiré,  et  qui  n'avait  été  retardé  que  par 
la  révolte  d'Avidius.  Quelques  mois  encore,  et  l'en- 
treprise militaire  la  plus  importante  du  ii*  siècle  allait 
être  terminée.  Malheureusement,  l'empereur  était 
très  faible.  II  avait  l'estomac  si  ruiné,  qu'il  vivait  sou- 
vent un  jour  entier  de  quelques  prises  de  thériaque  *. 
11  ne  mangeait  que  quand  il  avait  à  haranguer  les 

4.  Ce  que  dit  Yulcatius  Gallicanos  [Avid.  Cass.,  3}  d'une 
sorte  de  cours  philosophique  que  Maro-Aurôle  aurail  fait  avant  de 
partir  est  bien  peu  yraisemblable. 

t.  Dion  Cassius,  LXXI,  6;  Galien,  De  ther.,  %. 


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[An  180]  MARC-AURÈLE.  485 

soldats.  Vienne  sur  le  Danube  était,  à  ce  qu'il  semble, 
le  quartier  général  de  Tarmée^.  Une  maladie  conta- 
gieuse régnait  dans  le  pays,  depuis  plusieurs  années', 
et  décimait  les  légions. 

Le  10  mars  J80,  l'empereur  tomba  malade  SU 
salua  sur-le-champ  la  mort  comme  la  bienvenue, 
s'abstint  de  toute  nourriture  et  de  toute  boisson,  ne 
parla  et  n'agit  plus  désormais  que  comme  du  bord 
de  la  tombe.  Ayant  fait  venir  Commode,  il  le  supplia 
d'achever  la  guerre  pour  ne  point  paraître  trahir 
l'État  par  un  départ  précipité.  Le  sixième  jour  de  sa 
maladie,  il  appela  ses  amis  et  leur  parla  sur  le  ton 
qui  lui  était  habituel,  c'est-à-dire  avec  une  légère 
ironie,  de  l'absolue  vanité  des  choses  et  du  peu  de 
cas  qu'il  faut  faire  de  la  mort.  Ils  versaient  d'abon- 
dantes larmes  :  «  Pourquoi  pleurer  sur  moi?  leur 
dit-il.  Songez  à  sauver  l'armée.  Je  ne  fais  que  vous 
précéder;  adieu!  »  On  voulut  savoir  à  qui  il  re- 
commandait son  fils  :  «  A  vous,   dit-il,  s'il  en  est 

1.  Selon  Terlullien  (ApoL,  Î5),  Marc-Aurèle  mourut  à  Sir- 
mium.  Philostrate,  Soph.,  II,  4,  26,  l'appuierait;  mais  Aurelius 
Victor  {Cœs,^  46;  Epit.j  46)  remporte. 

S.  Orelli-Henzen,  n<»  5489. 

3.  Gapitolin,  28;  Dion  Gassius,  LXXI,  33,  34;  Hérodien,  I,  ii, 
3  et  suiv.;  Aurelius  Viclor,  l.  c;  Tertullien,  ApoL,  25;  Théo- 
phile d'Antioche,  III,  27,  28.  Malgré  Tassertion  positive  de  Dioo, 
il  n'est  pas  probable  que  Commode  ait  en  rien  contribué  à  la  mort 
de  son  père. 


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486  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aa  180J 

digne,  et  aux  dieux  immortels.  »  L'armée  était  incon- 
solable ;  car  elle  adorait  Marc-Aurèle,  et  elle  voyait 
trop  bien  dans  quel  abîme  de  maux  on  allait  tomber 
après  lui.  L'empereur  eut  encore  la  force  de  présen- 
ter Commode  aux  soldats.  Son  art  de  conserver  la 
tranquillité  au  milieu  des  plus  grandes  douleurs  lui 
faisait  garder,  en  ce  moment  cruel,  un  visage  calme. 
Le  septième  jour,  il  sentit  sa  fin  approcher.  Il  ne 
reçut  plus  que  son  fils,  et  il  le  congédia  au  bout  de 
quelques  instants,  de  peur  de  le  voir  contracter  le  mal 
dont  il  était  atteint;  peut-être  ne  fut-ce  là  qu'un 
prétexte  pour  se  délivrer  de  son  odieuse  présence. 
Puis  il  se  couvrit  la  tête  comme  pour  dormir.  La  nuit 
suivante,  il  rendit  l'âme. 

On  rapporta  son  corps  à  Rome  et  on  l'enterra  dans 
le  mausolée  d'Adrien.  L'effusion  de  la  piété  popu- 
laire fut  touchante.  Telle  était  l'affection  qu'on  avait 
pour  lui,  qu'on  ne  le  désignait  jamais  par  son  nom 
ou  ses  titres.  Chacun  selon  son  âge  l'appelait  «  Marc 
mon  père,  Marc  mon  frère,  Marc  mon  fils  ».  Le  jour 
de  ses  obsèques,  on  ne  versa  presque  point  de  larmes, 
tous  étant  certains  qu'il  n'avait  fait  que  retourner  aux 
dieux,  qui  l'avaient  prêté  un  moment  à  la  terre.  Du- 
rant la  cérémonie  même  des  funérailles,  on  le  pro- 
clama «  dieu  propice  »  avec  une  spontanéité  sans 
exemple.  On  déclara  sacrilège  quiconque  n'aurait  pas, 


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[An  180]  MARC-AURËLE.  487 

si  ses  moyens  le  lui  permettaient,  son  image  dans  sa 
maison.  Et  il  n'en  fut  pas  de  ce  culte  comme  de 
tant  d'autres  apothéoses  éphémères.  Cent  ans  après, 
la  statue  de  Marc-Antonin  se  voyait  dans  un  grand 
nombre  de  laraires,  entre  les  dieux  pénates.  L'em- 
pereur Dioclétien  avait  pour  lui  un  culte  à  parl^  Le 
nom  d'Antonin  désormais  fut  sacré.  Il  devint,  comme 
celui  de  César  et  d'Augustej  une  sorte  d'attribut  de 
l'empire,  un  signe  de  la  souveraineté  humaine  et  ci- 
vile*. Le  numen  Antoninum^  fut  comme  l'astre  bien- 
faisant de  cet  empire  dont  le  programme  admirable 
resta,  pour  le  siècle  qui  suivit,  un  reproche,  une 
espérance,  un  regret.  On  vit  des  âmes  aussi  peu  poé- 
tiques que  celle  de  Septime-Sévère  en  rêver  comme 
d'un  ciel  perdu  \  Môme  Constantin  s'inclina  devant 
cette  divinité  clémente  et  voulut  que  la  statue  d'or 
des  Antonins  comptât  parmi  celles  des  ancêtres  et 
des  tuteurs  de  son  pouvoir*,  fondé  pourtant  sous  de 
tout  autres  auspices. 

Jamais  culte  ne  fut  plus  légitime,  et  c'est  le  nôtre 

\.  Jules  Gapitolin,  Anl,  Phil.,  48,  49. 

2.  Capitolin,  Macrin,  3,  7,  40;  Spartien,  Sept,  Sev,,  49;  Ca- 
racalla,  9;  Géta,  2;  Lampride,  Diadumène,h,  2,  3,  6;  Héliog., 
4,  2,  3,  47, 48,  34;  Alex.  Sev.,  5-4 2 ;  Capitolin,  les  Gordiens,  4. 

3.  Lampride,  Héliog.,  3. 

4.  Spartien,  Sév.,tO,  2î. 

5.  Lampride,  Héliog.,  2. 


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488  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

encore  aujourd'hui.  Oui,  tous  tant  que  nous  sommes, 
nous  portons  au  cœur  le  deuil  deMarc-Aurèle,  comme 
s'il  était  mort  d'hier.  Avec  lui,  la  philosophie  a 
régné.  Un  moment,  grâce  à  lui,  le  monde  a  été  gou- 
verné par  l'homme  le  meilleur  et  le  plus  grand  de 
son  siècle.  Il  est  important  que  cette  expérience  ait 
été  faite.  Le  sera-t-elle  une  seconde  fois?  La  philo- 
sophie moderne,  comme  la  philosophie  antique,  arri- 
vera-t-elle  à  régner  à  son  tour?  Aura-t-elle  son 
Marc-Aurèle,  entouré  de  Frontons  et  de  Junius  Rus- 
ticus?  Le  gouvernement  des  choses  humaines  appar- 
tiendra-t-il  encore  une  fois  aux  plus  sages?  Qu'im- 
porte, puisque  ce  règne  serait  d'un  jour,  et  que  le 
règne  des  fous  y  succéderait  sans  doute  une  fois  de 
plus?  Habituée  à  contempler  d'un  œil  souriant  l'éter- 
nel mirage  des  illusions  humaines,  la  philosophie 
moderne  sait  la  loi  des  entraînements  passagers  de 
l'opinion.  Mais  il  serait  curieux  de  rechercher  ce  qui 
sortirait  de  tels  principes,  si  jamais  ils  arrivaient  au 
pouvoir.  Il  y  aurait  plaisir  à  construire  à  priori  le 
Marc-Aurèle  des  temps  modernes,  à  voir  quel  mélange 
de  force  et  de  faiblesse  créerait,  dans  une  âme  d'élite 
appelée  à  l'action  la  plus  large,  le  genre  de  réflexion 
particulier  à  notre  âge.  On  aimerait  à  voir  comment  la 
critique  saurait  s'allier  à  la  plus  haute  vertu  et  à  l'ar- 
deur la  plus  vive  pour  le  bien,  quelle  attitude  garderait 


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(An  180]  MARC-AURÈLE.  489 

un  penseur  de  cette  école  devant  les  problèmes  sociaux 
du  xn^  siècle,  par  quel  art  il  parviendrait  à  les  tour- 
ner, à  les  endormir,  à  les  éluder  ou  à  les  résoudre.  Ce 
qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  l'homme  appelé  à  gouverner 
ses  semblables  devra  toujours  méditer  sur  le  modèle 
exquis  de  souverain  que  Rome  offrit  en  ses  meilleurs 
jours'.  S'il  est  vrai  qu'il  soit  possible  de  le  dépasser 
en  certaines  parties  de  la  science  du  gouvernement^ 
qui  n'ont  été  connues  que  dans  les  temps  modernes» 
le  fils  d'Ânnius  Yerus  restera  toujours  inimitable  par 
sa  force  d'âme,  sa  résignation,  sa  noblesse  accom- 
plie et  la  perfection  de  sa  bonté. 

Le  jour  de  la  mort  de  Marc-Aurèle  peut  être  pris 
comme  le  moment  décisif  où  la  ruine  de  la  vieille  ci- 
vilisation fut  décidée.  En  philosophie,  le  grand  em- 
pereur avait  placé  si  haut  l'idéal  de  la  vertu,  que 
personne  ne  devait  se  soucier  de  le  suivre  ;  en  po- 
litique, faute  d'avoir  séparé  assez  profondément  les 
devoirs  du  père  de  ceux  du  césar,  il  rouvrit,  sans  le 
vouloir,  l'ère  des  tyrans  et  celle  de  l'anarchie.  En 
religion,  pour  avoir  été  trop  attaché  à  une  religion 
d'État,  dont  il  voyait  bien  la  faiblesse,  il  prépara  le 
triomphe  violent  du  culte  non  officiel,  et  il  laissa  pla- 
ner sur  sa  mémoire  un  reproche,  injuste,  il  est  vrai, 
mais  dont  l'ombre  même  ne  devrait  pas  se  rencontrer 
dans  une  vie  si  pure.  En  tout,  excepté  dans  les  lois. 


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190  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180J 

Taffaiblissement  était^sensible.  Vingt  ans  de  bonlé 
avaient  refâché  l'administration  et  favorisé  les  abus. 
Une  certaine  réaction  dans  le  sens  des  idées  d'Avi- 
dius  Gassius  était  nécessaire;  au  lieu  de  cela,  on  eut 
un  total  effondrement.  Horrible  déception  pour  les 
gens  de  bien  !  Tant  de  vertu,  tant  d'amour  n'aboutis- 
sant qu'à  mettre  le  monde  entre  les  mains  d'un  équar- 
risseur  de  bêtes,  d'un  gladiateur  !  Après  cette  belle 
apparition  d'un  monde  élyséen  sur  la  terre,  retomber 
dans  l'enfer  des  Césars,  qu'on  croyait  fermé  pour 
toujours!  La  foi  dans  le  bien  fut  alors  perdue.  Après 
Caligula,  après  Néron,  après  Domitien,  on  avait  pu 
espérer  encore.  Les  expériences  n'avaient  pas  été  dé- 
cisives. Maintenant,  c^est  après  le  plus  grand  effort 
de  rationalisme  gouvernemental,  après  quatre-vingt- 
quatre  ans  d'un  régime  excellent,  après  Nerva,  Tra- 
jan,  Adrien,  Antonin,  Marc-Aurèle,  que  le  règne  du 
mal  recommence,   pire   que  jamais.  Adieu,  vertu; 
adieu,  raison.  Puisque  Marc-Aurèle  n'a  pas  pu  sau- 
ver le  monde,  qui  le  sauvera?  Maintenant,  vivent  les 
fous!  vive  l'absurde!  vivent  le  Syrien  et  ses  dieux 
équivoques!   Les  médecins  sérieux    n'ont  rien  pu 
faire.  Le  malade  est  plus  mal  que  jamais.    Faites 
venir  les  empiriques;  ils  savent  souvent  mieux  que 
les  praticiens  honorables  ce  qu'il  faut  au  peuple. 
Ce  qu'il  y  a  de  triste,  en  effet,  c'est  que  le  jour 


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[An  180]  MARG-AURÈLE.  491 

de  la  mort  de  Marc-Aurèle,  si  lugubre  pour  la  phi- 
losophie et  la  civilisation ,  fut  pour  le  christianisme 
un  beau  jour.  Commode,  ayant  pris  à  tâche  de  faire 
en  tout  le  contraire  de  ce  qu'il  avait  vu,  se  montra 
bien  moins  défavorable  au  christianisme  que  son  il- 
lustre père.  Marc-Aurèle  est  le  Romain  accompli, 
avec  ses  traditions  et  ses  préjugés.  Commode  n'a 
pas  de  race.  Il  aimait  les  cultes  égyptiens  ;  lui- 
même,  la  tête  rasée,  présidait  aux  processions,  por- 
tait l'Anubis,  accomplissait  toutes  les  cérémonies  oii 
se  plaisaient  les  femmelettes.  Il  se  fit  représenter  en 
cette  attitude  dans  les  mosaïques  des  portiques  cir- 
culaires de  ses  jardins  ^  Il  avait  des  chrétiens  dans 
sa  domesticité.  Sa  maîtresse  Marcia  était  presque 
chrétienne  et  se  servit  du  crédit  que  lui  donnait 
Tamour  pour  soulager  le  sort  des  confesseurs  con- 
damnés aux  mines  en  Sardaigne*.  Le  martyre  des 
Scillitains  qui  eut  lieu  le  17  juillet  180,  quatre  mois 
par  conséquent  après  l'avènement  de  Commode  ', 
fut  sans  doute  la  conséquence  d'ordres  donnés  avant 
la  mort  de  Marc  et  que  le  nouveau  gouvernement 
n'avait  pas  encore  eu  le  temps  de  retirer.  Le  nombre 
des  victimes  sous  Commode  paraît  avoir  été  moins 

\.  Spartien,  Pescennius  Niger,  6. 

2.  Voir  ci-dessus,  p.  55,  note  î;  SI87-Î88. 

3.  Voir  ci-dessus,  p.  457. 


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492  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [Aq  180] 

s 

considérable  que  sous  Antonin  et  Marc-Aurèle^  Tant 
il  est  vrai  qu'entre  les  maximes  romaines  et  le  chris- 
tianisme la  guerre  était  à  mort.  Dèce,  Valérien,  Auré- 
lien,  Dioclétien,  qui  essayeront  de  relever  les  maximes 
de  l'empire,  seront  amenés  à  être  d'ardents  persécu- 
teurs, tandis  que  les  empereurs  étrangers  au  patrio- 
tisme romain,  tels  qu'Alexandre-Sévère,  Philippe 
l'Arabe,  les  césars  de  Palmyre,  se  montreront  tolé- 
rants*. 

Avec  un  principe  moins  désastreux  que  celui 
d'un  despotisme  militaire  sans  frein,  l'empire,  môme 
après  la  ruine  du  principe  romain  par  la  mort  de 
Marc-Aurèle,  aurait  pu  vivre  encore,  donner  la 
paix  au  christianisme  un  siècle  plus  tôt  qu'il  ne  le 
fit,  éviter  les  flots  de  sang  que  versèrent  en  pure 
perte  Dèce  et  Dioclélien.  Le  rôle  de  Paristocratie  ro- 
maine était  fini;  après  avoir  usé  la  folie  au  i"  siècle, 
elle  avait  usé  la  vertu  au  deuxième.  Mais  les  forces 
cachées  de  la  grande  confédération  méditerranéenne 
n'étaient  pas  épuisées.  De  même  que,  après  l'écrou- 
lement de  l'édifice  politique  bâti  sur  le  titre  de  la 
famille  d'Auguste,  il  se  trouva  une  dynastie  provin- 
ciale, les  Flavius,  pour  relever  l'empire;  de  même, 
après  l'écroulement  de  l'édifice  bâti  par  les  adop- 

1.  Eusèbe,  V,  ch.  xxi. 

2.  Voir  les  Évangiles,  p.  392  et  suiv.,  399,  404. 


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[An  180]  MARC-AURËLE.  493 

lions  de  la  haute  noblesse  romaine,  il  se  trouva  des 
provinciaux,  des  Orientaux,  des  Syriens,  pour  relever 
la  grande  association  où  tous  trouvaient  paix  et  pro- 
fit. Septime-Sévère  refît  sans  élévation  morale,  mais 
non  sans  gloire,  ce  qu'avait  fait  Vespasien. 

Certes,  les  hommes  de  cette  dynastie  nouvelle  ne 
sont  pas  comparables  aux  grands  empereurs  du 
II*  siècle.  Môme  Alexandre -Sévère,  qui  égale  Antonin 
et  Marc  en  bonté,  leur  est  bien  inférieur  en  intelli- 
gence, en  noblesse.  Le  principe  du  gouvernement 
est  détestable  ;  c'est  la  surenchère  de  complaisance 
envers  les  légions,  la  révolte  mise  à  prix  ;  on  ne 
s'adresse  au  soldat  que  la  bourse  au  poing.  Le  des- 
potisme militaire  ne  revêtit  jamais  de  forma  plus 
éhontée;  mais  le  despotisme  militaire  peut  avoir  la 
vie  longue.  A  côté  de  spectacles  hideux,  sous  ces 
empereurs  syriens  qu'on  dédaigne,  que  de  réformes! 
Quel  progrès  dans  la  législation  !  Quel  jour  que  celui 
(sous  Caracalla)  où  tout  homme  libre,  habitant  de 
l'empire,  arrive  à  l'égalité  des  droits  *  !  Il  ne  faut  pas 
s'exagérer  les  avantages  qu'oifrait  alors  cette  égalité  ; 
les  mots,  cependant,  ne  sont  jamais  tout  à  fait  vides 
en  politique.  On  héritait  de  choses  excellentes.  Les 
philosophes  de  l'école  de  Marc-Aurèle  avaient  dis- 

4.  Dion  Casjius,  LXXVII,  9;  saint  Aug.,  De  civ.  Dei,  V,  47  ; 
Ulpien,  Digeste,  I,  v,  47. 


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404  ORIGINES  D[]  CHRISTIANISME.  [An  180] 

paru;  mais  les  jurisconsultes  les  remplaçaient.  Pa- 
pinien,  Ulpien,  Paul,  Gaîus,  Modestin,  Florentinus, 
Marcien  S  pendant  des  années  exécrables,  font  des 
chefs-d'œuvre  et  créent  véritablement  le  droit  de 
l'avenir*.  Très  inférieurs  à  Trajan  et  aux  Antonins 
pour  les  traditions  politiques,  les  empereurs  syriens, 
par  cela  même  qu'ils  ne  sont  pas  Romains  et  n'ont 
rien  des  préjugés  romains,  font  souvent  preuve  d'une 
ouverture  d'esprit  que  ne  pouvaient  avoir  les  grands 
empereurs  du  ii*  siècle,  tous  si  profondément  conser- 
vateurs. Ils  permettent,  encouragent  même  les  col- 
lèges ou  syndicats'.  Se  laissant  aller  en  cet  ordre 
jusqu'à  l'excès,  ils  voudraient  des  corps  de  métiers 
organisés  en  castes,  avec  des  costumes  à  part^ 
Ils  ouvrent  à  deux  battants  les  portes  de  Tempire. 
L'un  d'eux,  le  fils  de  Mammée,  ce  bon  et  touchant 
Alexandre-Sévère,  égale  presque,  par  sa  bonté  plé- 
béienne^ les  vertus  patriciennes  des  beaux  siècles; 
les  plu3  hautes  pensées  pâlissent  auprès  des  droites 
effusions  de  son  cœur. 

C'est  surtout  en  religion  que  les  empereurs  dits 


t.  Sans  parler  de  plusieurs  autres  célébrités  des  Paodecles, 
qui  paraissent  se  rattacher  au  temps  d'Alexandre-Sévère. 
S.  God.  Théod.,  I,  iv,  De  responsis  prudentum. 

3.  Lampride,  Alex.^év.,  33. 

4.  Lampride,  Héliog.,  4;  Alexandre-Sévère,  VI* 


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[An  180]  MARC-AURÈLË.  495 

syriens  inaugurent  une  largeur  dMdées  et  une  tolé- 
rance inconnues  jusque-là.  Ces  Syriennes  d'Émèse, 
belles,  intelligentes,  téméraires  jusqu'à  l'utopie,  Julia 
Domna,  Julia  Maesa,  Julia  Mammasa,  Julia  Soémie, 
ne  sont  retenues  par  aucune  tradition  ni  convenance 
sociale.  Elles  osent  ce  .que  jamais  Romaine  n'avait 
osé  ;  elles  entrent  au  sénat,  y  délibèrent,  gouvernent 
effectivement  l'empire,  rêvent  de  Sémiramis  et  de 
Nitocris*.  Voilà  ce  que  n'eût  pas  fait  une  Faustine, 
malgré  sa  légèreté;  elle  eût  été  arrêtée  par  le  tact, 
par  le  sentiment  du  ridicule,  par  les  règles  de  la 
bonne  société  romaine.  Les  Syriennes  ne  reculent 
devant  rieiî.  Elles  ont  un  sénat  de  femmes,  qui  édicle 
toutes  les  extravagances'.  Le  culte  romain  leur  parait 
froid  et  insignifiant.  N'y  étant  attachées  par  aucune 
raison  de  famille,  et  leur  imagination  se  trouvant  plus 
en  harmonie  avec  le  christianisme  qu'avec  le  paga- 
nisme italien,  ces  femmes  se  complaisent  en  des  récits 
de  voyages  de  dieux  sur  la  terre  ;  Philostrate  les  en- 
chante avec  son  Apollonius;  peut-être  eurent-elles 
avec  le  christianisme  une  secrète  affiliation.  Pendant 
ce  temps,  les  dernières  dames  respectables  de  l'an- 
cienne société,  comme  cette   vieille  fille  de  Marc- 

4.  DiOD  GassiuS)  LXXVIII,  S3;  Hérodien,  Y,  3  et  suiv.;  VI, 
4  et  suiv.  ;  Lampride,  Héliog,,  %,  4,  44. 

2.  Lampride,  Héliog.,  4;  Vopiscus,  ilur^/i^^  49. 


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496  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

Aurèle,  honorée  de  tous,  que  Caracalla  fit  tuer^ 
assistaient  obscures  à  une  orgie  qui  formait  avec 
leurs  souvenirs  de  jeunesse  un  si  étrange  contraste. 
Les  provinces  et  surtout  les  provinces  d'Orient, 
bien  plus  actives  et  plus  éveillées  que  celles  de  TOc- 
cident,  prenaient  définitivement  le  dessus.  Certes 
Héliogabale  était  un  insensé  ;  et  cependant  sa  chi- 
mère d'un  culte  monothéiste  central,  établi  à  Rome 
et  absorbant  tous  les  autres  cultes*,  montrait  que  le 
cercle  étroit  des  idées  antonines  était  bien  brisé. 
Mammée  et  Alexandre-Sévère  iront  plus  loin  ;  pen- 
dant que  les  jurisconsultes  continuent  de  transcrire 
avec  la  quiétude  de  la  routine  leurs  vieilles  et  féroces 
maximes  contre  la  liberté  de  conscience  \  l'empe- 
reur syrien  et  sa  mère  s'instruiront  du  christianisme, 
lui  témoigneront  de  la  sympathie^.   Non  content 

4.  Hôrodien,  IV,  6. 

2.  c  Ne  quis  Uomae  deus  nisi  Heliogabalus  coleretur;  dicebat 
prseterea  Judsorum  et  Samaritanorum  religiones  et  chrisliaDam 
devotionem  illuc  transferendam,  ut  omnium  cullurarum  secretnm 
Heliogabali  sacerdotium  teneret.  •  Lampride,  Uëliog.,  3,  6, 7,  8. 
Cf.  Dion  Cassius,  LXXIX,  44,  M\  flérodieo,  V,  y,  7  et  suiv.; 
VI,  3  et  suiv. 

3.  Paul,  Sentent.,  V,  xxi,  %  :  •  Qui  novas  et  usu  vel  ratione 
incognitas  religiones  inducunt,  ex  quibus  animi  hominum  mo- 
veantur,  honesliores  deportantar,  humiliores  capiie  puniuntur.  » 
Le  De  officio  proconsulis  d'Ulpien  contenait  tout  l'ancien  arsenal 
contre  les  chrétiens.  Cf.  Laclance,  Instit,,  V,  ch.  xi  et  xii. 

4.  Eusèbe,  VI,  xxi,  3, 4;  cf.  salut  Jér.,  De  viris  ilL,  54.  Eusèbe 


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[An  180]  UARC-AURÈLE.  497 

d'accorder  la  sécurité  aux  chrétiens,  Alexandre  in- 
troduit Jésus  dans  son  laraire,  par  un  éclectisme 
touchant.  La  paix  semble  faite,  non  comme  sous 
Constantin,  par  l'abaissement  d*un  des  partis,  mais 
par  une  large  réconciliation  ^ 

Il  y  avait  certes,  dans  tout  cela,  une  auda- 
cieuse tentative  de  réforme,  rationnellement  inférieure 
à  celle  des  Antonins,  mais  plus  capable  de  réussir; 
car  elle  était  bien  plus  populaire,  elle  tenait  plus  de 
compte  de  la  province  et  de  FOrient.  En  une  telle 
œuvre  démocratique,  des  gens  sans  ancêtres  comme 
ces  Africains  et  ces  Syriens  avaient  plus  de  chances 
de  succès  que  des  gens  raides  et  d'une  tenue  irré- 
prochable, tels  que  les  empereurs  aristocrates.  Mais 
le  vice  profond  du  système  impérial  se  révéla  pour 
la  dixième  fois.  Alexandre-Sévère  fut  assassiné  par 


ne  dit  pas  que  Mammée  se  soit  faite  chrétienne.  Orose,  Gedrenus, 
le  Syncelle,  Vincent  de  Lérins,  Aboulfaradj  ne  savent  rien  de  plus 
qu'Eusèbe  ;  mais  ils  fausseot  son  texle  et  l'exagèrent.  Les  mon- 
naies au  type  de  Mammée  sont  toutes  païennes.  De  Witte,  Du 
chrisl.  de  quelques  imp,,  p.  7. 

4.  Lampride,  Alex.-Sev,,  22,  28,  29;  Eusèbe,  H.  E.,  YI, 
ch.  xxYiii.  Voir  la  série  des  bustes  d'empereurs  au  Musée  du  Gapi- 
tôle.  Notez  Tairdoux  et  borné  d'Alexandre-Sévère  etdes  Julies;  une 
première  impression  du  christiapisme  est  déjà  sensible.  Sur  Tor- 
pacion  et  les  chrétiens  de  l'entourage  des  Sévères,  voir  Tert.,  Ad 
Scap,,  4,  et  les  faits  groupés  par  M.  de  Geuleneer,  Mémoires  cou* 
rannés  de  TAcad.  de  Bruxelles,  t.  XLill  (4880),  p.  201  et  suiv. 

32 


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498  ORIGINEL  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

les  soldats  le  19  mars  235.  Il  fut  clair  que  Tar- 
mée  ne  pouvait  plus  souffrir  que  des  tyrans.  L'empire 
était  tombé  successivement  de  la  haute  noblesse  ro- 
maine aux  officiers  de  province;  maintenant,  il  passe 
aux  sous-ofTiciers  et  aux  soldats  assassins.  Tandis 
que,  jusqu'à  Commode,  les  empereurs  tués  sont  des 
monstres  intolérables,  à  présent,  c'est  le  bon  empe- 
reur, celui  qui  veut  ramener  quelque  discipline,  celui 
qui  réprime  les  crimes  de  l'armée,  qui  est  sûrement 
désigné  pour  la  mort. 

Alors  s'ouvre  cet  enfer  d'un  demi-siècle  (235- 
28/i),  où  sombre  toute  philosophie,  toute  civilité,  toute 
délicatesse.  Le  pouvoir  à  l'encan,  la  soldatesque  maî- 
tresse de  tout,  par  moments  dix  tyrans  à  la  fois,  le 
barbare  pénétrant  par  toutes  les  fissures  d'un  monde 
lézardé,  Athènes  démolissant  ses  monuments  anciens 
pour  s'entourer  de  mauvais  murs  contre  la  terreur  des 
Golhs.  Si  quelque  chose  prouve  combien  l'empire 
romain  était  nécessaire  par  raison  intrinsèque,  c'est 
qu'il  ne  se  soit  pas  totalement  disloqué  dans  cette  anar- 
chie, c'est  qu'il  ait  gai'dé  assez  de  souffle  pour  revivre 
sous  la  puissante  action  de  Dioclétien  et  fournir  en- 
core une  course  de  deux  siècles.  Dans  tous  les  ordres, 
la  décadehce  est  effroyable.  En  cinquante  ans,  on  a 
oublié  de  sculpter  ^  La  littérature  latine  cesse  corn- 
J.  Voir  les  séries  de  bustes  d'empereurs.  Les  bustes  d*Â- 


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[An  180]  MARC-AURËLË.  409 

plètement.  Il  semble  qu'un  mauvais  génie  couve  sur 
cette  société,  boit  son  sang  et  sa  vie.  Le  christianisme 
prend  pour  lui  ce  qu'il  y  a  de  bon  et  appauvrit  d'au- 
tant l'ordre  civil.  L'armée  se  meurt  faute  d'un  bon 
recrutement  d'officiers;  l'Église  attire  tout.  Les  élé- 
ments religieux  et  moraux  d'un  État  ont  une  manière 
bien  simple  de  punir  l'État  qui  ne  leur  fait  pas  la 
place  à  laquelle  ils  croient  avoir  droit  :  c'est  de  se 
retirer  sous  leur  tente;  car  un  État  ne  peut  se  passer 
d'eux.  La  société  civile  n'a  dès  lors  que  le  rebut  des 
âmes.  La  religion  absorbe  tout  ce  qu'il  y  a  de  meil- 
leur. On  se  détache  d'une  patrie  qui  ne  représente 
plus  qu'un  principe  de  force  matérielle.  On  choisit  sa 
patrie  dans  l'idéal,  ou  plutôt  dans  l'institution  qui 
tient  lieu  de  la  cité  et  de  la  patrie  écroulées.  L'Église 
devient  exclusivement  le  lien  des  âmes,  et,  comme 
elle  grandit  par  les  malheurs  mêmes  de  la  société 
civile,  on  se  console  aisément  de  ces  malheurs,  où 
il  est  facile  de  montrer  une  vengeance  du  Christ  et 
de  ses  saints. 

«  S'il  nous  était  permis  de  rendre  le  mal  pour  le 
mal,  dit  Tertullien,  une  seule  nuit  et  quelques  fa- 

lexandre-Sévère  sont  déjà  tout  à  fait  maa^ais.  Voir  aassi  la  répa- 
gnaDte  mosaïque  de  Garacalla,  au  Musée  de  Latram.  Déjà  Tare  de 
Septime- Sévère,  qui  n'est  postérieur  que  de  trente  ans  à  celui 
de  Marc-Âurèle,  et  le  petit  arc  des  Changeurs,  au  Vélabre,  sont 
des  ouvrages  grossiers. 


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500  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME.  [An  180] 

lots,  c'en  serait  assez  pour  notre  vengeance*.  »  On 
4tait  patient,  car  on  était  sûr  de  l'avenir*.  Mainle- 
Aant,  le  monde  tue  les  saints  ;  mais  demain  les  saints 
jugeront  le  monde.  «  Regardez -nous  bien  tous  au 
visage,  pour  nous  reconnaître  au  jugement  dernier  », 
disait  aux  païens  l'un  des  martyrs  de  Garthage'. 
«  Notre  patience,  disaient  les  plus  modérés,  nous 
vient  de  la  certitude  d'être  vengés  ;  elte  amasse  des 
charbons  ardents  sur  la  tête  de  nos  ennemis.  Quel 
jour  que  celui  où  le  Très-Haut  comptera  ses  fidèles, 
enverra  les  coupables  à  la  géhenne  et  fera  flamber 
nos  persécuteurs  au  brasier  des  feux  éternels  !  Quel 
spectacle  immense,  quels  seront  mes  transports,  mon 
admiration  et  mon  rire  !  Que  je  trépignerai  en  voyant 
gémir  au  fond  des  ténèbres,  avec  Jupiter  et  leurs 
propres  adorateurs,  tant  de  princes  que  l'on  disait 
reçus  au  ciel  après  leur  mort  !  Quelle  joie  de  voir  les 
magistrats  persécuteurs  du  nom  du  Seigneur  consu- 
més par  des  flammes  plus  dévorantes  que  celles  des 
bûchers  allumés  pour  les  chrétiens*  !  » 

s.  Saint  CyprieD,  De  bano  palientiœ,  entier. 

3.  AclaS.  Perp.,  §47. 

4.  Saint  Gyprien,  Episi.,  56,  ad  Thit>aritanos  ;  liber  ad  De- 
melrianum,  la  fin  surtout;  Tertu^ien,  De  specl.,  30;  De  fuga, 
\t;  Ad  Scap.j  t. 


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CHAPITRE  XXVIII. 


LE    CHRISTIANISME    A    LA   Fllf    DU   11*   SIECLE. 
LE    DOGUE. 


Dans  l'espace  de  temps  qui  s'est  écoulé  de  ï» 
mort  d'Auguste  à  la  mort  de  Marc-Aurèle,  une  reli- 
gion nouvelle  s'est  produite  dans  le  monde;  elles'ap*- 
pelle  le  christianisme.  L'essence  de  cette  religion^ 
consiste  à  croire  qu'une  grande  manifestation  câeste 
s'est  faite  en  la  personne  de  Jésus  de  Nazareth,  être 
divin  qui,  après  une  vie  toule  surnaturelle,  a  été  mis- 
à  mort  par  les  Juifs,  ses  compatriotes,  et  est  ressus- 
cité le  troisième  jour.  Ainsi,  vainqueur  de  la  mort^. 
il  attend,  à  la  droite  de  Dieu,  son  père,  l'heure  pro- 
pice pour  reparaître  dans  les  nues,  présider  à.  la 
résurrection  générale,  dont  la  sienne  n'a  été  que  le 
prélude,  et  inaugurer^  sur  une  terre  purifiée,  le 
royaume  de  Dieu,  c'est-à-dire  le  règne  des  saints  res- 
suscites. En  attendant,  la  réunion  des  fidèles,  l'Église, 


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502  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

représente  une  espèce  de  cité  des  saints  actuellement 
vivants,  toujours  gouvernée  par  Jésus.  Il  était  reçu,  en 
effet,  que  Jésus  avait  délégué  ses  pouvoirs  à  des  apôtres, 
lesquels  établirent  les  évêques  et  toute  la  hiérarchie 
ecclésiastique.  UÉglise  renouvelle  sa  communion  avec 
Jésus  au  moyen  de  la  fraction  du  pain  et  du  mystère 
de  la  coupe,  rite  établi  par  Jésus  lui-même,  et  en  vertu 
duquel  Jésus  devient  momentanément,  mais  réelle- 
ment, présent  au  milieu  des  siens.  Gomme  consola- 
tion, dans  leur  attente,  au  milieu  des  persécutions 
d'un  monde  pervers,  les  fidèles  ont  les  dons  surna- 
turels de  r  Esprit  de  Dieu,  cet  Esprit  qui  anima  au- 
trefois les  prophètes  et  qui  n'est  pas  éteint.  Ils  ont 
surtout  la  lecture  des  livres  révélés  par  l'Esprit,  c'est- 
à-dire  la  Bible,  les  Évangiles,  les  lettres  des  apôtres 
et  ceux  des  écrits  des  nouveaux  prophètes  que  l'Église 
a  adoptés  pour  la  lecture  dans  les  réunions  publiques. 
La  vie  des  fidèles  doit  être  une  vie  de  prière,  d'ascé- 
tisme, de  renoncement,  de  séparation  du  monde, 
puisque  le  monde  actuel  est  gouverné  par  le  prince 
du  mal,  Satan,  et  que  l'idolâtrie  n'est  autre  chose 
que  le  culte  des  démons. 

Une  telle  religion  apparaît  tout  d'abord  comme 
étant  sortie  du  judaïsme.  Le  messianisme  juif  en  est 
le  berceau.  Le  premier  titre  de  Jésus,  titre  devenu 
inséparable  de  son  nom,   est  CkristoSf  traduction 


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MARC-AURÈLE.  503 

grecque  du  mot  hébreu  Mesih.  Le  grand  livre  sacré 
du  culte  nouveau,  c'est  la  Bible  juive  ;  ses  fêles,  au 
moins  quant  au  nom,  sont  les  fêtes  juives;  son  pro- 
phétisme  est  la  continuation  du  prophétisme  jdif. 
Mais  la  séparation  entre  la  mère  et  Tenfant  s'est 
faite  complètement  ^  Les  juifs  et  les  chrétiens,  em 
général,  àe  détestent;  la  religion  nouvelle  tend  à  ou- 
blier de  plus  en  plus  son  origine  et  ce  qu'elle  doit  au 
peuple  hébreu.  Le  christianisme  est  envisagé  par  la 
plupart  de  ses  adhérents  comme  une  religion  entiè- 
rement nouvelle,  sans  lien  avec  ce  qui  a  précédé. 

Si  nous  comparons  maintenant  le  christianisme, 
tel  qu'il  existait  vers  l'an  180,  au  christianisme  du 
IV*  et  du  V*  siècle,  au  christianisme  du  moyen  âge, 
au  christianisme  de  nos  jours,  nous  trouvons  qu'en 
réalité  il  s'est  augmenté  de  très  peu  de  chose  dans 
les  siècles  qui  ont  suivi.  En  180,  le  Nouveau  Testa- 
ment est  clos;  il  ne  s'y  ajoutera  plus  un  seul  livre 
nouveau.  Lentement,  les  Épltres  de  Paul  ont  conquis 
leur  place  à  la  suite  des  Évangiles,  dans  le  code 
sacré  et  dans  la  liturgie  ' .  Quant  aux  dogmes,  rien 

4 .  Les  mots  iou^ett9{A^,  yu^ivntKn^^Qç  sont  opposés  les  uns  aux 
aut.es  dans  les  épttres  pseudo-îgnatiennes,  ad  Magn.,  8-40;  cui 
Phil.,  6.  On  s'étonne  de  trouver  encore  les  juifs  et  les  chrétiens 
confondus  dans  JSlius  Aristide,  0pp.,  II,  p.  40S  et  suiy.,  Dindorf. 

%.  Actes  des  martyrs  scillitains,  7*  réponse  de  Spérat;  cf.  l'É- 
glise  chrétienne,  p.  353-354. 


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504  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

n'est  fixé;  mais  le  germe  de  tout  existe;  presque 
aucune  idée  n'apparaîtra  qui  |ne  puisse  faire  valoir 
des  autorités  du  r'  et  du  ii*  siècle.  Il  y  a  du  trop, 
il  y  a  des  contradictions;  le  travail  théologique  con- 
sistera bien  plus  à  émonder,  à  écarter  des  super- 
fluités  qu'à  inventer  du  nouveau.  L'Église  laissera 
tomber  une  foule  de  choses  mal  commencées,  elle 
sortira  de  bien  des  impasses.  Elle  a  encore  deux 
cœurs,  pour  ainsi  dire;  elle  a  plusieurs  têtes;  ces 
anomalies  tomberont;  mais  aucun  dogme  vraiment 
original  ne  se  formera  plus. 

La  Trinité  des  docteurs  de  l'an  180,  par  exemple, 
est  indécise.  Logos,  Paraclet,  Saint-Esprit,  Christ, 
Fils,  sont  des  mots  employés  confusément  pour  dé- 
signer l'entité  divine  incamée  en  Jésus  ^  Les  trois 
personnes  ne  sont  pas  comptées,  numérotées,  si  l'on 
peut  s'exprimer  de  la  sorte;  mais  le  Père,  le  Fils, 
TEsprit,  sont  bien  déjà  désignés  pour  les  trois  termes 
qu'il  faudra  maintenir  distincts,  sans  diviser  pourtant 
l'indivisible  Jéhovah.  Le  Fils  grandira  immensément. 
Cette  espèce  de  vicaire  que  le  monothéisme,  à  partir 
d'une  certaine  époque,  s'est  plu  à  donner  à  l'Être 
suprême  offusquera  singulièrement  le  Père.  Les  bi- 

4.  Voir,  notamment,  Justin,  ApoL  I,  6,  et  surtout  Pseudo> 
Hermas  (VÉgl,  chréL,  ch.  xh).  Pour  les  montanistes,  voir  ci- 
dessus,  p.  21 S  et  suiv. 


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HARC-AURÈLE.  505 

zarres  formules  de  Nicée  établiront  des  égalités  contre 
nature;  le  Christ,  seule  personne  active  de  la  Trinité, 
se  chargera  de  toute  Tœuvre  de  la  création  et  de  la 
Providence,  deviendra  Dieu  lui-même.  Mais  Tépître 
aux  Colossiens  n'est  qu'à  un  pas  d'une  telle  doctrine; 
pour  arriver  à  ces  exagérations,  il  n'a  fallu  qu'un 
peu  de  logique.  Marie,  mère  de  Jésus,  est  elle-même 
destinée  à  grandir  colossalement;  elle  deviendra  en 
fait  une  personne  de  la  Trinité.  Déjà  les  gnostiques 
ont  deviné  cet  avenir  et  inauguré  un  culte  appelé  à 
une  importance  démesurée. 

Le  dogme  de  la  divinité  de  Jésus-Christ  existe 
complètement  ;  seulement,  on  n'est  pas  d'accord  sur 
les  formules  qui  servent  à  l'exprimer;  la  christologîe 
du  judéo-chrétien  de  Syrie  et  celle  de  l'auteur  d'^er- 
mas  ou  des  Reconnaissances  diffèrent  considérable- 
ment; le  travail  de  la  théologie  sera  de  choisir,  non 
de  créer.  Le  millénarisme  des  premiers  chrétiens  de- 
venait de  plus  en  plus  antipathique  aux  Hellènes 
qui  embrassaient  le  christianisme.  La  philosophie 
grecque  exerçait  une  sorte  de  poussée  violente  pour 
substituer  son  dogme  de  l'immortalité  de  l'âme  aux 
vieilles  idées  juives  (ou  si  l'on  veut  persanes)  de 
résurrection  et  de  .paradis  sur  terre.  Les  deux  for- 
mules pourtant  coexistaient  encore.  Irénée  dépasse 
tous  les  millénaristes  en  matérialisme  grossier,  quand 


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506  ORIGINES  DD  CHRISTIANISME. 

déjà,  depuis  cinquante  ans,  le  quatrième  Évangile,  si 
purement  spiritualiste,  proclame  que  le  royaume  de 
Dieu  commence  ici-bas,  qu'on  le  porte  en  soi-même. 
Caïus,  Clément  d'Alexandrie,  Origène,  Denys  d'A- 
lexandrie, vont  bientôt  condamner  le  rêve  des  pre- 
miers chrétiens  et  envelopper  l'Apocalypse  dans  leur 
antipathie.  Mais  il  est  trop  tard  pour  supprimer 
quelque  chose  d'important.  Le  christianisme  subor- 
donnera l'apparition  du  Christ  dans  les  nues  et  la 
résurrection  des  corps  à  l'immortalité  de  l'âme;  si 
bien  que  le  vieux  dogme  primitif  du  christianisme 
sera  presque  oublié  et  relégué,  comme  une  pièce  de 
théâtre  démodée,  aux  arrière-plans  d'un  jugement 
dernier  qui  n'a  plus  beaucoup  de  sens,  puisque  le 
sort  de  chacun  est  fixé  au  moment  de  sa  mort.  Beau- 
coup admettent  que  les  peines  des  damnés  ne  finiront 
pas,  et  que  ces  peines  seront  un  condiment  de  la  joie 
des  justes^;  d'autres  croient  qu'elles  finiront  ou  se- 
ront mitigées*. 

Dans  la  théorie  de  la  constitution  de  l'Église,  l'idée 
que  la  succession  apostolique  est  la  base  du  pouvoir 
de  i'évêque,  lequel  est  ainsi  envisagé  non  comme  un 
délégué  de  la  communauté,  mais  comme  le  continua- 
teur des  apôtres  et  le  dépositaire  de  leur  autorité, 

1.  TertullieD,  De  spect.,20, 

2.  De  iramiiu  B.  M.  V,,  ch.  vi  (Enger). 


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MARC-AURÈLE.  507 

prend  de  plus  en  plus  le  dessus.  Cependant  plusieurs 
chrétiens  s'en  tiennent  encore  à  la  conception  beau- 
coup plus  simple  de  VEcclesia  de  Matthieu,  oîi  tous 
les  membres  sont  égaux.  —  Dans  la  fixation  des 
livres  canoniques,  l'accord  règne  sur  les  grands 
textes  fondamentaux;  mais  une  liste  exacte  des  écrits 
de  la  Bible  nouvelle  n'existe  pas,  et  les  bords,  si  l'on 
peut  s'exprimer  ainsi,  de  cette  nouvelle  littérature 
sacrée  sont  tout  à  fait  indécis- 
La  doctrine  chrétienne  est  donc  déjà  un  tout  si 
compact,  que  rien  d'essentiel  ne  s'y  joindra  plus, 
et  qu'aucun  retranchement  considérable  ne  sera  plus 
possible.  Jusqu'à  Mahomet,  et  même  après  lui,  il  y 
aura  en  Syrie  des  judéo-chrétiens,  des  elkasaïtes,  des 
ébionites.  Outre  ces  minim  ou  nazaréens  de  Syrie,  que 
lesérudits  d'entre  les  Pères*  furent  seuls  à  connaître, 
et  qui  ne  cessaient  pas  encore  au  iv*'  siècle  de  maudire 
saint  Paul*  en  leurs  synagogues'  et  de  traiter  les 
chrétiens  ordinaires  de  faux  juifs*,  l'Orient  n'a  jamais 

4 .  Saint  Jérôme  et  saint  Épiphane.  Notez  surtout  la  discussion 
de  saint  Jérôme  et  de  saint  Augustin.  Martianay,  t.  IV,  %*  part., 
col.  602  et  suiv.;  Vallarsi,  t.  I,  col.  7S3  et  suiv.  Saint  Augustin, 
biea  moins  versé  que  saint  Jérôme  dans  Thisloire  de  FÉglise, 
ignore  l'existence  de  ces  chrétientés  judéo-chrétiennes  d'Orient. 

2.  Saint  Jérôme,  In  Matth,,  xii,  init. 

3.  Épiph.,  XXX,  48;  saint.  Jér.  EpisL,  lxxiv,  col.  623,  lY, 
2*  part.,  Mart.  (cxii,  13,  1. 1,  coi.  740,  Vallarsi). 

4.  Cavm,  sib.,  VU,  132  et  suiv. 


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508  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

cessé  de  compter  des  familles  chrétiennes  observant 
le  sabbat  et  pratiquant  la  circoncision.  Les  chrétiens 
de  Sait  et  de  Eérak  paraissent  être,  de  nos  jours, 
des  espèces  d'ébionites.  Les  Abyssins  sont  de  vrais 
judéo-chrétiens,  pratiquant  tous  les  préceptes  juifs, 
souvent  avec  plus  de  rigueur  que  les  juifs  eux- 
mêmes.  Le  Coran  et  l'islamisme  ne  sont  qu'un  pro- 
longement de  cette  vieille  forme  du  christianisme, 
dont  l'essence  était  la  croyçince  en  la  réapparition  du 
Christ,  le  docétisme,  la  suppression  de  la  croix  ^ 
D'un  autre  côté,  en  plein  xix*  siècle,  les  sectes  com- 
munistes et  apocalyptiques  de  l'Amérique  font  da 
millénarisme  et  d'un  prochain  jugement  dernier  la 
base  de  leur  croyance,  comme  aux  premiers  jours 
de  la  première  génération  chrétienne. 

Ainsi,  dans  cette  Église  chrétienne  de  la  fin  du 
ir  siècle,  tout  a  déjà  été  dit.  Pas  une  opinion,  pas 
une  direction  d'idées,  pas  une  fable  qui  n'ait  eu  son 
défenseur.  L'arianisme  était  en  germe  dans  les  opi- 
nions des  monarchiens*,  des  artémonites,  de  Praxéas, 
de  Théodote  de  Byzance,  et  ceux-ci  faisaient  remar- 
quer avec  raison,  que  leur  croyance  avait  été  celle  de 

4.  Monnaies  de  Moavia  et  d'Àbd-el-Mélik  (La voix,  Arts  mu^ 
sulmans,  p.  40).  Voir  les  Évangiles,  p.  421-422,  460-462;  V Église- 
chrétienne,  p.  285-286. 

2.  Voir,  ci-dessus,  p.  85  et  suiv. 


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MARC-AURÊLE.  S09 

la  majorité  de  l'Eglise  de  Rome  jusqu'au  papeZéphy- 
rin  (vers  l'an  200).  Ce  qui  manque  en  cet  âge  de 
liberté  sans  frein,  c'est  ce  qu'apporteront  plus  tard 
les  conciles  et  les  docteurs  :  savoir,  la  discipline,  la 
règle,  l'élimination  des  contradictoires.  Jésus  est  déjà 
Dieu,  et  cependant  plusieurs  répugnent  à  l'appeler 
de  ce  nom.  La  séparation  d'avec  le  judaïsme  est  ac- 
complie, et  pourtant  beaucoup  de  chrétiens  prati- 
quent encore  tout  le  judaïsme  S  Le  dimanche  a  rem- 
placé le  samedi  * ,  ce  qui  n'empêche  pas  que  certains 
fidèles  observent  le  sabbat.  La  pâque  chrétienne  est 
distinguée  de  la  pâque  juive;  et  cependant  des  Églises 
entières  suivent  toujours  l'ancien  usage.  Dans  la  cène, 
la  plupart  se  servent  de  pain  ordinaire;  plusieurs, 
néanmoins,  surtout  en  Asie  Mineure,  n'emploient  que 
l'azyme.  La  Bible  et  les  écrits  du  Nouveau  Testament 
sont  la  base  de  l'enseignement  ecclésiastique,  et,  en 
même  temps,  une  foule  d'autres  livres  sont  adoptés 
par  les  uns,  rejelés  par  les  autres*.  Les  quatre  Évan- 

4.  Ebert,  sur  Goinmoiien,  dans  les  AbhandL  der  Sachs.  Ges. 
der  Wi8$„y,  phil.-hist.  Classe, p.  393,444,415;  ConstU.  aposL, 
V,  42;  Jean  Chrysost.,  Adv.  judœos,  i,  4,  3,  5,  7;  ii,  4,  2;  m, 
4,  3;  IV,  4;  vu,  6. 

2.  Pseudo-Ign.,  Ad  Magn.j  8,  9. 

3.  Comp.  Tertullien,  IréDée,  le  Canon  dît  de  Muralori,  en  ce 
qui  touche  le  Pasteur,  les  épttres  de  Clément,  les  épltres  de 
Pierre,  TApocalypse  de  Pierre. 


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MO  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

giles  sont  fixés  %  et  pourtant  beaucoup  d*autres  textes 
évangéliques  circulent  et  obtiennent  faveur.  La  plu- 
part des  fidèles,  loin  d'être  des  ennemis  de  Tempire 
romain,  n'attendent  que  le  jour  de  la  réconciliation 
et  admettent  déjà  la  pensée  d'un  [empire  chrétien  ; 
d'autres  continuent  à  vomir  contre  la  capitale  du 
monde  païen  les  plus  sombres  prédictions  apocalyp- 
tiques. Une  orthodoxie  est  formée  et  sert  déjà  de 
pierre  de  touche  pour  écai1;er  l'hérésie;  mais,  si 
l'on  veut  abuser  de  cette  raison  d'autorité,  les  doc- 
teurs les  plus  chrétiens  se  raillent  hautement  de] ce 
qu'ils  appelleront  «  la  pluralité  de  l'erreur  ».  La 
primauté  de  l'Église  de  Rome  commence  à  se  des- 
siner; mais  ceux-là  mêmes  qui  subissent  cette  pri- 
mauté protesteraient  si  on  leur  disait  que  l'évêque 
de  Rome  doit  un  jour  aspirer  au  titre  de  souverain 
de  l'Église  universelle.  En  somme,  les  différences  qui 
séparent  de  nos  jours  le  catholique  le  plus  orthodoxe 
et  le  protestant  le  plus  libéral  sont  peu  de  chose  au- 
près des  dissentiments  qui  existaient  alors  entre  deux 
chrétiens  qui  n'en  restaient  pas  moins  en  parfaite 
communion  l'un  avec  Tautre. 

Voilà  ce  qui  fait  l'intérêt  sans  égal  de  cette  période 
créatrice.  Habituésà  n'étudier  que  les  périodes  réflé- 

4.  GanoQ  de  Maratori,  Irénée,  TertuUido.  Voir  V Église  chré^ 
tienne,  p.  50S. 


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MÂRC-AURÈLE.  511 

chiesde  l'histoire,  presque  tous  ceux  qui,  en  France, 
ont  émis  des  vues  sur  les  origines  du  christianisme, 
n'ont  considéré  que  le  m*  et  le  iv  siècle,  les  siècles  des 
hommes  célèbres  et  des  conciles  œcuméniques,  des 
symboles  et  des  règles  de  foi.  Clément  d'Alexandrie  et 
Origène,  le  concile  de  Nicée  et  saint  Athanase,  voilà, 
pour  eux,  les  sommets  et  les  hautes  figures.  Nous  ne 
nions  l'importance  d'aucune  époque  de  l'histoire  ;  mais 
ce  ne  sont  pas  là  des  origines.  Le  christianisme  était 
entièrement  fait  avant  Origène  et  le  concile  de  Nicée. 
Et  qui  Ta  fait?  Une  multitude  de  grands  anonymes, 
des  groupes  inconscients,  des  écrivains  sans  nom  ou 
pseudonymes.  L'auteur  inconnu  des  épîtres  censées 
de  Paul  à  Tite  et  à  Timothée  a  plus  contribué  que 
n'importe  quel  concile  à  la  constitution  de  la  disci- 
pline ecclésiastique.  Les  auteurs  obscurs  des  Évan- 
giles ont  apparemment  plus  d'importance  réelle  que 
leurs  commentateurs  les  plus  célèbres.  Et  Jésus?  On 
avouera,  j'espère,  qu'il  y  a  eu  quelque  cause  pour 
laquelld  ses  disciples  l'aimèrent  jusqu'au  point  de  le 
croire  ressuscité  et  de  voir  en  lui  l'accomplissement 
de  l'idéal  messianique,  l'être  surhumain  destiné  à 
présider  au  renouvellement  complet  du  ciel  et  de  la 
terre. 

Le  fait,  en  pareille  matière,  est  le  signe  du  droit  ; 
le  succès  est  le  grand  critérium.  En  religion  et  en 


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512  ORIGINES  I>U   CHRISTIANISME. 

morale,  l'invention  n'est  riçn  ;  les  maximes  du  ser- 
mon sur  la  montagne  sont  vieilles  comme  le  monde  ; 
personne  n'en  a  la  propriété  littéraire.  L'essentiel 
est  de  réaliser  ces  maximes,  de  les  donner  pour  base 
h  une  société.  Voilà  pourquoi,  chez  le  fondateur  reli- 
gieux, le  charme  personnel  est  chose  capitale.  Le 
chef-d'œuvre  de  Jésus  a  été  de  s'être  fait  aimer  d'une 
vingtaine  de  personnes,  ou  plutôt  d'avoir  fait  aimer 
l'idée  en  lui,  jusqu'à  un  point  qui  triompha  de  la 
mort.  Il  en  fut  de  même  pour  les  apôtres  et  pour  la 
seconde  et  la  troisième  génération  chrétienne.  Les 
fondateurs  sont  toujours  obscurs  ;  mais,  aux  yeux  du 
philosophe,  la  gloire  de  ces  innommés  est  la  gloire  vé- 
ritable. Ce  ne  furent  pas  de  grands  hommes,  ces 
humbles  contemporains  de  Trajan  et  d'Antonin,  qui 
ont  décidé  de  la  foi  du  monde.  Comparés  à  eux,  les 
personnages  célèbres  de  l'Église  du  iir  et  du  iv*  siècle 
font  bien  meilleure  figure.  Et  pourtant  ces  derniers 
ont  bâti  sur  le  fondement  que  les  premiers  ont  posé. 
Clément  d'Alexandrie,  Origène  ne  sont  que  des  demi- 
chrétiens.  Ce  sont  des  gnostiques,  des  hellénistes»  des 
spiritualistes,  ayant  honte  de  l'Apocalypse  et  du  règne 
terrestre  du  Christ,  plaçant  l'essence  du  christianisme 
dans  la  spéculation  métaphysique,  non  dans  l'appli- 
cation des  mérites  de  Jésus  ou  dans  la  révélation 
biblique.  Origène  avoue  que,  si  la  loi  de  Moïse  devait 


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MARC-AURÈLE.  513 

être  entendue  au  sens  propre,  elle  serait  inférieure 
aux  lois  des  Romains,  des  Athéniens,  des  Spartiates  ^ 
Saint  Paul  eût  presque  dénié  le  titre  de  chrétien  à 
un  Clément  d'Alexandrie,  sauvant  le  monde  par  une 
gnosis  où  ne  joue  presque  aucun  rôle  le  sang  de 
Jésus-Christ. 

La  même  réflexion  peut  être  appliquée  aux  écrits 
que  nous  ont  laissés  ces  âges  antiques.  Ils  sont  plats, 
simples,  grossiers,  naïfs,  analogues  aux  lettres  sans 
orthographe  que  s'écrivent  de  nos  jours  les  sectaires 
communistes  les  plus  dédaignés.  Jacques,  Jude,  rap- 
pellent Cabet  ou  Babick,  tel  fanatique  de  1848  ou  de 
i871,  convaincu,  mais  ne  sachant  pas  sa  langue, 
exprimant  à  bâtons  rompus,  d'une  façon  touchante, 
sa  naïve  aspiration  k  la  conscience.  Et  pourtant,  ce 
sont  ces  bégayements  de  gens  du  peuple  qui  sont 
devenus  la  seconde  Bible  du  genre  humain.  Le  ta- 
pissier Paul  écrivait  le  grec  aussi  mal  que  Babick 
le  français*.  Le  rhéteur,  dominé  par  la  considération 
littéraire,  pour  qui  la  littérature  française  commence 

4.  Origène,  //)  LeviL^  hom.  yii,  5  :  a  Erubesco  confiteri  quia 
taies  leges  dederit  Deus.  »  Cf.  De  princ,  4  7  ;  /n  Maith.,  tom.  XIV, 
23  ;  In  EpisL  ad  Rom,,  ii,  9  et  suiv.  Voir  aussi  saint  Jean  Ghrys., 
Adv.  jud.j  VII,  4. 

SI.  Voir,  dans  un  journal  de  la  Commune,  la  Nation  souve^ 
raine  (vers  le  25  avril  4  874),  une  lettre  de  Babick,  qui  me  rap- 
pela beaucoup,  quand  je  la  lus,  les  Épltres  chrétiennes  primitives. 

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514  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

à  Villon  ;  l'historien  doctrinaire,  qui  n'estime  que  les 
développements  réfléchis,  et  pour  qui  la  constitution 
française  commence  aux  prétendues  Constitutions  de 
saint  Louis,  ne  peuvent  comprendre  ces  apparentes 
bizarreries. 

L'âge  des  origines,  c'est  le  chaos,  mais  un  chaos 
riche  de  vie;  c'est  la  glaire  féconde  où  un  être  se 
prépare  à  exister,  monstre  encore,  mais  doué  d'un 
principe  d'unité,  d'un  type  assez  fort  pour  écarter 
les  impossibilités,  pour  se  donner  les  organes  essen- 
tiels. Que  sont  tous  les  efl*orts  des  siècles  conscients 
si  on  les  compare  aux  tendances  spontanées  de  l'âge 
embryonnaire,  âge  mystérieux  où  l'être  en  train  de 
se  faire  se  retranche  un  appendice  inutile,  se  crée  un 
système  nerveux,  se  pousse  un  membre?  C'est  à  ces 
moments-là  que  l'Esprit  de  Dieu  couve  son  œuvre  et 
que  le  groupe  qui  travaille  pour  l'humanité  peut 
vraiment  dire  : 

Est  Deus  in  nobis,  agitante  calescimus  illo. 


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CHAPITRE  XXIX. 


LE    GDLTE     ET    LA  DISCIPLINE. 


L'histoire  d'une  religion  n'est  pas  l'histoire  d'une 
théologie.  Les  subtilités  sans  valeur  qu'on  décore  de 
ce  nom  sont  le  parasite  qui  dévore  les  religions  bien 
plutôt  qu'elles  n'en  sont  l'âme.  Jésus  n'eut  pas  de 
théologie  ;  il  eut  le  sentiment  le  plus  vif  qu'on  ait  eu 
des  choses  divines  et  de  la  communion  filiale  de 
l'homme  avec  Dieu.  Aussi  n*institua-t-il  pas  de  culte 
proprement  dit,  en  dehors  de  celui  qu'il  trouva  déjà 
établi  par  le  judaïsme.  La  «  fraction  du  pain  »,  ac- 
compagnée d'actions  de  grâces,  ou  eucharistie,  fut  le 
seul  rite  un  peu  symbolique  qu'il  adopta,  et  encore 
Jésus  ne  fit-il  que  lui  donner  de  l'importance  et  se 
l'approprier;  car  la  beraka  (bénédiction),  avant  de 
rompre  le  pain,  a  toujours  été  un  usage  juif.  Quoi 
qu'il  en  soit,  ce  mystère  du  pain  et  du  vin,  considérés 
comme  étant  le  corps  et  le  sang  de  Jésus,  si  bien  que 


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516  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

ceux  qui  en  mangent  ou  en  boivent  participent  de 
Jésus,  devint  l'élément  générateur  de  tout  un  culte. 
Vecclesia  ou  l'assemblée  en  fut  la  base.  Jamais  le 
christianisme  ne  sortit  de  là.  Vecclesia,  ayant  pour 
objet  central  la  communion  ou  eucharistie,  devint  la 
messe;  or  la  messe  a  toujours  réduit  le  reste  du  culte 
chrétien  au  rang  d'accessoire  et  de  pratique  secon- 
daire. 

On  était  loin,  vers  le  temps  de  Marc-Aurèle,  de  la 
réunion  chrétienne  primitive,  pendant  laquelle  deux 
ou  trois  prophètes,  souvent  des  femmes,  tombaient  eu 
extase,  parlant  en  même  temps  et  se  demandant  les 
uns  aux  autres,  après  l'accès,  quelles  merveilles  ils 
avaient  dites.  Cela  ne  se  voyait  plus  que  chez  les  mon- 
tanisles.  Dans  l'immense  majorité  des  Églises,  les 
anciens  et  Tévêque  président  l'assemblée,  règlent  les 
lectures,  parlent  seuls.  Les  femmes  sont  assises  à  part, 
silencieuses  et  voilées.  L'ordre  règne  partout,  grâce 
à  un  nombre  considérable  d'employés  secondaires, 
ayant  des  fonctions  distinctes  ^  Peu  à  peu  le  siège  de 
Vépiscopos  et  les  sièges  des  presbyteri  constituent  un 
hémicycle  central,  un  chœur.  L'eucharistie  exige  une 
table,  devant  laquelle  le  célébrant  prononce  les  prières 
et  les  paroles  mystérieuses.  Bientôt  on  établit  un 
ambon  pour  les  lectures  et  les  sermons,  puis  un 
<.  ConstU,  aposL,  YIII,  ch.  xi;  Tertullien,  Prœscr.,  41. 


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MARG-AURÈLE.  517 

cancel  de  séparation  entre  le  presbyterium  et  le  reste 
de  la  salle.  Deux  réminiscences  dominent  tout  cet 
enfantement  de  l'architecture  chrétienne  :  d'abord  un 
vague  souvenir  du  temple  de  Jérusalem,  dont  une 
partie  était  accessible  aux  seuls  prêtres  ;  puis  une 
préoccupation  de  la  grande  liturgie  céleste  par  la- 
quelle débute  l'Apocalypse.  L'influence  de  ce  livre 
sur  la  liturgie  fut  de  premier  ordre.  On  voulut  faire 
sur  terre  ce  que  les  vingt -quatre  vieillards  et  les 
chantres  zoomorphes  font  devant  le  trône  de  Dieu. 
Le  service  de  l'Église  fut  ainsi  calqué  sur  celui  du 
ciel.  L'usage  de  l'encens*  vînt  sans  doute  de  la  même 
inspiration.  Les  lampes  et  les  cierges  étaient  surtout 
employés  dans  les  funérailles*. 

Le  grand  ^acte  liturgique  du  dimanche  était  un 
chef-d'œuvre  de  mysticité  et  d'entente  des  senti- 
ments populaires.  C'était  bien  déjà  la  messe  %  mais 
la  messe  complète,  non  la  messe  aplatie,  si  j'ose  le 
dire,  écrasée  comme  de  nos  jours;  c'était  la  messe 
vivante  dans  toutes  ses  parties,  chaque  partie  conser- 
vant la  signification  primitive  qu'elle  devait  plus  tard 
si  étrangement  perdre.  Ce  mélange  habilement  com- 

4.  Saint  Hippolyle,  De  consummatùme  mundi^  c.  xxxiv. 

2.  Le  passage  Lactance,  Instit.  div,,  VI,  2,  n*est  pas  une 
grave  objection. 

3.  ConsUL  aposl.j  Tl,  57;  Eusèbe,  Oraiio  Coiislantini,  41 


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518  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

posé  de  psaumes,  de  cantiques,  de  prières,  de  lec- 
tures, de  professions  de  foi,  ce  dialogue  sacré  entre 
révoque  et  le  peuple,  préparaient  les  âmes  à  penser 
et  à  sentir  en  commun.  L'homélie  de  Tévêque,  la 
lecture  de  la  correspondance  des  évêques  étrangers 
et  des  Églises  persécutées,  donnaient  la  vie  et  l'ac- 
tualité à  la  pacifique  réunion.  Puis  venait  la  préface 
solennçlle  du  mystère,  annonce  pleine  de  gravité, 
rappel  des  âmes  au  recueillement;  puis  le  mystère 
lui-même,  un  canon  secret,  des  prières  plus  saintes 
encore  que  celles  qui  ont  précédé  ;  puis  l'acte  de  fra- 
ternité suprême,  la  participation  au  même  pain,  &  la 
même  coupe.  Une  sorte  de  silence  solennel  plane  sur 
l'église  en  ce  moment.  Puis,  quand  le  mystère  est 
fini,  la  vie  renaît,  les  chants  recommencent,  les  ac- 
tions de  grâces  se  multiplient;  une  longue  prière  em- 
brasse tous  les  ordres  de  l'Église,  toutes  les  situa- 
tions de  l'humanité,  tous  les  pouvoirs  établis ^  Puis 
le  président,  après  avoir  échangé  avec  les  fidèles  de 
pieux  souhaits,  congédie  l'assemblée  par  la  formule 
ordinaire  dans  les  audiences  judiciaires  %  et  les  frères 

4.  ConsL  apost. jYWlj  ch.  x,  xi.  Ces  prières  sont  du  temps  des 
persécutions,  puisqu'il  s*y  trouve  des  suffrages  pour  les  persécu- 
teurs et  pour  les  confesseurs  qui  sont  en  prison  ou  dans  les  mines. 

2.  Ite,  missa  est.  De  là  probablement  le  nom  de  messe.  Comp. 
la  Xftoîc  dtfimi^  à  la  fin  de  la  messe  isiaque.  Apulée,  Metam.,  XI,  47. 
Voir  Du  Gange,  au  mot  missa. 


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MARC-AURÈLE.  519 

se  séparent  pleins  d'édification  pour  plusieurs  jours. 
Cette  réunion  du  dimanche  était  en  quelque  sorte 
le  nœud  de  toute  la  vie  chrétienne.  Ce  pain  sacré 
était  le  lien  universel  de  l'Église  de  Jésus.  On  l'en- 
voyait aux  absents  à  domicile,  aux  confesseurs  en 
prison,  et  d'une  Église  à  l'autre,  surtout  vers  le  temps 
de  Pâques*;  on  le  donnait  aux  enfants*;  c^était  le 
grand  signe  de  la  communion  et  de  la  fraternité. 
L'agape,  ou  repas  du  soir  en  commun,  non  distingué  , 
d'abord  de  la  cène,  s'en  séparait  de  plus  en  plus  et 
dégénérait  en  abus'.  La  cène,  au  contraire,  devenait 
essentiellement  un  office  du  matin*.  La  distribution 
du  pain  et  du  vin  se  faisait  par  les  anciens  et  par  les 
diacres.  Leâ  fidèles  les  recevaient  debout.  Dans  cer- 
tains pays,  surtout  en  Afrique,  on  croyait,  à  cause 
de  la  prière  :  «  Donne-nous  aujourd'hui  notre  pain 

4.  Justin,  Apol.  I,  65;  Actes  de  sainte  Perpétue,  V  vis.; 
lettre  d'Irénée  à  Victor,  ci-dessus,  p.  203;  Tertuilien,  Ad  tix., 
II,  4,  5;  fait  de  Tarsicius,  carmen  xviii  de  saint  Damase.  Cet 
usage  fut  interdit  par  le  concile  de  Laodicée,  canon  44. 

2.  Saint  Cyprien,  De  lapsis,  25. 

3.  Saint  Paul,  p.  226  et  suiv.  ;  de  Rossi^  Roma  soit.,  \U^ 
p.  500  et  suiv.  Comp.  Tertullien,  ApoL,  39,  et  De  jej.,  M  (sed 
majoris  est  agape,  quia  per  hanc  adolescentes  tui  eu  no  sororibus^ 
dormiunt);  Clém.  d'Alex.,  Pœdag.,  Il,  h  ;  Carm,  sib.,  Vlïl,  498  v 
Eusèbe,  Orat,  Const.,  42. 

4.  Pline,  Epist.,  X,  97  ;  saint  Cyprien,  Epist.,  63,  $  45  et  46. 
L'Église  grecque  a  conservé  Fusage  de  la  messe  avant  lo  lever 
du  soleil. 


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520  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

quotidien  »,  devoir  communier  tous  les  jours.  On 
emportait,  pour  cela,  le  dimanche,  un  morceau  de 
pain  bénit,  que  Ton  mangeait  chez  soi  en  famille, 
après  la  prière  du  matin*. 

On  se  plut,  à  l'imitation  des  mystères,  à  entourer 
cet  acte  suprême  d*un  profond  secret*.  Des  précau- 
tions étaient  prises  pour  que  les  initiés  seuls  fussent 
présents  dans  l'église  au  moment  où  il  se  célébrait. 
.Ce  fut  presque  l'unique  faute  que  commit  l'Église 
naissante;  on  crut,  parce  qu'elle  recherchait  l'ombre, 
qu'elle  en  avait  besoin,  et  cela,  joint  à  bien  d'autres 
indices,  fournit  des  apparences  à  l'accusation  de 
magie'.  Le  baiser  sacré*  était  aussi  une  grande 
source  d'édification  et  de  dangers.  Les  sages  doc- 
teurs recommandaient  de  ne  pas  le  redoubler  si  l'on 
y  sentait  du  plaisir,  de  ne  pas  s'y  prendre  à  deux 
fois,  de  ne  pas  ouvrir  les  lèvres*.  On  ne  tarda  pas, 
du  reste,  à  supprimer  le  danger  en  introduisant  dans 
l'église  la  séparation  des  deux  sexes*. 

4.  Saint  Cyprien,  De  orat,,  ch.  xviii.  Le  reste  de  cet  usage  se 
▼oit  dans  le  pain  bénit  de  nos  églises. 

2.  Consl,  aposL,  II,  57. 

3.  Minucius  Félix,  8,  9;  Terlullien,  Ad  ux.,  II,  4,  5;  Le 
Blant,  Accus,  de  magie j  p.  46-47. 

4.  Voir  Saint  Paul,  p.  262-263. 

B.  Athénagore,  Leg,,  32;  Clém.  d'Alex.,  Pœdag ,  III,  xi,  vers 
la  fin,  p.  140-111. 

6.  Conslii.  aposL,  II,  57;  VIII,  11. 


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MÂHG-AURÊLE.  521 

L'église  n'avait  rien  du  temple*;  car  on  mainte- 
nait comme  un  principe  absolu  que  Dieu  n'a  pas 
besoin  de  temple,  que  son  vrai  temple,  c'est  le  cœur 
de  l'homme  juste*.  Elle  n'avait  sûrement  aucune  ar- 
chitecture qui  la  fît  reconnaître;  c'était  cependant 
déjà  un  édifice  à  part  '  ;  on  l'appelait  «  la  maison  du 
Seigneur*  »,  et  les  sentiments  les  plus  tendres  de  la 
piété  chrétienne  commençaient  à  s'y  attacher.  Les 
réunions  de  nuit,  justement  parce  qu'elles  étaient  in- 
terdites par  la  loi  %  avaient  un  grand  charme  pour 
l'imagination*.  Au  fond,  quoique  le  vrai  chrétien  eût 
les  temples  en  aversion,  l'église  aspirait  secrètement 
à  devenir  temple  '  ;  elle  le  devint  tout  à  fait  au  moyen 
âge;  la  chapelle  et  Téglise  de  nos  jours  sont  bien 

4.  Min.  Fél.,  40,  3i;  Celse,  dans  Orig.,  VIT,  62. 

2.  Clém.  d'Alex.,  Slrom.,Y,U  ;  VII,  5.  Pour  les  doctrines  ana- 
logues  des  stoïciens,  voir  Bernays,  Die  herakl.  Briefe,  p.  30  et  suiv. 

3.  Sacraria,  Min.  Fél.,  9. 

4.  Ot*o;  jçupifloto;.  Clém.  d'Alex.,  Slrom.,  III,  48.  Vers  Tan  236, 
églises  brûlées:  Orig.,  In  Matth.  comm,  séries,  xxviii,  p.  857, 
Delarue  (III). 

6.  Porcius  Latro,  Declam.  in  CaliLj  ch.  xix  ;  Schœll,  Duod, 
lab.,  p.  451;  Cicéron,  De  legibus,  II,  9;  Paul,  Sentenl,,y,  xxiii, 
9;  Code  Théod.,  loi  7  de  malef.  (IX,  xvi);  loi  5  de  paganis, 
(XVI,  X)  ;  Zosime,  IV,  3. 

6.  Pline,  EpisL,  X,  97;  Min.  Félix,  8,  9;  Tertullien,  Ad  tix., 
II,  4  ;  De  corona,  3;  De  fuga,  44. 

7.  Curieuse  remarque  de  Macarius  Magnes,  L  lY,  ch.  xxi,  fin 
(p.  204,  Blonde!). 


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522  ORIGINES  DU    CHRISTIANISME. 

plus  près  de  ressembler  aux  temples  anciens  qu'aux 
églises  du  ii*  siècle. 

Une  idée  bientôt  répandue  contribua  beaucoup  à 
cette  transformation  ;  on  se  figura  que  reucharistie 
était  un  sacrifice,  puisqu'elle  était  le  mémorial  du 
sacrifice  suprême  accompli  par  Jésus.  Cette  imagi- 
nation remplissait  une  lacune  que  la  religion  nouvelle 
semblait  offrir  aux  yeux  des  gens  superficiels,  je  veux 
dire  le  manque  de  sacrifices.  De  la  sorte,  la  table 
eucharistique  devint  un  autel,  et  il  fut  question  d'of- 
frandes, d'oblations.  Ces  oblations,  c'étaient  les  es- 
pèces mêmes  du  pain  et  du  vin,  que  les  fidèles  aisés 
apportaient,  pour  n'être  pas  à  la  charge  de  l'Église 
et  pour  que  le  reste  appartînt  aux  pauvres  et  aux  ser- 
vants du  culte  ^  On  voit  combien  une  telle  doctrine 
pouvait  devenir  féconde  en  malentendus.  Le  moyen 
âge,  qui  abusa  si  fort  de  la  messe,  en  y  exagérant 
l'idée  de  sacrifice,  devait  arriver  à  de  bien  grandes 
étrangetés.  De  transformations  en  transformations, 
on  en  vint  à  la  messe  basse,  où  un  homme,  dans  un 


4.  C\ém.,EpisL,iO,i\,iti]  }\xsiin,  ApoLI,  43;  Z>ta/.,  44,446; 
Irénée,  IX,  xvii,  5;  xviii,  4,  6;  TertuUien,  De  corona,  3;  De 
exhort.  casi.,  K\\  De  monog,,  40;  saint  Cyprien,  De  opère  et 
eleemosynis,  45;  Episi.,  5,  34,  37,  surtout  63;  Bunsen,  Ana- 
lecta  ante-nicœna.  II,  p.  3  et  suiv.  L'offrande  de  la  messe  est  le 
dernier  resie  de  cet  usage. 


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MARC-AURÈLE.  523 

petit  réduit,  avec  un  enfant  qui  tient  la  place  du 
peuple,  préside  une  assemblée  à  lui  seul,  dialogue 
sans  cesse  avec  des  gens  qui  ne  sont  pas  là,  apo- 
strophe des  auditeurs  absents,  s'adresse  l'offrande  à 
lui-même,  se  donne  le  baiser  de  paix  à  lui  seul. 

Le  sabbat,  à  la  fin  du  iv  siècle,  est  à  peu  près 
supprimé  chez  les  chrétiens.  Y  tenir  paraît  un  signe 
de  judaïsme,  un  mauvais  signe*.  Les  premières  gé- 
nérations chrétiennes  célébraient  le  samedi  et  le  di- 
manche, Tun  en  souvenir  de  la  création,  l'autre  en 
souvenir  de  la  résurrection  ;  puis  tout  se  concentra 
sur  le  dimanche.  Ce  n'est  pas  qu'on  envisageât  pré- 
cisément ce  second  jour  comme  un  jour  de  repos  ;  le 
sabbat  était  abrogé,  non  transféré*  ;  mais  les  solen- 
nités du  dimanche  et  surtout  l'idée  que  ce  jour  devait 
être  tout  entier  à  la  joie  (il  était  défendu  d'y  jeûner, 
d'y  prier  à  genoux)  ramenèrent  l'abstention  du  tra- 
vail servile^  C'est  bien  plus  tard  qu'on  en  vint  à 
croire  que  le  précepte  du  sabbat  s'appliquait  au  di- 
manche. Les  premières  règles  à  cet  égard  ne  con- 
cernent que  les  esclaves,  à  qui,  par  une  pensée  misé- 

4.  Éptireà  Diognète.  V.  ci-dessus,  p.  424-425. 

5.  Ëpttre  dite  de  Barnabe,  45;  Pseudo-Ign.,  ad  Magnes. j  9; 
Conc.  de  Laodicée,  canon  29.  Voir  cependant  Const,  aposC, 
Vni,  33. 

3.  Tert.,  ApoLj  \6\  Ad  naL,  1, 43;  Z>e  coranaj  3;  De  idoL, 
44;  De  oratione,  40,  44,  44. 


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524  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

ricordieuse,  on  veut  assurer  des  jours  fériés*.  Le 
jeudi  et  le  vendredi,  dies  stationum,  furent  consacrés 
au  jeûne,  aux  génuflexions  et  au  souvenir  de  la  Pas- 
sion*. Les  fêtes  annuelles  étaient  les  deux  fêles  juives, 
Pâques  et  la  Pentecôte,  avec  les  transpositions  que 
l^on  sait'.  Quant  à  la  fête  des  Palmes,  elle  fut  à  demi 
supprimée.  L'usage  d'agiter  des  rameaux,  en  criant 
hosanna!  fut  rattaché  tant  bien  que  mal  au  dimanche 
avant  Pâques,  en  souvenir  d'une  circonstance  de  la 
dernière  semaine  de  Jésus.  Le  jour  anniversaire  de 
la  Passion  était  consacré  au  jeûne  ;  ce  jour-là,  on 
s'abstenait  du  saint  baiser*. 

Le  culte  des  martyrs  prenait  déjà  une  place  si 
considérable,  que  les  païens  et  les  juifs  en  faisaient 
une  objection,  soutenant  que  les  chrétiens  révéraient 
plus  les  martyrs  que  le  Christ  lui-même*.  On  les  en- 
sevelissait en  vue  de  la  résurrection,  et  on  y  mettait 
des  raffinements  de  luxe  qui  contrastaient  avec  la  sim- 

4.  Constil.  apozt.,  VIII,  33,  ea  notant  les  variantes.  Cf.  Code 
Just.,  in,  XII ;  Code  Théod.,  II,  vin;  XI,  vu,  40;  Eusèbe,  Viia 
CoMi.^Vï,  48. 

5.  Pseudo-Hermas,  gimil.,  v,  4  ;  Tertull.,  De  oratiane,  44. 

3.  Voir  Saint  Paul,  p.  270-272,  et  ci-dessus,  p.  494  et  suiv. 
Gomp.  Consl.  aposi.,  V,  ch.  xiii-xx,  avec  les  textes  donnés  en 
note  par  Cotelier.  Cf.  ihid.,  VIII,  33. 

4.  Tertullien,  De  oral,,  44. 

6.  Martyre  dePoiyc,  ch.  xvii,  xviii  ;  lettre  des  fidèles  deLyon, 
dans  Eus.,  V,  i,  61. 


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MARG-AURÈLE.  525 

plicité  des  mœurs  chrétiennes;  on  adorait  presque 
leurs  os  *.  A  l'anniversaire  de  leur  mort,  on  se  rendait 
à  leur  tombeau;  on  lisait  le  récit  de  leur  martyre;  on 
célébrait  le  mystère  eucharistique  en  souvenir  d'eux*. 
C'était  l'extension  de  la  commémoration  des  défunts, 
pieuse  coutume  qui  tenait  une  grande  place  dans  la 
vie  chrétienne.  Peu  s'en  fallait  qu'on  ne  dît  déjà  la 
messe  pour  les  morts.  Le  jour  de  leur  anniversaire, 
on  faisait  l'offrande  pour  eux,  comme  s'ils  vivaient 
encore;  on  mêlait  leur  nom  aux  prières  qui  précé- 
daient la  consécration;  on  mangeait  le  pain  en  com- 
munion avec  eux\  Le  culte  des  saints,  par  lequel  le 
paganisme  se  refit  sa  place  dans  l'Église,  les  prières 
pour  les  morts,  source  des  plus  grands  abus  du  moyen 
âge,  tenaient  ainsi  à  ce  qu'il  y  eut  dans  le  christia- 
nisme primitif  de  plus  élevé  et  de  plus  pur. 

Le  chant  ecclésiastique  exista  de  très  bonne  heure 
et  fut  une  des  expressions  de  la  conscience  chré- 
tienne*. Il  s'appliquait  à  des  hymnes,  dont  la  com- 

4.  Lucien,  Peregr,j  42,  43,  46;  Le  Blant,  Mém.  de  VAcad. 
des  inscr.,  t.  XXVIII,  f  partie,  p.  75;  Eusèbe,  H.  E.,  VII,  xi,  24; 
XXII,  9. 

2.  Cypr.,  Episl,,  37. 

3.  Tertuilien,  De  cor,,  3  :  «  Oblationes  pro  defunclis,  pro  na- 
talitiis  annua  die  facimus»;  Exh.  cast.,  44;  De  monog.,  40; 
S.  Cypr.,  Epist,,  37;  de  Rossi,  Roma  sott,  III,  p.  495  et  suiv. 

4.  Pline,  X,  97;   Justin,    Apol.    I,  43;    Caïus,  dans  Eus., 


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526  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

position  était  libre,  et  dont  nous  avons  un  spéci- 
men dans  l'hymne  à  Christ  de  Clément  d'Alexan- 
drie*. Le  rythme  était  court  et  léger;  c'était  celui 
des  chansons  du  temps,  de  celles,  par  exemple,  que 
Ton  prêtait  à  Anacréon.  Il  n'avait  rien  de  commun, 
en  tout  cas,  avec  le  récitatif  des  Psaumes.  On  en  peut 
retrouver  quelque  écho  dans  la  liturgie  pascale  de 
nos  églises,  qui  a  particulièrement  conservé  son  air 
archaïque,  dans  le  Victimœ  paschali^  dans  VO  filii 
et  fiiiœ  et  V Alléluia  judéo-chrétien.  Le  carmen  ante- 
lucanum  dont  parle  Pline,  ou  l'office  in  galli  cantu, 
se  retrouve  probablement  dans  VHymnum  dicat  turba 
fratmm,  surtout  dans  la  strophe  suivante,  dont  le 
son  argentin  nous  redit  presque  l'air  sur  lequel  elle 
était  chantée  : 

Galli  cantus,  galli  plausus 
Proximum  sentit  diem, 
Et  anle  lucem  nuntiemus 
Cliristum  regem  seculo*. 

Le  baptême  avait  complètement  remplacé  la  cir- 
concision, dont  il  ne  fut,  à  l'origine  chez  les  juifs, 

//.  E.,  V,  XXVIII,  5;  Terlullien,  Clément  d'Alex.,  etc.  Pour 
Bardesane,  voir  ci-dessus,  p.  442-443.  Cf.  Eus.,  H.  E.,  VII, 
XXIV,  4;  XXX,  40;  conc.  de  Laodicée,-  can.  penuit. 

4.  À  la  6ii  du  Pœdagogus. 

2.  Rossi,  Bulleitino,  4865,  p.  55. 


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MARC-AURÈLE.  527 

que  le  préliminaire  ^  Il  était  administré  par  une 
triple  immersion,  dans  une  pièce  à  part,  près  de 
réglise;  puis  rilluminé*  était  introduit  dans  la  réu- 
nion des  fidèles.  Le  baptême  était  suivi  de  Timpo- 
sition  des  mains,  rite  juif  de  l'ordination  du  rab- 
binat.  C'était  ce  qu'on  appelait  le  baptême  de  l'Esprit  ; 
sans  lui,  le  baptême  de  l'eau  était  incomplet*.  Le 
baptême  n'était  qu'une  rupture  avec  le  passé;  c'était 
par  l'imposition  des  mains  qu'on  devenait  réellement 
chrétien.  Il  s'y  joignait  des  onctions  d'huile,  origine 
de  ce  qu'on  appelle  maintenant  la  confirmation,  et 
une  sorte  de  profession  de  foi  par  demandes  et  par 
réponses*.  Tout  cela  constituait  le  sceau  définitif,  la 
sphragis*.  L'idée  sacramentelle,  Vex  opère  operato^ 
le  sacrement  conçu  comme  une  sorte  d'opération  ma- 

4.  Talm.  deBab.,  Jebamoih,  46a et  suiv.;  Schabbathj  435a; 
Talm.  de  Jérus.,  Kidduschin,  m,  44;  Massékel  Gérim,  Kirch- 
heim,  ch.  i,  p.  38;  ch.  ii,  init. 

2.  ô  9<k>Tta6ti;,  Justin,  ApoL  I,  6b. 

3.  Matth.,  m,  44  ;  Marc,  i,  8;  Luc,  ht, 46;  Jean,  i,  26,  31,  33; 
m,  5;  Act,,  I,  5;  viii,  46,  47,  39;  xi,  46;  Justin,  DiaL,  29;  Ter- 
tullien.  De  haplismo,  6. 

4.  Denys  de  Cor.,  dans  Eus.,  H.  E,,  VH,  ix,  î  ;  Tertullien, 
De  cor.^  3;  De  resurr,  carnis,  8,  48.  Voir  Caspari,  Quellen  zur 
Gesch,  des  Taufsymbols,  Christiania,  4  volumes,  4866,  4869, 
4875,  4879;  Gebh.  et  Harn.,  Patr,  apost.,  l,  ii,  edit.  ait.,  p.  445 
et  suiv.;  Siouffi,  Relig,  des  SoubbaSj  p.  80. 

5.  Clém.  d'Alex.,  Slrom.^  Il,  3.  C^  Gebhardt  et  Harnack, 
Pair,  apost.,  I,  i,  p.  424-422,  note;  Labbe,  Con?.,  If,  952. 


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528  ORIGINES   DU  CHRISTIANISME. 

gique,  devenait  ainsi  une  des  bases  de  la  théologie 
chrétienne.  Au  m*  siècle,  une  espèce  de  noviciat  au 
baptême,  le  catéchuménat,  s'établit;  le  fidèle  n'ar- 
rive au  seuil  de  Téglise  qu'après  avoir  traversé  des 
ordres  successifs  d'initiation.  Le  baptême  des  enfants 
commence  à  paraître  vers  la  fin  du  ii®  siècle.  Il  trou- 
vera jusqu'au  iv*  siècle  des  adversaires  décidés*. 

La  pénitence  était  déjà  réglée  à  Rome  vers  le 
temps  du  faux  Hermas*.  Cette  institution,  qui  sup- 
posait une  société  si  fortement  organisée,  prit  des 
développements  surprenants  •.  C'est  merveille  qu'elle 
n'ait  pas  fait  éclater  l'Eglise  naissante.  Si  quel- 
que chose  prouve  combien  l'église  était  aimée  et 
l'intensité  de  joie  qu'on  y  trouvait,  c'est  de  voir  k 
quelles  rudes  épreuves  on  se  soumettait  pour  y  ren- 
trer et  regagner  parmi  les  saints  la  place  qu'on  avait 
perdue.  La  confession  ou  l'aveu  de  la  faute,  déjà  pra- 
tiquée par  les  juifs*,  était  la  première  condition  de 
la  pénitence  chrétienne. 

Jamais,  on  le  voit,  le  matériel  d'un  culte  ne  fut 
plus  simple.  Les  vases  de  la  Cène  ne  devinrent  sa  • 
crés  que  lentement.  Les  soucoupes  de  verre  qui  y 

4.  TeriuWïen^  De  bapL,  48. 

%,  Voir  l'Église  chrétienne,  ch.  xx  et  xxi. 

3.  Psaume  xxxii  entier;  xxxyiii,  49;  li,  5. 

4.  Voir  surtout  Tertullien,  DepoenilenUa,  8,  42. 


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MARG-AURÈLE.  629 

servaient  furent  les  premières  l'objet  d'une  certaine 
attention  ^  L'adoration  de  la  croix  était  un  respect 
plutôt  qu'un  culte'  ;  la  symbolique  restait  d'une 
extrême  simplicité'.  La  palme,  la  colombe  avec  le 
rameau,  le  poisson,  Tixeri,  l'ancre,  le  phénix,  I'aû,  le 
T  désignant  la  croix*,  et  peut-être  déjà  le  cAmt- 
mon  ^  pour  désigner  le  Christ*  ;  telles  étaient 
presque  les  seules  images  allégoriques  reçues.  La 
croix  elle-même  n'était  jamais  représentée,  ni  dans 
les  églises,  ni  dans  les  maisons;  au  contraire,  le 
signe  de  la  croix,  fait  en  portant  la  main  au  front, 
était  fréquemment  répété  ;  mais  il  se  peut  que  cet 
usage  fût  particulièrement  cher  aux  montanistes*. 

Le  culte  du  cœur,  en  revanche,  était  le  plus  dé- 
veloppé qui  fut  jamais.  Quoique  la  liberté  des  cha- 
rismes primitifs  eût  déjà  été  bien  réduite  par  l'épi- 


4.  Voir  Saint  Paul,  p.  266. 

t.  MiD.  Félix, 9,  29 ;  TerU, 4rfv.  Marc,  Uî,48;  Clém.  d'Alex., 
Sirom.,  VI,  \h  (t6  xuptoxôv  <ni|«Icv);  voir  VÉgl.  chrëL,  p.  377. 

3.  Clém.  d'Alex.,  Pœdag.,  III,  xi,  59;  de  Rossi,  Roma  sotL, 
U,  p.  308  et  suiv.  Pour  Tixerz,  voir  l'Église  chrétienne,  p.  535, 
et  ci-dessus,  p.  297. 

4.  Epist.  Barn.,  9;  Clém.  d'Alex.,  Strom.,  YI,  44. 

5.  De  Rossi,  De  chriit.  lit.  carth.,  p.  26  et  suiv.  (Spic.  sol., 
U  IV);  Le  Blaot,  Magie,  p.  47,  note  4  ;  Zeitschrift  fur  K.  G., 
IV  (4880),  p.  494  et  suiv. 

6.  Tertttllien,  De  corona,  3;  Ad  uxorem,  II,  5.  Cf.  l'Égl. 
chrét.,  p.  525. 

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530  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

scopat,  les  dons  spirituels,  les  miracles,  Tinspira- 
tion  directe  continuaient  dans  TÉglise  et  en  faisaient 
la  vie.  Irénée  voit  en  ces  facultés  surnaturelles  la 
marque  même  de  TÉglise  de  Jésus  ^  Les  martyrs 
de  Lyon  y  participent  encore*.  Tertullien  se  croit 
entouré  de  miracles  perpétuels  '.  Ce  n'est  pas  seu- 
lement chez  les  môntanistes  que  Ton  attribuait  le 
caractère  surhumain  aux  actes  les  plus  simples. 
La  théopneustie  et  la  thaumaturgie,  dans  T  Église 
entière,  étaient  à  l'état  permanent*.  On  ne  parlait 
que  de  femmes  spirites,  qui  faisaient  des  réponses  et 
semblaient  des  lyres  résonnant  sous  un  coup  d'archet 
divin.  La  soror  dont  Tertullien  nous  a  gardé  le  sou- 
venir* émerveille  l'Église  par  ses  visions.  Comme  les 
illuminées  de  Corinthe  du  temps  de  saint  Paul,  elle 
mêle  ses  révélations  aux  solennités  de  TÉglise;  elle 
lit  dans  les  cœurs;  elle  indique  des  remèdes;  elle  voit 
les  âmes  corporellement  comme  des  petits  êtres  de 
forme  humaine,  aériens,  brillants,  tendres  et  transpa- 

4.  Adv.  hœr.j  lî,  xxxi,  t\  xxxii,  4  ;   IV,  xx,  8;   V,  vi,  4. 

Cf.  Eus.,  H.  E.j  V,  7. 

2.  Cf.  Pseudo-Ign.,  Ad  Philad.,  7;  ad  Trait. j  14. 

3.  De  anima,  47,  51  ;  De  idoL,  15. 

4.  Saint  Juslin,  DiaL,  39,  88,  87-88  ;  Atbénagore,  Leg.,  7  ; 
Homélies  pseudo-€lém.,  i,  19;  n,  6-40,  18,  21;  m,  11,  12; 
?ni,  10;  Constit.  apo$L,  VIII,  1,  7. 

5.  Tert.,  Deanifna,  9, 


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MARG-AURÈLE.  531 

rents.  Des  enfants  extatiques  passaient  aussi  pour  les 
interprètes  que  se  choisissait  parfois  le  Verbe  divin*. 
La  médecine  surnaturelle  était  le  premier  de  ces 
dons,  que  Ton  considérait  comme  des  héritages  de 
Jésus.  L'huile  sainte  en  était  l'instrument.  Les  païens 
étaient  fréquemment  guéris  par  l'huile  des  chré- 
tiens'.  Quant  à  l'art  de  chasser  les  démons,  tout 
le  monde  reconnaissait  que  les  exorcistes  chrétiens 
avaient  une  grande  supériorité;  de  toutes  parts,  on 
leur  amenait  des  possédés  pour  qu'ils  les  délivrassent', 
absolument  comme  la  chose  a  lieu  encore  aujourd'hui 
en  Orient.  Il  arrivait  même  que  des  gens  qui  n'étaient 
pas  chrétiens  exorcisaient  par  le  nom  de  Jésus. 
Quelques  chrétiens  s'en  indignaient  ;  mais  la  plupart 
s'en  réjouissaient,  voyant  là  un  hommage  à  la  vérité*. 
On  ne  s'arrêtait  pas  en  si  beau  chemin.  Comme  les 

4.  Saint  Cyprien,  Epist,,  9.  Cf.  De  lapsis,  25,  26. 

2.  Tert.,  Ad  Scap,,  4. 

3.  Justin,  Apol.  Il,  6;  DiaL,  30,  76,  85,  ^t^]  Irénée,  II, 
xxxn,  4;  Tertuliien,  ApoL,  23,  27,  37;  Ad  Scap.,kt\  De  idol,, 
\h\  Ad  ux,.  II,  4;  De  specL,  29;  De  exhorl.  cast.,  40;  De 
anima,  9,  57;  Arnobe,  I,  45;  Origène,  Contre  Celse,  I,  67; 
II,  33;  III,  24;  VH,  4;  Lucien,  Philopseudès,  46,  etc.  Voir  le 
mém.  de  M.  Le  filant  sur  raccusation  de  magie,  dans  les  Mém,  de 
la  Soc,  des  Antiq,  de  France,  XXXI.  Cf.  Comptes  rendus  de 
l'Acad,  des  inscr,,  4866,  p.  365-370.  Déjà  Moïse  et  Jamnès 
avaient  eu  la  réputation  d'exorcistes  célèbres  (Strabon,  Pline, 
Apulée,  Gelse}. 

4.  Marc,  ix,  38  ;  I  Cor.,  xii,  4. 


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532  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

faux  dieux  n'étaient  que  des  démons,  le  pouvoir  de 
chasser  les  démons  impliquait  le  pouvoir  de  démas- 
quer les  faux  dieux  S  L'exorciste  encourait  ainsi  l'ac- 
cusation de  magie,  qui  rejaillissait  sur  l'Église  tout 
entière*. 

L'Église  orthodoxe  vit  le  danger  de  ces  dons 
spirituels,  restes  d'une  puissante  ébullition  primitive, 
que  l'Église  devait  discipliner,  sous  peine  de  n'être 
pas.  Les  docteurs  et  les  évêques  sensés  y  étaient  op- 
posés; car  ces  merveilles,  qui  ravissaient  Tabsurde 
TertuUien,  et  auxquelles  saint  Cyprien  attache  encore 
tant  d'importance,  donnaient  lieu  à  de  mauvais  bruits, 
et  il  s'y  mêlait  des  bizarreries  individuelles  dont  l'or- 
thodoxie se  défiait*.  Loin  de  les  encourager,  l'Église 
frappa  les  charismes  de  suspicion,  et,  au  iii*  siècle, 
sans  disparaître,  ils  devinrent  de  plus  en  plus  rares. 
Ce  ne  furent  plus  que  des  faveurs  exceptionnelles, 
dont  les  présomptueux  seuls  se  crurent  honorés*. 
L'extase  fut  condamnée*.  L'évêque  devient  déposi- 

4.  MiD.  Félix,  27;  Athénag.,  Leg.j  26;  Actes  de  saint  Pione, 
§7;  saint  Cyprien,  De  idoL  van. y  7;  Ad  Demetrianumj  45; 
Lactance,  RuGn,  Théodoret,  etc. 

2.  Orig.,  Contre  Celse,  l,  6;  VI,  39;  VII,  4;  Tertullien,  Ad 
luc.,  II,  5.  Le  filant,  mém.  cité. 

3.  Origène,  Contre  Celse,  VI,  32;  VIII,  60;  Eusèbe,  H.  E., 
III,  26  ;  Damascius,  Vie  d'Isidore,  56. 

4.  Origène,  Contre  Celse,  VII,  8. 

5.  Eus.,  V,  47.  Tertullien  répondit  à  cette  condamnation  par 


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MARC-AURÈLE.  533 

taire  des  charismes,  ou  plutôt  aux  charismes  suc- 
cède le  sacrement,  lequel  est  administré  par  le  clergé, 
tandis  que  le  charisme  est  une  chose  individuelle, 
une  affaire  entre  Thomme  et  Dieu.  Les  synodes  héri- 
tèrent de  la  révélation  permanente.  Les  premiers 
synodes  furent  tenus  en  Asie  Mineure  contre  les 
prophètes  phrygiens*  ;  transporté  à  l'Église,  le  prin- 
cipe de  l'inspiration  par  l'Esprit  devenait  un  principe 
d'ordre  et  d'autorité. 

Le  clergé  était  déjà  un  corps  bien  distinct  du 
peuple.  Une  grande  Église  complète,  à  côté  de 
l'évêque  et  des  anciens,  avait  un  certain  nombre  de 
diacres  et  d'aides-diacres  attachés  à  l'évêque  et 
exécuteurs  de  ses  ordres.  Elle  possédait,  en  outre, 
une  série  de  petits  fonctionnaires  %  anagnostes  ou 
lecteurs,  exorcistes,  portiers,  psaltes  ou  chantres, 
acolytes,  qui  servaient  au  ministère  de  l'autel,  rem- 
plissaient les  coupes  d'eau  et  de  vin,  portaient  l'eu- 
charistie aux  malades.  Les  pauvres  et  les  veuves 
nourris  par  l'église,  et  qui  y  demeuraient  plus  ou 
moins,  étaient  considérés  comme  gens  d'Église  et 

ses  six  livres  sur  l'extase  (Saint  Jér.,  De  vir.  ill.j  ;24,  40,  53). 
Cf.  Clém.  d'Alex.,  Strom.,  IV,  43. 

4.  Mansi,  ConcxL,  I,  694,  698. 

2.  Lettre  du  pape  Corneille,  dans  Eus.,  H.  E.,  VI,  xuii,  44  ; 
Gilles  Boucher,  CycL,  p.  S47;  Baronius,  an  442,  §  9. 


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534  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

inscrits  sur  ses  matricules  {matricularii)^.  Ils  rem- 
plissaient les  plus  bas  offices,  comme  de  balayer, 
plus  tard  de  sonner  les  cloches,  et  vivaient  avec  les 
clercs  du  surplus  des  offrandes  de  pain  et  de  vin. 
Pour  les  ordres  élevés  du  clergé,  le  célibat  tendait  de 
plus  en  plus  à  s'établir  ;  au  moins,  les  secondes  noces 
étaient  interdites*.  Les  montanistes  arrivèrent  vite  à 
prétendre  que  les  sacrements  administrés  par  un 
prêtre  marié  étaient  nuls.  La  castration  ne  fut  jamais 
qu'un  excès  de  zèle,  bientôt  condamné  ^  Les  sœurs 
compagnes  des  apôtres*,  dont  l'existence  était  établie 
par  des  textes  notoires,  se  retrouvent  dans  ces  sous- 
introduites,  sortes  de  diaconesses  servantes,  qui  furent 
Torigine  du  concubinat  avoué  des  clercs  au  moyen 
âge*.  Les  rigoristes  demandaient  qu'elles  fussent 

4.  C'est  Torigine  du  mot  marguilUer.  Voir  Martigny,  au  mot 
matricula;  Du  Cange,  au  mot  matricularius.  Cf.  saint  Jérôme, 
Epist,  ad  Innocentium,  col.  26,  Mart. 

5.  Philos. j  IX,  42,  p.  458-460,  Duncker  et  Schneidewin. 

3.  Le  célibat  s' appelait  souvent  lùvcuxta.Matth.,  xix,  42;  Âlhé- 
nag.,  Leg,,  33;  Clém.  d'Alex.,  Sirom,,  III,  42;  ConstU,  apost,, 
VIII,  40.  Notez  le  anitôm  irpwCurtpoç  dans  Philos.,  IX,  42,  p.  456. 
Voyez  ci-dessus,  p.  200,  note  5;  conc.  de  Nicée,  canon  4;  Bunsen, 
Anal,  anle-nic,  II,  p.  40-44.  Tertullien  veut  que  les  apôtres  aient 
tous  été  continentes  ou  spadones. 

4.  I  Cor.,  IX,  5. 

6.  Eus.,  //.  E.j  YII,  XXX,  42  etsuiv.;  Tertullien,  De  virg. 
vel.,  44;  Pseudo-Clément,  Epist.  de  virgin.,  i,  40;  u,  4-6;  Cypr., 
Epist.,  62  ;  Hefele,  Concil.,  I,  p.  438, 206,  363;  traité  De  singi^. 


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MARG-AURÈLE.  ^5 

voilées,  pour  prévenir  les  sentiments  trop  tendres 
que  pouvait  faire  naître  chez  les  frères  leur  minis- 
tère de  charité  ^ 

Les  sépultures  deviennent,  dès  la  fin  du  n^  siècle^ 
une  annexe  de  Téglise  et  l'objet  d'une  diaconie 
ecclésiastique.  Le  mode  de  sépulture  chrétienne  fut 
toujours  celui  des  juifs,  l'inhumation,  consistant  à  dé- 
poser le  corps  enveloppé  du  suaire  dans  un  sarco- 
phage, en  forme  d'auge,  surmonté  souvent  d'un  arco^ 
solium.  La  crémation  inspira  toujours  aux  fidèles  une 
grande  répugnance».  Les  mithriastes  et  les  autres 
sectes  orientales  partageaient  les  mêmes  idées  et  pra- 
tiquaient,  à  Rome,  ce  qu'on  peut  appeler  le  mode^ 
syrien  de  sépulture.  La  croyance  grecque  à  l'immor- 
talité de  l'âme  conduisait  à  l'incinération  ;  la  croyance- 
orientale  en  la  résurrection  amena  l'enterrement- 
Beaucoup  d'indices  portent  à  chercher  les  plus  an- 
ciennes sépultures  chrétiennes  de  Rome  vers  saint 
Sébastien,  sur  la  voie  Âppienne.  Là  se  trouvent  les 

clericorum,  entier;  saint  Jérôme,  EpisL,  ad  Rnst.,  col.  771  (Mart.>. 
Cf.  Saint  Paul,  p.  283,  284.  Voir  le  touchant  épisode  de  Leontius 
et  d'Eustolium.  Socrate,  H.  E.,  II,  26;  Théodoret,  H,  E,,  II,  24;. 
Athanase,  i4/>o/.^  c.  xxvi;  Hist.  arian,,  c.  xxviii.  Voir  Bunsen,  op.. 
cit.,  II,  p.  5  et  suiv. 

4.  Tertullien,  De  virg,  veL,  U.  c  Facile  virgines  fratemitas^ 
snscipit.  » 

5.  Pseudo-Phocylide,  vers  99  et  suiv.,  Bernays,  p.  vu  et  suiv.;. 
Minucius  Félix,  44,  34. 


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530  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

cimetières  juifs  et  mithriaques*.  On  croyait  que  les 
corps  des  apôtres  Pierre  et  Paul  avaient  séjourné  en 
cet  endroit,  et  c'était  pour  cela  qu'on  l'appelait  Cator- 
tumbas,  «  aux  Tombes'  ». 

Vers  le  temps  de  Marc-Aurèle,  un  changement 
grave  se  produisit,  La  question  qui  préoccupe  les 
grandes  villes  modernes  se  posa  impérieusement. 
Autant  le  système  de  la  crémation  ménageait  l'espace 
consacré  aux  morts,  autant  l'inhumation  à  la  façon 
juive,  chrétienne,  mithriaque,  immobilisait  de  sur- 
face. Il  fallait  être  assez  riche  pour  s'acheter,  de  son 
vivant,  un  loculus  dans  le  terrain  le  plus  cher  du 
monde,  à  la  porte  de  Rome.  Quand  de  grandes 
masses  de  population  d'une  certaine  aisance  vou- 
lurent être  enterrées  de  la  sorte,  il  fallut  descendre 
sous  terre.  On  creusa  d'abord  &  une  certaine  pro- 

4 .  Les  inscriptions  chrétiennes  des  catacombes  ne  remontent 
qu'au  commencement  du  lu'siècle.  Les  inscriptions  plus  anciennes 
qu'on  y  rencontre  ne  sont  pas  chrétiennes;  elles  ont  été  apportées 
dans  les  catacombes  au  iv*  siècle,  avec  tant  d'autres  matériaux 
étrangers  pour  le  scellage  des  loculi.  L'inscription  censée  de  74 
(n«  4  de  Rossi)  est  d'un  christianisme  douteux.  Le  n«  S  ne  compte 
pas.  Le  n*  3  n'a  pas  appartenu  d'abord  aux  catacombes.  De  là,  on 
saute  à  l'an  204,  et  il  s'en  faut  encore  que  Ton  soit  sur  un  terrain 
sûr.  En  somme,  l'intérêt  des  catacombes  se  rapporte  surtout  au 
ni*  siècle.  On  peut  faire  une  exception  pour  la  catacombe  de  Do- 
mitilla  (de  Rossi,  BulL,  4865,  p.  33  et  suiv.,  489  et  suiv.)  ;  mais  le 
caractère  primitif  de  ce  monument  est  très  incertain. 

t.  Voir  P Antéchrist,  p.  492,  493,  note. 


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MARC-AURÈLE.  537 

fondeur  pour  trouver  des  couches  de  sable  suffisam- 
ment consistantes;  là,  on  se  mit  à  percer  horizon- 
talement, quelquefois  sur  plusieurs  étages,  ces 
labyrinthes  de  galeries  dans  les  parois  verticales 
desquelles  on  ouvrit  les  loculL  Les  juifs  *,  les  saba- 
ziens,  les  mithriastes*,  les  chrétiens  adoptèrent 
simultanément  ce  genre  de  sépulture,  qui  convenait 
bien  à  l'esprit  congréganiste  et  au  goût  du  mystère 
qui  les  distinguaient.  Mais,  les  chrétiens  ayant  con- 
tinué ce  genre  de  sépulture  pendant  tout  le  iii%  le  iv* 
et  une  partie  du  v*  siècle,  l'ensemble  des  catacombes 
des  environs  de  Rome  est,  pour  sa  presque  totalité, 
un  travail  chrétien.  Des  nécessités  analogues  à  celles 
qui  firent  creuser  autour  de  Rome  ces  vastes  hypogées 
en  produisirent  également  à  Naples,  à  Milan,  à 
Syracuse,  à  Alexandrie. 

Dès  les  premières  années  du  uv  siècle,  nous 
voyons  le  pape  Zéphyrin  confier  à  son  diacre  Cal- 
liste  le  soin   de   ces  grands  dépôts   mortuaires*. 

4.  Gatacombe  juive  de  la  Vigna  Raadanini,  près  Saint-Sébas- 
tîeD.  Les  loculi  y  sont  disposés  comme  les  kokim  des  sëpulittres 
juives  de  Palestine,  c'est-à-dire  eu  guise  de  fours,  avec  des  sarco- 
phages. La  catacombe  juive  de  la  Porta  Portese  est  perdue.  Une 
troisième  se  trouve  très  près  de  Téglise  Saint-Sébastien.  Toutes 
ces  catacombes  paraissent  postérieures  au  ii*  siècle. 

t.  Y.  ci-aprèi,  p.  575  et  suiv. 

3.  Philos,,  IX,  42,  p.  456,  Duncker  et  Schneidewin. 


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538  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

C'est  ce  qu'on  appelait  des  cimetières  ou  «  dortoirs*  »; 
car  on  se  figurait  que  les  morts  y  dormaient  en  atten- 
dant le  jour  de  la  résurrection.  Plusieurs  martyrs  y 
furent  enterrés.  Dès  lors,  le  respect  qui  s'attachait  aux 
corps  des  martyrs  s'appliqua  aux  lieux  mêmes  où  ils 
étaient  déposés.  Les  catacombes  furent  bientôt  des 
lieux  saints.  L'organisation  du  service  des  sépultures 
est  complète  sous  Alexandre-Sévère.  Vers  le  temps 
de  Fabien  et  de  Corneille,  ce  service  est  une  des 
principales  préoccupations  de  la  piété  romaine*. 
Une  femme  dévouée  nommée  Lucine  dépense  autour 
des  tombes  saintes  sa  fortune  et  son  activité  •.  Re- 
poser auprès  des  martyrs,  ad  sanctosy  ad  martyres^ ^  fut 
une  faveur.  On  vint  annuellement  célébrer  les  mys- 
tères sur  ces  tombeaux  sacrés.  De  là  des  cubicula^ 
ou  chambres  sépulcrales,  qui,  agrandies,  devinrent  des 
églises  souterraines,  où  l'on  se  réunit  en  temps  de  per- 
sécution. Au  dehors,  on  ajouta  quelquefois  des  scholœ 
servant  de  triclinium  pour  les  agapes  *.  Des  assem- 


4.  KciftYmnptov.  Ce  mot  s'applique  aussi  à  une  tombe  isolée. 
Voir  de  Rossi,  Roma  soU.,  III,  p.  487  et  suiy. 

2.  G.  Boucher,  CycL,  p.  274  ;  Baronius,  année  245,  §  2. 

3.  Voir  l'Antéchrist,  p.  4-6. 

4.  Le  Blant,  Imcr.,  I,  n"»  44  ;  Marchî,  Monum.,  p.  450;  saint 
Augiislin,  De  curapro  morl.  ger.,c,  vu  (5);  saint  Grégoire  do 
Nazianze,  etc. 

5.  Hypogée  de  Domitiile. 


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MARG-AURÈLE.  539 

blées  dans  de  telles  condilions  avaient  l'avantage 
qu'on  pouvait  les  prendre  pour  funéraires,  ce  qui  les 
mettait  sous  la  protection  des  lois*.  Le  cimetière, 
qu'il  fût  souterrain  ou  en  plein  air,  devint  ainsi  un 
lieu  essentiellement  ecclésiastique*.  Le  fossor,  en 
quelques  Eglises,  fut  un  clerc  de  second  ordre,  comme 
Tanagnoste  et  le  portier  •.  L'autorité  romaine,  qui 
portait  dans  les  questions  de  sépulture  une  grande 
tolérance,  intervenait  très  rarement  en  ces  souter- 
rains; elle  admettait,  sauf  aux  moments  de  fureur 
persécutrice*,  que  la  propriété  des  areœ  consacrées 
appartenait  à  la  communauté,  c'esl-à-dire  à  Tévêque. 
L'entrée  des  cimetières  était,  du  reste,  presque  tou- 
jours masquée  à  l'extérieur  par  quelque  sépulture  de 
famille,  dont  le  droit  était  hors  de  contestation*. 

Ainsi  le  principe  des  sépultures  par  confrérie  l'em- 
porta tout  à  fait  au  m*  siècle.  Chaque  secte  se  bâtit 

4.  Voir  les  Apôtres,  p.  356  et  suiv. 

2.  Areœeorum  non  sint,  Tert.,  AdScap^j  3.  Cf.  Ruinart,  p.  208. 

3.  Marchi,  p.  87  et  suiv.  ;  saint  Jérôme,  EpisL  ad  hmocenn 
iium,  col.  «6  (IV,  r  part.)  ;  Code  Théodosien,  VII,  tit.  xx,  loi  4Î; 
traité  De  septem  gradibus  Eeclesiœ,  à  la  suite  de  saint  Jérôme, 
t.  XI,  Vallarsi  :  «  Primus  in  clericîs  fossariorum  ordo  est.  » 

4.  Sous  Valérien,  sous  Maximien. 

5.  Les  catacombes  chrétiennes  s'ouvrent  presque  toujours 
derrière  des  sépultures  païennes,  qui  en  dissimulent  l'ouverture, 
n  en  est  ainsi  à  la  catacombe  de  saint  Galliste,  à  celle  de  Flavia 
Domitilla,  et  aux  deux  entrées  de  celle  de  saint  Prétextât. 


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540  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

son  couloir  souterrain  et  s'y  enferma.  La  séparation 
des  morts  devint  de  droit  commun.  On  fut  classé  par 
religion  dans  le  tombeau  ;  demeurer  après  sa  mort 
avec  ses  confrères  *  devint  un  besoin.  Jusque-là,  la 
sépulture  avait  été  une  affaire  individuelle  ou  de  fa- 
mille; maintenant,  elle  devient  une  affaire  religieuse, 
collective  i  elle  suppose  une  communauté  d'opinions 
sur  les  choses  divines.  Ce  n'est  pas  une  des  moindres 
difficultés  que  le  christianisme  léguera  à  l'avenir. 

Par  son  origine  première,  le  christianisme  était 
aussi  contraire  aux  développements  des  arts  plas- 
tiques que  l'a  été  Tislam.  Si  le  christianisme  fut  resté 
juif,  l'architecture  seule  s'y  fût  développée,  ainsi  que 
cela  est  arrivé  chez  les  musulmans;  l'église  eût  été, 
comme  la  mosquée,  une  grandiose  maison  de  prière, 
voilà  tout.  Mais  les  religions  sont  ce  que  les  font  les 
races  qui  les  adoptent.  Transporté  chez  des  peuples 
amis  de  l'art,  le  christianisme  devint  une  religion 
aussi  artistique  qu'il  l'eût  été  peu  s'il  fût  resté  entre 
les  mains  des  judéo-chrétiens.  Aussi  sont-ce  des 
hérétiques  qui  fondent  l'art  chrétien.  Nous  avons  vu 
les  gnostiques    entrer   dans   cette   voie   avec  une 

4.  Ad  religionem  pertinentes  meam.  De  Rossi,  BuU,,  4865, 
p.  54,  94-95  (cf.  ihid.^  août  \  864,  schola  sodalium  Serrensium); 
Roma  êotterr.,  I,  p.  404  et  suiv.;  Revue  arch..  avril,  4866,  p.  SS5 
et  suiv.,239-S40.  Comparez  le  Collège  des  psaoistes,  près  Saint»» 
Agnès. 


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MARG-AURÈLE.  541 

audace  qui  scandalisa  les  vrais  croyants.  Il  était  trop 
tôt  encore;  tout  ce  qui  rappelait  l'idolâtrie  était 
suspect.  Les  peintres  qui  se  convertissaient  étaient 
mal  vus,  comme  ayant  servi  à.  détourner  vers  de 
creuses  images  les  hommages  dus  au  Créateur*.  Les 
images  de  Dieu  et  du  Christ»  j'entends  les  images 
isolées  qui  eussent  pu  sembler  des  idoles,  excitaient 
Tappréhension,  et  les  carpocratiens,  qui  avaient  des 
bustes  de  Jésus  et  leur  adressaient  des  honneurs 
païens,  étaient  tenus  pour  des  profanes*.  On  obser- 
vait à  la  lettre,  au  moins  dans  les  églises,  les  pré- 
ceptes mosaïques  contre  les  représentations  figu- 
rées*. L'idée  de  la  laideur  de  Jésus,  subversive  d'un 
art  chrétien,  était  généralement  répandue  *.  Il  y 
avait  des  portraits  peints  de  Jésus,  de  saint  Pierre, 
de  saint  Paul;  mais  on  voyait  à  cet  usage  des  incon- 
vénients'. Le  fait  de  la  statue  de  l'hémorroïsse  paraît 
à  Eusèbe  avoir  besoin  d'excuse  ;  cette  excuse,  c'est 
que  la  femme  qui  témoigna  ainsi  sa  reconnaissance 

4.  Tertullien,  In  Hérmog.,  h  ;  De  monog.,  46. 
J.  Irénée,  I,  xxv,  6. 

3.  Clém.  d'Aler.,  CokorL,  4;  Sirom.,  I,  45;  III,  4;  V,  5,  6, 
44;  VI,  47;  VII,  4;  Macarius  Magnes,  dans  Pitra,  Spic.  Sol., 
I,  p.  324-323;  conc.  d'Elvire,  canon  36. 

4.  Tertullien, i4fl^v./ttrf.^  44;  DecameChr%sl%,^\  Clém. d'Alex. 
Pœdag,,  III,  4  («îaxpo'«);Orig.,  Contre  Celse,  VI, 75  (^uaii^uç). 

6.  Eusèbe,  //.  E.,  VII,  xviii,  4. 


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542  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

au  Christ  agit  par  un  reste  d*habitude  païenne  et 
par  une  confusion  d'idées  pardonnable*.  Ailleurs*, 
Eusèbe  repousse  comme  tout  à.  fait  profane  le  désir 
d'avoir  des  portraits  de  Jésus. 

Les  arcosolia  des  tombeaux  appelaient  quelques 
peintures.  On  les  fit  d'abord  purement  décoratives, 
dénuées  de  toute  signification  religieuse  :  vignes, 
rinceaux  de  feuillage,  vases,  fruits,  oiseaux.  Puis  on 
y  mêla  des  symboles  chrétiens;  puis  on  y  peignit 
quelques  scènes  simples,  empruntées  à  la  Bible  et 
auxquelles  on  trouvait  fine  saveur  toute  particulière 
en  l'état  de  persécution  où  Ton  était  :  Jonas  sous  son 
cucurbite  ou  Daniel  dans  la  fosse  aux  lions  %  Noé  et 
sa  colombe.  Psyché,  Moïse  tirant  l'eau  du  rocher, 
Orphée  charmant  les  bêtes  avec  sa  lyre%  et  surtout 
le  Bon  Pasteur*,  où  l'on  n'avait  guère  qu'à  copier 
un  des  types  les  plus  répandus  de  l'art  païen  \  Les 

4.  Eus.  H,  E.j  VII,  Ch.  xvm,  4,  .. .  iSvuf  ouv^etiec  ...  âirapaX- 
XflotTwç.Cf.  Macarius  Magnes,  dans  Pitra,  Spic.  SoL,  I,  p.  332-333. 

2.  Lettre  à  Constantia,  dans  Tédilion  de  Migne,  II,  col.  4545 
et  suiv.,  ou  dans  Pitra,  Spic.  Sol.,  I,  p.  383  et  suiv. 

3.  Comp.  Clém.  Rom.,  EpisL,  45;  Celse  dans  Orig.,  VU,  63 
(en  gardant  lin  tf  xoXoftûvTf,  Delarue,  p.  73Î,  noie;  Aube,  p.  368, 
note  4  )  ;  TertuUien,  saint  Cyprien. 

4.  Cimetière  de  saint  Galiiste. 

6.  Terlullien,  De  pudic,  7,  40.  Cf.  vision  de  Perpétue,  Acta, 
4,  in  habUu  pastoris. 

6.  Guigniaut,  ReL  de  l'anL^  planches,  fig.  908  et  suiv. 


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MARG-AURÈLE.  543 

sujets  historiques  de  TAncien  ou  du  Nouveau  Testa- 
ment n'apparaissent  qu'à  des  époques  plus  récentes. 
La  table,  les  pains  sacrés,  les  poissons  mystiques,  des 
scènes  de  pêche,  le  symbolisme  de  la  Cène,  sont,  au 
contraire,  représentés  dès  le  m*  siècle  \ 

Toute  cette  petite  peinture  d'ornement,  exclue 
encore  des  églises  et  qu'on  ne  tolérait  que  parce 
qu'elle  tirait  peu  à  conséquence,  n'a  rien  absolu- 
ment d'original.  C'est  bien  à  tort  qu'on  a  vu  dans 
ces  essais  timides  le  principe  d'un  art  nouveau. 
L'expression  y  est  faible  ;  l'idée  chrétienne  tout  à  fait 
absente;  la  physionomie  générale  indécise.  L'exé- 
cution n'en  est  pas  mauvaise  ;  on  sent  des  artistes 
qui  ont  reçu  une  assez  bonne  éducation  d'atelier; 
elle  est  bien  supérieure,  en  tout  cas,  à  celle  qu'on 
trouve  dans  la  vraie  peinture  chrétienne  qui  naît 
plus  tard.  Mais  quelle  différence  dans  l'expression  ! 
Chez  les  artistes  du  vu*,  du  vm*  siècle,  on  sent  un 
puissant  effort  pour  introduire  dans  les  scènes  repré- 
sentées un  sentiment  nouveau  ;  les  moyens  matériels 
leur  manquent  tout  à  fait.  Les  artistes  des  cata- 

4 .  Eq  général,  on  a  exagéré  Tancienneté  des  peintures  des 
ealacombes.  (De  Rossi,  BulL,  1863,  p.  22,  83,  94;  4865,  p.  36; 
Roma  soU,,  I,  p.  346  et  suiv.;  Revue  archéol.,  sept,  et  oct.  4880). 
La  plupart  sont  du  iv''  siècle,  une  petite  partie  du  m*.  L*hypogée 
de  Domitille  peut  être  antérieur  (de  Rossi,  Bull,,  4865,  p.  36, 
49,  45;  4874,  5,  35,  422-425;  4875,  4-43,  45-47). 


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544  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

combes  y  au  contraire,  sont  des  peintres  du  genre 
pompéien  9  convertis  pour  des  motifs  parfaitement 
étrangers  à  l'art,  et  qui  appliquent  leur  savoir-faire 
à  ce  que  comportent  les  lieux  austères  qu'ils  décorent» 

L'histoire  évangélique  ne  fut  traitée  par  les  pre- 
miers peintres  chrétiens  que  partiellement  et  tai'di- 
vement.  C'est  ici  surtout  que  l'origine  gnostique  de 
ces  images  se  voit  avec  évidence.  La  vie  de  Jésus  que 
présentent  les  anciennes  peintures  chrétiennes  est 
exactement  celle  que  se  figuraient  les  gnostiques  et 
les  docëtes,  c'est-à-dire  que  la  Passion  n'y  figure  pas. 
Du  prétoire  h  la  résurrection,  tous  les  détails  sont 
supprimés  *,  le  Christ,  dans  cet  ordre  d'idées,  n'ayant 
pas  pu  souffrir  en  réalité  ^  On  se  débarrassait  ainsi  do 
l'ignominie  de  la  croix,  grand  scandale  pour  les  païens. 
A  cette  époque,  ce  sont  les  païens  qui  montrent  par 
dérision  le  dieu  des  chrétiens  comme  crucifié  ;  les 
chrétiens  s'en  défendent  presque'.  En  représentant 
un  crucifix,  on  eût  craint  de  provoquer  les  blasphèmes 
des  ennemis  et  de  paraître  abonder  dans  leur  sens. 

L'art  chrétien  était  né  hérétique  ;  il  en  garda 
longtemps  la  trace  ^;   l'iconographie  chrétienne  se 

1.  LeBiaDt,  Sarcoph.  d'Arles,  p.  48;  Journ.  des  sav,,  oc«- 
tobre  4879,  p.  636. 

t.  Voir  les  Évangiles^  p.  4S4-422. 

3.  Hioucius  Félix,  9,  29. 

4.  Pour  la  statue  de  Thémorroïsse,  qui  parait  avoir  été  une 


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MARC-AURÈLE.  645 

dégagea  lentement  des  préjugés  au  milieu  desquels, 
elle  était  née.  Elle  n'en  sortit  que  pour  subir  la  do- 
mination des  apocryphes,  eux-mêmes  plus  ou  moins 
nés  sous  une  influence  gnostique.  De  là  une  situa- 
tion longtemps  fausse.  Jusqu'en  plein  moyen  âge, 
des  conciles,  des  docteurs  autorisés  condamnent  Part; 
l'art,  de  son  côté,  même  rangé  à  l'orthodoxie,  se 
permet  d'étranges  licences.  Ses  sujets  favoris  sont 
empruntés,  pour  la  plupart,  à  des  livres  condamnés, 
si  bien  que  les  représentations  forcent  les  portes  de 
l'église,  quand  le  livre  qui  les  explique  en  est  depuis 
longtemps  expulsé*.  En  Occident,  au  xm*  siècle,  l'art 
s'émancipe  tout  à  fait;  mais  il  n'en  est  pas  de  même 
dans  le  christianisme  oriental.  L'Eglise  grecque  et 
les  Églises  orientales  ne  triomphent  jamais  complète- 
ment de  cette  antipathie  pour  les  images  qui  est  por- 
tée à  son  comble  dans  le  judaïsme  et  l'islamisme. 
Elles  condamnent  la  ronde  bosse  et  se  renferment 
dans  une  imagerie  hiératique  d'où  l'art  sérieux  aura 
beaucoup  de  peine  à  sortir  ^ 

On  ne  voit  pas  que,  dans  la  vie  privée,  les  chré- 

représentation  allégorique  des  gnostiqaes,  voir  ci-dessus,  p.  460, 
QOte  4,  et  l'Église  chrétienne,  p.  472,  note. 

4.  Voir  l'Église  chrétienne ,  ch.  xxviet  xxvii. 

8.  Le  grand  reproche  que  les  vieux  croyants  faisaient  aux 
églises  du  patriarche  Nicon,  c'est  «  qu'on  y  voyait  des  Christs 
qui  ressemblaient  à  des  hommes  ».  [Tourguenief.] 

35 


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54«  ORIGINES   DU   CHRISTIANISME. 

tiens  se  fissent  scrupule  de  se  servir  des  produits  de 
l'industrie  ordinaire  qui  ne  portaient  aucune  repré- 
sentation choquante  pour  eux.  Bientôt,  cependant, 
il  y  eut  des  fabricants  chrétiens,  qui,  même  sur  les 
objets  usuels,  remplacèrent  les  anciens  ornements 
par  des  images  appropriées  au  goût  de  la  secte 
(bon  pasteur,  colombe,  poisson,  navire,  lyre,  ancre)*. 
Une  orfèvrerie,  une  verrerie  sacrée  se  formèrent,  en 
particulier,  pour  les  besoins  de  la  Cène*.  Les  lampes 
ordinaires  portaient  presque  toutes  des  emblèmes 
païens;  il  y  eut  bientôt  dans  le  commerce  des  lampes 
au  type  du  bon  pasteur,  qui  probablement  sortaient 
des  mêmes  officines  que  les  lampes  au  type  de  Bac- 
chus  ou  de  Sérapis^  Les  sarcophages  sculptés,  re- 
présentant des  scènes  sacrées,  apparaissent  vers  la 
fin  du  III*  siècle*.  Comme  les  peintures  chrétiennes, 
ils  ne  s'écartent  guère,  sauf  pour  le  sujet,  des  habi- 
tudes de  l'art  païen  du  même  temps. 

4.  Terlullien,  De  pudic,  7,   40;   Clément  d'Alex.,   Pœda- 
gogusj  m,  44. 

î.  Voir  Saint  Paul,  p.  J66;  Tertullien,  De  pudic,  7, 40. 

3.  Le  Blant,  Revue  arc/i.^  janv.  4875,  p.  4  et  suiv  ,  lampes 
anniser;  Revue  crit.^  4874,  II,  p.  234. 

4.  De  Rossi,  Inscr.  christ.,  n"  42,  73,448, 275;  Botlari,  Rom. 
soit.,  t.  I,  tav.  45;  Le  Blant,  Sarcoph.  d'Arles,  p.  3  et  suiv. 


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CHAPITRE   XXX. 


LES    MOEURS    CHRETIENNES. 


Les  mœurs  des  chrétiens  étaient  la  meilleure 
prédication  du  christianisme.  Un  mot  les  résumait  : 
ta  piété.  C'était  la  vie  de  bonnes  petites  gens,  sans 
préjugés  mondains,  mais  d'une  parfaite  honnêteté. 
L'attente  messianique  s'afTaiblissant  tous  les  jours, 
on  passait  de  la  morale  un  peu  tendue  qui  convenait 
à  un  état  de  crise  ^  à  la  morale  stable  d'un  monde 
assis.  Le  mariage  revêtait  un  haut  caractère  reli- 
gieux. On  n'eut  pas  besoin  d'abolir  la  polygamie  : 
les  mœurs  juives,  sinon  la  loi  juive,  l'avaient  à  peu 
près  supprimée  en  fait  '.  Le  harem  ne  fut,  à  vrai 
dire,  chez  les  anciens  juifs,  qu'un  abus  exceptionnel, 

1.  Voir  Saint  Paul,  ch.  ix. 

8.  Voir  Saint  Paul,  p.  245.  Mémo  les  anciennes  mœurs  juives 
supposent  la  monogamie  (Gen.,  ii,  24;  Eccl.,  ix,  9;  le  portrait 
de  la  femme  forte,  etc.).  La  Thora,  tout  en  permettant  la  poly- 
gamie, y  met  beaucoup  d'obstacles. 


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548  ORIGINES  DO  CHRISTIANISME. 

un  privilège  de  la  royauté.  Les  prophètes  s'y  mon- 
trèrent toujours  hostiles;  les  pratiques  de  Salomon 
et  de  ses  imitateurs  furent  un  objet  de  blâme  et  de 
scandale  *.  Dans  les  premiers  siècles  de  notre  ère, 
les  cas  de  polygamie  devaient  être  très  rares  chez  les 
Juifs;  ni  les  chrétiens  ni  les  païens  ne  leur  en  font 
le  reproche.  Par  la  double  influence  du  mariage 
romain  *  et  du  mariage  juif  %  naquit  ainsi  cette  haute 
idée  de  la  famille  qui  est  encore  de  nos  jours  la  base 
de  la  civilisation  européenne,  si  bien  qu'elle  est  de- 
venue comme  une  partie  essentielle  du  droit  naturel. 
Il  faut  reconnaître  cependant  que,  sur  ce  point,  l'in- 
fluence romaine  a  été  supérieure  à  l'influence  juive, 
puisque  c'est  seulement  par  l'influence  des  codes 
modernes,  tirés  du  droit  romain,  que  la  polygamie  a 
disparu  chez  les  juifs. 

L'influence  romaine  ou,  si  l'on  veut,  aryenne*, 
est  aussi  plus  sensible  que  l'influence  juive  dans  la 


4.  Deuiér.,  xvii,  47. 

2.  Maris  ei  feminœ  œlerna  conjunclio. 

3.  Le  type  en  est  dans  le  livre  de  Tobie.  «  Se  réjouir  avec  la 
femme  de  sa  jeunesse  »  a  toujours  été  l'idéal  de  la  vie  juive. 
Schuhl,  Sentences  et  prov.  du  Taltn,,  n«*  79,  699,  740. 

4.  Virgile,  /£n,_,  IV,  83  et  suiv.;  Plutarque,  Quœst.  rom.,  405; 
Tite-Live,  X,  83;  Val.  Max.,  II,  i,  3;  Jos.,  Ant.,  XVIII,  vi,  6; 
Diod.  de  Sic,  XIII,  48;  Denys  d'Halic,  VIII,  56.  Voir  surlout 
Pausanias,  II,  xxi,  7. 


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MAHC-AURÈLE.  5i9 

défaveur  qui  frappait  les  secondes  noces  *.  On  les 
envisageait  comme  un  adultère  convenablement  dé- 
guisé \  Dans  la  question  du  divorce,  où  certaines 
écoles  juives  avaient  porté  un  relâchement  blâmable  ', 
on  ne  se  montrait  pas  moins  rigoriste  *.  Le  mariage 
ne  pouvait  être  rompu  que  par  l'adultère  '  de  la 
femme.  «  Ne  pas  séparer  ce  que  Dieu  a  uni  »  devint 
la  base  du  droit  chrétien  •. 

Enfin  l'Église  se  mettait  en  pleine  contradiction 
avec  le  judaïsme,  par  le  fait  de  considérer  le  célibat, 
la  virginité,  comme  un  état  préférable  au  mariage'. 
Ici,  le  christianisme,  précédé  du  reste  en  cela  par 


4.  Saint  Paul,  p.  244-245.  Cf.  Philos.,  IX,  42. 

2.  EôiTpiirnc  {Mixiia.  Athénagore,  Leg,j  33  ;  Tbeoph.,  Ad  AuloL, 
JII,  45;  Minucius  Félir,  34  ;  Terlullien,  De  monogamia. 

3.  Jos.,  AnL,  IV,  viii,  23;  XVI,  vu,  3;  Mischna,  Eduioth, 
II,  7.  Akiba  en  était  venu,  dit-on,  à  permettre  le  divorce  au 
mari  qui  trouvait  une  autre  femme  plus  agréable  que  la  sienne. 
Cf.  Matth.,  XIX,  3. 

4.  Matth.,  V,  34-32;  xix,  3  et  suiv.  ;  Marc,  x,  4  et  suiv.; 
Luc,  XVI,  48  ;  I  Cor.,  vu,  40  et  suiv.,  39  ;  Rom.,  vu,  2  et  suiv. 

5.  Cette  restriction  ne  se  trouve  que  dans  le  texte  de  Matthieu. 
L'Église  catholique  a  réussi,  à  force  de  subtilités,  à  s'en  débar- 
rasser. 

6.  Les  prophètes,  précurseurs  du  christianisme,  avaient  fait  op- 
position au  divorce  comme  à  la  polygamie.  Afalach.,  ii,  43  etsuiv. 
Rome,  ici  encore,  donna  l'idéal  du  mariage  austère  :  Val.  Max., 
II,  I,  4;  Denys  d'Halic,  II,  25;  Plutarque,  QucesL  rom,,  44. 

7.  Saint  Paul,  p.  244;  saint  Cyprien,  De  habitu  virg.,  22,  23. 


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hbO  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

les  thérapeutes  %  se  rapprochait,  sans  s'en  douter, 
des  idées  qui,  chez  les  anciens  peuples  aryens, 
présentent  la  vierge  comme  un  être  sacré.  La  syna- 
gogue a  toujours  tenu  le  mariage  pour  obligatoire*; 
a  ses  yeux,  le  célibataire  est  coupable  d'homicide  ; 
il  n'est  pas  de  la  race  d'Adam,  car  l'homme  n'est 
complet  que  quand  il  est  uni  à  la  femme  '  ;  le  ma- 
riage ne  doit  pas  être  différé  au  delà  de  dix-huit  ans*. 
On  ne  faisait  d'exception  que  pour  celui  qui  se  livre 
à  l'étude  de  la  Loi  et  qui  craint  que  la  nécessité  de 
subvenir  aux  besoins  d'une  famille  ne  le  détourne  du 
travail.  «  Que  ceux  qui  ne  sont  pas  comme  moi  ab- 
sorbés par  la  Loi  peuplent  la  terre  »  %  disait  Rabbi 
ben  Azaî. 

Les  sectes  chrétiennes  qui  restèrent  rapprochées 
du  judaïsme  conseillèrent,  comme  Ja  synagogue,  les 


4.  Matth.,  XIX,  40-H;  I  Cor.,  vu;  Apoc,  xiy,  4;  Eusèbe, 
H,  E:,  II,  XVII,  48, 49  ;  VI,  v,  4  ;  xli,  48;  De  mari.  Pal.,  V,  3  ; 
VU,  4  ;  IX,  6. 

2.  Hors  les  cas  assez  rares  de  virginité  religieuse,  les  maximes 
d'État  de  Rome  étaient  aussi  très  contraires  au  célibat.  Varron 
dans  saint  Augustin,  De  civ.  Dei,  XIX,  i,  %\  Val.  Max.,  Il,  ix,  4 . 

3.  Talm.  de  Bab.,  lebamoth,  fo).  62  6  et  suiv.;  Eben  ha-ezer, 
ch.  i,  art.  4  (Sautayra  et  Gharleville,  p.  39-40);  Schuhl,  Sen- 
tences,  n^  823-825. 

4.  Mischna,  traité  Abolh,  v,  21 .  Cf.  Syncelle,  Chronogr,,  p.  84 
(Paris,  4652). 

5.  Talm.  de  Bab.,  lebamoth,  63  6. 


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MARG-AORÈLE.  551 

mariages  précoces,  et  même  voulurent  que  les  pas- 
teurs eussent  Tœil  ouvert  sur  les  vieillards,  qu'il  im- 
portait de  soustraire  au  danger  de  Tadullëre^  Tout 
d'abord,  cependant,  le  christianisme  versa  dans  le 
sens  de  Ben  ÂzaT.  Jésus,  quoique  ayant  vécu  plus  de 
trente  ans,  ne  s'était  pas  marié.  L'attente  d'une  fin 
prochaine  du  monde  rendait  inutile  le  souci  de  la  gé- 
nération, et  l'idée  s'établit  qu'on  n'est  parfait  chré- 
tien que  par  la  virginité*.  «  Les  patriarches  eurent 
raison  de  veiller  à  la  multiplication  de  leur  posté- 
rité ;  le  monde  alors  était  jeune  ;  maintenant,  au 
contraire,  toutes  choses  déclinent  et  tendent  vers 
leur  fin  '.  »  Les  sectes  gnostiques  et  manichéennes 
n'étaient  que  conséquentes  en  interdisant  le  mariage 
et  en  blâmant  l'acte  générateur*.  L'Église  orthodoxe, 
toujours  moyenne^  évita  cet  excès  *  ;  mais  la  conti- 
nence, même  la  chasteté  dans  le  mariage*,  furent  re- 
commandées ;  une  honte  excessive  s'attacha  à  l'exé- 

4.  Epist.  Clem.  ad  Jac,  7;  Constit.  apost.,  IV,  4i  ;  Épiph., 

HCBT.,  XXX,  \%. 

t.  Grég.  de  Tours,  l,  42;  IX,  33;  Socrate,  IV,  23;  Sozom., 
I,  44;  Actes  des  martyrs,  Le  Blant,  Comptes  rendus  de  VAcad. 
des  se,  mor.  et  pol.,  i879,  <•'  semestre,  p.  388  et  suiv. 

3.  Tertullien,  Ad  ux.,  I,  5;  le  môme,  De  exhorU  cast,,  5-6; 
Eusèbe,  Démonstr.  évang.,  I,  9. 

4.  ITim.,  IV,  43;  Irénée,  I,  xzvm,  4. 

5.  Concile  de  Gangres. 

6.  Tertullien,  Ad  ux.,  I,  5,  6  ;  Clém.  d'Alex.,  Slrom.,  VI,  42. 


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552  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

cution  des  volontés  de  la  nature  ;  la  femme  prit  une 
horreur  folle  du  mariage  *  ;  la  timidité  choquante  de 
rÉglise  en  tout  ce  qui  touche  aux  relations  légitimes 
des  deux  sexes  provoquera  un  jour  plus  d'une  rail- 
lerie fondée*. 

Par  suite  du  même  courant  d'idées,  l'état  de 
viduité  était  envisagé  comme  sacré  ;  les  veuves  con- 
stituaient un  ordre  ecclésiastique  *.  La  femme  doit 
toujours  être  subordonnée*  ;  quand  elle  n'a  plus  son 
mari  pour  lui  obéir,  elle  sert  l'Église.  La  modestie 
des  dames  chrétiennes  répondait  à  ces  sévères  prin- 
cipes, et,  dans  plusieurs  communautés,  elles  ne  de- 
vaient sortir  que  voilées  *.  Il  ne  tint  qu'à  peu  de 
chose  que  l'usage  du  voile  recouvrant  toute  la  figure, 

4.  Jean  Chrys.,  De  virgiiu,  40. 

2.  Pênes  sanclos  officia  sexuSj  cum  honore  ipsius  necessi- 
talis,  tanquam  sub  oculis  Dei,  modeste  et  inoderate  transigun- 
txir;  Tertullien,  Ad  uxorem,  II,  3.  —  Modesta  in  occulto  matrû 
monii  dissimulatio  ;  le  môme,  De  resurr,  caimis,  8.  Comparez 
Minucius  Félix  :  Tantum  abesl  incesti  cupido  ut  nonnullis  rur- 
bori  sit  etiam  pudica  conjunctio  (ch.  xxxi),  et  saint  Ambroise: 
Licel  bona  conjugia,  tamen  habenl  quod  inler  se  ipsi  con- 
juges  erubescanL  ExhorL  virg.,  I,  vi,  36  ;  In  Ltic,  I,  43  ;  saint 
Jérôme,  In  Tit.,  n,  p.  427  (Mart.). 

3.  Lettre  de  Corneille,  dans  Eusèbe,  U,  E.,  VI,  xuii,  41. 

4.  Ephes.,  Y,  22-32;  I  Tim.,  ii,  9  et  suiv. 

5.  Clém.  d'Alex.,  Pœdagogus,  IH,  ch.  ii,  xi  et  xu;  Tertul- 
lien, De  virginibus  velandis  ;  Constit,  apost.j  I,  ch.  viii,  siibGn. 
Cf.  I  Cor.,  XI,  6. 


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MARC-AORÈLE  553 

h  la  façon  de  l'Orient  S  ne  devînt  universel  pour  les 
•femmes  jeunes  ou  non  mariées.  Les  montanîstes  re- 
gardèrent cet  usage  comme  obligatoire  ;  s*il  ne  pré- 
valut pas,  ce  fut  par  suite  de  l'opposition  que  pro- 
voquèrent les  excès  des  sectaires  phrygiens  ou  afri- 
cains, et  surtout  par  Tinfluence  des  pays  grecs  et 
latins,  qui  n'avaient  pas  besoin,  pour  fonder  une 
vraie  réforme  des  mœurs,  de  ce  hideux  signe  de 
débilité  physique  et  morale. 

La  parure,  du  moins,  fut  tout  à  fait  interdite  ^  La 
beauté  est  une  tentation  de  Satan  ;  pourquoi  ajouter  à 
la  tentation  ?  L'usage  des  bijoux,  du  fard,  de  la  tein- 
ture des  cheveux,  des  vêtements  transparents  fut  une 
offense  à  la  pudeur  '.  Les  faux  cheveux  sont  un 
péché  plus  grave  encore  ;  ils  égarent  la  bénédiction 
du  prêtre,  qui,  tombant  sur  des  cheveux  morts,  dé- 
tachés d'une  autre  tête,  ne  sait  où  se  poser*.  Les  ar- 
rangements même  les  plus  modestes  de  la  chevelure 
furent  tenus  pour  dangereux  ;  saint  Jérôme,  partant 


4.  Glém.  d'Alex.,  /•  C.^  p.  440  :  *)&  yo^  xtxoXufOo)  rà  iravra 

irpb;  Tûv  6p.(Ao{ra»y  ttiv  ai^à  xal  rqv  àtAirtxowiv  OijAivri. 

2.  Se  rappeler  I  Pétri,  m,  3;  Tim.,  ii,  8-40;  Testament  des 
douze  patriarches,  Ruben,  3,  4,  5. 

3.  Tertullien,  les  deux  traités  De  cultu  feminarum;  Glém. 
d'Alex.,  Pœdag.j  III,  ch.  xi,  p.  406,  407;  saint  Cyprien,  De 
lapsis,  6. 

4.  Glém.  d'Alex.,  Pœdag.,  lU,  cl),  xi,  p.  406. 


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554  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

de  là,  considère  les  cheveux  des  femmes  comme 
un  simple  nid  à  vermine  et  recommande  de  les 
couper*. 

Le  défaut  du  christianisme  apparaît  bien  ici.  11 
est  trop  uniquement  moral  ;  la  beauté,  chez  lui,  est 
tout  à  fait  sacrifiée.  Or,  aux  yeux  d'une  philosophie 
complète,  la  beauté,  loin  d'être  un  avantage  super- 
ficiel, un  danger,  un  inconvénient,  est  un  don  de 
Dieu,  comme  la  vertu.  Elle  vaut  la  vertu  ;  la  femme 
belle  exprime  aussi  bien  une  face  du  but  divin,  une 
des  fins  de  Dieu,  que  l'homme  de  génie  ou  la  femme 
vertueuse.  Elle  le  sent,  et  de  là  sa  fierté.  Elle  sent 
instinctivement  le  trésor  infini  qu'elle  porte  en  son 
corps;  elle  sait  bien  que,  sans  esprit,  sans  talent, 
sans  grande  vertu,  elle  compte  entre  les  premières 
manifestations  de  Dieu.  Et  pourquoi  lui  interdire  de 
mettre  en  valeur  le  don  qui  lui  a  été  fait,  de  sertir 
le  diamant  qui  lui  est  échu?  La  femme,  en  se  parant, 
accomplit  un  devoir;  elle  pratique  un  art,  art  exquis, 
en  un  sens  le  plus  charmant  des  arts.  Ne  nous  laissons 
pas  égarer  par  le  sourire  que  certains  mots  provo- 
quent chez  les  gens  frivoles.  On  décerne  la  palme 
du  génie  à  l'artiste  grec  qui  a  su  résoudre  le  plus 
délicat  des  problèmes,  orner  le  corps  humain,  c'est- 

4.  EpisL  93,  0pp.,  l.  IV,  î«  partie,  col.  757,  Mart 


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MARCAURÈLE.  555 

à-dire  orner  la  perfection  même,  et  Ton  ne  veut  voir 
qu'une  affaire  de  chiffons  dans  l'essai  de  collaborer 
à  la  plus  belle  œuvre  de  Dieu,  à  la  beauté  de  la 
femme  !  La  toilette  de  la  femme ,  avec  tous  ses 
raffmements,  est  du  grand  art  à  sa  manière.  Les 
siècles  et  les  pays  qui  savent  y  réussir  sont  les  grands 
siècles,  les  grands  pays,  et  le  christianisme  montra, 
par  l'exclusion  dont  il  frappa  ce  genre  de  recherches, 
que  ridéal  social  qu'il  concevait  ne  deviendrait  le 
cadre  d'une  société  complète  que  bien  plus  tard, 
quand  la  révolte  des  gens  du  monde  aurait  brisé  le 
joug  étroit  imposé  primitivement  à  la  secte  par  un 
piétisme  exalté. 

C'était,  à  vrai  dire,  tout  ce  qui  peut  s'appeler  luxe 
et  vie  mondaine  qui  se  voyait  frappé  d'interdiction  *. 
Les  spectacles  étaient  tenus  pour  abominables,  non 
seulement  les  spectacles  sanglants  de  l'amphithéâtre, 
que  tous  les  honnêtes  gens  détestaient,  mais  encore 
les  spectacles  plus  innocents,  les  scurrililés.  Tout 
théâtre,  par  cela  seul  que  des  hommes  et  des  femmes 
s*y  rassemblent  pour  voir  et  être  vus,  est  un  lieu 
dangereux*.  L'horreur  pour  les  thermes,  les  gym- 
nases, les  bains,  les  xystes,  n'était  pas  moindre,  à 

1.  Clém.  d'Alex.,  Pœdag.,  IIÏ,  ch.  xi. 

2.  Minucius  Félix,  37;  Gléml  d'Alex.^  L  c,  p.  409;  Tertullien,. 
De  speclactUiSj  entier. 


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556  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

cause  des  nudités  qui  s'y  produisaient.  Le  christia- 
nisme héritait  en  cela  d*un  sentiment  juif.  Ces  lieux 
publics  étaient  fuis  par  les  juifs»  à  cause  de  la  cir- 
concision, qui  les  y  exposait  à  toute  sorte  de  désa- 
gréments ^  Si  les  jeux,  les  concours,  qui  faisaient 
pour  un  jour  d'un  mortel  l'égal  des  dieux,  et  dont 
les  inscriptions  conservaient  le  souvenir,  tombent  tout 
à  fait  au  m'  siècle,  c'est  le  christianisme  qui  en  est 
la  cause.  Le  vide  se  faisait  autour  de  ces  insti- 
tutions antiques;  on  les  taxait  de  vanité.  On  avait 
raison;  mais  la  vie  humaine  est  finie  quand  on  a 
trop  bien  réussi  à  prouver  à  l'homme  que  tout  est 
vanité. 

La  sobriété  des  chrétiens  égalait  leur  modestie. 
Les  prescriptions  relatives  aux  viandes  étaient  pres- 
que toutes  supprimées ,  le  principe  «  tout  est  pur 
pour  les  purs  »  avait  prévalu*.  Beaucoup  cependant 
s'imposaient  l'abstinence  des  choses  ayant  eu  vie  *. 
Les  jeûnes  étaient  fréquents*,  et  provoquaient  chez 

4 .  Les  juifs  et  les  premiers  chrétieDS  eurent  sans  doute  leurs 
bains  à  part.  Irénée,  III,  m,  4.  Puis  le  bain  fut  interdit  par  les 
rigoristes.  Tertullien,  De  jej.,  1,.  10,  15.  Le  moyen  âge  hérita  de 
la  même  antipathie.  Cf.  S.  Jér.,  EpisL,  p.  757  (Mart.). 

t.  Tit.,  I,  15.  Cf.  Saint  Paul,  p.  480-481. 

3.  Commodien,  Carmen,  vers  944-945  (édit.  Pitra). 

4.  Tertullien,  Dejejunio;  De  cuUu  femin..  Il,  9;  Comiii, 
apost.^  V,  15. 


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MARC-AURÈLE.  557 

plusieurs  cet  état  de  débilité  nerveuse  qui  fait  verser 
d'abondantes  larmes.  La  facilité  à  pleurer  fut  con- 
sidérée comme  une  faveur  céleste,  le  don  des  larmes  *. 
Les  chrétiens  pleuraient  sans  cesse;  une  sorte  de 
tristesse  douce  était  leur  état  habituel.  Dans  les  églises, 
la  mansuétude,  la  piété,  Tamour  se  peignaient 
sur  leur  figure.  Les  rigoristes  se  plaignaient  que 
souvent,  au  sortir  du  lieu  saint,  cette  attitude  re- 
cueillie fit  place  à  la  dissipation*;  mais,  en  général, 
on  reconnaissait  les  chrétiens  rien  qu*à  leur  air.  Ils 
avaient  en  quelque  sorte  des  figures  à  part',  de 
bonnes  figures,  empreintes  d'un  calme  n'excluant  pas 
le  sourire  d'un  aimable  contentement.  Gela  faisait 
un  contraste  sensible  avec  l'allure  dégagée  des 
païens,  qui  devait  souvent  manquer  de  distinction  et 
de  retenue.  Dans  l'Afrique  montaniste,  certaines  pra- 
tiques, en  particulier  celle  de  faire  à  tout  propos  le 
signe  de  la  croix  sur  le  front,  décelaient  encore  plus 
vite  les  disciples  de  Jésus*. 

Le  chrétien  était  donc,  par  essence,  un  être  à  part, 
voué  à  une  profession  même  extérieure  de  vertu,  un 
ascète  enfin.  Si  la  vie  monastique  n'apparaît  que  vers 

4.  Voir  Le  Blant,  Gazelle  archéoL,\%l^^  p.  73-83. 

t,  Clém.  d'Alex.,  Pœdag,,  III,  ch.  xi,  p.  440. 

3.  Voir  Saint  Paul,  p.  437. 

4.  Tertullieu,  De  carona  mililis,  3, 


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558  ORIGINES   DP   CHRISTIANISME. 

la  fin  du  iii*  siècles  c'est  que,  jusque-là,  l'Église 
est  un  vrai  monastère,  une  cité  idéale  oii  se  pratique 
la  vie  parfaite.  Quand  le  siècle  entrera  en  masse 
dans  rÉglise,  quand  le  concile  de  Gangres,  en  325, 
aura  déclaré  que  les  maximes  de  l'Évangile  sur  la 
pauvreté,  sur  le  renoncement  à  la  famille,  sur  la  vir- 
ginité, ne  sont  pas  à  l'adresse  des  simples  fidèles*,  les 
parfaits  se  créeront  des  lieux  à  part,  oii  la  vie  évan- 
gélique',  trop  haute  pour  le  commun  des  hommes, 
puisse  être  pratiquée  sans  atténuation.  Le  martyre 
avait  offert,  jusque-là,  le  moyen  de  mettre  en  pra- 
tique les  préceptes  les  plus  exagérés  du  Christ,  en 
particulier  sur  ^e  mépris  des  affections  du  sang*;  le 
monastère  va  suppléer  au  martyre,  pour'  que  les 
conseils  de  Jésus  soient  pratiqués  quelque  part. 
L'exemple  de  l'Egypte,  où  la  vie  monastique  avait 

1.  ô  pLovittpTïç  €io'î,  dans  Clém.  d'Alex.,  Strom.,  VU,  42,  p.  3U, 
désigne  le  célibat  et  la  vie  retirée,  par  opposition  au  mariage  et  à 
la  vie  ordinaire.  Le  fait  de  Narcisse,  Eus.,  //.  E.,  Vï,  ix,  6,  est 
un  cas  tout  à  fait  individuel.  Commodien  s'appelle  déjà  mendicus 
Chrisii;  mais  le  sens  de  cette  expression  est  obscur.  Cf.  Constil. 
apost.,  Vill,  40,  ol  It  iyt^9xi\%  xal  iùXa6tîa,  distincts  des  simples 
tùvoûxM  ou  célibataires. 

S.  Labbe,  Conc,,  II,  p.  4Uetsuiv» 

3.  C'était  ce  qu'on  appelait  a  la  vie  apostolique»,  reproduisant 
strictement  l'idéal  des  Aclei  des  apôtres, 

4.  Le  Blant,  Comptes  rendus  de  VAcad.  des  se.  mor,  et  poL, 
4879,  r'  semestre,  p.  383  et  suiv. 


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MARG-AURÈLE.  559 

toujours  existé*,  put  contribuer  à  ce  résultat;  mais 
le  monachisme  était  dans  Tessence  même  du  chris- 
tianisme. Dès  que  TÉglise  s'ouvrit  à  tous,  il  était 
inévitable  qu'il  se  formât  de  petites  Églises  pour 
ceux  qui  prétendaient  vivre  comme  Jésus  et  les 
apôtres  de  Jérusalem  avaient  vécu*. 

Une  grosse  lutte  s'indiquait  pour  l'avenir.  La 
piété  chrétienne  et  l'honneur  mondain  seront  deux 
antagonistes  qui  se  livreront  de  rudes  combats.  Le 
réveil  de  Tesprit  mondain  sera  le  réveil  de  l'incrédu- 
lité. L'honneur  se  révoltera  et  soutiendra  qu'il  vaut 
bien  cette  morale  qui  permet  d'être  un  saint  sans  être 
toujours  un  galant  homme.  Il  y  aura  des  voix  de  si- 
rènes pour  réhabiliter  toutes  les  choses  exquises  que 
l'Église  a  déclarées  profanes  au  premier  chef.  On  reste 
toujours  un  peu  ce  qu'on  a  été  d'abord.  L'Église, 
association  de  saintes  gens,  gardera  ce  caractère, 
malgré  toutes  ses  transformations.  Le  mondain  sera 
son  pire  ennemi.  Voltaire  montrera  que  ces  frivolités 
diaboliques,  si  sévèrement  exclues  d'une  société  pié- 
tiste,  sont  à  leur  manière  bonnes  et  nécessaires.  Le 

1.  Voir  les  Apôlres,  p.  78  et  suiv.;  Joum.  asiat,,  fév.-mars 
4868,  p.  280  et  suiv.  ;  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  itiscr., 
1869,  p.  54  et  suiv.;  Arch.  des  miss,  scient.,  3*  série,  t.  IV, 
p.  479  et  suiv.  (Revillout).  Lire  surtout  Porphyre,  De  abstin. 
anim»,  ÏV,  6. 

2.  Lire  attentivement  Clém.  d'Alex.,  Strom,,  Vif,  ch.  xii. 


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oOO  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

Père  Canaye  essayera  bien  de  montrer  que  rien  n'est 
plus  galant  que  le  christianisme  et  qu'on  n'est  pas 
plus  gentilhomme  qu'un  jésuite.  Il  ne  convaincra  pas 
d'Hocquincourt.  En  tout  cas,  les  gens  d'esprit  seront 
inconvertissables.  On  n'amènera  jamais  Ninon  de 
Lenclos,  Saint-Évremond,  Voltaire,  Mérimée,  à  être 
de  la  même  religion  que  Tertullien,  Clément  d'Alexan- 
drie et  le  bon  Hermas. 


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CHAPITRE   XXXI. 


RAISONS   DE    LA    VICTOIRE    OU   CHRISTIANISME. 


C'est  par  la  nouvelle  discipline  de  la  vie  qu'il 
introduisait  dans  le  monde  que  le  christianisme  a 
vaincu.  Le  monde  avait  besoin  d'une  réforme  morale  ; 
la  philosophie  ne  la  donnait  pas  :  les  religions  établies, 
dans  les  pays  grecs  et  latins,  étaient  frappées  d'inca- 
pacité pour  l'amélioration  des  hommes.  Entre  toutes 
les  institutions  religieuses  du  monde  antique,  le  ju- 
daïsme seul  éleva  contre  la  corruption  des  temps  un 
cri  de  désespoir.  Gloire  éternelle  et  unique,  qui  doit 
faire  oublier  bien  des  folies  et  des  violences!  Les 
Juifs  sont  les  révolutionnaires  du  i*""  et  du  ii*  siècle 
de  notre  ère.  Respect  à  leur  fièvre!  Possédés  d'un 
haut  idéal  de  justice,  convaincus  que  cet  idéal  doit 
se  réaliser  sur  cette  terre,  n*admettant  pas  ces  ater- 
moiements dont  se  contentent  si  facilement  ceux  qui 
croient  au  paradis  et  à  l'enfer,  ils  ont  la  soif  du  bien, 

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502  ORIGINES   DU   CHRISTIANISME. 

et  ils  le  conçoivent  sous  la  forme  d'une  petite  vie 
synagogale,  dont  la  vie  chrétienne  n'est  que  la  trans- 
formation ascétique.  Des  groupes  peu  nombreux 
d'iiumbles  et  pieuses  gens,  menant  entre  eux  une 
vie  pure  et  attendant  ensemble  le  grand  jour  qui  sera 
leur  triomphe  et  inaugurera  sur  la  terre  le  règne  des 
saints,  voilà  le  christianisme  naissant  ^  Le  bonheur 
dont  on  jouissait  dans  ces  petits  cénacles  devint  une 
puissante  attraction.  Les  populations  se  précipi- 
tèrent, par  une  sorte  de  mouvement  instinctif,  dans 
une  secte  qui  satisfaisait  leurs  aspirations  les  plus 
intimes  et  ouvrait  des  espérances  infinies. 

Les  exigences  intellectuelles  du  temps  étaient  très 
faibles;  les  besoins  tendres  du  cœur  étaient  très 
impérieux.  Les  esprits  ne  s'éclairaient  pas,  mais  les 
mœurs  s'adoucissaient*.  On  voulait  une  religion  qui 
enseignât  la  piété,  des  mythes  qui  offrissent  de  bons 
exemples,  susceptibles  d'être  imités,   une  sorte  de 

4.  Kaivcu;  GÙpavcù;  )Cftt  "pfi^i  xaivTiv  ffpoa^Gxû(i.tv,  iv  cic  ^ixaicoûvi] 
xxToixtl.  II  Pétri,  m,  43. 

3.  Les  inscriplioDd  en  sont  la  meilleure  preuve.  Voir  Le  Biant, 
Inscr.  chréL  de  la  Gaule,  I,  p.  172-473  :  affeclionis  plena  erga 
omnes  homines  .  .  .  maler  omnium,  .  .  .  ob  egregiam  adomnes 
mansueludimm.  Voir  les  Apôtres,  p.  347,  320.  11  est  souvent 
difficile  de  distinguer  par  ces  sortes  de  formules  une  sépulture 
chrétienne  d'une  sépulture  païenne.  Notez  une  sodaliias  ptidi- 
ciliœ  servandœ,  Spon,  Mise,  p.  70,  n®  4  ;  Orelli,  n^  2404  ;  Fa- 
brelli,  p.  462,  n0  44 


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MARC-AURÈLE.  563 

morale  en  action,  fournie  par  les  dieux.  On  voulait 
une  religion  honnête  ;  or  le  paganisme  ne  Tétait 
pas.  La  prédication  morale  suppose  le  déisme  ou  le 
monothéisme;  le  polythéisme  n'a  jamais  été  un  culte 
moralisateur.  On  voulait  surtout  des  assurances  pour 
une  vie  ultérieure  où  fussent  réparées  les  injustices 
de  celle-ci.  La  religion  qui  promet  l'immortalité  et 
assure  qu'on  reverra  un  jour  ceux  qu'on  a  aimés  l'em- 
porte toujours.  «  Ceux  qui  n'ont  pas  d'espérance  »  * 
sont  bien  vite  vaincus.  Une  foule  de  confréries,  où 
ces  croyances  consolantes  étaient  professées,  atti- 
raient de  nombreux  adeptes.  Tels  étaient  les  mystères 
sabaziens  et  orphiques,  en  Macédoine;  en  Thrace% 
les  mystères  de  Dionysos.  Vers  le  ii*  siècle,  les  sym- 
boles de  Psyché  prennent  un  sens  funéraire  et  de- 
viennent une  petite  religion  d'immortalité,  que  les 
chrétiens  adoptent  avec  empressement  ^  Les  idées 
sur  l'autre  vie,  hélas  !  comme  tout  ce  qui  est  affaire 
de  goût  et  de  sentiment,  sont  ce  qui  subit  le  plus 

1.  Oî  pt;Q  ^îC^YTi;  ikTn^oi,  l  Thess.,  IV,  43, 

2.  Voir  surtout  l'inscription  de  Doxato.  Heuzey,  Miss,  de 
Macéd.,^,  4  28etsuiv.  Cf.  Plularque,  Comol,  ad  uxorem,  10; 
Frœhner,  Vases  du  prince  Nap.j^.  34 et 35;  Macrobe,  SaL,  Vif, 
XVI,  8;  Servius,  in  Georg,,  1, 466. 

3.  CoUignon,  Afylhe  de  Psyché  {Paris,  4877),  p.  35  et  suiv., 
56  et  suiv.  ;  80  et  suiv.  L'image  de  Psyché  figure  à  la  catacombe 
de  Flavie  Domitiile.  De  Rossi,  Roma  soit.,  I,  p.  487. 


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564  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

facilement  les  caprices  de  la  mode.  Les  images  qui, 
à  cet  égard,  ont  un  moment  contenté  notre  soif 
passent  bien  vite;  en  fait  de  rêves  d'outre-tombe, 
on  veut  toujours  du  nouveau;  car  rien  ne  supporte 
longtemps  1*  examen. 

La  religion  établie  ne  donnait  donc  aucune  satis- 
faction aux  besoins  profonds  du  siècle.  Le  dieu 
antique  n'est  ni  bon  ni  mauvais;  c'est  une  force. 
Avec  le  temps,  les  aventures  que  l'on  contait  de  ces 
prétendues  divinités  étaient  devenues  immorales.  Le 
culte  aboutissait  à  l'idolâtrie  la  plus  grossière,  par- 
fois la  plus  ridicule  ^  Il  n'était  pas  rare  que  des  philo- 
sophes, en  public,  se  livrassent  à  des  attaques  contre 
la  religion  officielle,  et  cela  aux  applaudissements 
de  leurs  auditeurs*.  Le  gouvernement,  en  voulant 
s'en  mêler,  ne  fit  que  tout  abaisser.  Les  divinités  de 
la  Grèce,  depuis  longtemps  identifiées  aux  divinités 
de  Rome,  avaient  leur  place  de  droit  dans  le  Pan- 
théon. Les  divinités  barbares  subirent  des  identifica- 
tions analogues  et  devinrent  des  Jupiter,  des  Apollon, 
des  Ësculape.  Quant  aux  divinités  locales,  elles  se 
sauvèrent  par  le  culte  des  dieux  Lares.  Auguste  avait 

4.  Sénèque,  Letlres,  xli,  1,  et  dans  saint  Augustin,  De  civ. 
Dei,  YI,  10  ;  scholies  sur  Juvénal,  x,  55  ;  Épictète,  Dissert.,  III, 
IV,  7;  Suétone,  Caius,  5.  Cf.  Qaerolus,  p.  247  et  suiv.  (J.  Havet). 

9.  Tertullien,  Apol,  46. 


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MARC-AURÈLE.  565 

introduit  dans  la  religion  un  changement  des  plus 
considérables  en  relevant  et  en  réglant  le  culte  des 
dieux  Lares  S  surtout  des  Lares  de  carrefour,  et  en 
permettant  d'adjoindre  aux  deux  Lares  consacrés  par 
l'usage  un  troisième  Lare,  le  Génie  de  l'empereur. 
Les  Lares  gagnèrent  à  cette  association  l'épithète 
d'augustes  (Lares  auguslï)^  et,  comme  les  dieux  lo- 
caux durent  pour  la  plupart  leur  maintien  légal  à 
leur  titre  de  Lares,  presque  tous  furent  aussi  qua- 
lifiés d'augustes  {numina  augusta)^.  Autour  de  ce 
culte  complexe,  un  clergé  se  forma,  composé  du 
flamine,  sorte  d'archevêque  représentant  l'État,  et 
des  sévirs  augustaux,  corporations  d'ouvriers  et  de 
petits  bourgeois,  particulièrement  attachées  aux 
Lares  ou  divinités  locales.  Mais  le  Génie  de  l'empe- 
reur écrasa  naturellement  ses  voisins;  la  vraie  reli- 
gion de  l'État  fut  le  culte  de  Rome,  de  l'empereur* 
et  de  l'administration*.  Les  Lares  restèrent  de  très 


4.  Suétone,  Aug,_,  31;  L.  Renier,  dans  les  Comptes  rendus  de 
l'Acad.  des  inscr.,  4872,  p.  440  et  suiv.,  419,  455;  Allmer,  Revue 
ëpigr. ,  n»  4,  p.  56-57. 

â.  Camulus  Augustus,  Borvo  Augustus,  etc.  Sanctilali  Jovis 
et  Augusti.  Allmer,  Revue  ëpigr.,  n®  9,  p.  435;  cf.  n®  40,  p.  453 
et  suiv. 

3.  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  inscr.,  4872,  p.  462,  463. 

4.  Il  y  eut  jusqu'à  un  Génie  des  contributions  indirectes. 
Inscr.  dans  \eBulL  de  VInst.  archëol.  de  Rome,  4868,  p.  8  et  9; 


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566  ORIGINES   DU  CHRISTIANISME. 

petits  personnages.  Jéhovah,  le  seul  dieu  local  qui 
résista  obstinément  à  l'association  auguste,  et  qu'il 
fut  impossible  de  transformer  en  un  innocent  fétiche 
de  carrefour,  tua  et  la  divinité  d'Auguste  et  tous  les 
autres  dieux  qui  se  prêtèrent  si  facilement  à  devenir 
les  parèdres  de  la  tyrannie.  La  lutte  dès  lors  fut  éta- 
blie entre  le  judaïsme  et  le  culte  bizarrement  amal- 
gamé que  Rome  prétendait  imposer.  Rome  échouera 
en  ce  point.  Rome  donnera  au  monde  le  gouverne- 
ment, la  civilisation,  le  droit,  l'art  d'administrer; 
mais  elle  ne  lui  donnera  pas  la  religion.  La  religion 
qui  se  répandra,  en  apparence  malgré  Rome,  en 
réalité  grâce  à  elle,  ne  sera  en  rien  la  religion  du 
Lalium  ou  la  religion  bâclée  par  Auguste  ;  ce  sera 
la  religion  que  tant  de  fois  Rome  avait  cru  détruire, 
la  religion  de  Jéhovah. 

Nous  avons  assisté  aux  nobles  efforts  de  la  philo- 
sophie pour  répondre  aux  exigences  des  âmes  que 
la  religion  ne  satisfaisait  plus.  La  philosophie  avait 
tout  vu,  tout  exprimé  en  un  langage  exquis*  ;  mais  il 

cf.  ibid.^  4869,  p.  18  :  Numini  Augustorum  et  Genio  porlorii 
publici.  (Desjardins.) 

4.  Cultus  aulem  deorum  est  oplimus  idemque  castissimus 
atque  sanclissimus  plenissimusque  pielalis,  ut  eos  semper 
pura,  intégra,  incomipta  et  mente  et  voce  veneremur.  S^on 
enim  phitosophi  êolum,  verum  etiam  majores  nostri  supers ti^ 
tionem  a  religione   separaverunt,   Cicéron,    De  fuit.  deor,j 


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MÂRG-AORÈLE.  567 

fallait  que  cela  se.  dît  sous  forme  populaire,  c'est- 
à-dire  religieuse.  Les  mouvements  religieux  ne  se  font 
que  par  des  prêtres*.  La  philosophie  avait  trop  raison. 
La  récompense  qu'elle  offrait  n'était  pas  assez  tan- 
gible. Le  pauvre,  la  personne  sans  instruction,  qui 
ne  pouvaient  approcher  d'elle,  étaient  en  réalité 
sans  religion,  sans  espérance.  L'homme  est  né  si 
médiocre,  qu'il  n'est  bon  que  quand  il  rêve.  Il  lui 
faut  des  illusions  pour  qu'il  fasse  ce  qu'il  devrait 
faire  par  amour  du  bien.  Cet  esclave  a  besoin  de 
crainte  et  de  mensonges  pour  accomplir  son  devoir. 
On  n'obtient  des  sacrifices  de  la  masse  qu'en  lui 
promettant  qu'elle  sera  payée  de  retour.  L'abnéga- 
tion du  chrétien  n'est,  après  tout,  qu'un  calcul  ha- 
bile, un  placement  en  vue  du  royaume  de  Dieu. 

La  raison  aura  toujours  peu  de  martyrs.  On  ne 
se  dévoue  que  pour  ce  qu'on  croit  ;  or  ce  qu'on  croit, 
c'est  l'incertain ,  l'irrationnel  ;  on  subit  le  raison- 
nable, on  ne  le  croit  pas.  Voilà  pourquoi  la  raison  ne 
pousse  pas  à  l'action  ;  elle  pousse  plutôt  à  l'absten- 
tion. Aucune  grande  révolution  ne  se  produit  dans 
l'humanité  sans  idées  très  arrêtées,  sans  préjugés, 

II,  S8.  Paras  Deus  non  plenas  aspicit  mantis.  Publias  Syrus. 
Voir  surtout  le  beau  passage  de  Galien,  De  usu  par  Hum,  III,  10 
(t.  III,  p.  237,  Kuhn). 

4.  Les  aDciens  rayaient  très  bien  aperçu.  Strabon,  I,  ii,  8: 
Maxime  de  Tyr,  dissert.  x. 


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568  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

sans  dogmatisme.  On  n'est  fort  qu!à  la  condition  de  se 
tromper  avec  tout  le  monde.  Le  stoïcisme,  d'ailleurs, 
impliquait  une  erreur  qui  lui  nuisit  beaucoup  devant 
le  peuple.  A  ses  yeux,  la  vertu  et  le  sentiment  moral 
étaient  identiques.  Le  christianisme  distingue  ces 
deux  choses.  Jésus  aime  l'enfant  prodigue,  la  cour- 
tisane, âmes  bonnes  au  fond,  quoique  pécheresses. 
Pour  les  stoïciens,  tous  les  péchés  sont  égaux  ;  le 
péché  est  irrémissible.  Le  christianisme  a  des  par- 
dons pour  tous  les  crimes.  Plus  on  a  péché,  plus  on 
lui  appartient.  Constantin  se  fera  chrétien  parce  qu'il 
croit  que  les  chrétiens  seuls  ont  des  expiations  pour  le 
meurtre  d'un  fils  par  son  père.  Le  succès  qu'eurent, 
à  partir  du  ii*  siècle,  les  hideux  tauroboles,  d'où  l'on 
sortait  couvert  de  sang,  prouvent  combien  l'imagina- 
tion du  temps  était  acharnée  à  trouver  les  moyens 
d'apaiser  des  dieux  supposés  irrités.  Le  taurobole 
est,  entre  tous  les  rites  païens,  celui  dont  les  chré- 
tiens redoutent   le  plus  la  concurrence*;  il  fut  en 

4.  Firmicus  Maternus,  Deerr.  prof.  reL,  xxvii,  8,  xxviii,  4; 
Prudence,  hymne  40.  Cf.  Capitolin,  AnL  PhiL,  43;  Lampride, 
Ileliog,,  7;  poème  découvert  par  M.  Delisle,  vers  57etsuiv.  ; 
Orelli-Henzen,  1904 ,  8322  etsuiv. ;  2354-2355, 2364 ,  6034  etsuiv.; 
GrutQf,  29,  42;  Mommsen,  Jnscr.  R,  N.,  n««  4398-4402,  2602, 
2604,  4078,  4735,  5307,  5308;  Corpus  inscr.  lot.,  IV,  n~  497- 
609;  marbres  de  Lectoure,  Mém.  de  la  Soc.  des  ant.  de  Fr., 
t.  III  (4837),  p.  424  et  suiv.;  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des 
tTMcr.,  4872,  p.  473-474;  AUmer,  Rev.  épigr.,  n«4,  p,  6  et  suiv.; 


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MARG-AURÈLE.  569 

quelque  sorte  le  dernier  effort  du  paganisme  expirant 
contre  le  mérite  chaque  jour  plus  triomphant  du 
sang  de  Jésus. 

On  avait  pu  espérer  un  moment  que  les  confré- 
ries de  cultores  deomm  donneraient  au  peuple  Tali- 
ment  religieux  dont  il  avait  besoin  * .  Le  n'  siècle  vit 
leur  éclat*  et  leur  décadence.  Le  caractère  religieux 
s'y  effaça  peu  à  peu.  Dans  certains  pays,  elles  per- 
dirent même  leur  destination  funéraire  et  devinrent 
des  tontines,  des  caisses  d'assurance  et  de  retraite  % 
des  associations  de  secours  mutuels*.  Seuls,  les  col- 
lèges voués  au  culte  des  dieux  orientaux  (pasto- 
phores,  isiastes,  dendrophores ,  religieux  de  la 
Grande  Mère)  conservèrent  des  dévots.  Il  est  clair 
que  ces  dieux  parlaient  beaucoup  plus  au  sentiment 
religieux  que  les  dieux  grecs  et  italiotes.  On  se  grou- 


n®  10,  p.  153;  n»  14,  p.  167et8uiv.  ;  Spon,  Ant.  de  Lyon,  réimpr., 
p.  31,  352  etsuiv.;  deBoissieu,  Inscr.  de  Lyon,  p.  21  et  suiv. 

1.  Voir  les  Apôtres,  p.  351  etsuiv.  On  a  trop  nié  le  caractère 
primitivement  religieux  de  ces  confréries.  Foucart,  Des  associa- 
tions religieuses  chez  les  Grecs  (Paris,  1873).  La  vérité  a  été 
bien  vue  par  M.  Boissier  (Rev.  archéoL,  févr.  1872,  p.  81  etsuiv.). 

2.  Les  inscriptions  concernant  ces  confréries  datent  du  règne 
de  Nerva. 

3.  L.  Renier,  Inscriptions  romaines  de  V Algérie j  70;  Bois- 
sier, /.  c,  p.  94  et  suiv. 

4.  Mém.  de  VAcad.  des  inscr.,  savants  étrangers,  t.  Vllf, 
2^  part.,  p.  184  etsuiv. 


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570  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

pait  autour  d'eux  ;  leurs  fidèles  devenaient  vite  con- 
frères et  amis,  tandis  qu'on  ne  se  groupait  guère, 
au  moins  par  le  cœur,  autour  des  dieux  officiels  *.  En 
religion,  il  n'y  a  que  les  sectes  peu  nombreuses  qui 
réussissent  à  fonder  quelque  chose. 

Il  est  si  doux  de  s'envisager  comme  une  petite 
aristocratie  de  la  vérité,  de  croire  que  l'on  possède, 
avec  un  groupe  de  privilégiés,  le  trésor  du  bien! 
L'orgueil  y  trouve  sa  part;  le  juif,  le  métuali  de  Syrie, 
humiliés,  honnis  de  tous,  sont  au  fond  impertinents, 
dédaigneux;  aucun  aflront  ne  les  atteint;  ils  sont  si 
fiers  entre  eux  d'être  le  peuple  d'élite!  De  nos  jours, 
telle  misérable  association  de  spirites  donne  plus  de 
consolation  à  ses  membres  que  la  saine  philosophie  ; 
une  foule  de  gens  trouvent  le  bonheur  dans  ces  chi- 
mères, y  attachent  leur  vie  morale.  A  son  jour,  l'abra- 
cadabra  a  procuré  des  jouissances  religieuses,  et, 
avec  un  peu  de  bonne  volonté,  on  y  a  pu  trouver  une 
sublime  théologie. 

Le  culte  d'Isis  eut  ses  entrées  régulières  en 

4 .  Le  paganisme,  tel  que  le  présente,  sous  Constantin,  Firmicus 
Maternus,  est  bien  plus  la  religion  d*Isis,  de  Hilhra,  de  la  Vierge 
Céleste  que  le  vieux  culte  grec  ou  romain.  Voir  lè  poème  à  la 
suite  de  Prudence,  découvert  par  M.  Delisle.  Bibl.  de  l'éc,  des 
chartes,  6*  série,  t.  III,  p.  297  et  suiv.  Cf.  BulleUino  de  Rossi, 
4868,  p.  49  et  suiv.;  Revue  archéol.,  juin  4868  (Ch.  Morel), 
p.  454  et  suiv.;  Hermes,i.  IV  (Mommsen),  p.  350  et  suiv. 


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MARC-ÀURÈLE.  571 

Grèce  dès  le  iv*  siècle  avant  Jésus-Christ*.  Tout  le 
monde  grec  et  romain  en  fut  à  la  lettre  envahi  *.  Ce 
culte,  tel  que  nous  le  voyons  représenté  dans  les 
peintures  de  Pompéi  et  d'Hercuianum  %  avec  ses 
prêtres  tonsurés  et  imberbes,  vêtus  d'une  sorte 
d'aube,  ressemblait  fort  à  nos  offices  ;  chaque  matin, 
le  sistre,  comme  la  cloche  de  nos  paroisses,  appelait 
les  dévots  à  une  sorte  de  messe  accompagnée  de 
prône,  de  prières  pour  l'empereur  et  l'empire,  d'as- 
persions d'eau  du  Nil,  à' lie  missa  est  *.  Le  soir,  avait 


^,  Inscription  du  Pirée,  lignes  42-45,  dans  Foucart,  Des  as- 
sociations, p.  128  otsuiv.,  187  et  suiv.Voir  Pausania?,  ï,  xu,  3; 
II,  IV,  6;  XIII,  7;  X,  xxxii,  3. 

2.  Voir  les  Apôtres,  p.  342;  Corpus  inscr.  lat.,ly  n»  1034; 
II,  33,  981  ;  Cic,  De  divin.,  I,  58  ;  Ovide,  Am,,  II,  xiii,  11,17; 
Dion  Cass.,  XLVII,  15;  LUI,  2;  Orelli-Henzen,  1871  et  suiv., 
2305  et  suiv.,  2335,  2351,  2352,  5832  et  suiv.,  5962,  6027-6030, 
6385,  6666;  Mommsen,  Inscr.  R.  N.,  1090;  Gruter,  27,  2;  82  et 
suiv.;  Corpus  inscr.  pr.,  n"«  2955,  5993  et  suiv.,  6003  et  suiv.  ; 
Franz,  Elem,  epigr.  gr.,  p.  333-334.  Pausarii  Isidis,  à  Arles, 
BtUL  de  la  Soc.  des  antiq.  de  France,  1876,  p.  207-208.  Lampes 
à  Isis  et  à  Sérapis,  Louvre,  Bîbliolh.  nat.,  Bellori,  Passeri. 

3.  Comparez  la  célèbre  peinture  d'HercuIanum,  Bœttiger,  Die 
Isisvesper,  dans  la  Minerva,  1809;  Millin,  Mag,  encycL,  1810, 
t.  II;  les  peintures  de  Pompéi  au  musée  de  Naples;  les  sculptures, 
hiéroglyphes  et  objets  divers  de  culte  égyptien,  provenant  do 
Pompéi  et  d'Herculanum,  au  même  musée.  Voir  aussi  les  peintures 
de  la  maison  découverte  à  Rome,  près  de  la  Famésine. 

4.  Juv.,  VI,  525  et  suiv.;  Servius,  ad  /En,,  II,  116;  Apulée, 
Met,^  XI  entier. 


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572  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

lieu  le  salut;  on  souhaitait  le  bonsoir  à  la  déesse;  on 
lui  baisait  les  pieds.  Il  y  avait  des  pompes  bizarres, 
des  processions  burlesques  dans  les  rues  S  où  les 
confrères  portaient  leurs  dieux  sur  leurs  épaules*. 
D'autres  fois,  ils  mendiaient  en  un  accoutrement  exo- 
tique, qui  faisait  rire  les  vrais  Romains  *.  Cela  res- 
semblait assez  aux  confréries  de  pénitents  des  pays 
méridionaux.  Les  isiastes  avaient  la  tête  rasée;  ils 
étaient  vêtus  d*une  tunique  de  lin,  où  ils  voulaient  être 
ensevelis*.  Il  s'y  joignait  des  miracles  en  petit  co- 
mité, des  sermons,  des  prises  d'habit",  des  prières 
ardentes,  des  baptêmes,  des  confessions,  des  péni- 
tences sanglantes®.  Après  Tiniliation,  on  éprouvait 
une  vive  dévotion,  comme  celle  du  moyen  âge  envers 
la  Vierge  ;  on  ressentait  une  volupté  rien  qu'à  voir 
l'image  de  la  déesse  ^.  Les  purifications,  les  expia- 
tions tenaient  l'âme  en  éveil.  Il  s'établissait  surtout 
entre  les  comparses  de  ces  pieuses  comédies  un  senti- 

4.  Apulée,  MéL,  XI,  8. 

5.  Lampride,  Co;nm.^49. 

3.  Val.  Max.,  VII,  m,  8  (Rom.). 

4.  Plut,  (ut  fertur),  De  h.  et  Os,,  3  et  suiv.  ;  Àrtémidore, 
Onirocritique,  I,  Î3. 

5.  Apulée,  Métam,,  XI,  45,  25.  . 

6.  Ovide,  Pont,,  I,  i,  54  ;  Apulée,  MéL,  XI,  83;  Juvénal,  vi, 
5S3;  Sénèque,  De  vila  beata,  27;  Lampride,  Commode,  9. 

7.  Apulée,  Met.,  XI,  24,  25.  Una  quœ  es  omnia,  dea  Isis, 
Orelli,  4874. 


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MARC-AURÈLE.  573 

ment  tendre  de  confraternité;  ils  devenaient  père,  fils, 
frère,  sœur,  les  uns  des  autres*.  Ces  petites  franc- 
maçonneries,  avec  des  mots  de  passe  comme  l'ixerc 
des  chrétiens,  créaient  des  liens  secrets  et  profonds*. 
Osiris,  Sérapis,  Anubis  partagèrent  la  faveur 
d'Isis*.  Sérapis,  en  particulier,  identifié  avec  Jupiter, 
devint  un  des  noms  divins  qu'affectionnèrent  le  plus 
ceux  qui  aspiraient  à  un  certain  monothéisme^  et 
surtout  à  des  relations  intimes  avec  le  ciel.  Le  dieu 
égyptien  a  la  présence  réelle  ;  on  le  voit  sans  cesse  ; 
il  se  communique  par  des  songes,  par  des  apparitions 
continues;  la  religion  entendue  de  la  sorte  est  un 
perpétuel  baiser  sacré  entié  le  fidèle  et  sa  divinité*. 
C'étaient  surtout  les  femmes  qui  se  portaient  vers  ces 
cultes  étrangers  ^  Le  culte  national  les  laissait  froides. 
Les  courtisanes,  notamment,  étaient  presque  toutes 

4.  Apulée,  Métam.j  XI,  52.  Complexus  sacerdolem  et  meum 
jam  parenlem. 

2.  OccuUis  se  nolis  et  insigiiibm  noscunt  et  amant  mutuo 
pêne  antequam  noverifit.  Min.  Fél.,  9.  Cf.  Lucien,  Peregr,,  43. 

3.  Lampride,  Comfnode,  9;  poème  découvert  par  M.  Delisle, 
vers  50,  94  et  suiv. 

4.  Dion  Gassius,  LI,  46;  LUI,  2;  Suétone,  Vesp.jl;  Corpus 
inscr,  gr.,  n»»  5993  et  suiv.,  6434  6;  Rutilius  Namatianus,  Itin.^ 
I,  vers  375.  Sur  les  pierres  gravées  portant  EIG  ZEtC  GEPAIIIC, 
voir  Bulletin  de  la  Soc.  des  antiquaires  de  France,  4859, 
p.  494  et  suiv. 

5.  Apulée,  Métam.,  XI,  49.  Gf.Orelli,  n"»  6029. 

6.  Tite-Live,  XXXIX,   45;   Plutarque,  Marius,  47;    Ovide, 


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574  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

dévotes  à  Isis  et  à  Sérapis*;  les  temples  d'isis  pas- 
saient pour  des  lieux  de  rendez-vous  amoureux  *.  Les 
idoles  de  ces  sortes  de  chapelles  étaient  parées 
comme  des  madones*.  Les  femmes  avaient  une  part 
au  ministère  ;  elles  portaient  des  titres  sacrés*.  Tout 
inspirait  la  dévotion  et  contribuait  à  l'excitation  des 
sens  :  pleurs,  chants  passionnés,  danses  au  son  de  la 
flûte,  représentations  commémoratives  de  la  mort  et 
de  la  résurrection  d'un  dieu  *.  La  discipline  morale, 
sans  être  sérieuse,  en  avait  les  apparences.  Il  y  avait 
des  jeûnes,  des  austérités,  des  jours  de  continence. 
Ovide  et  Tibulle  se  plaignent  du  tort  que  ces  féeries 
font  à  leurs  plaisirs,  d'un  ton  qui  montre  bien  que 
la  déesse  ne  demandait  à  ces  belles  dévotes  que  des 
mortifications  bien  limitées. 

Une  foule  d'autres  dieux  étaient  accueillis  sans 
opposition,  avec  bienveillance  même  \  La  Junon  cé- 

Fastes,  IV,  309;  Juvénal,  vi/5î3;  StraboD,  Vn,ni,  4;  Plutarque, 
Prœc.  conjug.,  49. 

4.  Catulle,  x,  S6  ;  Tibullè,  I,  m,  23. 

î.  Ovide,  De  arte  aw.^ï,  78;  Juvénal,  vi,  489. 

^.  Mommsen,  Inscr.  regni  NeapoL,  n«  5354;  Corpus  inscr, 
lai.,  li,  3386. 

4.  Orelli-Henzen,  no*  4491,  6385;  Mommsen,  Inscr,  regni 
A^ca;).,  4  398,  4399. 

5.  Schol.  sur  Juv.,  viii,  29. 

6.  Lucien,  Conc,  deorumj,  9, 40  ;  Jupiter  trag.,  8;  Maxime 
d&  Madaure,  dans  saint  Augustin,  Ép,,  I,  46. 


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MARC-AURÈLE.  575 

leste  S  la  Bellone  asiatique',  Sabazius^  Adonis  %  la 
déesse  de  Syrie  '  avaient  leurs  fidèles.  Les  soldats 
étaient  le  véhicule  de  ces  cultes  divers,  grâce  à 
Thabitude  qu-ils  avaient  d'embrasser  successivement 
les  religions^  des  pays  où  ils  passaient.  Revenus 
chez  eux,  ils  consacraient  un  temple,  un  autel  à 
leurs  souvenirs  de  garnison.  De  là  ces  dédicaces  au 
Jupiter  de  Baalbek,  à  celui  de  Dolica  "',  qu'on  trouve 
dans  toutes  les  parties  de  l'empire. 

Un  dieu  oriental  surtout  balança  un  moment  la 
fortune  du  christianisme,  et  faillit  devenir  l'objet  d'un 
de  ces  cultes  à  propagande  universelle  qui  s'em- 
parent de  parties  entières  de  l'humanité.  Mitra  est, 
dans  la  mythologie  aryenne  primitive,  un  des  noms 
du  soleil  \  Ce  nom  devint,  chez  les  Perses  des  temps 


4.  Mommsen,  Inscr,  R,  N.,  n°  4608. 

2.  Sénèque,  De  vita  beala,  27. 

3.  Val.  Max.,  I,  m,  t\  Orelli,  n®  4259;  Moyaeïov  tyîç  eOoYY. 
oXoXfi;,  p.  164  et  suiv.  (Srnyrne,  4  880.) 

4.  Ovide,  De  arle  am.,  ï,  75. 

5.  Suét.,  Néron,  56. 

6.  Retigio  :  Apulée,  Mélam.,  XI,  25;  Orelli,  2338,  2339; 
Momrasen,  Inscr,  R,  M^25d6. 

7.  Corpus  inscr.  laL,  III,  ^614;  Orelli,  4  23Î-4235. 

8.  J.  Darmesteter,  Ormazd  et  Âhriman,  p.  62  el  suiv.;  le 
môme,  Ihe  Zend-Avesla,  I,  p.  lx  et  suiv.  ;  A.  Maury,  Croy.  et 
lég.,  p.  459  et  suiv.  ;  Max  Miilier,  Relig,  de  l'Inde,  p.  237  et  suiv. 
(trad.  Darmesteter). 


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570  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

achéoiénides,  un  dieu  de  premier  ordre  ^  On  entendit 
parler  de  lui  pour  la  première  fois,  dans  le  monde 
gréco-romain,  vers  Fan  70  avant  Jésus-Christ  *.  La 
vogue  lui  vint  lentement'.  C'est  seulement  au  W  et  au 
iir  siècle  que  le  culte  de  Mithra,  savamment  orga- 
nisé sur  le  type  des  mystères  qui  avaient  déjà  si  pro- 
fondément ému  Tancienne  Grèce,  obtint  un  succès 
extraordinaire*. 

Ses  ressemblances  avec  le  christianisme  étaient 
si  frappantes,  que  saint  Justin  et  Tertullien  y  voient 

4.  Inscr.  cunéif.  :  Norris,  Journal  of  the  R.  As.Soc.^XVy 
p.  459;  Benfey,  Keilinschrifien,  p.  67.  Monnaies  de  Kanerkès  : 
Lassen,  Ind,  AU,,  II,  p.  837.  Textes  zoroastrieos  :  Windisch- 
inann,  Milhra,  Leipzig,  4857;  Spiegel,  Khorda  Avesla,  p.  79  et 
suiv.;  Kossowicz,  Decem  Send,  exe,  p.  74  et  suiv.;  de  Harlez^ 
Avesla,  II,  p.  226  et  suiv.;  le  même  dans  la  Bibliothèque  orien- 
tale, de  Maisonneuve,  t.  V,  p.  445  et  suiv.  ;  Hovelacque,  l' Avesla, 
p.  476  et  suiv.  Noms  achéménides,  MUradale,  Milrobale,  etc. 
Hérodote,  I,  434;  Xénophon,  Cyrop.,  Vlll,  v,  53;  Œcon.,  IV, 
24;  Plutarque,  Artax,,  4;  Alex.,  30;  De  Is,  et  Os.,  46  (pris 
de  Théopompe);  Duris,  dans  Miilier,  Fragm.  hist.  gr,.  11,  p.  47i 
et  suiv.;  Strabon,  XI,  xiv,  9;  XV,  m,  43;  Quinte-Curce,  IV, 
XLViii,  42. 

2.  Plutarque,  Pompée,  24. 

3.  Orelli-Henzen,  n»  5844. 

4.  Corpusinscr,  gr.,  n"  6008  et  suiv.;  Orelli-Henzen,  n'«  4  904 , 
2340  et  suiv.,  6845-5847,  6042  b;  Mommsen,  Mscr.  R.  N,,  2484; 
Stace,  Thébatde,  I,  720;  Dion  Cassius,  LXllI,  5;  Porphyre,  De 
abstin,,  II,  56;  IV,  46;  Marini,  Arv.,  p.  529;  Lucien,  Deorum 
eonc,,  9;  Jupiter  trag,,  8;  Commodien,  Instr,,  xiii,  vers  469  et 
suiv.;  Firmicus  Maternus,  5  ;  Lajard,  Rech,  sur  le  culte  de  Mithra 
(4867)  ei Introduction,  atlas  (4847). 


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MARC-AURÈLE.  577 

un  plagiat  satanique  ^  Le  mithriacisme  avait  le  bap- 
tême*, Teucharistie,  les  agapes',  la  pénitence,  les 
expiations,  les  onctions.  Ses  chapelles  ressemblaient 
fort  à  de  petites  églises.  Il  créait  un  lien  de  fraternité 
entre  les  initiés.  Nous  l'avons  dit  vingt  fois,  c'était  là 
le  grand  besoin  du  temps.  On  voulait  des  congre- 
gâtions  où  Ton  pût  s'aimer,  se  soutenir,  s'observer 
les  uns  les  autres,  des  confréries  offrant  un  champ 
clos  (car  l'homme  n'est  pas  parfait)  à  toute  sorte 
de  petites  poursuites  vaniteuses,  au  développement 
inoffensif  d'enfantines  ambitions  de  synagogues. 
A  beaucoup  d'autres  égards,  le  mithriacisme  ressem- 
blait èi  la  franc-maçonnerie.  Il  y  avait  des  grades, 
des  ordres  d'initiation,  portant  des  noms  bizarres*, 
des  épreuves  successives,  un  jeûne  de  cinquante 
jours,  des  terreurs,  des  flagellations*.  Une  vive  piété 

4.  SaiQt  Justin,  ApoL,  I,  66;  Dial.,  70,  78;  Celse,  dans  Orig., 
VI,  22;  Commodien,  Instr.,  1.  c;  Tertullien,  De  prœscr.,  40;  De 
corona^ib]  Debaptismo,  5;  saint  Augustin,  In  Joh,,  tract,  vu,  6. 
Cf.  Saint  Paul,  p.  269;  l'Égl,  chrét.,  p.  374.  Voir  Le  Blant,  biscr. 
chréi.,  n,  p.  7i-73. 

2.  Voirie  Mihir  yasht,  422,  Windischmann. 

3.  Revue  arch,,  août  4872,  p.  70. 

4.  Gruter,  p.  27, 1087;  Orelli-Henzen,  2335,  2340-2356,  584; 
Tertullien,  De  cor,,  45;  Adv.  Marc,  I,  43;  Porphyre,  De 
abslin,,  IV,  16;  De  anlro  nymph.,  45,  46;  saint  Jérôme,  Episi., 
57,  ad  Lœtam,  Mari.,  p.  594;  Suidas,  au  mot  MîOpac.  Voir  BulL 
de  corr.  arch.,  4868,  p.  98. 

5.  Lamprido,  Commode,  9;  Tertullien,   Décor,,    45;   saint 

37 


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578  ORIGINES  DO  CHRISTIANISME. 

se  développait  à  la  suite  de  ces  exercices.  On  croyait 
à  rimmortalilé  des  initiés,  à  un  paradis  pour  les 
âmes  pures  ^  Le  mystère  de  la  coupe,  si  ressemblant 
à  la  Cène  chrétienne,  des  réunions  du  6oir%  ana- 
logues à  celles  de  nos  congrégations  pieuses,  en  des 
«  antres  »  ou  petits  oratoires*,  un  clergé  nombreux*, 
où  les  femmes  étaient  admises  %  des  expiations  tau- 
robolaîres^,  affreuses,  mais  saisissantes,  répondaient 
bien  aux  aspirations  du  monde  romain  vers  une  sorte 
de  religiosité  matérialiste.  L'immoralité  des  anciennes 

Orégoire  de  Nazîanze,  Oral,  slelil.,  i,  in  Jul.,  p.  77,  éd.  Col.; 
ibid.,  p.  89  (§§  70  et  89,  Paris);  Oral.,  xxxix,  p.  626,  et  le 
commentaire  d'Élie  de  Crète,  Nicetas,  Noanus,  II,  325,  501,  540- 
oH.  Voir  surtout  les  curieux  monuments  trouvés  sur  l'Esquilin. 
Bullettino  delta  Commissione  archeoL  municipalej  If  (Rome, 
4874),  p.  224  etsuiv. 

4.  Catacombe  mithrîaque  de  la  voie  Appienoe,  attenante  au 
cimetière  de  Prétextât,  tombe  de  Vibia  et  Vincentius.  Garruccî, 
Tre  sepolori  (Naples,  4852),  et  dans  le  t.  IV  des  if^i.  d'archéol. 
dos  pères  Cahier  et  Martin  (Paris,  4856).  Cf.  Revue  wrchéoi,,  févr. 
4872,  p.  424-425. 

2.  ÉxxXwx,   auvofjfCi^. 

3.  Mithrseum  de  saint  Clément  :  de  Rossi,  BtMellino,  S*  série, 
4870;  F.Gori,  dans  le  Buonarrolij  série  II,  vol.  V,  nov.-déc  4870; 
Revue  archéol.,  août  4872,  p.  65  et  suiv.  Antre  mithriaque  à 
Ostie,  sous  Commode  (Rossi). 

4.  SaeerdoSjOnliMes^  hierophanles,\oir Revue  archéol., maï 
4866,  p.  323  et  suiv.;  Orelli,  1597,  2353.  Septem  pU  sacerdûteê, 
dans  le  fombeau  de  Vinoentius. 

5.  Revue  archéol.,  1.  c. 

ۥ  Corpus  inscr.  gr,,  n*  6042  6, 


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MARG-ADRÈL£.  579 

sabazies  phrygiennes  n'avait  pas  disparu,  mais  était 
masquée  par  une  teinture  de  panthéisme  et  de  mys* 
ticité,  parfois  par  un  scepticisme  tranquille  à  la  façon 
de  TEcclésiaste  ^ 

On  peut  dire  que,  ai  le  christianisme  eût  été 
arrêté  dans  sa  croissance  par  quelque  maladie  mor- 
telle, le  monde  eût  été  mithriaste.  Mithra  se  prêtait 
à  toutes  les  confusions,  avec  Attis,  avec  Adonis,  avec 
Sabazius,  avec  Mén  %  qui  étaient  déjà  en  possession 
depuis  longtemps  de  faire  couler  les  larmes  des 
femmes.  Les  soldats  aussi  affectionnaient  ce  culte. 
En  rentrant  dans  leurs  foyers,  ils  le  portaient  aux 
provinces  frontières,  sur  le  Rhin,  sur  le  Danube. 
Aussi  le  mithriacisme  résista*t*il  plus  que  les  autres 
cultes  au  christianisme.  Il  fallut,  pour  l'abattre,  les 
coups  terribles  que  lui  porta  Tempire  chrétien.  C'est 
dans  les  années  376  et  377  qu'on  trouve  le  nombre 

4 .  Inscription  au  moins  très  équivoque  du  tombeau  de  Vin- 
contins  (sur  le  sens  de  henefac,  voir  Le  Blant,  Revue  arch.,  juin 
4875,  p.  356-36S);  inscription  décidément  obscène  de  M.  Âure- 
lius,  vifî-à-vis;  à  côté,  Vénus  aversa*  Garrucci,  L  c;  Orelli- 
Heozen,  n^  6042.  Comparez  les  trouvailles  de  l'Esquilin  mention- 
nées ci-dessus,  p.  578,  note. 

t.  Maury,  Rel.  de  la  Gr.,  m,  p.  93,  434-432.  La  tombe  de 
Vincentius  renferme  des  particularités  qui  la  rapprochent  à  la  fois 
des  superstitions  sabaziennes,  mithriaques  et  même  du  christia- 
nisme. Angélus  bmuSj bonorum  judicio  judicaii.  Voir 

Revue  arch,,  nov.  et  déc.  4874;  janv.  4873, 


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580  ORIGINES  DD   CHRISTIANISME. 

le  plus  considérable  de  monuments  élevés  par  les 
adorateurs  de  la  Grande  Déesse  et  de  Mithra^  Des 
familles  sénatoriales  très  respectables  y  restèrent 
attachées,  rebâtirent  à  leurs  frais  les  antres  détruits, 
et,  à  force  de  legs  et  de  fondations,  essayèrent  de 
donner  Tétemité  à  un  culte  frappé  de  mort*. 

Les  mystères  étaient  la  forme  ordinaire  de  ces 
cultes  exotiques  et  la  cause  principale  de  leurs  succès. 
L'impression  que  laissaient  les  initiations  était  très 
profonde,  de  même  que  la  franc-maçonnerie  de  nos 
jours,  bien  que  tout  à  fait  creuse,  sert  d* aliment 
à  beaucoup  d'âmes.  C'était  une  sorte  de  première 
communion*:  un  jour,  on  avait  été  un  être  pur,  pri- 
vilégié, présenté  au  public  pieux  comme  un  bien- 
heureux, comme  un  saint,  couronne  en  tète,  cierge  & 
la  main.  Des  spectacles  étranges,  des  apparitions  de 
poupées  gigantesques,  des  alternatives  de  lumière  et 
de  ténèbres,  des  visions  de  l'autre  vie  que  l'on  croyait 

4.  Le  Blant,  Inscr.  chrét,,  I,  p.  497. 

t.  DeRossi,  Bull.,  4865,  p.  8;  4867,  p.  76;  4868,  53,  57,  69 
Henzen,  BtUl.  de  corr.  arch,,  4867,  p.  474-476;  4868,  p.  90-98 
Revue  arch,,  août  4872,  p.  73;  Himerîus,  OraL,  vu,  2,  p.  540 
édit.  Wernsdorf;  Julien,  Oral.,  iv,  p.  J04  ;  Cœs.,  p.  432,  Herl- 
leÎD;  Socrate,  IIF,  2;  Soz.,  V,  7;  Philostorge,  VU,  2;  Photius, 
cod.,  ccLxxxv,  p.  483;  poème  découvert  par  M.  Delisle,  v.  47 
et  Buiy.;  Mommsen,  dans  V Hermès,  IV,  p.  350  et  suiv.  ;  saint 
Jérôme,  EpisL,  57,  ad  Lœtam,  col.  594  ;  Paulin  de  Noie,  Poetna 
uUimum,  ou  Adv.pag,,  v.  440  (édition  de  Migne,  col.  704-702}. 


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MARC-AURÈLE.  581 

réelles,  inspiraient  une  feiTeur  de  dévotion  dont  le 
souvenir  ne  s'effaçait  plus  ^  Il  s'y  mêlait  plus  d'un 
sentiment  équivoque  et  dont  les  mauvaises  mœurs  de 
l'antiquité  abusaient*.  Comme  dans  les  confréries 
catholiques,  on  se  croyait  lié  par  un  serment  ;  on  y 
tenait,  même  quand  on  n'y  croyait  guère  ;  car  il 
s'y  attachait  l'idée  d'une  faveur  spéciale,  d'un  carac- 
tère qui  vous  séparait  du  vulgaire.  Tous  ces  cultes 
orientaux  disposaient  de  plus  d'argent  que  ceux  de 
l'Occident'.  Les  prêtres  y  avaient  plus  d'importance 
que  dans  le  culte  latin*;  ils  formaient  un  clergé, 
avec  des  ordres  divers",  urie  milice  sainte,  retirée 
du  monde,  ayant  ses  règles  ®.  Ces  prêtres  avaient  un 
air  grave  et,  comme  on  dirait  maintenant,  ecclé- 
siastique"'; ils  avaient  la  tonsure,  des  mitres,  un 
costume  à  part*. 


4.  Apulée,  XI,  2<,  23,24,  25. 

2.  Mystes  (Hor.,  Od,,  II,  x,  40)  désigne  un  enfant,  voué  au 
blanc,  au  bleu,  comnie  on  dirait  aujourd'hui,  habillé  presque  en 
jeune  fille.  Voir  Tinscription  de  M.  Âurelius.  Garrucci,  l.  c. 

3.  Lucien,  Jup,  trag.j  8. 

4.  Apulée,  Mëlam.,Xly  15,  23;  Orelli,  inscriptions  déjà  citées 
et  inscriptions  mithriaques  en  général,  n»»  2340  et  suiv. 

5.  Corpus  inscr.  gr.,  n«  6000. 

6.  Apulée,  XI,  45  ;  TertuUien,  De  corona,  dernier  paragr. 

7.  Servius,  ad  ^n,,Yl,  66i  ;  Ch.  Millier,  Fragm,  hisloricorum 
grœcorum,  III,  p.  497. 

8.  De  Is.  et  Os,,  3. 


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582  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

Une  religion  fondée,  comme  celle  d'Apollonius 
de  Tyane,  sur  la  croyance  au  voyage  d'un  Dieu  sur 
la  terre  avait  des  chances  particulières  de  succès. 
L'humanité  cherche  l'idéal  ;  mais  elle  veut  que  l'idéal 
soit  une  personne;  elle  n'aime  pas  une  abstraction. 
Un  homme  incarnation  de  l'idéal,  et  dont  la  biogra- 
phie pût  servir  de  cadre  à  toutes  les  aspirations  du 
temps,  voilà  ce  que  demandait  l'opinion  religieuse. 
L'Évangile  d'Apollonius  de  Tyane  n'eut  qu'un  demi- 
succès;  celui  de  Jésus  réussit  complètement.  Les 
besoins  d'imagination  et  de  cœur  qui  travaillaient 
les  populations  étaient  justement  ceux  auxquels  le 
christianisme  donnait  une  pleine  satisfaction.  Les 
objections  que  présente  la  croyance  chrétienne  à  des 
esprits  amenés  par  la  culture  rationnelle  à  l'impossi- 
bilité d'admettre  le  surnaturel  n'existaient  pas  alors. 
En  général,  il  est  plus  difficile  d'empêcher  l'homme' 
de  croire  que  de  le  faire  croire.  Jamais  siècle,  d'ail- 
leurs, ne  fut  plus  crédule  que  le  ii*  siècle.  Tout  le 
monde  admettait  les  miracles  les  plus  absurdes;  la 
mythologie  courante,  ayant  perdu  son  sens  primitif, 
atteignait  les  dernières  limites  de  l'ineptie.  La  somme 
de  sacrifices  que  le  christianisme  demandait  à  la 
raison  était  moindre  que  celle  que  supposait  le  paga- 
nisme. Se  convertir  au  christianisme  n'était  donc  pas 
un  acte  de  crédulité  ;  c'était  presque  un  acte  de  bon 


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MARG-AURÈLE.  .    583 

sens  relatif.  Même  au  point  de  vue  du  rationaliste, 
le  christianisme  pouvait  être  envisagé  comme  un 
progrès  ;  ce  fut  l'homme  religieusement  éclairé  qui 
Tadopta.  Le  fidèle  aui  anciens  dieux  fut  le  paga- 
nus^y  le  paysan,  toujours  réfractaire  au  progrès,  en 
arrière  de  son  siècle  ;  comme  un  jour,  au  xx'  siècle 
peut-être,  les  derniers  chrétiens  seront  à  leur  tour 
appelés  paganiy  a  des  ruraux  »• 

Sur  deux  points  essentiels,  le  culte  des  idoles-  et 
les  sacrifices  sanglants,  le  christianisme  répondait 
aux  idées  les  plus  avancées  du  temps,  comme  Ton 
dirait  aujourd'hui,  et  faisait  une  sorte  de  jonctioa 
avea  le  stoïcisme  *•  L'absence  d'images,  qui  valait  au 
culte  chrétien,  de  la  part  du  peuple,  l'accusation 
d'athéisme  *,  plaisait  aux  bons  esprits^,  révoltés  par 
l'idolâtrie  officielle  \  Les  sacrifices  sanglants  impii* 
quaient  aussi  les  idées  les  plus  offensantes  pour  la 

4 .  Voir  BiUL  deUa  cammissiane  arclu  comunale  di  Roma^ 
oct.-déc.  4877,  p.  244  et  suiv. 

2.  Cf.  Bernays,  Die  kerakUUsehm  BrUfe  (Berlin,  4869)> 
p.  25-26,  30-37,  60.  Saiot  Jastin  a^ait  probablement  la  le»  faueees^ 
lettres  d'Heraclite.  Bernaye^  op.  dL,  p*  35-36, 

3.  JudcBa  gem  contumeli^  nummim  insignk..  nine,  B/ 
N.,  xni,  4  (9). 

4.  Voir  Strabon,  XVI,  n,  35,  36.  Cf..  lettre  apocryphe  de  Marc- 
Aurèle,  à  la  suite  de  saint  Joetie. 

5.  Comme  comble  de  sottise,  voir  Sénèqve,  Fragm.,  36  (édit. 
Haase). 


4 


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584  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

divinité  ^  Les  esséniens,  les  elkasaites,  les  ébionites, 
les  chrétiens  de  toute  secte,  héritiers  en  cela  des 
anciens  prophètes*,  eurent  sur  ce  point  un  admi- 
rable sentiment  du  progrès'.  La  chair  se  vit  exclue 
même  du  festin  pascale  Ainsi  fut  fondé  le  culte  pur. 
Le  côté  inférieur  de  la  religion,  ce  sont  les  pratiques 
qui  sont  censées  opérer  d'elles-mêmes.  Jésus,  par  le 
rôle  qu'on  lui  a  prêté,  sinon  par  son  fait  personnel, 
a  marqué  la  fin  des  pratiques.  Pourquoi  parler  de 
sacrifices?  Celui  de  Jésus  vaut  tous  les  autres.  De 
pâque?  Jésus  est  le  vrai  agneau  pascal.  De  la  Thora? 
L'exemple  de  Jésus  vaut  beaucoup  mieux*.  C'est  par 
ce  raisonnement  que  saint  Paul  a  détruit  la  Loi,  que 
le  protestantisme  a  tué  le  catholicisme.  La  foi  en 
Jésus  a  ainsi  tout  remplacé.  Les  excès  mêmes  du 
christianisme  ont  été  le  principe  de  sa  force  ;  par  ce 
dogme  que  Jésus  a  tout  fait  pour  la  justification  de 
son  fidèle,  les  œuvres  ont  été  frappées  d'inutilité, 
tout  culte  autre  que  la  foi  a  été  découragé. 

1.  Lucien,  De  sacrificiis  ;  Théophraste,  Depietate,^\\„  Ber- 
nays  (Berlin,  4866);  Galien,  De  u$u  part,  lïl,  40  (t.  III,  p.  237). 
Cf.  De  monarchia,  attribué  à  Justin,  %  4;  Clëm.  d'Alex.,  Sirom , 
V,  44;  Eusôbe,  Prœp,  evang.,  XIH,   43   (aiù  ^i  OGt  ^là  xùxfjç 

^îxoioc  uv  ). 

s.  Isaïe,  cb.  I  ;  Ps.  xl,  l,  li. 

3.  Hilgenfeld,  Nov.  Test,  extra  can.  rec,  IV,  p.  34,  37. 

4.  Jlnd,,  p.  37  bas. 

6.  Voir  Saint  Paul,  p.  486;  V Antéchrist,  p.  885. 


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MÂRC-ÂURÈLE.  585 

Le  christianisme  avait  donc  une  immense  supé- 
riorité sur  la  religion  d'État  que  Rome  patronnait 
et  sur  les  différents  cultes  qu'elle  tolérait.  Les  païens 
le  comprenaient  vaguement.  Alexandre  Sévère  ayant 
eu  la  pensée  d'élever  un  temple  à  Christ,  on  lui  ap- 
porta de  vieux  textes  sacrés  d'où  il  résultait  que,  s'il 
donnait  suite  à  cette  idée,  tous  se  feraient  chrétiens, 
et  que  les  autres  temples  seraient  abandonnés  ^  En 
vain  Julien  essayera  d'appliquer  au  culte  officiel  l'or- 
ganisation qui  faisait  la  force  de  l'Église*;  le  paga- 
nisme résistera  à  une  transformation  contraire  à  sa 
nature.  Le  christianisme  s'imposera  et  s'imposera 
tout  entier  h  l'empire.  La  religion  que  Rome  répandra 
dans  le  monde  sera  justement  celle  qu'elle  a  le  plus 
vivement  combattue,  le  judaïsme  sous  forme  chré- 
tienne. Loin  qu'il  faille  être  surpris  du  succès  du 
christianisme  dans  l'empire  romain,  il  faut  bien  plutôt 
s'étonner  que  cette  révolution  ait  été  si  lente  à  s'ac- 
complir. 

Ce  qui  était  profondément  atteint  par  le  christia- 
nisme, c'étaient  les  maximes  d'État,  base  de  la  poli- 
tique romaine.  Ces  maximes  se  défendirent  énergi- 
quement  pendant  cent  cinquante  ans,  et  retardèrent 
l'avènement  du  culte  désigné  pour  la  victoire.  Mais 

4 .  Lampride,  Alex.  Sév.,  54 . 

2.  Tillemont,  Mëm.,  Vil,  p.  446-4S0. 


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586  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

cet  avènement  était  inévitable.  Méliton  avait  raison  ^ 
Le  christianisme  était  destiné  à  être  la  religion  de 
Tempire  romain.  L'Occident  se  montrait  encore  bien 
réfractaire  ;  TÂsie  Mineure  et  la  Syrie,  au  contraire, 
comptaient  des  masses  denses  de  populations  chré- 
tiennes augmentant  chaque  jour  en  importance  po- 
litique. Le  centre  de  gravité  de  l'empire  se  trans- 
portait de  ce  côté.  On  sentait  déjà  qu*un  ambitieux 
aurait  la  tentation  de  s'appuyer  sur  ces  foules,  que 
la  mendicité  mettait  entre  les  mains  de  l'Église  et  que 
rÉglise,  à  son  tour,  mettrait  dans  la  main  du  césar 
qui  loi  serait  favorable.  Le  rôle  politique  de  l'évèque 
ne  date  pas  de  Constantin.  Dès  le  m*  siècle,  l'évè- 
que des  grandes  villes  d'Orient  se  montre  comme  un 
p  ersonnage  analogue  à  ce  qu'est,  de  nos  jours,  l'é- 
vèque en  Turquie,  chez  les  chrétiens  grecs,  armé- 
niens, etc.  Les  dépôts  des  fidèles,  les  testaments,  la 
t4itelle  des  pupilles,  les  procès,  toute  l'administra- 
tion, en  un  mot,  de  la  communauté  lui  sont  confiés. 
C'est  un  magistrat  à  côté  de  la  magistrature  publique  % 
bénéficiant  de  toutes  les  fautes  de  celle-ci.  L'Église, 


I.  Toir  eî-dessus,  p.  SS3  et  euhr. 

%.  Notez  le  rôle  extraordiotire  de  saint  Babylaa  k  Àotîodie. 
Sur  Paul  de  Samosale,  voir  ci-aprè9,  p.  648-649.  Les  lettres  de 
Tempereur  Gallien  aux  évoques  sont  bieD  remarquable»  (Bus., 
H.  £.,VII,  ch.  xm). 


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MARG-AURÈLG.  587 

au  m*  siècle,  est  déjà  une  vaste  agence  d'intérêts 
populaires,  suppléant  à  ce  que  Tempire  ne  fait  pas. 
On  sent  qu'un  jour,  Fempire  défaillant,  l'évoque  hé- 
ritera de  lui.  Quand  l'État  refuse  de  s'occuper  des 
problèmes  sociaux,  ceux-ci  se  résolvent  à  part,  au 
moyen  d'associations  qui  démolissent  l'État. 

La  gloire  de  Rome,  c'est  d'avoir  essayé  de  ré- 
soudre le  problème  de  la  société  humaine  sans  théocra- 
tie, sans,  dogme  surnaturel.  Le  judaïsme,  le  christia- 
nisme, l'islamisme,  le  bouddhisme  sont,  au  contraire, 
de  grandes  institutions  embrassant  la  vie  humaine 
tout  entière  sous  forme  de  religions  révélées.  Ces 
religions  gont  la  société  humaine  elle-même  ;  rien 
n'existe  en  dehors  d'elles.  Le  triomphe  du  christia- 
nisme fut  l'anéantissement  de  la  vie  civile  pour  mille 
ans.  L'Église,  c'est  la  commune  si  l'on  veut,  mais 
sous  forme  religieuse.  Pour  être  membre  de  cette 
commune-là,  il  ne  suffit  pas  d'y  être  né  ;  il  faut  pro- 
fesser un  dogme  métaphysique,  et,  si  votre  esprit  se 
refuse  à  croire  ce  dogme,  tant  pis  pour  vous.  L'is- 
lamisme ne  fit  qu'appliquer  le  même  principe.  La 
mosquée,  comme  la  synagogue  et  l'église,  est  le 
centre  de  toute  vie.  Le  moyen  âge,  règne  du  chris- 
tianisme, de  l'islamisme  et  du  bouddhisme,  est  bien 
Tère  de  la  théocratie.  Le  coup  de  génie  de  la  Renaisr- 
sance  a  été  de  revenir  au  droit  romain,  qui  est  essen- 


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588  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

tiellement  le  droit  laïque,  de  revenir  à  la  philosophie, 
à  la  science,  à  Part  vrai,  à  la  raison,  en  dehors  de 
toute  révélation.  Qu'on  s'y  tienne.  Le  but  suprême 
de  l'humanité  est  la  liberté  des  individus.  Or  la  théo- 
cratie, la  révélation  ne  créeront  jamais  la  liberté. 
La  théocratie  fait  de  l'homme  revêtu  du  pouvoir  un 
fonctionnaire  de  Dieu^  ;  la  raison  fait  de  lui  un  man- 
dataire des  volontés  et  des  droits  de  chacun. 

4.  AtiTûuppl  6to0.  Rom.,  XIII,  6. 


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CHAPITRE  XXXII. 


RÉVOLUTION    SOCIALE     ET    POLITIQUE     AMENÉE 
PAR    LE    CHRISTIANISME. 


Ainsi,  à  mesure  que  l'empire  baisse,  le  christia- 
nisme s'élève.  Durant  le  m''  siècle,  le  christianisme 
suce  comme  un  vampire  la  société  antique,  soutire 
toutes  ses  forces  et  amène  cet  énervement  général 
contre  lequel  luttent  vainement  les  empereurs  pa- 
triotes. Le  christianisme  n'a  pas  besoin  d'attaquer 
de  vive  force;  il  n'a  qu'à  se  renfermer  dans  ses 
églises.  Il  se  venge  en  ne  servant  pas  l'État,  car  il 
détient  presque  à  lui  seul  des  principes  sans  les- 
quels l'État  ne  saurait  prospérer.  C'est  la  grande 
guerre  que  nous  voyons  aujourd'hui  faite  à  l'État 
par  nos  conservateurs.  L'armée,  la  magistrature, 
les  services  publics  ont  besoin  d'une  certaine  somme 
de  sérieux  et  d'honnêteté.  Quand  les  classes  qui 
pourraient   fournir  ce    sérieux   et   cette    honnêteté 


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590  ORIGINES   DU  CHRISTIANISME. 

se  confinent  dans  Fabstention,  tout  le  corps  souffre. 
L'Église,  au  uf  siècle,  en  accaparant  la  vie, 
épuise  la  société  civile,  la  saigne,  y  fait  le  vide.  Les 
petites  sociétés  tuèrent  la  grande  société.  La  vie  an- 
tique, vie  tout  extérieure  et  virile,  vie  de  gloire,  d'hé- 
roïsme,  de  civisme,  vie  de  forum,  de  théâtre,  de 
gymnase,  est  vaincue  par  la  vie  juive,  vie  antimili- 
taire, amie  de  l'ombre,  vie  de  gens  pâles,  claquemu- 
rés. La  politique  ne  suppose  pas  les  honames  trop 
détachés  de  la  terre.  Quand  l'honune  se  décide  à 
n'aspirer  qu'au  ciel,  il  n'a  plus  de  pays  ici-bas.  On  ne 
fait  pas  une  nation  avec  des  moines  ou  des  yoguis  ; 
la  haine  et  le  noépris  du  monde  ne  préparent  pas  à  la 
lutte  de  la  vie.  L'Inde,  qui,  de  tous  les  pays  connus, 
a  le  plus  versé  dans  l'ascétisme,  n'est,  depuis  un 
temps  immémorial,  qu'une  terre  ouverte  à  tous  les 
conquérants.  Il  en  fut  de  même  à  quelques  égards 
de  rÉgypte.  La  conséquence  inévitable  de  l'ascétisme 
est  de  faire  considérer  tout  ce  qui  n'est  pas  religieux 
comme  frivole  et  inférieur.  Le  souverain,  le  guerrier, 
comparés  au  prêtre  S  ne  sont  plus  que  des  rustres, 
des  brutaux;  l'ordre  civil  est  tenu  pour  une  tyrannie 
gênante.  Le  christianisme  améliora  les  mœurs  du 
monde  ancien;  mais,  au  point  de  vue  militaire  et 

4.  Constit.  aposL,  H,  34. 


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MARC-AURÈLE.  591 

patriotique,  il  détruisit  le  monde  ancien.  La  cité  et 
l'État  ne  s'accommoderont  plus  tard  avec  le  chris- 
tianisme qu'en  faisant  subir  à  celui-ci  les  plus  pro- 
fondes modifications. 

«  Ils  habiteat  sur  la  terre,  dit  l'auteur  de  l'É- 
pitre  à  Diognète  ^  ;  mais,  en  réalité,  ils  ont  leur  patrie 
au  ciel.  »  Effectivement,  quand  on  demande  au  mar- 
tyr sa  patrie  :  «  Je  suis  chrétien  »,  répond-il*.  La 
patrie  et  les  lois  civiles,  voilà  la  mère,  voilà  le  père, 
que  le  vrai  gnostique,  selon  Clément  d'Alexandrie  ', 
doit  mépriser  pour  s'asseoir  à  la  droite  de  Dieu.  Le 
chrétien  est  embarrassé,  incapable  quand  il  s'agit 
des  affaires  du  monde*  ;  l'Évangile  forme  des  fidèles, 
non  des  citoyens.  Il  en  fut  de  même  pour  l'isla- 
misme et  le  bouddhisme.  L'avènement  de  ces  grandes 
religions  universelles  mit  fin  à  la  vieille  idée  de  pa- 
trie; on  ne  fut  plus  Romain,  Athénien;  on  fut  chré- 
tien, musulman,  bouddhiste.  Les  hoounes  désormais 
vont  être  rangés  d'après  leur  culte,  non  d'après  leur 

4.  Éict  'fHç  ^lOTptGou^iv,  àiX  iv  o6p«v6  iroXirivovrat.  Cf.  Tort.^ 
ApoL,  3S,  et  Yuranopolis  des  stoïciens.  Glëm.  d'Alex.,  Slrom., 
IV,  XXVI,  fia. 

2.  Actes  de  saint  Pione,  $  48  ;  Le  Blant,  Inser.,  I,  p.  4SS-423; 
Mon.  d'épigr.  chrét.,  p.  5-8  ;  Jean  Ghrys.,  Homil.  in  sanctum 
Lucianum,  Mootf.,  II,  p.  528. 

3.  Glém.  d'Alex.,  Slrom.,  FV,  4. 

4.  Infrucluosi  in  negoeiis  diemmir,  TeiiuUieo,  Apol»,  4S, 
Cf.  iBlius  Aristide,  0pp.,  II,  p.  493,  édit.  Dindorr. 


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592  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

patrie;  ils  se  diviseront  sur  des  hérésies,  non  sur  des 
questions  de  nationalité. 

Voilà  ce  que  vit  parfaitement  Marc-Aurèle,  et  ce 
qui  le  rendit  si  peu  favorable  au  christianisme.  L'É- 
glise lui  parut  un  État  dans  l'État  ^  «  Le  camp  de  la 
piété  »,  ce  nouveau  «  système  de  patrie  fondé  sur  le 
Logos  divin  *  » ,  n'a  rien  à  voir  avec  le  camp  romain, 
lequel  ne  prétend  nullement  former  des  sujets  pour 
le  ciel.  L'Église,  en  effet,  s'avoue  une  société  com- 
plète, bien  supérieure  à  la  société  civile  ;  le  pas- 
leur  vaut  mieux  que  le  magistrat  •.  L'Église  est  la 
patrie  du  chrétien,  comme  la  synagogue  est  la  patrie 
du  juif;  le  chrétien  et  le  juif  vivent  dans  le  pays  ou 
ils  se  trouvent  comme  des  étrangers*.  A  peine  même 
le  chrétien  a-t-il  un  père  et  une  mère*.  Il  ne  doit  rien 
à  l'empire  et  l'empire  lui  doit  tout  ;  car  c'est  la  pré- 
sence des  fidèles,  disséminés  dans  le  monde  romain, 
qui  arrête  le  courroux  céleste  et  sauve  l'Étal  de  sa 


4.  L'auteur  de  Tépître  à  Diognète  (voir  ci-dessus,  p.  416)  ad- 
met cette  définition.  Voir  aussi  Gelse,  dans  Orig.,  VIII,  vers  la  fin. 

5.  f'^icv  oTpaTOfft^ov  cùoi&îaç  .  .  .  £XXo  ouoTYj[ia  irarpi^oç  xTioflèv- 
là-^tù  6tcO.  Origène,  VIII,  73,  75. 

3.  Orig.,  CoîUre  CeUe,  III,  30. 

4.  Épilre  à  Diogn,,  6. 

5.  L'indication  de  la  filiation  et  de  la  patrie  est  rare  dans  les 
inscriptions  chrétiennes.  Le  Blant,  Inscr.,  I,  p.  424  et  suiv.,  428 
et  suiv.  11  en  est  de  môme  pour  Thérédité.  Ibid,,  p.  434-433. 


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MABC-ÂURÈLE.  593 

ruine  ^  Le  chrétien  ne  se  réjouit  pas  des  victoires 
de  Tempire  ;  les  désastres  publics  lui  paraissent  une 
confirmation  des  prophéties  qui  condamnent  le  monde 
à  périr  par  les  barbares  et  par  le  feu*.  Le  cosmopo- 
lilisme  des  stoïciens  '  avait  bien  aussi  ses  dangers  ; 
mais  un  ardent  amour  de  la  civilisation  et  de  la 
culture  grecque  servait  de  contrepoids  aux  excès  de 
leur  détachement. 

A  beaucoup  d'égards,  certainement,  les  chrétiens 
étaient  des  sujets  loyaux.  Us  ne  se  révoltaient  ja- 
mais ;  ils  priaient  pour  leurs  persécuteurs.  Malgré 
leurs  griefs  contre  Marc-Aurèle,  ils  ne  prirent 
aucune  part  à  la  révolte  d'Avidius  Cassius.  Us 
affectaient  les  principes  du  légitimisme  le  plus  ab- 
solu. Dieu  donnant  la  puissance  à  qui  il  lui  plait, 
il  faut  obéir  sans  examen  à  celui  qui  la  possède  offi- 
ciellement. Mais  cette  apparente  orthodoxie  politique 
n'était  au  fond  que  le  culte  du  succès.  «  Il  n'y  a  ja- 
mais eu  parmi  nous  de  partisan  d'Albin,  de  partisan 
de  Niger  »,  dil  avec  ostentation  Tertullien*,  sous  le 

4.  Épilreà  Diogn.,  6. 

2.  Lire  la  plaisante  scène  du  Philopatris*  À  partir  de  la  fin- 
du  IV*  siècle,  les  choses  changent.  L'empire  est  devenu  chrétien, 
et  mourir  pour  lui,  c'est  mourir  pour  l'Église.  Le  Blant,  le 
Détachement  de  la  patrie,  p.  23-25. 

3.  Zenon,  Ghrysippe,  Sénèque,  Ëpictète,  Marc-Âurèle,  surtout 
Épictète,  Di88.,  î,  9;  II,  40;  III,  24;  Plut.,  De  fort.  Alex.,  6. 

4.  Tertullien,  Ad  Scap.,  2. 

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594  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

règne  de  Seplîme-Sévère.  Mais,  vraiment,  en  quoi 
Septime-Sévère  était-il  plus  légitime  qu'Albin  et  que 
Pescennîus  Niger?  Il  réussit  mieux  qu*eux,  voilà 
tout.  Le  principe  chrétien  :  k  II  faut  reconnaître  ce- 
lui qui  exerce  le  pouvoir  »,  devait  contribuer  à  éta- 
blir le  culte  du  fait  accompli,  c'est-à-dire  le  culte  de 
la  force.  La  politique  libérale  ne  doit  rien  et  ne  devra 
jamais  rien  au  christianisme  ^  L'idée  du  gouverne- 
ment représentatif  est  le  contraire  de  celle  que  pro- 
fessèrent expressément  Jésus,  saint  Paul,  saint  Pierre*, 
Clément  Romain. 

Le  plus  important  des  devoirs  civiques,  le  service 
militaire,  les  chrétiens  ne  pouvaient  le  remplir.  Ce 
service  impliquait,  outre  la  nécessité  de  verser  le 
sang,  qui  paraissait  criminelle  aux  exaltés,  des  actes 
que  les  consciences  timorées  trouvaient  idolâtriques'. 
Il  y  eut  sans  doute  plusieurs  soldats  chrétiens  au 
II*  siècle  ^  ;  mais  bien  vite  l'incompatibilité  des  deux 
professions  se  révélait,  et  le  soldat  quittait  le  cein- 

4.  tf  Tolerare  Ghristi  famuli  jubentur pessimam  elîam,  si 

ila  necesse  est,  flagitiosissimamque  rempublicam,  et,  in  illa  an* 
geloram  quadam  sanctissima  atque  augustissima  curia  caelestique 
republica,  ubi  Dei  voluntas  lez  est,  clarissimum  sibi  locam  etiam 
ista  tolerantia  comparare.  »  Saint  Augustin,  De  civ.  Dei,  II,  49. 

t.  Ou  celui  qui  tint  la  plume  pour  lui  dans  la  7*  Pelri. 

3.  Le  Blant,  dans  les  Comptes  rendue  de  l'Acad.  des  se.  mor. 
etpoL,  4879,  4*'  sem.,  p.  379  et  sui^. 

4.  Voir  ci-dessus,  p.  276  et  suiv. 


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MâRC-AURÈLE.  695 

turon  ou  devenait  martyr*.  L'antipathie  était  al> 
solue;  en  se  faisant  chrétien,  on  quittait  l'armée.  «  Or 
ne  sert  pas  deux  maîtres  »,  était  le  principe  sans 
cesse  répété*.  La  représentation  d'une  épée  ou  d'un 
arc  sur  une  bague  était  défendue  ?•  «  C'est  assez 
combattre  pour  l'empereur  que  de  prier  pour  lui*.  »• 
Le  grand  affaiblissement  qui  se  remarque  dans  l'ar- 
mée romaine  à  la  fin  du  ii"  siècle,  et  qui  éclate  sur- 
tout au  iii^  siècle,  a  sa  cause  dans  le  christianisme. 
Celse  aperçut  ici  le  vrai  avec  une  merveilleuse  saga- 
cité*. Le  courage  militaire,  qui,  selon  le  Germain, 
ouvre  seul  la  Walhalla,  n'est  point  par  lui-même  \im 
vertu  aux  yeux  du  chrétien.  S'il  est  employé  pour 
une  bonne  cause,  à  la  bonne  heure;  sinon,  il  n'»est' 
que  barbarie.  Certes,  un  homme  très  brave  à»  la 
guerre  peut  être  un  homme  de  médiocre  moralité^ 
mais  une  société  de  parfaits  serait  si  faible!  Pour 

4.  TerluIlieD,  De  corona,  44  ;  De  fuga  in  persec,  \k\,ùû 
idoL,  49;  Eusèbe,  //.  E.,  VIU,  iv;  Actes  de  saint  Maximiiieo. 

2.  Saint  Martin,  saint  Yiclricius,  saint  Taraque.  Voir  Le  Blant, 
Inscr.  chrët,,  I,  p.  84-87  ;  Comptes  rendus  de  l'Acad.  desi'se^, 
mor,  et  poL,  loc.  cit.  Aià  rb  ^x^pov  tivai  t6  Totouro  aùroîc  ^t«  t^vOmy.. 
Sv  cpcpouoi  xarà  auvtî^Tiaiv.  Rescrit  Supposé  de  Marc-Âurôle. 

3.  Clém.  d'Alex.,  Pœdag.,  IH,  xi,  p.  406. 

4.  Orig.,  Contre  Celse,  VIII,  73. 

5.  Orig.,  Contre  Celse,  VIII,  73,  74,  75.  Ou  duarparwoiAiôà  pi» 
«Otû  (fïaoïXtî)  xàv  imiy^.  Gomp.  saint  Augustin,  Epist.,  cxxxvni, 
ad  Marcellinum,  c.  ii,  $  45. 


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5l6  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

avoir  été  trop  conséquent,  l'Orient  chrétien  a  perdu 
toute  valeur  militaire.  L'islam  en  a  profité,  et  a  donné 
au  monde  le  triste  spectacle  de  cet  éternel  clirétien 
d'Orient,  partout  le  même  malgré  la  différence  des 
races,  toujours  battu,  toujours  massacré,  incapable 
de  regarder  en  face  un  homme  de  guerre,  offrant  per- 
pétuellement son  cou  au  sabre,  victime  peu  intéres- 
sante, car  elle  ne  se  révolte  pas  et  ne  sait  pas  tenir 
une  arme,  même  quand  on  la  lui  met  dans  la  main. 
Le  chrétien  fuyait  aussi  les  magistratures,  les 
charges  publiques,  les  honneurs  civils.  Poursuivre 
ces  honneurs,  ambitionner  ces  fonctions,  ou  seule- 
ment les  accepter,  c'était  donner  une  marque  de  foi  à 
un  monde  que,  par  principes,  on  déclarait  condamné 
et  entaché  à  fond  d'idolâtrie  ^  Une  loi  de  Septime- 
Sévère  *  permit  aux  «  adeptes  de  la  superstition 
juive  »  d'arriver  aux  honneurs,  avec  dispense  des 
obligations  contraires  à  leur  croyance.  Sûrement,  les 
chrétiens  pouvaient  profiter  de  ces  dispenses  ;  ils  ne 
le  firent  pas.  Couronner  sa  porte  à  l'annonce  des 
jours  de  fête,  prendre  part  aux  divertissements,  aux 
réjouissances  publiques,  était  une  apostasie  *.  Même 

4.  Tertullien,  Depallio,  5. 

2.  Dig.,  L,  II,  3,  §  3.  EU  qui  judaicam  superstitionem  se- 
quantur, 

3.  Tertullien,  De  idoL,  45;  De  speet.,  86;  De  corona,  13; 
Constit.  apost,,  II,  6S. 


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MARC-AURÈLE.  597 

interdit  à  Tégard  des  tribunaux.  Les  chrétiens  n*y 
doivent  jamais  porter  leurs  procès;  ils  doivent  s'en 
tenir  à  l'arbitrage  de  leurs  pasteurs  ^  L'impossibi- 
lité des  mariages  mixtes  '  achevait  d'élever  un  mur 
infranchissable  entre  l'Église  et  la  société.  Il  était  dé« 
fendu  aux  fidèles  de  se  promener  dans  les  rues,  de  se 
mêler  aux  conversations  publiques;  ils  ne  devaient  se 
voir  qu'entre  eux  '.  Même  les  auberges  ne  pouvaient 
être  communes  ;  les  chrétiens  en  voyage  se  rendaient 
à  l'église  et  y  participaient  aux  agapes»  aux  distri- 
butions des  restes  des  offrandes  sacrées  *• 

Une  foule  d'arts  et  de  métiers,  dont  la  profession 
entraînait  des  rapports  avec  l'idolâtrie,  étaient  inter- 
dits aux  chrétiens  >.  La  sculpture  et  la  peinture,  en 
particulier,  devenaient  presque  sans  objet;   on  les 

4.  I  Cor.,  VI,  4  etsuiy.  ;  Glétn.  Rom.,  48;  Pseudo-Glém.  ad 
Jac.j  40;  HomiL,  m,  67.  Voir  ci-dessus,  p.  97.  Cf.  Tertullien, 
De  pudic,  2.  Il  en  était  de  môme  chez  les  juifs  et  même  chez 
les  philosophes  (Lucien,  Eunuch.,  4). 

8.  I  Cor.,  VII,  39;  Tertullien,  Ad  ux.,  II,  2,  3,  6,  7,  8;  De 
monog.j  44  ;  saint  Cyprien,  De  lapsis,  6  ;conc\\e  d'Elvire,  ch.  xv, 
XVI.  Le  judaïsme  ne  les  admit  jamais,  pas  plus  que  le  christianisme. 
Exode,  XXIV,  46;  Douter.,  xxiii,  3;  Esdras,  x,  2,  7, 40;  Nehem., 
XIII,  30;  Talm.  de  Bab.,  Aboda  zara,  36  6.  Voir  aussi  Maimo- 
nide.  Unions  prohibées,  ch.  xii  ;  Eben  haézer,  I,  p.  88  et  suiv. 

3.  Conslit.  aposl  y  I,  4;  II,  61. 

4.  Actes  coptes  dits  du  concile  de  Nicée,  dans  les  Arch»  des 
miss.j  3«  série,  t.  IV,  p.  468  et  suiv.  (Revillout). 

5.  Tertullien,  De  idol.  entier. 


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598  ORIGINES   DÛ  CHRISTIANISME. 

'traitait  comme  des  ennemies  ^  Là  est  l'explication 
d*un  des  faits  les  plus  singuliers  de  Thistoire,  je  veux 
dire  de  la  disparition  de  la  sculpture  dans  la  première 
moitié  du  m''  siècle.  Ce  que  le  christianisme  tua  d'a- 
bord dans  la  civilisation  antique,  ce  fut  Tart.  Il  tua 
plus  lentement  la  richesse;  mais^  à  cet  égard,  son 
.  action  n'a  pas  été  moins  décisive.  Le  christianisme 
fut,  avant  tout,  une  immense  révolution  économique. 
Les  premiers  devinrent  les  derniers,  et  les  derniers 
devinrent  les  premiers.  Ce  fut  vraiment  la  réalisation 
du  royaume  de  Dieu,  selon  les  juifs.  Un  jour,  Bab 
Joseph,  fils  de  Rab  Josué  ben  Lévi,  étant  tombé  en 
léthargie,  son  père  lui  demanda,  quand  il  fut  revenu 
à  lui  :  «  Qu'as-tu  vu  dans  le  ciel?  —  J'ai  vu,  répondit 
Joseph,  le  monde  renversé  :  les  plus  puissants  étaient 
au  dernier  rang;  les  plus  humbles  au  premier.  — 
C'est  le  monde  normal  que  tu  as  vu,  mon  flls^  » 

L'empire  romain,  en  rabaissant  la  noblesse  et 
en  réduisant  presque  à  rien  le  privilège  du  sang, 
augmenta,  au  contraire,  Jes  avantages  de  la  for- 
tune. Loin  d'établir  l'égalité  effective  entre  les 
citoyens,  l'empire  romain,  ouvrant  à  deux  battants 
les  portes  de  la  cité  romaine,  créa  une  différence 
profonde,  celle  des   honestiores  (les   notables,  les 

4.  Tertullien,  Contre  Hermogène, 
2.  Talm.  de  Bab.,  Pesahimj  50  a. 


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MARC-AURÈLE.  599 

riches)  et  des  humiliores  ou  tenuiores  (les  pauvres)  ^ 
En  proclamant  l'égalité  politique  de  tous,  on  intro- 
duisit rinégalité  dans  la  loi,  surtout  dans  la  loi  pénale. 
La  pauvreté  rendait  presque  illusoire  le  titre  de  ci- 
toyen romain  %  et  le  grand  nombre  était  pauvre. 
L'erreur  de  la  Grèce,  qui  avait  été  le  mépris  de  Tou- 
vrier  et  du  paysan  %  n'avait  point  disparu  *.  Le 
christianisme  ne  fit  d*abord  rien  pour  le  paysan  ;  il 
nuisit  même  aux  populations  rurales  par  l'institution 
de  répiscopat,  à  l'influence  et  aux  bienfaits  duquel 
les  villes  seules  avaient  part;  mais  il  eut  une  in- 
fluence de  premier  ordre  sur  la  réhabilitation  de 
l'ouvrier.  Une  des  recommandations  que  l'Église  fait 
à  l'artisan  est  de  s'acquitter  de  son  métier  avec  goût 
et  application*.  Le  mot  d'operarim  se  relève;  dans 
leurs  épitaphes,  l'ouvrier  et  l'ouvrière  chrétiens  sont 
loués  d'avoir  été  de  bons  travailleurs*. 


4.  Duray,  Hisl.  rom..  Y,  p.  487  et  suiv.  Cf.  Paul,  V,  xxu,  4. 

5.  Digeste,  XLVIII,  ii,  46,  De  accusalianiàus. 

3.  Platon,  RépubL,  V,  m,  4;  Aristote,  Polit.,  IIÎ,  5;  IV,  8; 
Xénoph.,  CEcon.,  IV,  2;  Plut,,  Périclês,  î. 

4.  Cic,  Tusc,  V,  36;  De  off.,  I,  42;  Pro  Flacco,  h%\  Pro 
domo  sua,  33;  Sénèque,  De  benef,,  VI,  48;  Val.  Max.,  V,  ii,  40; 
SvLéione, Claude,  tt]  Dion  Chrys.,  Or.,  xxiv,  t.  II,  p.  43,  Reiske; 
Celie,  dansOrig.,  I,  28,  29. 

5.  Constil.  aposl.,  f,  4. 

6.  De  Rossi,  Inscr,  christ.,  I,  p.  49,  n«  62  (amatbix  pav- 
PBBORYii   ET  opbraria);  Z)a//.,  4865,  p.  51-53  (laborvm 


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600  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

L'ouvrier,  gagnant  honnêtement  sa  vie  de  tous 
les  jours»  tel  était  bien,  en  effet,  le  chrétien  idéal. 
L'avarice  était  pour  l'Église  primitive  le  crime  su- 
prême*. Or,  le  plus  souvent,  l'avarice,  c'était  la 
simple  épargne  '.  L'aumône  était  considérée  comme 
un  devoir  strict.  Le  judaïsme  en  avait  déjà  fait  un 
précepte'.  Dans  les  Psaumes  et  les  livres  prophé- 
tiques, Vébion  est  l'ami  de  Dieu,  et  donner  à  Vébion, 
c'est  donner  à  Dieu  *.  Aumône,  en  hébreu,  est 
synonyme  de  justice  {sedaka).  Il  fallut  limiter  l'em- 
pressement des  gens  pieux  à  se  justifier  de  la  sorte; 
un  des  préceptes  d'Ouscha  interdit  de  donner  au 
pauvre  plus  du  cinquième  de  son  bien^  Le  christia- 
nisme, qui  fut  à  son  origine  une  société  d'ébimim, 
accepta  pleinement  l'idée  que  le  riche,  s'il  ne  donne 
son  superflu,  est  un  détenteur  du  bien  d'autrui.  Dieu 
donne  toute  sa  création  à  tous.  «  Imitez  l'égalité  de 

AVTRix);  GaiTucci,  Dissert.  arch,.  If,  p.  464  (cvhlaboron.£ 
sva);  M&Tchi^  Afonum.j  p.  87  (ahigys  pavpervm]. 
4.  ICor.,  V,  40,44;  vi,  40,  etc. 

2.  II  faut  envisager  comme  une  exception  le  curieux  tableau 
que  présente  Philosopha,  IX,  42. 

3.  Prov.  m,  27-28;  x,  2;  xi,  4;  xxii,  9;  xxvm,  27;  Dan., 
IV,  24;  Talm.  de  Jér.,  Peah,  i,  4  ;  Talm.  de  Bab.,  Kethouboth, 
50  a;  Josèphe,  Contre  Apion/M^  39.  Voir  surtout  le  fils  de  Si- 
rach,  le  livre  de  Tobie,  les  Actes,  etc. 

4.  Ps.  XL,  2,  etc. 

5.  Talm.  de  Jér.,  Pedh,  i,  4. 


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MARC-AURÈLE.  601 

Dieu,  et  personne  ne  sera  pauvre  »,  lisons-nous  dans 
un  texte  qui  fut  quelque  temps  tenu  pour  sacré  ^ 
L'église  elle-même  devenait  un  établissement  de 
charité.  Les  agapes  et  les  distributions  faites  du 
superflu  des  offrandes  nourrissaient  les  pauvres,  les 
voyageurs  *. 

C'était  le  riche  qui,  sur  toute  la  ligne,  était  sa- 
crifié •.  Il  entrait  peu  de  riches  dans  l'Église,  et  leur 
position  y  était  des  plus  difliciles*.  Les  pauvres,  fiers 
des  promesses  évangéliques,  les  traitaient  avec  un 
air  qui  pouvait  sembler  arrogant  \  Le  riche  devait  se 
faire  pardonner  sa  fortune,  comme  une  dérogation 
à  l'esprit  du  christianisme.  En  droit,  le  royaume  de 
Dieu  lui  était  fermé  *,  à  moins  qu'il  ne  purifiât  sa 
richesse  par  l'aumône  ou  ne  l'expiât  par  le  martyre^. 

4 .  Mt(AiioaoOi  îooTiQTa  Oigu,  xai  cu^iU  (orax  tUmu  Cerygma  Pétri 
et  Pauli,  Hilg.,  IV,  p.  59,  65. 

2.  Voir  ci-dessus,  p.  597. 

3.  La  même  antipathie  se  remarque  chez  les  philosophes.  Lu- 
cien, Nigrinus,  42  et  suiv. 

4.  TertuIIien,  Ad  ux.,  II,  8;  ApoL,Z\  Ad  nat.,  I,  4;  Min. 
Félix,  36;  Glém.  d*Alex.,  Quis  dives  saltetur,  2;  Actes  des  mar- 
tyrs, voir  Le  Blant,  Rev,  arch.,  avril  4880,  p.  234  et  suiv. 

5.  Clém.  d'Alex., (^ts dives salv., 3 ; Pseudo-Ign.,arfPo/yCv4. 

6.  Hermas,  vis.  m,  2,  6;  mand.  ix,  3  et  suiv.;  Minucius 
Félix,  46;  Tertull.,  De  pat.,  7;  saint  Cyprien,  De  lapsis,  44  ; 
Orig.,  Contre  Celse,  VU,  48. 

7.  Glém.  d'Alex.,  Quis  dives  salv,;  Origône,  Exlwrt.  ad 
marl.^  44, 45;  Le  Blant,  Revue  arch.,  avril  4880,  p.  326-327. 


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602  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

On  le  tenait  pour  un  égoïste,  qui  s'engraissait  de  la 
sueur  des  autres  ^  La  communauté  de  biens,  si  elle 
avait  jamais  existé,  n'existait  plus  ;  ce  qu'on  appelait 
«  la  vie  apostolique  »,  c'est-à-dire  l'idéal  de  la  pri- 
mitive Église  de  Jérusalem,  était  un  rêve  perdu  dans 
le  lointain  ;  mais  la  propriété  du  fidèle  n'était  qu'une 
demi-propriété  ;  il  y  tenait  peu,  et  l'Église  y  partici- 
pait en  réalité  autant  que  lui  \ 

C'est  au  IV*  siècle  que  la  lutte  devint  grande  et 
acharnée.  Les  classes  riches,  presque  toutes  atta- 
chées à  l'ancien  culte,  luttent  énergiquement;  mais 
les  pauvres  l'emportent  »•  En  Orient,  où  l'action  du 
christianisme  fut  bien  plus  complète  ou,  pour  mieux 
dire,  moins  contrariée  que  dans  l'Occident,  il  n'y  eut 
plus  guère  de  riches  à  partir  du  milieu  du  v*  siècle. 
La  Syrie  et  principalement  l'Egypte  devinrent  des 
pays  tout  ecclésiastiques  et  tout  monastiques.  L'église 
et  le  monastère,  c'est-à-dire  les  deux  formes  de  la 
communauté,  y  furent  seuls  riches*.  La  conquête 
arabe,  se  précipitant  sur  ces  pays,  après  quelques 
batailles  à  la  frontière,  ne  trouva  plus  qu'un  troupeau 

4.  Dummodo  lœlentur  saginali  vivereporci.  Commodîen, 
Carmen  apoL,  v.  49. 

2.  Lucien, />ertf^r.,  43. 

3.  Lire  surtout  Salvien. 

4.  Voir  les  inscriptions  chrétiennes  de  Syrie,  notamment  celle 
de  saint  Christophe  (Kabr-Hiram). 


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MâRC-AURÈLE.  603 

à  conduire.  Une  fois  la  liberté  du  culte  assurée,  les 
chrétiens  d*Orient  se  soumirent  à  toutes  les  tyrannies. 
En  Occident,  les  invasions  germaniques  et  d'autres 
causes  ne  laissent  pas  le  paupérisme  triompher  com- 
plètement. Mais  la  vie  humaine  est  suspendue  pour 
mille  ans.  La  grande  industrie  devient  impossible;  par 
suite  des  fausses  idées  répandues  sur  l'usure,  toute 
opération  de  banque,  d'assurance  %  est  frappée  d'in- 
terdiction. Le  juif  seul  peut  manier  l'argent';  on  le 
force  à  être  riche  ;  puis  on  lui  fait  un  reproche  de 
cette  fortune  à  laquelle  on  l'a  condamné.  C'est  ici  la 
plus  grande  erreur  du  christianisme.  Il  fit  bien  pis 
que  de  dire  aux  pauvres  :  «  Enrichissez-vous  aux 
dépens  du  riche  »  ;  il  dit  :  «  La  richesse  n'est  rien*  » 
11  coupa  le  capital  par  la  racine;  il  défendit  la  chose 
la  plus  légitime,  l'intérêt  de  l'argent;  ea  ayant  l'air 
de  garantir  au  riche  sa  richesse,  il  lui  en  retrancha 
les  fruits  ;  il  la  rendit  improductive.  La  funeste  ter- 
reur répandue  sur  toute  la  société  du  moyen  âge  par 
le  prétendu  crime  d'usure  fut  l'obstacle  qui  s'opposa, 
durant  plus  de  dix  siècles,  au  progrès  de  la  civili- 
sation. 

La  somme  de  travail  dans  le  monde  diminua 

^.  Voir  le  mémoire  de  M.  Jourdain,  Mém.  de  VAcad.  des 
inscr.,  t.  XXVIII,  h'*  partie.  Cf.  Philos.,  IX,  42. 

2.  Voir  surtout  les  conciles  de  Tolède,  sous  les  Visigoths.^ 


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604  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

considérablement.  Des  pays,  comme  la  Syrie,  où  le 
confortable  ne  rapporte  pas  autant  de  jouissance 
qu'il  coûte  de  peine,  et  où  l'esclavage  est  ainsi  une 
condition  de  la  civilisation  matérielle,  furent  abaissés 
d'un  degré  dans  Téchelle  humaine.  Les  ruines  an- 
tiques y  restèrent  comme  les  vestiges  d'un  monde 
disparu  et  incompris.  Les  joies  de  l'autre  vie,  non 
acquises  par  le  travail,  furent  autant  de  pris  sur  ce 
qui  porte  l'homme  à  l'action.  L'oiseau  du  ciel,  le  lis 
ne  labourent  ni  ne  sèment,  et  cependant  ils  occupent 
par  leur  beauté  un  rang  de  premier  ordre  dans  la 
hiérarchie  des  créatures.  Grande  est  la  joie  du 
pauvre  quand  on  vient  ainsi  lui  annoncer  le  bonheur 
sans  travail.  Le  mendiant  à  qui  vous  dites  que  le 
monde  va  être  à  lui,  et  que,  passant  sa  vie  à  ne  rien 
faire,  il  est  un  noble  dans  l'Église,  si  bien  que  ses 
prières  sont  de  toutes  les  plus  efficaces,  ce  mendiant- 
là  devient  vite  dangereux.  On  l'a  vu  dans  le  mouve- 
ment des  derniers  messianistes  de  Toscane.  Les  pay- 
sans endoctrinés  par  Lazaretti,  ayant  perdu  l'habi- 
tude du  travail,  ne  voulurent  plus  reprendre  leur  vie 
habituelle.  Comme  en  Galilée,  comme  dans  TOmbrie 
du  temps  de  François  d'Assise,  le  peuple  s'imagina 
conquérir  le  ciel  par  la  pauvreté.  Après  de  tels  rêves, 
on  ne  se  résigne  pas  à  reprendre  le  joug.  On  se  fait 
apôtre,  plutôt  que  de  reprendre  la  chatne  qu'on  avait 


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MARC-AURÈLE.  605 

crue  brisée.  li  est  sî  dur  de  se  courber  tout  ie  jour 
sous  un  labeur  humiliant  et  ingrat! 

Le  but  du  christianisme  n'était  en  rien  le  perfec- 
tionnement de  la  société  humaine,  ni  1* augmentation 
de  la  somme  de  bonheur  des  individus.  L'homme 
tâche  de  s'arranger  le  moins  mal  possible  sur  la 
terre,  quand  il  prend  au  sérieux  la  terre  et  les 
quelques  jours  qu'il  y  passe.  Mais,  quand  on  lui  dit 
que  la  terre  est  sur  le  point  de  finir,  que  la  vie  n'est 
qu'une  épreuve  d'un  jour,  l'insignifiante  préface  d'un 
idéal  éternel,  à  quoi  bon  l'embellir?  On  ne  s'applique 
pas  à  décorer,  à  rendre  commode  la  masure  où  Ton 
ne  fait  qu'attendre  un  instant.  C'est  surtout  dans  la 
relation  du  christianisme  avec  l'esclavage  que  ceci 
apparut  avec  évidence.  Le  christianisme  contribua 
éminemment  à  consoler  l'esclave,  à  rendre  son  sort 
meilleur  ;  mais  il  ne  travailla  pas  directement  à  sup- 
primer l'esclavage.  Nous  avons  vu  que  la  grande 
école  de  jurisconsultes  sortie  des  Antonins  est  toute 
possédée  de  cette  idée  que  l'esclavage  est  un  abus, 
qu'il  faut  doucement  supprimer.  Le  christianisme  ne 
dit  jamais  :  «  L'esclavage  est  un  abus.  »  Néanmoins, 
par  son  idéalisme  exalté,  il  servit  puissamment  la 
tendance  philosophique  qui,  depuis  longtemps,  se 
faisait  sentir  dans  les  lois  et  dans  les  mœurs. 

Le  christianisme   primitif  fut    un   mouvement 


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606  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

essentiellement  religieux.  Tout  ce  qui,  dans  l'orga- 
nisation sociale  du  temps,  n'était  pas  lié  avec  l'ido- 
lâtrie lui  parut  bon  à  garder.  L'idée  ne  vint  jamais 
aux  docteurs  chrétiens  de  protester  contre  le  fait 
établi  de  l'esclavage.  C'eût  été  là  une  façon  d'agir 
révolutionnaire,  tout  à  fait  contraire  à  leur  esprit. 
Les  droits  de  l'homme  ne  sont  en  rien  une  chose 
chrétienne.  Saint  Paul  reconnaît  complètement  la 
légitimité  de  la  possession  chez  le  maître.  Pas  un 
mot,  dans  toute  l'ancienne  littérature  chrétienne, 
pour  prêcher  la  révolte  à  l'esclave,  ni  pour  con- 
seiller au  maître  l'affranchissement,  ou  seulement 
pour  agiter  le  problème  de  droit  public  que  fait  naître 
chez  nous  l'esclavage.  Ce  sont  des  sectaires  dange- 
reux, comme  les  carpocratiens,  qui  parlent  de  sup- 
primer les  différences  de  personnes*.  Les  orthodoxes 
admettent  la  propriété  comme  absolue,  qu'elle  ait 
pour  objet  un  homme  ou  une  chose.  L'affreux  sort 
de  l'esclave  ne  les  touche  pas  &  beaucoup  près  autant 
que  nous*.  Pour  quelques  heures  que  dure  la  vie, 

4.  Glénu.  d'Alex.,  Strom.,  III,  ii. 

5.  Pierre  d'Alexandrie,  dans  Lagarde,  Reliquiœ  juris  eccl. 
anL,  p.  66;  saint  Augustin,  De  serm.  domini  in  monte,  I,  59 
(0pp.  III,  f  part.,  col.  49S);  conc.  de  Gangres,  canon  3;  Léon  le 
Grand,  Episl*  (Hardouin,  Conc.,  1, 475^  et  suiv.)  ;  conc.  de  Carth. 
de  449,  canon  4  29;  ni*  conc.  de  Rome  sous  Symmaque;  Grég. 
le  Grand,  EpisL,  1.  IX,  ép.  65. 


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MARC-AURÈLE.  607 

qu'importe  la  condition  de  l'homme?  «  As-tu  été  ap- 
pelé esclave,  ne  t'en  soucie  pas  ;  si  tu  peux  te  libérer, 
profites-en,..  L'esclave  est  l'affranchi  du  Seigneur; 
l'homme  libre  est  l'esclave  du  Christ...  En  Christ,  il 
n'y  a  plus  de  Grec  ni  de  Juif,  d'esclave  ni  d'homme 
libre,  d'homme  ni  de  femme  '.  »  Les  mots  servus  et 
liberlus  sont  extrêmement  rares  sur  les  tombes  ch)*é- 
tiennes'.  L'esclave  et  l'homme  libre  sont  également 
servus  Dei^  comme  le  soldat  est  miles  Christi.  L'es- 
clave, d'un  autre  côté,  se  dit  hautement  l'affranchi 
de  Jésus  \ 

Soumission  et  attachement  consciencieux  de  l'es- 
clave envers  le  maître,  douceur  et  fraternité  de  la 
part  du  mattre  à  l'égard  de  l'esclave,  à  cela  se  borne, 
en  pratique,  la  morale  du  christianisme  primitif  sur 
ce  point  délicat*.  Le  nombre  des  esclaves  et  des  af- 
franchis était  très  considérable  dans  l'Église'.  Jamais 

4.  Voir  5atn<  Paul,  p.  257,  436-437.  Cf.  Pseudo>Iga.,  ad 
Polyc,  4;  Tatien,  Adv.  Gr.,i,  44  5  Terlullien,  De  car.,  43;  De 
pal.,  45;  Lactance,  InstiL,  V,  45. 

2.  Le  Blant,  Inscr.  chréL,  I,  p.  86,  447  et  suiv.;  de  Ross!, 
BwW.>4866,p.  24-Î5. 

3.  Réponse  d'Évelpiste,  dans  les  Actes  de  saint  Justin,  4. 
Comp.  Le  Blant,  Inscr.,  I,  p.  422  et  suiv. 

4.  Éplies.,  VI,  5-9;Col.,iii,22;  TU.,  11,  9;  I  Petrî,  11,  48; 
VÉgl.  chréL,  p.  99;  Barnabe,  49;  Clém.  d'Alex.,  Pœdag,,  \\\, 
cb.  XI  et  xii;  Pseudo-Ign.,  ad  Polyc,  4. 

5.  Le  Blant,  Inscr.,  I,  p.  448  et  suiv.;  TertuUien,  Apol,  4,  3; 
iElius  Aristide,  0pp.,  II,  p.  405  (Dindorf). 


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608  ORIGINES   DU  CHRISTIANISME. 

celle-ci  ne  conseilla  au  maître  chrétien  qui  avait  des 
esclaves  chrétiens  de  les  affranchir;  elle  n'interdit 
même  pas  les  châtiments  corporels,  qui  sont  la  con- 
séquence presque  inévitable  de  l'esclavage  *.  Sous 
Constantin,  la  faveur  de  la  liberté  parut  rétrograder*. 
Si  le  mouvement  qui  part  des  Antonins  se  fût  con- 
tinué dans  la  seconde  moitié  du  m'  siècle  et  dans  le 
IV*  siècle,  la  suppression  de  l'esclavage  fut  venue 
par  mesure  légale  et  avec  rachat.  La  ruine  de  la 
politique  libérale  et  les  malheurs  du  temps  firent 
perdre  tout  le  terrain  que  l'on  avait  gagné.  Les  Pères 
de  l'Église  parlent  de  l'ignominie  de  l'esclavage  et  de 
la  bassesse  des  esclaves  dans  les  mêmes  termes  que 
les  païens'.  Jean  Chrysostome,  au  iv""  siècle,  est  à 
peu  près  le  seul  docteur  qui  conseille  formellement 
au  mattre  l'affranchissement  de  son  esclave  comme 
une  bonne  action*.  Plus  tard,  l'Église  posséda  des 
esclaves  et  les  traita  comme  tout  le  monde,  c'est- 

1.  Philosopha,  IX,  42  ;  ConslU.  aposL,  IV,  6,  42;  conc.  d'BI- 
vire,  canon  5;  Jean  Chrys.,  Adv.  jud.,  vui,  6;  saint  Grég.  le 
Grand,  Epist.,  IX,  ép.  65.  Voir,  au  contraire,  Clém.  d'Alex., 
Pœd.,  III,  XII,  p.  413. 

t.  Wallon,  Hist,  de  VescL,  livre  III,  ch.  x,  §  4  et  2. 

3.  Saint  Augustin,  In  Ps,,  xcix, S 7;  Salvien, De  gubern.  Dei, 
rv,  t\  Jean  Chrys.,  De  virgin.,  5t. 

4.  Jean  Chrys.,  hom.  xl,  5,  in  EpisL  ladCor.;  hom.  xxii,  t, 
in  Eph,;  argum.  in  PhiUm,;  hom.  xi,  3,  in  Acta  Apost.;  sermo 
V,  4,  tn  Gen.  Cf.  saint  Grég.  le  Grand,  Epiit.,  VI,  41 


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MARC-ÂURÈLE.  609 

à-dire  assez  durement  *.  La  condition  de  l'esclave 
d'Église  fut  même  empirée  par  une  circonstance  ; 
savoir  Timpossibililé  d'aliéner  le  bien  de  l'Église. 
Qui  était  son  propriétaire  ?  qui  pouvait  l'affranchir  ? 
La  difficulté  de  résoudre  la  question  éternisa  l'escla- 
vage  ecclésiastique  et  amena  ce  singulier  résultat  que 
l'Église,  qui  en  réalité  a  tant  fait  pour  l'esclave,  a 
été  la  dernière  à  posséder  des  esclaves'.  Les  affran- 
chissements se  faisaient  en  général  par  testament; 
or  l'Église  n'avait  pas  de  testaments  à  faire.  L'af- 
franchi ecclésiastique  restait  sous  le  patronat  d'une 
maîtresse  qui  ne  mourait  pas  '. 

C'est  d'une  façon  indirecte  et  par  voie  de  consé- 
quence que  le  christianisme  contribua  puissamment  à 
changer  la  situation  de  l'esclave  et  à  hâter  la  fin  de 
l'esclavage.  Le  rôle  du  christianisme,  dans  la  ques- 
tion de  l'esclavage,  a  été  celui  d'un  conservateur 
éclairé,  qui  sert  le  radicalisme  par  ses  principes,  tout 
en  tenant  un  langage  très  réactionnaii*e.  En  montrant 

4 .  Saint  Grégoire  le  Grand,  EpisL,  IX,  1 02  ;  X,  3,  66;  XI,  23  ; 
XII,  25,  36,  46. 

2.  Concile  d'Épone,  serfs  de  saint  Claude. 

3.  Liberli  Ecclesiœ,   quia    nunqaam  moritur  eorum  pa- 
trôna,  a  patrocinio  ejas  nunqaam  discedanL     4*  conc.  de' 
Tolède  (en  633),  can.  68,  70,  74;  4' conc.  d'Orl.  (en  541),  can.  9; 
Décret,  4*  pars,  dist.  uv;  2*  pars,  causa  xii,  quaest.  2,  ch.  ly  et 
suiv.  Yoir  Revue  crii.,  26  avril  1880,  p.  332. 

39 


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mO  ORIGINES   DU   CHRISTIANISME. 

Tesclave  capable  de  vertu,  héroïque  dans  le  martyre*, 
«égal  de  son  maître  et  peut-être  son  supérieur  au  point 
<ie  vue  du  royaume  de  Dieu,  la  foi  nouvelle  rendait 
l'esclavage  impossible.  Donner  une  valeur  morale  à 
Tesclave,  c'est  supprimer  l'esclavage.  Les  réunions  à 
l'église,  à  elles  seules,  eussent  suffi  pour  ruiner  cette 
<5ruelle  institution.  L'antiquité  n'avait  conservé  l'es- 
-clavage  qu'en  excluant  les  esclaves  des  cultes  patrio- 
tiques'•  S'ils  avaient  sacrifié  avec  leurs  maîtres,  ils 
se  seraient  relevés  moralement.  La  fréquentation  de 
Téglise  était  la  plus  parfaite  leçon  d'égalité  religieuse. 
Que  dire  de  l'eucharistie,  du  martyre  subi  en  com- 
mun? Du  moment  que  l'esclave  a  la  même  religion 
<iue  son  maître,  prie  dans  le  même  temple  que  lui, 
l'esclavage  est  bien  près  de  finir*.  Les  sentiments  de 
Blandine  et  de  sa  «  maîtresse  charnelle  »  *  sont  ceux 
d'une  mère  et  d'une  fille.  A  l'église,  le  maître  et 
l'esclave  s'appelaient  frères  *.  Même  sur  la  matière  la 
plus  délicate,  celle  du  mariage  •,  on  voyait  des  mira- 

4 .  Se  rappeler  Blandine,  Félicite,  Potanaiône. 
%.  Caton,  De  re  rustica,  U3. 

3.  On  peut  objecter  l'esclavage  musulman;  mais  cet  escla- 
vage est  plutôt  une  institution  tulélaire  qu'une  vraie  servitude. 

4.  ïapxivTj  SéoTToiva.  Lettre  des  Églises,  dans  Eus.,  V,  i,  48. 
6.  Lactance,  Div.  inst.j  V,  46. 

6.  De  Rossi,  BulL,  4866,  p.  23,  25  et  suiv.;  Tert.,  Ad  ux., 
ir,  8;  Philos.,  IX,  44. 


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MÂRC-AURÈLE.  611 

des,  certains  affranchis  épouser  des  dames  nobles, 
des  feminœ  clarissimœ. 

Comme  il  est  naturel  de  le  supposer,  le  maître 
chrétien  amenait  le  plus  souvent  ses  esclaves  à  la  foi, 
sans  y  mettre  pourtant  une  indiscrétion  qui  eût  peu- 
plé rÉglise  de  sujets  indignes*.  C'était  une  bonne 
action  d'aller  au  marché  à  esclaves  et,  en  se  lais- 
sant guider  par  la  grâce,  de  choisir  quelque  pauvre 
corps  à  vendre  pour  lui  assurer  le  salut.  «  Acheter 
un  esclave,  c'est  gagner  une  âme  »  *  devint  un  pro- 
verbe courant.  Un  genre  de  prosélytisme,  plus  or- 
dinaire et  plus  légitime  encore,  consistait  à  recueillir 
les  enfants  trouvés,  qui  devenaient  alors  alumni 
chrétiens'.  Parfois,  certaines  Églises  rachetaient  à 
leurs  frais  un  de  leurs  membres  de  condition  servile. 
Cela  excitait  fort  les  désirs  des  malheureux  moins 
favorisés.  Les  docteurs  orthodoxes  n'encourageaient 
pas  ces  dangereuses  prétentions:  «  Qu'ils  continuent 
de  servir  pour  la  gloire  de  Dieu,  afin  qu'ils  obtien- 

1.  Voir  Tertullien,  De  idoL,  17;  concile  d'Elvire,  can.  41; 
CoihStiL  apost.j  Vin,  32  (Lagarde,  ReliquioBj  p.  87).  Notez  Tépi- 
sode  de  Carpophore  et  Calliste,  Philos.,  IX,  12. 

2.  Constit,  aposl,,  II,  62.  ï»|ianov  wpîaaôai  xal  <j»uxw  wipi- 
TCOwaaeai.  Cf.  ihid  ,  IV,  9. 

3.  Ce  mot  est  fréquent  dans  les  inscriptions.  Le  Blanl,  1, 
p.  126,  409-411  ;  de  Rossi,  Bull,  1866,  p.  24-25.  Cf.  Tertullien, 
Apol.j,  9,  42.  Notez  aussi  les  noms  de  Projectus,  Projecttcius, 


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612  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

nent  de  Dieu  une  liberté  bien  meilleure*.  »  L'esclave 
ou  plutôt  Taffranchi  arrivait  aux  plus  importantes 
fonctions  ecclésiastiques,  pourvu  que  son  patron  ou 
son  maître  n'y  fît  pas  d'opposition  *. 

Ce  que  le  chriètianisme  a  fondé,  c'est  l'égalité  de- 
vant Dieu,  Clément  d'Alexandrie',  Jean  Chrysostome 
surtout*  ne  manquent  jamais  une  occasion  de  consoler 
l'esclave,  de  le  proclamer  frère  de  l'homme  libre  et 
aussi  noble  que  lui,  s'il  accepte  son  état  et  sert  pour 
Dieu,  volontiers  et  de  cœur.  Dans  sa  liturgie,  l'Église 
a  une  prière  «  pour  ceux  qui  peinent  dans  l'amer 
esclavage'  ».  Déjà  le  judaïsme  avait  professé  sur  le 
même  sujet  des  maximes  relativement  humaines  ••  Il 
avait  ouvert  aussi  large  que  possible  la  porte  des 
affranchissements  ^  L'esclavage  entre  Hébreux  était 


«QV 


4 .  Pseudo-Ign.,  Ad  Polyc.j  4. 

2.  Exemple  de  Galiiste  {Philos.,  IX};  plus  tard  rinteadant  de 
Simplicia  (Grégoire  de  Nazianze,  Episl,,  19).Co7isl,  aposLj  VIII, 
73;  Can.  aposLj  81  ;  Bunsen,  Analecta  ante-nicœna,  III,  p.  30. 

3.  "AvOpuirct  fd^  lioiv  û(  "hi^ilç  *  d  fk^  Qsbc  ?râocv  rote  iXtuOcpGt;  xod 
Toîç  ^cuXoïc  icrriv,  âv  orxcippc,  îacç.  Clém.  d'AJex.,  Pœdag.,  III,  xn, 
surtoul  p.  113.  Cf.  Strom.,  IV,  19. 

4.  0pp.,  1,784;  IV,  î90;  X,  164,  465  ;  XI,  165, 166;  XII,  346. 

5.  Conslit.  aposL^Wlll,  10.  Cf.  Clém.  d*A\ex.,Slrom,j  11,48; 
saint  Gyprien,  EpisL,  60. 

6.  Deutér.,  v,  xvi,  xxiii  ;  Prov.,  xxx,  40;  Talm.  de  Bab., 
GhiUin,  45  a;  cf.  Maimonide,  traité  de  l'Esclavage.  Jésus,  fils 
de  Sirach,  est  cependant  très  dur,  xxxni,  S5  et  suiv. 

7.  Inscr.  de  Crimée,  Journ,  asiat.,  juin  4868,  p.  5So  et  suiv. 


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MÂRC-AURÈLE.  613 

fort  adouci*.  Les  esséniens  et  les  thérapeutes  allèrent 
plus  loin  :  ils  déclarèrent  la  servitude  contraire  au 
droit  naturel  et  se  passèrent  complètement  du  travail 
servile*.  Le  christianisme,  moins  radical,  ne  sup- 
prima point  l'esclavage,  mais  il  supprima  les  mœurs 
de  l'esclavage.  L'esclavage  est  fondé  sur  l'absence 
de  l'idée  de  fraternité  entre  les  hommes;  l'idée  de 
fraternité  en  est  le  dissolvant.  A  partir  du  v®  siècle, 
l'affranchissement,  le  rachat  des  captifs  furent  les 
actes  de  charité  les  plus  recommandés  par  l'Église  '. 
Ceux  qui  ont  prétendu  voir  dans  le  christianisme 
la  doctrine  révolutionnaire  des  droits  de  l'homme  et 
dans  Jésus  un  précurseur  de  Toussaint  Louverture 
se  sont  trompés  complètement.  Le  christianisme  n'a 
inspiré  aucun  Spartacus;  le  vrai  chrétien  ne  se  ré- 
volte pas.  Mais,  hâtons-nous  de  le  dire,  ce  n'est 
point  Spartacus  qui  a  supprimé  l'esclavage  :  c'est 
bien  plutôt  Blandine;  c'est  surtout  la  ruine  du  monde 
gréco-romain.  L'esclavage  antique  n'a,  en  réalité, 
jamais  été  aboli  ;  il  est  tombé  ou  plutôt  il  s'est 
transformé.  L'inertie  où  s'enfonça  l'Orient  à  partir 
du  triomphe  complet  de  l'Église,  au  v®  siècle,  rendit 

4.  Zadoc  Kaho,  VEscl,  selon  la  Bible  et  le  Talm,,  p.  25,  H  6, 
I4<  ;  Rabbinowicz,  Législ,  civ,  du  Th.,  p.  LVi  et  suiv. 

2.  Phi  Ion,  De  vUa  conl,,  9. 

3.  Voir  les  faits  groupés  par  M,  Paul  Allard,  les  Escl.  chréL, 
p.  327  et  suiv.,  337  et  suiv. 


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614  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

Tesclave  inutile.  Les  invasions  barbares  en  Occident 
eurent  un  effet  analogue.  L'espèce  de  détachement 
général  qui  s'empara  de  l'humanité  à  la  suite  de  la 
chute  de  Tempire  romain  amena  d'innombrables  af- 
franchissements ^  L'esclave  fut  une  victime  survi- 
vante de  la  civilisation  païenne,  reste  presque  inutile 
d'un  monde  de  luxe  et  de  loisir.  On  crut  racheter  son 
âme  des  terreurs  de  l'autre  vie  en  délivrant  ce  frère 
souffrant  ici-bas'.  L'esclavage,  d'ailleurs,  devint  sur- 
tout rural  et  impliqua  un  lien  entre  l'homme  et  la 
terre,  qui  devait  un  jour  devenir  la  propriété*.  Quant 
au  principe  philosophique  que  l'homme  ne  doit  ap- 
partenir qu'à  lui-même,  c'est  bien  plus  tard  qu'il 
apparaît  comme  un  dogme  social.  Sénèque,  Ulpien 
l'avaient  proclamé  d'une  façon  théorique  ;  Voltaire, 
Rousseau  et  la  révolution  française  en  firent  la  base 
de  la  foi  nouvelle  de  l'humanité. 

4 .  Nombreuses  chartes  d'alTranchii^sement  a  à  l'approche  du  soir 
du  monde  ». 

2.  Affranchissements  par  testament,  pro  redemptùme  animœ 
8uœ,  vers  Tan  500.  Le  Blant,  Inscr.  chréi.  de  la  Gaule,  n^  374 
et  379,  ou  pro  remedio  animœ  (Le  Blant,  II,  p.  7-8). 

3.  La  substitution  de  sclavus  à  servus  se  fit  quand  les  Othons 
vendirent  en  masse  les  populations  slaves  d'au  delà  de  l'Elbe. 
Voir  le  Polyptyque  d'Irminon  de  M.  Guérard,  I,  p.  283. 


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CHAPITRE  XXXIIl, 


l'empire  chrétien. 


Des  raisons  anciennes  et  profondes  voulaient  donc^ 
nonobstant  les  apparences  contraires,  que  l'empire- 
se  fît  chrétien  ^  La  doctrine  chrétienne  sur  l'origine- 
du  pouvoir  semblait  faite  exprès  pour  devenir  la  doc- 
trine de  l'État  romain.  L'autorité  aime  l'autorité.  Des 
hommes  aussi  conservateurs  que  les  évoques  devaient 
avoir  une  terrible  tentation  de  se  réconcilier  avec  la 
force  publique,  dont  ils  reconnaissaient  que  l'action 
s'exerce  le  plus  souvent  pour  le  bien.  Jésus  avait  tracé 
la  règle.  L'effigie  de  la  monnaie  était  pour  lui  le  crité- 
rium suprême  de  la  légitimité,  au  delà  duquel  il  n'y 
avait  rien  à  chercher.  En  plein  règne  de  Néron,  saint 
Paul  écrivait  :  «  Que  chacun  soit  soumis  aux  puissances 
régnantes  ;  car  il  n'y  a  pas  de  puissance  qui  ne 

1.  Les  Apôtres,  p.  316,  note  2. 


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616  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

vienne  de  Dieu.  Les  puissances  qui  existent  sont  or- 
données par  Dieu;  en  sorte  que  celui  qui  fait  de 
Topposition  aux  puissances  résiste  à  Tordre  établi 
par  Dîeu^  »  Quelques  années  après,  Pierre,  ou  celui 
qui  écrivit  en  son  nom  l'épître  connue  sous  le  nom 
de  Prima  Petri^  s'exprime  d'une  façon  presque  iden- 
tique '.  Clément  est  également  un  sujet  on  ne  peut 
plus  dévoué  de  l'empire  romain  •.  Enfin,  un  des  traits 
de  saint  Luc,  nous  l'avons  vu,  c'est  son  respect  pour 
l'autorité  impériale  et  les  précautions  qu'il  prend  pour 
ne  pas  la  blesser*. 

Certes,  il  y  avait  des  chrétiens  exaltés  qui  parta- 
geaient entièrement  les  colères  juives  et  ne  rêvaient 
que  la  destruction  de  la  ville  idolâtre,  identifiée  par 
eux  avec  Babylone.  Tels  étaient  les  auteurs  d'apo- 
calypses et  les  auteurs  d'écrits  sibyllins.  Pour  eux. 
Christ  et  César  étaient  deux  termes  inconciliables*. 
Mais  les  fidèles  des  grandes  Églises  avaient  de  tout 
autres  idées.  En  70,  l'Église  de  Jérusalem,  avec  un 

4.  Rom.,  xni,  1-7.  Cf.  Tit.,  m,  \.  Voir  Saint  Paul,  p.  475 
et  476. 

î.  I  Pctri,  II,  j|3  et  suiv.;  iv,  44  46;  Voir  l'Antéchrist, 
p.  446. 

3.  Voir  les  Évangiles,  p.  329  et  suiv. 

4.  Les  Apôtres,  p.  2Î  et  suiv.;  Saint  Paul,  p.  433-434;  les 
Évangiles,  p.  444. 

5.  «  Si  aut  cœsares  non  es<enl  necessarîi  seculo  aut  si  et 
chrigtirni  potuissenl  esse  cœsares.  »  TertuUien,  ApoL,  24. 


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MARC-ADRÈLE.  617 

sentiment  plus  chrétien  que  patriotique,  abandonna 
la  ville  révolutionnaire  et  alla  chercher  13,  paix  au  delà 
du  Jourdain.  Dans  la  révolte  de  Bar-Coziba,  la  sépa- 
ration fut  encore  plus  caractérisée.  Pas  un  seul  chré- 
tien ne  voulut  prendre  part  à  cette  tentative  d'un 
aveugle  désespoir.  Saint  Justin,  dans  ses  Apologies, 
ne  combat  jamais  le  principe  de  l'empire;  il  veut  que 
l'empire  examine  la  doctrine  chrétienne,  l'approuve,  la 
contre-signe  en  quelque  sorte  et  condamne  ceux  qui 
la  calomnient*.  Nous  avons  vu  le  premier  docteur  du 
temps  de  Marc-Aurèle,  Méliton,  évoque  de  Sardes, 
faire  des  offres  de  service  bien  plus  caractérisées  en- 
core, et  présentej  le  christianisme  comme  la  base 
d'un  empire  héréditaire  et  de  droit  divin  *.  Dans  son 
traité  de  la  Vérité,  conservé  en  syriaque,  Méliton 
s'exprime  à  la  façon  d'un  évêque  du  iv*  siècle,  expo- 
sant à  un  Théodose  que  son  premier  devoir  est  de 
procurer  le  triomphe  de  la  vérité  (sans  nous  dire, 
hélas!  à  quel  signe  on  reconnaît  la  vérité).  Tous 
les  apologistes  flattent  l'idée  favorite  des  empereurs, 
celle  de  l'hérédité  en  ligne  directe  et  les  assurent  que 
l'effet  des  prières  chrétiennes  sera  que  leur  fils  règne 
après  eux'.  Que  l'empire  devienne  chrétien,  et  les 

\.ApoLIlM. 

2.  Voir  ci-dessus,  p.  283. 

3.  Tva  woû;  p.8v  wapà  ic«rpb;xaTà  to  ^ixatoTXT&v  iiMyria^t  rnv  pxoi- 


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618  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

persécutés  d'aujourd'hui  trouveront  que  l'ingérence 
de  rÉtat  dans  le  domaine  de  la  conscience  est  par- 
faitement légitime. 

La  haine  entre  le  christianisme  et  l'empire  était  la 
haine  de  gens  qui  doivent  s'aimer  un  jour.  Sous  les 
Sévères,  le  langage  de  l'Église  reste  ce  qu'il  fut  sous 
les  Ântonins,  plaintif  et  tendre.  Les  apologistes  affi* 
chent  une  espèce  de  légitimisme,  la  prétention  que 
l'Église  a  toujours  salué  tout  d'abord  l'empereur*. 
Le  principe  de  saint  Paul  portait  ses  fruits  :  «  Toute 
puissance  vient  de  Dieu;  celui  qui  tient  l'épée  la  tient 
de  Dieu  pour  le  bien.  » 

Cette  altitude  correcte  à  l'égard  du  pouvoir  tenait 
à  des  nécessités  extérieures  tout  autant  qu'aux  prin- 
cipes mêmes  que  T  Église  avait  reçus  de  ses  fonda- 
teurs. L'Église  était  déjà  une  grande  association; 
elle  était  essentiellement  conservatrice;  elle  avait  be- 
soin d'ordre  et  de  garanties  légales.  Cela  se  vit 
admirablement  dans  le  fait  de  Paul  de  Samosate, 
évéque  d'Antioche  sous  Aurélien  *.  L'évêque  d'An- 
tioche  pouvait  déjà  passer,  à  cette  époque,  pour 
un  haut  personnage.  Les  biens  de  l'Église  étaient 

Xiîav.  Aihénagore,  Leg.,  37;  TertuUien,  ApoL,  30.  Comparez 
FVNDATORi  QviETis,  daos  l'inscriptioa  de  FArc  de  Ck)nstaDtiD. 

4.  Voir  ci-dessus,  p.  593-594. 

t.  Voir  Eusèbe,  H,  E.,  VII,  36. 


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MARC-AURÈLE.  619 

dans  sa  main  ;  une  foule  de  gens  vivaient  de  ses  fa- 
veurs. Paul  était  un  homme  brillant,  peu  mystique, 
mondain,  un  grand  seigneur  profane,  cherchant  h 
rendre  le  christianisme  acceptable  aux  gens  du  monde 
et  à  Tautorité.  Les  piétistes,  comme  on  devait  s'y  at- 
tendre, le  trouvèrent  hérétique  et  le  firent  destituer. 
Paul  résista  et  refusa  d'abandonner  la  maison  épisco- 
pale.  Voilà  par  où  sont  prises  les  sectes  les  plus  al- 
tières;  elles  possèdent,  or  qui  peut  régler  une  ques- 
tion de  propriété  ou  de  jouissance,  si  ce  n'est  l'au- 
torité civile?  La  question  fut  déférée  h  l'empereur, 
qui  était  pour  le  moment  à  Antioche,  et  Ton  vit  ce 
spectacle  original  d'un  souverain  infidèle  et  persé- 
cuteur chargé  de  décider  qui  était  le  véritable  évêque. 
Aurélien  montra,  dans  cette  circonstance,  un  bon 
sens  laïque  assez  remarquable.  II  se  fit  apporter  la 
correspondance  des  deux  évoques,  nota  celui  qui  était 
en  relation  avec  Rome  et  l'Italie,  et  conclut  que  celui- 
là  était  l'évêque  d' Antioche. 

Le  raisonnement  théologique  que  fit,  dans  cette 
circonstance,  Aurélien  prêterait  à  bien  des  objections; 
mais  un  fait  devenait  évident,  c'est  que  le  christia- 
nisme ne  pouvait  plus  vivre  sans  l'empire,  et  que 
l'empire,  d'un  autre  côté,  n'avait  rien. de  mieux  à 
faire  que  d'adopter  le  christianisme  comme  sa  reli- 
gion. Le  monde  voulait  une  religion  de  congrégations, 


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6^  ORIGINES   DU    CHRISTIANISME. 

d'églises  ou  de  synagogues,  de  chapelles,  une  religion 
où  l'essence  du  culte  fût  la  réunion,  l'association,  la 
fraternité.  Le  christianisme  remplissait  toutes  ces  con- 
ditions. Son  culte  admirable,  sa  morale  pure,  son 
clergé  savamment  organisé,  lui  assuraient  l'avenir. 

Plusieurs  fois,  au  m*  siècle,  cette  nécessité  histo- 
rique faillit  se.réaliser.  Cela  se  vit  surtout  au  temps  de 
ces  empereurs  syriens,  que  leur  qualité  d'étrangers  et 
la  bassesse  de  leur  origine  mettaient  à  l'abri  des  pré- 
jugés, et  qui,  malgré  leurs  vices,  inaugurent  une 
largeur  d'idées  et  une  tolérance  inconnues  jusque-là. 
La  même  chose  se  revit  sous  Philippe  l'Arabe  S  en 
Orient  sous  Zénobie,  et,  en  général,  sous  les  empe- 
reurs que  leur  origine  mettait  en  dehors  du  patrio- 
tisme romain. 

La  lutte  redoubla  de  rage  quand  les  grands  réfor- 
mateurs, Dioclétien  et  Maximien,  crurent  pouvoir 
donner  à  l'empire  une  nouvelle  vie.  L'Église  triompha 
par  ses  martyrs;  l'orgueil  romain  plia;  Constantin  vit 


4.  Sur  le  christianisme  de  Philippe  et  de  sa  femme  Otacilia 
Severa,  voir  Tillemont,  Emp.,  III,  p.  263  et  suiy.,  494  et  suiv.  ; 
De  Witte,  Du  christ,  de  quelques  emper.,  p.  7  et  suiv.  ;  Aube, 
Revue  arehéol.,  sept.  1880.  Notez  surtout  Denys  d'Alex.,  dans 
Eus.,  H.  E.,yi\,  X,  3;  xli,  9.  Sur  Salonine,  voir  De  Wiite,  ibid,, 
p.  43  et  suiv.;  Notice  sur  Cavedoni,  p.  33.  Ce  qui  rend  croyables 
les  lions  de  Philippe  avec  l'Église,  c'est  que  le  christianisme  était 
très  répandu  dans  le  Hauran,  sa  patrie. 


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MARG-AURËLE.  621 

la  force  intérieure  de  TÉglise,  les  populations  de  l'Asie 
Mineure,  de  la  Syrie,  de  la  Thrace,  de  la  Macédoine, 
en  un  mot  de  la  partie  orientale  de  l'empire,  déjà 
plus  qu'à  demi  chrétiennes.  Sa  mère,  qui  avait  été 
servante  d'auberge  à  Nicomédie,  fit  miroiter  à  ses 
yeux  un  empire  d'Orient,  ayant  son  centre  vers  Ni- 
cée,  et  dont  le  nerf  serait  la  faveur  des  évêques  et  de 
ces  multitudes  de  pauvres  matricules  à  l'Église,  qui, 
dans  les  grandes  villes,  faisaient  l'opinion.  Constantin 
inaugura  ce  qu'on  appelle  <(  la  paix  de  l'Église  », 
et  ce  qui  fut  en  réalité  la  domination  de  l'Église.  Au 
point  de  vue  de  l'Occident,  cela  nous  étonne;  car  les 
chrétiens  n'étaient  encore,  en  Occident,  qu'une  faible 
minorité;  en  Orient,  la  politique  de  Constantin  fut 
non  seulement  naturelle,  mais  commandée. 

La  réaction  de  Julien  fut  un  caprice  sans  portée. 
Après  la  lutte,  vint  l'union  intime  et  l'amour.  Théo- 
dose inaugure  l'empire  chrétien,  c'est-à-dire  la  chose 
que  l'Église,  dans  sa  longue  vie,  a  le  plus  aimée,  un 
empire  théocratique,  dont  l'Église  est  le  cadre  es- 
sentiel, et  qui,  même  après  avoir  été  détruit  par  les 
barbares,  reste  le  rêve  étemel  de  la  conscience  chré- 
tienne, au  moins  dans  les  pays  romans.  Plusieurs 
crurent,  en  effet,  qu'avec  Théodose  le  but  du  chris- 
tianisme était  atteint.  L'empire  et  le  christianisme 
s'identifièrent  à  un  tel  point  Tun  avec  l'autre  que 


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622  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

beaucoup  de  docteurs  conçurent  la  fin  de  l'empire 
comme  la  fin  du  monde,  et  appliquèrent  à  cet  évé- 
nement les  images  apocalyptiques  de  la  catastrophe 
suprême.  L'Église  orientale,  qui  ne  fut  pas  gênée 
dans  son  développement  par  les  barbares,  ne  se  dé- 
tacha jamais  de  cet  idéal  ;  Constantin  et  Théodose 
restent  ses  deux  pôles  ;  elle  y  tient  encore,  du  moins 
en  Russie.  Le  grand  aO'aiblissement  social  qui  est  la 
conséquence  nécessaire  d'un  tel  régime  se  manifesta 
bientôt.  Dévoré  par  le  monachisme  et  la  théocratie, 
l'empire  d'Orient  fut  comme  une  proie  offerte  à  l'is- 
lam; le  chrétien,  en  Orient,  devint  une  créature 
d'ordre  inférieur.  On  arrive  de  la  sorte  à  ce  résultat 
singulier  que  les  pays  qui  ont  créé  le  christianisme  ont 
été  victimes  de  leur  œuvre*.  La  Palestine,  la  Syrie, 
l'Egypte,  Chypre,  l'Asie  Mineure,  la  Macédoine,  sont 
aujourd'hui  des  pays  perdus  pour  la  civilisation  et 
assujettis  au  joug  le  plus  dur  d'une  race  non  chré- 
tienne. 

Heureusement,  les  choses  se  comportèrent  en 
Occident  d'une  tout  autre  manière.  L'empire  chrétien 
d'Occident  périt  bientôt.  La  ville  de  Rome  reçut 
de  Constantin  le  coup  le  plus  grave  qui  l'ait  jamais 
frappée.  Ce  qui  réussit  avec  Constantin,  ce  fut  sans 

4.  Voir  la  carte,  dans  le  volume  de  Table?. 


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MARG-AURÈLE.  623 

doute  le  christianisme;  mais  ce  fut  avant  tout  l'Orient. 
L'Orient,  c'est-à-dire  la  moitié  de  l'empire  parlant 
grec,  avait,  depuis  la  mort  de  Marc-Aurèle,  pris  de 
plus  en  plus  le  dessus  sur  l'Occident,  parlant  latin. 
L'Orient  était  plus  libre,  plus  vivant,  plus  civilisé, 
plus  politique.  Déjà  Dioclétien  avait  transporté  à 
Nicomédie  le  centre  des  affaires.  En  bâtissant  une 
Nouvelle  Rome^  sur  le  Bosphore,  Constantin  réduisit 
la  vieille  Rome  à  n'être  plus  que  la  capitale  de  l'Oc- 
cident. Les  deux  moitiés  de  l'empire  devinrent  ainsi 
presque  étrangères  l'une  à  l'autre.  Constantin  est  le 
véritable  auteur  du  schisme  entre  l'Église  latine  et 
l'Église  grecque.  On  peut  dire  aussi  qu'il  posa  la 
cause  éloignée  de  l'islamisme.  Les  chrétiens  parlant 
syriaque  et  arabe,  persécutés  ou  mal  vus  par  les  em- 
pereurs de  Constantinople,  devinrent  un  élément 
essentiel  de  la  clientèle  future  de  Mahomet. 

Les  cataclysmes  qui  suivirent  la  division  des 
deux  empires,  les  invasions  des  barbares,  qui  épar- 
gnèrent Constantinople  et  tombèrent  sur  Rome  de 
tout  leur  poids,  réduisirent  l'antique  capitale  du 
monde  à  un  rôle  borné,  souvent  humble.  Cette  pri- 
mauté ecclésiastique  de  Rome,  qui  éclate  avec  tant 
d'évidence  au  ii"  et  au  ui*  siècle,  n'existe  plus  depuis 
que  l'Orient  a  une  existence  et  une  capitale  séparées. 
L'empire  chrétien,  c'est  l'empire  d'Orient,  avec  ses 


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624  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

conciles  œcuméniques,  ses  empereurs  orthodoxes, 
son  clergé  de  cour.  Cela  dura  jusqu'au  vm«  siècle. 
Rome,  duranl  ce  temps,  prenait  sa  revanche,  par  le 
sérieux  et  la  profondeur  de  son  esprit  d'organisa- 
tion. Quels  hommes  que  saint  Damase,  saint  Léon, 
Grégoire  le  Grand!  Avec  un  courage  admirable,  la 
papauté  travaille  à  la  conversion  des  barbares  ;  elle 
se  les  attache,  elle  en  fait  ses  clients,  ses  sujets. 

Le  chef-d'œuvre  de  sa  politique  fut  son  alliance 
avec  la  maison  carlovingienne  et  le  coup  hardi  par 
lequel  elle  rétablit  dans  celte  maison  l'empire  d'Oc- 
cident, mort  depuis  32i  ans.  L'empire  d'Occident, 
en  effet,  n'était  détruit  qu'en  apparence.  Ses  secrets 
vivaient  dans  le  haut  clergé  romain.  L'Église  de 
Rome  gardait  en  quelque  sorte  le  sceau  du  vieil  em- 
pire, et  elle  s'en  servit  pour  authentiquer  subreptice- 
ment l'acte  inouï  du  jour  de  Noël  de  Tan  800.  Le  rêve 
de  l'empire  chrétien  recommença.  Au  pouvoir  spiri- 
tuel il  faut  un  bras  séculier,  un  vicaire  temporel.  Le 
christianisme,  n'ayant  pas  dans  sa  nature  cet  esprit 
militaire  qui  est  inhérent  à  l'islamisme,  par  exemple, 
ne  pouvait  tirer  de  son  sein  une  milice;  il  devait 
donc  la  demander  hors  de  lui,  à  l'empire,  aux  bar- 
bares, à  une  royauté  constituée  par  les  évéques. 
De  là  au  califat  musulman,  il  y  a  l'infini.  Même  au 
moyen  âge,  quand  la  papauté  admet  et  proclame 


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MARG-AURÈLE.  625 

ridée  d'une  chrétienté  armée,  le  pape  ni  ses  légats 
n'arrivent  jamais  à  être  des  chefs  militaires.  Un  saint 
empire,  avec  un  Théodose  barbare,  tenant  Tépée  pour 
protéger  l'Église  du  Christ,  voilà  l'idéal  de  la  pa- 
pauté latine.  L'Occident  n'y  échappa  que  grâce  à 
l'indocilité  germanique  et  au  génie  paradoxal  de  Gré- 
goire VII.  Le  pape  et  l'empereur  se  brouillèrent  à 
mort;  les  nationalités,  que  l'empire  chrétien  de  Con- 
stantinople  avait  étouffées,  purent  se  développer  en 
Occident,  et  une  porte  fut  ouverte  à  la  liberté. 

Cette  liberté  ne  fut  presque  en  rien  l'œuvre  du 
christianisme.  La  royauté  chrétienne  vient  de  Dieu  ; 
le  roi  fait  par  les  prêtres  est  l'oint  du  Seigneur.  Or 
le  roi  de  droit  divin  a  bien  de  la  peine  à  être  un  roi 
constitutionnel.  Le  trône  et  l'autel  deviennent  ainsi 
deux  termes  inséparables.  La  théocratie  est  un  virus 
dont  on  ne  se  purge  pas.  Le  protestantisme  et  la 
Révolution  furent  nécessaires  pour  qu'on  arrivât  à 
concevoir  la  possibilité  d'un  christianisme  libéral,  et 
ce  christianisme  libéral,  sans  pape  ni  roi,  n'a  pas 
encore  assez  fait  ses  preuves  pour  qu'on  ait  le  droit 
de  parler  de  lui  comme  d'un  fait  acquis  et  durable 
dans  l'histoire  de  l'humanité. 


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CHAPITRE   XXXIV. 


TRANSFORMATIONS     ULTERIEURES. 


Ainsi  un6  religion  faite  pour  la  consolation  inté- 
rieure d'un  tout  petit  nombre  d'élus  devint,  par  une 
fortune  inouïe,  la  religion  de  millions  d'hommes, 
constituant  la  partie  la  plus  active  de  l'humanité. 
C'est  surtout  dans  les  victoires  de  l'ordre  religieux 
qu'il  est  vrai  de  dire  que  les  vaincus  font  la  loi  aux 
vainqueurs*  Les  foules,  eu  entrant  dans  les  petites 
églises  de  saints,  y  portent  leurs  imperfections,  par- 
fois leurs  souillures.  Une  race,  en  embrassant  un 
culte  qui  n'avait  pas  été  fait  pour  elle,  le  transforme 
selon  les  besoins  de  son  imagination  et  de  son 
cœur. 

Dans  la  primitive  conception  chrétienne»  un  chré- 
tien était  parfait  ;  le  pécheur,  par  cela  seul  qu'il  était 
pécheur,  cessait  d'être  chrétien.  Quand  des  villes 
entières  arrivèrent  à  se  convertir  en  masse,  tout  fut 


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MARC-AURÊLB.  627 

changé.  Les  préceptes  de  dévouement  et  d*abnéga« 
tion  évangéliques  devinrent  inapplicables;  on  en  fit 
des  conseils,  destinés  uniquement  à  ceux  qui  aspi- 
raient à  la  perfection.  Et  cette  perfection,  où  pouvait- 
elle  se  réaliser?  Le  monde,  tel  qu'il  est  fait,  l'exclut 
absolument  ;  celui  qui,  dans  le  monde,  pratiquerait 
l'Évangile  à  la  lettre,  jouerait  le  rôle  d'une  dupe  et 
d'un  idiot.  Reste  le  monastère.  La  logique  reprenait 
ses  droits.  La  morale  chrétienne,  morale  de  petite 
Eglise  et  de  gens  retirés  du  monde,  se  créait  le  mi- 
lieu qui  lui  était  nécessaire.  L'Évangile  devait  aboutir 
au  couvent  ;  une  chrétienté  ayant  ses  organismes 
complets  ne  peut  pas  se  passer  de  couvents*,  c'est- 
à-dire  d'endroits  où  la  vie  évangélique,  impossible 
ailleurs,  puisse  se  pratiquer.  Le  couvent  est  l'Église 
parfaite;  le  moine  est  le  vrai  chrétien*.  Aussi  les 
œuvres  les  plus  efficaces  du  christianisme  ne  sonl- 
elles  exécutées  que  par  les  ordres  monastiques.  Ces 
ordres,  loin  d'être  une  lèpre  qui  sei-ait  venue  atta- 
quer par  le  dehors  l'œuvre  de  Jésus,  étaient  les  con- 
séquences internes,  inévitables,  de  l'œuvre  de  Jésus. 
En  Occident,  ils  eurent  plus  d'avantages  que  d*in- 

1.  L'Ânglelerre  et  T Amérique  échappent  à  cette  nécessité  par 
leurs  petites  congrégations,  qui  sont  presque  des  couvents  à  leur 
manière. 

2.  Voir  surtout  la  Vie  de  saint  Martin. 


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628  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

convénients;  car  la  conquête  germanique  maintint 
en  face  du  moine  une  puissante  caste  militaire  ; 
rOrient,  au  contraire,  fut  réellement  rongé  par  un 
monachisme  qui  n'avait  de  la  perfection  chrétienne 
que  l'apparence  la  plus  mensongère. 

Une  moralité  médiocre  et  un  penchant  naturel  à 
ridolâlrie,  telles  étaient  les  tristes  dispositions  qu'ap- 
portaient dans  l'Église  les  masses  qu^on  y  fit  entrer, 
en  partie  par  la  force,  depuis  la  fin  du  iv*  siècle. 
L'homme  ne  change  pas  en  un  jour  ;  le  baptême  n'a 
pas  d'effets  miraculeux  instantanés.  Ces  multitudes 
païennes,  à  peine  évangélisées,  restaient  ce  qu'elles 
étaient  la  veille  de  leur  conversion  :  en  Orient,  mé- 
chantes, égoïstes,  corrompues;  en  Occident,  gros- 
sières et  superstitieuses.  Pour  ce  qui  touche  à  la 
morale,  l'Église  n'avait  qu'à  maintenir  ses  règles, 
déjà  presque  toutes  écrites  en  des  livres  tenus  pour 
canoniques.  En  ce  qui  touche  à  la  superstition,  la 
lâche  était  bien  plus  délicate.  Les  changements  de 
religion  ne  sont,  en  général,  qu'apparents.  L*homme, 
quelles  que  soient  ses  conversions  ou  ses  apostasies, 
reste  fidèle  au  premier  culte  qu'il  a  pratiqué  et  plus 
ou  moins  aimé.  Une  foule  d'idolâtres,  nullement 
changés  au  fond  et  transmettant  les  mêmes  instincts 
à  leurs  enfants,  entrèrent  dans  l'Église.  La  super- 
stition se  mil  à  couler  à  pleins  bords  dans  la  coni- 


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MARG-AURÈLE.  629 

munauté  religieuse  qui  jusque-là  en  avait  été  la  plus 
exempte. 

Si  Ton  excepte  quelques  sectes  orientales,  les 
chrétiens  primitifs  sont  les  moins  superstitieux  des 
hommes.  Le  chrétien,  le  juif  pouvaient  être  fana- 
tiques :  ils  n*étaient  pas  superstitieux  comme  Tétaient 
un  Gaulois,  un  Paphlagonien.  Chez  eux,  pas  d'amu- 
lettes, pas  d*images  saintes,  pas  d'objet  de  culte  en 
dehors  des  hypostases  divines.  Les  païens  convertis 
ne  pouvaient  se  prêter  à  une  telle  simplicité.  Le  culte 
des  martyrs  fut  la  première  concession  arrachée  par 
la  faiblesse  humaine  à  la  mollesse  d'un  clergé  qui 
voulait  se  faire  tout  à  tous,  pour  gagner  tous  à  Jésus- 
Christ.  Les  corps  saints  eurent  des  vertus  miracu- 
leuses, devinrent  des  talismans  ;  les  lieux  où  ils  repo- 
saient furent  marqués  d'une  sainteté  plus  particulière 
que  les  autres  sanctuaires  consacrés  à  Dieu.  L'absence 
de  toute  idée  des  lois  de  la  nature  ouvrit  bientôt  la 
porte  à  une  thaumaturgie  effrénée.  Les  races  cel- 
tiques et  italiotes,  qui  forment  la  base  de  la  popu- 
lation de  l'Occident,  sont  les  plus  superstitieuses 
des  races.  Une  foule  de  croyances  que  le  premier 
christianisme  eût  trouvées  sacrilèges  passèrent  ainsi 
dans  l'Église.  Celle-ci  fit  ce  qu'elle  put;  ses  efforts 
pour  améliorer  et  élever  de  grossiers  catéchumènes 
sont  une  des  plus  belles  pages  de  l'histoire  humaine  ; 


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630  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

pendant  cinq  ou  six  siècles,  les  conciles  sont  occupés 
à  combattre  les  anciennes  superstitions  naturalistes  ; 
mais  les  purs  se  virent  débordés.  Saint  Grégoire  le 
Grand  en  prend  son  parti  et  conseille  aux  mission- 
naires ^  de  ne  pas  supprimer  les  rites  et  les  lieux 
saints  des  Anglo-Saxons,  mais  seulement  de  les  con- 
sacrer au  culte  nouveau. 

Ainsi  arriva  un  phénomène  singulier  :  la  végéta- 
tion touffue  de  fables  et  de  croyances  païennes  que  le 
christianisme  primitif  se  croyait  appelé  à  détruire  se 
conserva  en  grande  partie.  Loin  de  réussir,  comme 
rislam,  h,  supprimer  «  les  temps  de  l'ignorance  », 
c'est-à-dire  les  souvenirs  antérieurs,  le  christianisme 
Jaissa  vivre  presque  tous  ces  souvenirs,  en  les  dissimu- 
lant sous  un  léger  vernis  chrétien.  Grégoire  de  Tours 
•est  aussi  superstitieux  qu'Ëlien  ou  iËlius  Aristide.  Le 
monde,  aux  vi*,  vn®,  viii%  ix%  x*  siècles,  est  plus 
grossièrement  païen  qu'il  ne  Ta  jamais  été.  Jus- 
•qu'aux  progrès  de  l'instruction  primaire  de  nos  jours, 
nos  paysans  n'avaient  pas  abandonné  un  seul  de 
Jeurs  petits  dieux  gaulois.  Le  culte  des  saints  a  été  le 
couvert  sous  lequel  s'est  rétabli  le  polythéisme.  Cet 
-envahissement  de  l'esprit  idolâtrique  a  tristement 
déshonoré  le  catholicisme  moderne.  Les   folies  de 

I.  Grcg.  pap»  EpisL,  XI,  74  (76). 


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MARC-ADRÊLE.  631 

Lourdes  et  de  la  Salette,  la  multiplication  des  images 
miraculeuses,  le  Sacré-Cœur,  les  vœux,  les  pèleri- 
nages font  du  catholicisme  contemporain,  au  moins 
dans  certains  pays,  une  religion  aussi  matérielle  que 
tel  culte  de  Syrie  combattu  par  Jean  Chrysostome  ou 
supprimé  par  les  édits  des  empereurs.  L'Église  eut, 
en  effet,  deux  attitudes  à  l'égard  des  cultes  païens  : 
tantôt  lutte  à  mort,  comme  cela  eut  lieu  à  Aphaca 
et  dans  la  Phénicie;  tantôt  compromis,  la  vieille 
croyance  acceptant  plus  ou  moins  complaisamment 
une  teinture  chrétienne.  Tout  païen  qui  embrasse  le 
christianisme,  au  iv  ou  au  iii«  siècle,  a  horreur  de 
sa  vieille  religion  ;  celui  qui  le  baptise  lui  demande 
de  détester  .ses  anciens  dieux.  11  n'en  est  pas  de 
même  pour  le  paysan  gaulois,  pour  le  guerrier  franc 
ou  anglo-saxon  ;  sa  vieille  religion  est  si  peu  de 
chose,  qu'elle  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  haïe  ou 
sérieusement  combattue. 

La  complaisance  que  le  christianisme,  devenu  la 
religion  des  foules,  montra  pour  les  cultes  anciens,  il 
l'eut  aussi  pour  beaucoup  de  préjugés  grecs.  Il  parut 
avoir  honte .  de  son  origine  juive  et  fit  tout  pour 
la  dissimuler.  Nous  avons  vu  les  gnostiques  et  l'au- 
teur de  VÉpître  à  Diognète  affecter  de  croire  que 
le  christianisme  est  né  spontanément,  sans  relation 
avec  le  judaïsme.  Origène,  Eusèbe  n'osent  pas  le 


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632  ORIGINES   DU   CHRISTIANISME. 

dire,  car  ils  savent  trop  bien  les  faits;  mais  saint  Jean 
Chrysostome  et,  en  général,  les  pères  qui  ont  reçu 
une  éducation  très  hellénique,  ignorent  les  vraies  ori- 
gines du  christianisme  et  ne  veulent  pas  les  connaître. 
Ils  rejettent  toute  la  littérature  judéo-chrétienne  et 
millénaire;  l'Église  orthodoxe  en  pourchasse  les  ou- 
vrages; les  livres  de  ce  genre  ne  se  sauvent  que  quand 
ils  sont  traduits  en  latin  ou  en  langues  orientales*. 
L* Apocalypse  de  Jean  n'échappe  que  parce  qu'elle 
tient  par  ses  racines  au  cœur  même  du  Canon.  Des 
essais  de  christianisme  unitaire,  sans  métaphysique 
ni  mythologie,  d'un  christianisme  peu  distinct  du 
judaïsme  rationnel,  comme  fut  la  tentative  de  Zénobie 
et  de  Paul  de  Samosate,  sont  coupés  par  la  base. 
Ces  tentatives  eussent  produit  un  christianisme 
simple,  continuation  du  judaïsme,  quelque  chose 
d'analogue  à  ce  que  fut  l'islam.  Si  elles  avaient  réussi, 
elles  eussent  prévenu  sans  doute  le  succès  de  Maho- 
met chez  les  Arabes  et  les  Syriens.  Que  de  fanatisme 
on  eut  ainsi  évité  !  Le  christianisme  est  une  édition 
du  judaïsme  accommodée  au  goût  indo-européen; 
l'islam  est  une  édition  du  judaïsme,  accommodée  au 

4.  Âind  le  livre  d'Hénoch^  F  Assomption  de  Moïse,  les  Apoca- 
lypses d'Esdras  et  de  Baruch,  et  même  saiot  Irénée,  parce  qu'il 
est  millénaire  à  l'excès.  Papias,  Hégésippe  se  sont  perdus  pour  la 
même  cau^e. 


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MARC-AURÈLE.  633 

goût  des  Arabes.  Mahomet  ne  fit,  en  somme,  que 
revenir  au  judéo-christianisme  de  Zénobie,  par  réac- 
tion contre  le  polythéisme  métaphysique  du  concile 
de  Nicée  et  des  conciles  qui  suivent. 

La  séparation  de  plus  en  plus  forte  entre  le 
clergé  et  le  peuple  était  une  autre  conséquence  des 
conversions  en  masse  qui  eurent  lieu  au  iv'  et  au 
V  siècle.  Ces  foules  ignorantes  ne  pouvaient  qu'é- 
couter. L'Église  arriva  bien  vite  à  n'être  plus  qu'un 
clergé.  Loin  que  cette  transformation  ait  contribué 
à  élever  la  moyenne  intellectuelle  du  christianisme, 
elle  l'a  abaissée.  L'expérience  prouve  que  les  pe- 
tites Églises  sans  clergé  sont  plus  libérales  que  les 
grandes.  En  Angleterre,  les  quakers  et  les  métho- 
distes ont  plus  fait  pour  le  libéralisme  ecclésiastique 
que  l'Église  établie.  Contrairement  h  ce  qui  arriva  au 
II'  siècle,  011  nous  voyons  cette  belle  autorité  raison- 
nable des  episcopi  et  des  presbyten  retrancher  les 
excès  et  les  folies,  ce  qui  désormais  fera  loi  dans  le 
clergé,  ce  sont  les  besoins  de  la  partie  la  plus  basse. 
Les  conciles  obéissent  à  des  tourbes  monacales,  à  des 
fanatismes  infimes.  Dans  tous  les  conciles,  c'est  le 
dogme  le  plus  superstitieux  qui  l'emporte.  L'aria- 
nisme,  qui  eut  le  rare  mérite  de  convertir  les  Ger- 
mains avant  leur  entrée  dans  l'empire,  et  qui  aurait 
pu  donner  au  monde  un  christianisme  susceptible  de 


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634  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

devenir  rationnel,  est  étouffé  par  la  grossièreté  d'un 
clergé  qui  veut  l'absurde.  Au  moyen  âge,  ce  clergé 
devient  une  féodalité.  Le  livre  démocratique  par 
excellence,  l'Évangile,  est  confisqué  par  ceux  qui 
prétendent  l'interpréter,  et  ceux-ci  en  dissimulent 
prudemment  les  hardiesses. 

Le  sort  du  christianisme  a  donc  été  de  sombrer 
presque  dans  sa  victoire,  comme  un  navire  qui  serait 
près  de  couler  par  le  fait  des  grossiers  passagers  qui 
s'y  entassent.  Jamais  fondateur  n'a  eu  de  sectateurs 
qui  lui  aient  moins  ressemblé  que  Jésus.  Jésus  est 
bien  plus  un  grand  Juif  qu'un  grand  homme;  ses 
disciples  ont  fait  de  lui  ce  qu'il  y  a  de  plus  anti- 
juif, un  homme -Dieu.  Les  additions  faites  à  son 
œuvre  par  la  superstition,  la  métaphysique  et  la  poli- 
tique, ont  tout  à  fait  masqué  le  grand  prophète,  si 
bien  que  toute  réforme  du  christianisme  consiste  en 
apparence  à  supprimer  les  fioritures  qu'y  ont  ajou- 
tées nos  ancêtres  païens,  pour  revenir  à  Jésus  tout 
pur.  Mais  la  plus  grave  erreur  que  l'on  puisse  com- 
mettre en  histoire  religieuse  est  de  croire  que  les 
religions  valent  par  elles-mêmes,  d'une  manière  ab- 
solue. Les  religions  valent  par  les  peuples  qui  les  ac- 
ceptent. L'islamisme  a  été  utile  ou  funeste,  selon  les 
races  qui  l'ont  adopté.  Chez  les  peuples  abaissés  de 
l'Orient,  le  christianisme  est  une  religion  fort  mé- 


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MARG-AURÈLE.  635 

diocre,  inspirant  très  peu  de  vertu.  C'est  chez  nos 
races  occidentales,  celtiques,  germaniques,  itdiiotes, 
que  le  christianisme  a  été  réellement  fécond. 

Produit"  tout  à  fait  juif  à  son  origine,  le  christia- 
nisme est  de  la  sorte  arrivé  h  dépouiller,  avec  le 
temps,  presque  tout  ce  qu'il  tenait  de  la  race,  si  bien 
que  la  thèse  de  ceux  qui  le  considèrent  comme  la 
religion  aryenne  par  excellence  est  vraie  à.  beau- 
coup, d'égards.  Pendant  des  siècles,  nous  y  avons 
mis  nos  manières  de  sentir,  toutes  nos  aspirations, 
toutes  nos  qualités,  tous  nos  défauts.  L'exégèse 
d'après  laquelle  le  christianisme  serait  sculpté  inté- 
rieurement dans  l'Ancien  Testament  est  la  plus  fausse 
du  monde.  Le  christianisme  a  été  la  rupture  avec  le 
judaïsme,  l'abrogation  de  la  Thora.  Saint  Bernard, 
François  d'Assise,  sainte  Elisabeth,  sainte  Thérèse, 
François  de  Sales,  Vincent  de  Paul,  Fénelon,  Chan- 
ning  ne  sont  en  rien  des  juifs.  Ce  sont  des  gens  de 
notre  race,  sentant  avec  nos  viscères,  pensant  avec 
notre  cerveau.  Le  christianisme  a  été  la  donnée  tra- 
ditionnelle sur  laquelle  ils  ont  brodé  leur  poème; 
mais  le  génie  leur  est  bien  propre.  Saint  Bernard, 
interprétant  les  Psaumes,  est  le*  plus  romantique 
des  hommes.  Chaque  race,  en  s'altachant  aux  dis- 
ciplines du  passé,  se  les  attribue,  les  fait  siennes. 
La  Bible  a  ainsi  porté  des  fruits  qui  ne  sont  pas  les 


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630  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

siens  ;  le  judaïsme  n*a  été  que  le  sauvageon  sur  le- 
quel la  race  aryenne  a  produit  sa  fleur.  En  Angleterre, 
en  Ecosse,  la  Bible  est  devenue  le  livre  national  de 
la  branche  aryenne  qui  ressemble  le  moins  aux  Hé- 
breux. Voilà  comment  le  christianisme,  si  notoirement 
juif  d* origine,  a  pu  devenir  la  religion  nationale  des 
races  européennes,  qui  lui  ont  sacrifié  leur  ancienne 
mythologie. 

Le  renoncement  à  nos  vieilles  traditions  ethniques 
devant  la  sainteté  chrétienne,  renoncement  au  fond 
peu  sérieux,  a  été  en  apparence  si  absolu,  qu'il  a 
fallu  près  de  quinze  cents  ans  pour  que  le  fait  ac- 
compli ait  pu  être  remis  en  question.  Le  grand  éveil 
des  esprits  nationaux  qui  s* est  produit  au  xix*  siècle, 
cette  espèce  de  résurrection  des  races  mortes  dont 
nous  sommes  les  témoins,  ne  pouvait  manquer  de 
ramener  le  souvenir  de  notre  abdication  devant  les 
fils  de  Sem  et  de  provoquer,  à  cet  égard,  quelque 
réaction.  Quoique  assurément  personne,  hors  des  ca- 
binets de  mythologie  comparée,  ne  puisse  plus  songer 
à  réveiller  les  mythologies  germaniques,  pélasgiques, 
celtiques  et  slaves,  il  eût  mieux  valu  pour  le  christia- 
nisme que  ces  images  dangereuses  eussent  été  sup- 
primées tout  à  fait,  comme  la  chose  a  eu  lieu  lors  de 
rétablissement  de  Tislam.  Des  races  qui  prétendent  à 
la  noblesse  et  à  l'originalité  en  toute  chose  se  sont 


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MARC-AURÈLE.  637 

trouvées  blessées  d'être  en  religion  les  vassales  d'une 
famille  méprisée.  Les  germanistes  fougueux  n'ont 
pas  caché  leurs  froissements  ;  quelques  celtomanes 
ont  manifesté  le  môme  sentiment.  Les  Grecs,  retrou- 
vant leur  importance  dans  le  monde  par  les  souvenirs 
de  Tancien  hellénisme,  ne  se  sont  pas  non  plus  dis- 
simulé que  le  christianisme  avait  été  pour  eux  une 
apostasie.  Grecs,  Germains,  Celles  se  sont  consolés 
en  se  disant  que,  s'ils  avaient  accepté  le  christia- 
nisme, ils  l'avaient  du  moins  transformé  et  en  avaient 
fait  leur  propriété  nationale.  11  n'en  est  pas  moins 
vrai  que  le  principe  moderne  des  races  a  été  nui- 
sible au  christianisme.  L'action  religieuse  du  ju- 
daïsme est  apparue  colossale.  On  a  vu  les  défauts 
d'Israël  en  même  temps  que  sa  grandeur  ;  on  a  eu 
honte  de  s'être  fait  juif,  de  môme  que  les  patriotes 
germains  exaltés  se  sont  crus  obligés  de  traiter  d'au- 
tant plus  mal  le  xv!!""  et  le  xviii*  siècle  français,  qu'ils 
lui  devaient  davantage. 

Une  autre  cause  a  miné  fortement,  de  nos  jours, 
la  religion  que  nos  aïeux  pratiquèrent  avec  un  si 
plein  contentement.  La  négation  du  surnaturel  est 
devenue  un  dogme  absolu  pour  tout  esprit  cultivé. 
L'histoire  du  monde  physique  et  du  monde  moral 
nous  apparaît  comme  un  développement  ayant  ses 
causes  en  lui-même  et  excluant  le  miracle^  c'est- 


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638  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

à-dire  l'intervention  de  volontés  particulières  réflé- 
chies. Or,  au  point  de  vue  du  christianisme,  l'his- 
toire du  monde  n'est  qu'une  série  de  miracles.  La 
création,  l'histoire  du  peuple  juif,  le  rôle  de  Jésus, 
même  passés  au  creuset  de  l'exégèse  la  plus  libérale, 
laissent  un  reliquat  de  surnaturel  qu'aucune  opéra- 
tion ne  peut  ni  supprimer,  ni  transformer.  Les  reli- 
gions sémitiques  monothéistes  sont  au  fond  ennemies 
de  la  science  physique,  qui  leur  paraît  une  diminu- 
tion, presque  une  négation  de  Dieu.  Dieu  a  tout  fait 
et  fait  tout  encore,  voilà  leur  universelle  explication. 
Le  christianisme,  bien  que  n'ayant  pas  porté  ce 
dogme  aux  mêmes  exagérations  que  l'islam,  implique 
la  révélation,  c'est-à-dire  un  miracle,  un  fait  tel  que 
la  science  n'eu  a  jamais  constaté.  Entre  le  christia- 
nisme et  la  science,  la  lutte  est  donc  inévitable  ;  l'un 
des  deux  adversaires  doit  succomber. 

Du  xiii*  siècle,  moment  où,  par  suite  de  l'étude 
.  des  livres  d'Aristote  et  d'Averroès,  l'esprit  sdenli- 
flque  commence  à  se  réveiller  dans  les  pays  latins, 
jusqu'au  xvi'  siècle,  l'Église,  disposant  de  la  force 
publique,  réussit  à  écraser  son  ennemi  ;  mais,  au 
xvu*  siècle,  les  découvertes  scientifiques  sont  trop 
éclatantes  pour  pouvoir  être  étouffées.  L'Église  est 
encore  assez  forte  pour  troubler  gravement  la  vie  de 
Galilée,  pour  inquiéter  Descartes^  mais  non  pour 


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MARC-ÀURÈLE.  639 

empêcher  leurs  découvertes  de  devenir  la  loi  des 
esprits.  Au  xviii'  siècle,  la  raison  triomphe;  vers 
1800,  presque  aucun  homme  instruit  ne  croit  plus 
au  surnaturel.  Les  réactions  qui  ont  suivi  n*ont  été 
que  des  arrêts  sans  conséquence.  Si  beaucoup  d'es- 
prits timides,  par  crainte  des  grandes  questions  so- 
ciales, s'interdisent  d'être  logiques,  le  peuple  des 
villes  et  des  campagnes  s'éloigne  de  plus  en  plus  du 
christianisme,  et  le  surnaturel  perd  chaque  jour  quel- 
qu'un de  ses  adhérents* 

Qu'a  fait  le  christianisme  pour  se  mettre  en  garde 
contre  cet  assaut  formidable,  qui  l'emportera,  s'il 
n'abandonne  certaines  positions  désespérées?  La  ré- 
forme du  xv!*"  siècle  fut  assurément  un  acte  de  sa- 
gesse et  de  conservation.  Le  protestantisme  dimi- 
nuait le  surnaturel  quotidien  ;  il  revenait  en  un  sens 
au  christianisme  primitif,  et  réduisait  à  peu  de  chose 
la  partie  idolâtrique  et  païenne  du  culte.  Mais  le 
principe  du  miracle,  surtout  en  ce  qui  regarde  l'in- 
spiration des  livres,  était  conservé.  Celle  réforme, 
d'ailleurs,  n'a  pu  s'étendre  au  christianisme  tout  en- 
tier; elle  a  élé  gagnée  de  vitesse  par  le  rationalisme, 
qui  probablement  supprimera  la  matière  à  réformer 
avant  que  la  réforme  ait  été  faite.  Le  proteslantisme 
ne  sauvera  le  christianisme  que  s'il  arrive  au  ratio- 
nalisme complet,  s'il  fait  sa  jonction  avec  tous  les 


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6'»0  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

libres  esprits,  dont  le  programme  peut  être  ainsi  ré- 
sumé : 

«  Grand  et  splendide  est  le  monde,  et,  malgré 
toutes  les  obscurités  qui  l'entourent,  nous  voyons 
qu'il  est  le  fruit  d'une  tendance  intime  vers  le  bien, 
d'une  suprême  bonté.  Le  christianisme  est  le  plus 
frappant  de  ces  efforts  qui  s'échelonnent  dans  l'his- 
toire pour  l'enfantement  d'un  idéal  de  lumière  et  de 
justice.  Bien  que  la  première  bouture  en  soit  juive, 
le  christianisme  est  devenu  avec  le  temps  l'œuvre 
commune  de  Thumanité  ;  chaque  race  y  a  mis  le  don 
particulier  qui  lui  fut  départi,  ce  qull  y  a  de  meilleur 
en  elle.  Dieu  n'y  est  pas  exclusivement  présent;  mais 
il  y  est  présent  plus  qu'en  tout  autre  développement 
religieux  et  moral.  Le  christianisme  est,  de  fait,  la 
religion  des  peuples  civilisés;  chaque  nation  l'admet 
en  des  sens  divers,  selon  son  degré  de  culture  in- 
tellectuelle. Le  libre  penseur,  qui  s'en  passe  tout 
à  fait,  est  dans  son  droit;  mais  le  libre  penseur 
constitue  un  cas  individuel  hautement  respectable  ; 
sa  situation  intellectuelle  et  morale  ne  saurait  encore 
être  celle  d'une  nation  ou  île  l'humanité. 

«  Conservons  donc  le  christianisme  avec  admira- 
tion pour  sa  haute  valeur  morale,  pour  sa  majes- 
tueuse histoire,  pour  la  beauté  de  ses  livres  sacrés. 
Ces  livres  assurément  sont  des  livres  ;  il  faut  leur 


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MARC-AURÈLE.  641 

appliquer  les  règles  d'interprétation  et  de  critique 
qu'on  applique  à  tous  les  livres  ;  mais  ils  constituent 
les  archives  religieuses  de  l'humanité  ;  même  les 
parties  faibles  qu'ils  renferment  sont  dignes  de  res- 
pect. De  même  pour  le  dogme  ;  révérons,  sans  nous 
en  faire  les  esclaves,  ces  formules  sous  lesquelles 
quatorze  siècles  ont  adoré  la  sagesse  divine.  Sans  ad- 
mettre ni  miracle  particulier  ni  inspiration  limitée, 
inclinons-nous  devant  le  miracle  suprême  de  cette 
grande  Église,  mère  inépuisable  de  manirestations 
sans  cesse  variées.  Quant  au  culte,  cherchons  à  en 
éliminer  quelques  scories  choquantes  ;  tenons-le,  en 
tout  cas,  pour  chose  secondaire,  n'ayant  d'autre  va- 
leur que  les  sentiments  qu'on  y  met.  » 

Si  beaucoup  de  chrétiens  étaient  entrés  dans  de 
tels  sentiments,  on  eût  pu  espérer  un  avenir  pour  le 
christianisme.  Mais,  à  part  les  congrégations  protes- 
tantes libérales,  les  grandes  masses  chrétiennes  n'ont 
en  rien  modifié  leur  attitude.  Le  catholicisme  con- 
tinue de  s'enfoncer,  avec  une  espèce  de  rage  déses- 
pérée, dans  sa  foi  au  miracle.  Le  protestantisme 
orthodoxe  reste  immobile.  Pendant  ce  temps,  le  ra- 
tionalisme populaire,  conséquence  inévitable  des 
progrès  de  l'instruction  publique  et  des  institutions 
démocratiques,  rend  les  temples  déserts,  multiplie 
les  mariages  et  les  funérailles  purement  civils.  On 

41 


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612  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME. 

ne  ramènera  pas  le  peuple  des  grandes  villes  aux 
anciennes  églises,  et  le  peuple  des  campagnes  n'y 
va  que  par  habitude;  or  une  église  ne  tient  pas  sans 
peuple  ;  l'église  est  le  lieu  du  peuple.  Le  parti  catho- 
lique, d'un  autre  côté,  a  fait,  en  ces  dernières  an- 
nées, tant  de  fautes,  que  sa  force  politique  est  comme 
épuisée.  Une  redoutable  crise  aura  donc  lieu  dans 
le  sein  du  catholicisme.  Il  est  probable  qu'une  partie 
de  ce  grand  corps  persévérera  dans  son  idolâtrie 
et  restera,  à  côté  du  mouvement  moderne,  comme 
un  contre-courant  parallèle  d'eau  stagnante  et  crou- 
pie. Une  autre  partie  vivra,  et,  abandonnant  les  er- 
reurs surnaturelles,  s'unira  au  protestantisme  libéral, 
à  l'israélitisme  éclairé,  à  la  philosophie  idéaliste,  pour 
marcher  vers  la  conquête  de  la  religion  pure,  «  en 
esprit  et  en  vérité  ». 

Ce  qui  est  hors  de  doute,  quel  que  soit  Tavenir 
religieux  de  l'humanité,  c'est  que  la  place  de  Jésus  y 
sera  immense.  11  a  été  le  fondateur  du  christianisme, 
et  le  christianisme  reste  le  lit  du  grand  fleuve  religieux 
de  l'humanité.  Des  affluents  venant  des  points  les  plus 
opposés  de  l'horizon  s'y  sont  mêlés.  Dans  ce  mé- 
lange, aucune  source  ne  peut  plus  dire  :  «  Ceci  est 
mon  eau.  »  Mais  n'oublions  pas  le  ruisseau  primitif 
des  origines,  la  source  dans  la  montagne,  le  cours 
supérieur,  où  un  fleuve  devenu  ensuite  large  comme 


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MARC-ADRÈtE.  643 

l'Amazone  roula  d  abord  dans  un  pli  de  terrain  large 
d'un  pas.  C'est  le  tableau  de  ce  cours  supérieur  que 
j'ai  voulu  faire;  heureux  si  j'ai  présenté  dans  sa 
vérité  ce  qu'il  y  eut  sur  ces  hauts  sommets  de  sève 
et  de  force,  de  sensations  tantôt  chaudes,  tantôt  gla- 
ciales, de  vie  divine  et  de  commerce  avec  le  ciel  !  Les 
créateurs  du  christianisme  occupent  à  bon  droit  le 
premier  rang  dans  les  hommages  de  l'humanité. 
Ces  hommes  nous  furent  très  inférieurs  dans  la  con- 
naissance du  réel  ;  mais  ils  n'eurent  point  d'égaux 
en  conviction,  en  dévouement.  Or  c'est  là  ce  qui  fonde. 
La  solidité  d'une  construction  est  en  raison  de  la 
somme  de  vertu,  c'est-à-dire  de  sacrifices,  qu'on  a 
déposée  en  ses  fondements. 

Dans  cet  édifice  démoli  par  le  temps,  que  de 
pierres  excellentes,  d'ailleurs,  qui  pourraient  être 
réemployées  telles  qu'elles  sont,  au  profit  de  nos 
constructions  modernes  !  Qui  mieux  que  le  judaïsme 
messianiste  nous  enseignera  l'inébranlable  espérance 
en  un  avenir  heureux,  la  foi  dans  une  destinée  bril- 
lante pour  l'humanité,  sous  le  gouvernement  d'une 
aristocratie  de  justes?  Le  royaume  de  Dieu  n'est-il  pas 
l'expression  parfaite  du  but  final  que  poursuit  l'idéa- 
liste? Le  Sermon  sur  la  montagne  en  reste  le  code 
accompli  ;  l'amour  réciproque,  la  douceur,  la  bonté, 
le  désintéressement  seront  toujours  les  lois  essen- 


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644  ORIGINES  DU  CHRISTIANISME. 

tielles  de  la  vie  parfaite.  L'association  des  faibles  est 
la  solution  légitime  de  la  plupart  des  problèmes  que 
soulève  Torganisation  de  Thumanité;  le  christianisme 
peut  donner  sur  ce  point  des  leçons  à  tous  les  siè- 
cles. Le  martyr  chrétien  restera,  jusqu'à  la  fin  des 
temps,  le  type  du  défenseur  des  droits  de  la  con- 
science. Enfin  l'art  difficile  et  dangereux  de  gouver- 
ner les  âmes,  s'il  est  relevé  un  jour,  le  sera  sur 
les  modèles  fournis  par  les  premiers  docteurs  chré- 
tiens. Ils  eurent  des  secrets  qu'on  n'apprendra  qu'à 
leur  école.  11  y  a  eu  des  professeurs  de  vertu  plus 
austères,  plus  fermes  peut-être;  mais  il  n'y  a  jamais 
eu  de  pareils  maîtres  en  la  science  du  bonheur.  La 
volupté  des  âmes  est  le  grand  art  chrétien,  à  tel 
point  que  la  société  civile  a  été  obligée  de  prendre 
des  précautions  pour  que  l'homme  ne  s'y  ensevelît 
pas.  La  patrie  et  la  famille  sont  les  deux  grandes 
formes  naturelles  de  l'association  humaine.  Elles  sont 
toutes  deux  nécessaires  ;  mais  elles  ne  sauraient 
suffire.  11  faut  maintenir  à  côté  d'elles  la  place  d'une 
institution  ou  l'on  reçoive  la  nourriture  de  l'âme,  la 
consolation,  les  conseils  ;  où  l'on  organise  la  cha- 
rité ;  où  l'on  trouve  des  maîtres  spirituels,  un  direc- 
teur. Cela  s'appelle  TÉglise;  on  ne  s'en  passera  ja- 
mais, sous  peine  de  réduire  la  vie  à  une  sécheresse 
désespérante,  surtout  pour  les  femmes.  Ce  qui  im- 


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MARC-AURÈLE.  6i5 

porte,  c'est  que  la  société  ecclésiastique  n'affaiblisse 
pas  la  société  civile,  qu'elle  ne  soit  qu'une  liberté, 
qu'elle  ne  dispose  d'aucun  pouvoir  temporel ,  que 
l'État  ne  s'occupe  pas  d'elle,  ni  pour  la  contrôler,  ni 
pour  la  patronner.  Pendant  deux  cent  cinquante  ans, 
le  christianisme  donna,  de  ces  petites  réunions  libres, 
des  modèles  accomplis. 


FIN    DE    MARC-AURÈLE. 


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TABLE 

DES     MATIÈRES 


Pag«i. 

Préface i 

Chap. 

I.  Avènement  de  Marc-Aurôle 1 

II.  Progrès  et  réformes.  —  Le  droit  romain 18 

III.  Le  règne  des  philosophes 32 

IV.  Persécutions  contre  les  chrétiens 53 

V.  Gi*andeur  croissante  de  TÉglise  de  Rome.  —  Écrits  pseudo- 

clômentins 69 

vr.       Tatien. — Les  deux  systèmes  d'apologie 102 

vu.     Décadence  du  gnosticisme 113 

vui.     Le  syncrétisme  oriental.  —  Les  ophites.  —Future  appari- 
tion du  manichéisme 130 

IX.  Suite  du  marcionisme.  —  Apelle 148 

X.  Tatien  hérétique.  —Les  encratites 162 

XI.  Les  grands  èvéques  de  Grèce  et  d'Asie.  —  Méliton  ....  172 

xu.     La  question  de  la  P&que 194 

xui.    Dernièra  recrudescence   de   millénarisme   et  de    prophé- 

tisme.  —  Les  moQtanistes 207 

XIV.  Résistance  de  TÉglise  orthodoxe 225 

XV.  Triomphe    complet   de  Tépiscopat.    —  Conséquences    du 

montanisme 238 


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648  TABLE  DES  MATIÈRES. 

Chap.  Pages. 

XVI.  M&rc-Aurèle  chez  les  Qa&des.  —  Le  livre  des  Pensées.  .  2i9 

XVII.  La  Legio  fulminata.  —  Apologies  d^Apollinaire,  de   Mil- 

tiade,  de  Mèliton 273 

XVIII.  Les  gnostiques  et  les  mont&nistes  à  Lyon 389 

XIX.  Les  martyrs  de  Lyon 302 

XX.  Reconstitution  de  l'Église  de  Lyon.  —  Irénée 336 

XXI.  Celse  et  Lucien 345 

xxu.        Nouvelles  apologies.—  Athénagore,  Théophile  d'Antioche, 

Minucius  Félix 379 

xxiii.      Progrès  d'organisation 405 

XXI?.      Écoles  d'Alexandrie,  d^Édesse 430 

XXV.  Statistique  et  extension  géographique  du  christianisme  .  447 

XXVI.  Le  martyre  intérieur  de  Marc-Aurèle.  —  Sa  préparation  à 

la  mort 464 

XXVII.  Mort  de  Maix-Aurèle.  —  La  fin  du  monde  antique  .   .   .  484 
xxviii.    Le  christianisme  à  la  fin  du  ii*  siècle.  — Le  dogme.  .  .  501 

XXIX.  Le  culte  et  la  discipline 515 

XXX.  Les  mœurs  chrétiennes 547 

XXXI.  Raisons  de  la  victoire  du  christianisme 561 

xxxii.     Révolution  sociale  et  politique  amenée  par  le  christia- 
nisme    589 

xxxui.     L'empire  chrétien 615 

XXXIV.     Transformations  ultérieures 626 


PARIS.  —  Impr.  J.  CLATB.    —   a.  vVIKTIN*  et  C*,  ni«  S«Jnt>BflBoft    [741] 


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